XLIII.

Guerre civile ou figuier de barbarie
quelque chose m’échappe
peut-être est-ce le sens de la vie
ou les racines d’une plante
que l’on sème
antique en attendant ses fruits
dehors un homme fait crisser les pneus de sa voiture
dérape
plus tôt un autre avait fait cabrer son petit engin motorisé
fenêtres ouvertes
les vapeurs d’herbe des centaines de joints au moins que fume la voisine du dessous montent en orientaux remugles
ça y est
me dis-je
c’est enfin le printemps.

XLII.

Tout va craquer
le bitume comme le béton
lézardes dans les murs
monstres qui préfigurent
le destin du monde
du soleil toute l’année
et des milliards de peaux brûlées
avant la pluie —
l’éternelle pluie.

25.4.19

Nelly a passé la journée d’hier à Paris, pour le travail. Ce matin, après qu’elle est partie accompagner Daphné à l’école, comme tous les matins, je suis tombé sur un mook qu’elle avait dû ramener d’un rendez-vous, un genre de magazine culturel, quoi, mais avec des pages plus épaisses, des grandes photos de gens, des publicités, et tout ce qui va avec. Je ne suis pas certain du contenu du magazine en question (pour être tout à fait honnête, j’ai déjà oublié son nom, il faudrait que je me lève pour aller regarder la couverture, mais je n’en ai pas envie, pas la force non plus, je crois), mais je sais qu’on y parlait de livres qui rendent les gens heureux ou qui font peur ou qui racontent des histoires édifiantes ou intimes ou les deux, ça dépend des livres, on y parlait de gens déjà connus des gens, ou de gens qui étaient appelés à le devenir bientôt, à l’évidence, le tout sous la forme de questions-réponses avec des photos des gens qui vendent leurs livres ou sont déjà connus des gens, ou vendent leur pièce de théâtre, ou vendent leur film, ou sont tout simplement déjà connus des gens. Mais ça, je l’ai déjà dit. J’ai été étonné parce que, moi, à l’exception d’une ou deux personnes peut-être trois mais pas quatre moins de quatre personnes donc dont j’avais déjà entendu parler, je suppose comme tout le monde, mais je n’en sais rien, peut-être pas, bref, moi, à l’exception de moins de quatre personnes, je ne connaissais absolument personne dans le magazine. Et surtout, me suis-je demandé, comment les gens peuvent-ils bien avoir envie de lire ce genre de magazines ? Mais, c’est ce que je me suis dit tout de suite après m’être posé cette question qui est devenue banale, somme toute, pour moi, ce n’était pas la bonne question à me poser parce que, peut-être, ce ne serait pas la première fois que des phénomènes de cet ordre se produisent, peut-être que personnen’achètera ce magazine (j’ai oublié de préciser que c’était un « nouveau » magazine), et qu’il disparaîtra comme des dizaines d’autres magazines avant lui. Non, la bonne question, me semble-t-il, est celle-ci : comment peut-on avoir envie de figurer dans un magazine de ce genre ? Parce que c’est un long cheminement pour y parvenir. Ne crois pas que tu te réveilles un matin en découvrant qu’on t’a envoyé un message dans la nuit pour, soudain, être interrogé par un pigiste au Mook du book, ou quel que soit le nom de cette chose-là, non, les événements ne se déroulent pas de cette façon, que nenni. Moi, par exemple — mais quel autre exemple que moi pourrais-je bien prendre que moi ? —, moi, par exemple, ce matin, quand je me suis levé, je n’avais pas de message de mon attachée de presse sur mon répondeur m’invitant à répondre aux questions du Mook du book, mais il est vrai que je n’ai plus d’attachée de presse depuis que je n’ai plus d’éditeur, mais ce n’est pas ce que je voulais dire non plus, ce que je voulais dire, c’est que, moi, on ne me propose pas de répondre à ce genre de questions, les choses ne se passent pas comme ça, c’est un long processus, il faut avoir envie de produire les productions susceptibles de paraître dans ce genre de parutions, il faut les produire, il faut avoir suffisamment de talent ou suffisamment peu de talent, je ne sais pas, pour écrire un livre, monter une pièce, tourner un film, je ne sais pas, que le rédacteur en chef du Mook du book jugera digne de figurer dans les pages de son magazine. Moi, par exemple, ce que je fais n’a aucune chance de figurer dans les pages du Mook du book, et si je voulais un jour figurer dans les pages du Mook du book, ou de quelque autre production de la même espèce, il faudrait que je consacre une partie considérable de mon temps à mener à bien une telle entreprise. Ne passe pas dans le Mook du bookqui veut. Est-ce pour des raisons de ce genre que je trouve indigentes ce genre de publications ? Parce que, en vérité, je sais que je n’y figurerai jamais, que nul miroir ne m’y est de fait tendu, que c’est l’altérité absolue, comme une autre civilisation qui m’est étrangère, comme si le magazine m’adressait un message subliminal : Oh oui, tu peux bien me lire, moi, je ne parlerai jamais de toi, comme si je feuilletais le catalogue d’une agence de voyage qui vendrait des destinations où je sais que je n’aurais jamais les moyens d’aller, une galaxie à des milliards de dollars-lumière de là où je me trouve. Possible. J’aimerais qu’on parle de moi, pourtant, c’est vrai, je ne dois pas le cacher, mais je navigue en quelque sorte sous le radar. Nulle part, personne. Personne n’a envie de parler de moi, personne n’a envie de me faire parler sur moi. Est-ce si terrible que cela ? Honnêtement, je ne sais pas. Certains jours, je me dis que oui. D’autres jours, je me dis que non. D’autres jours encore, j’écris cette page de mon journal sans trop savoir pourquoi. Comme une (trop bavarde) logorrhée sur la culture, la civilisation, les laides-lettres, moi, et tout le reste. Est-ce que tout ceci a un sens ? Quand tu te poses ce genre de questions, à vrai dire, c’est mauvais signe. Très mauvais. Tu peux regarder la télévision aussi longtemps que tu veux, lire tous les Mooks du book du monde que tu veux, lire tous les livres dont on parle dans tous les Mooks du book du monde que tu veux, tous les journaux, magazines, revues, tout tout tout, tu ne trouveras jamais cette question : Est-ce que tout ceci a un sens ? ou alors seulement pour lui donner une réponse immédiate, c’est-à-dire : refuser la question, la transformer en question rhétorique, mais non, la vraie question, violente, terrible, abyssale, même, radicale, terrifiante, pétrifiante, le regard de la Gorgone fait langage, non, tu ne la trouveras jamais. Pourquoi ? Il y a tant de raisons. Je suis sûr que toi-même tu es en train de faire la liste des raisons, tu sais bien pourquoi, tu ne te l’avoues jamais, tu ne t’autorises jamais à en faire la liste, mais tu les connais. Par cœur. Pourquoi ne t’autorises-tu pas à faire la liste des raisons pourquoi ? Parce qu’il est probable qu’alors, tu perdrais toute la force, toute la foi qu’il faut que tu rassembles chaque matin pour te lever et faire ce que l’on attend de toi et te demanderais au lieu de ça : Est-ce que tout ceci a un sens ? C’est ce que je me suis demandé ce matin. Et ensuite, ensuite, j’ai fait le ménage dans l’appartement.

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XLI.

Prends des notes sur la nature
regarde autour de toi
le problème ce n’est pas le béton
mais toutes ces histoires racontées trop de fois
quel problème vas-tu encore inventer ?
déconsidère un peu les choses
décentre déconcentre-toi
va voir ailleurs si tu n’y es pas
tu pourrais traverser le ciel
sans rien forcer
simplement en te laissant porter
par cette rafale de vent.

23.4.19

Ce qu’on fait du monde. Mais c’est quoi, le monde, sinon ce que l’on en fait ? Est-ce que tu n’es pas pris de vertige à force de tourner en rond, cercle vicieux ou cercle vertueux, il n’y a guère de différence entre les deux ? Pourquoi est-ce que j’écris ça ? Parce que je le pense ? Mais alors pourquoi est-ce que je le pense ? Est-ce vraiment ça, le monde ? Des milliards et de l’émotion ? Finalement, pas grand-chose. Quand je suis passé à Grignan pour visiter le château, la semaine dernière, j’avais oublié que c’était là que Philippe Jaccottet vivait, c’est Laurent Margantin qui me l’a rappelé. Heureusement que je l’avais oublié (même la pile de livres dans la librairie au-dessus de la place n’a pas pu me le rappeler), sinon tout n’aurait pas été si spontané, si sincère, pour le dire ainsi, mieux que rien. En train de lire l’Homme sans qualités, comme j’étais, si tu vois ce que je veux dire. Il faisait beau, le déjeuner au restaurant était parfait, il ne fallait rien de plus. Surtout pas. À présent que je regarde par la fenêtre qui se trouve en face du bureau, la colline qui se détache sur fond de ciel gris blanc, et les barres d’immeubles entre elle et moi, pourquoi est-ce que je pense à cela ? Est-ce bien la peine de se poser la question ? Oui, mais d’y répondre ? Un journal doit aussi être quelque chose comme ça : une discontinuité de suite dans les idées. J’écris ce qui vient. Parfois, c’est ordonné. Parfois, non. Toute la vie est comme ça, de toute façon. La racine du mal, c’est de vouloir mettre à tout prix de l’ordre dans le désordre. Parce que ce que l’on prend pour le désordre ne l’est peut-être pas. Et que le supposé ordre désordonne ce dont il s’occupe. La violence, c’est moins l’ordre en tant qu’ordre, ou le désordre en tant que désordre, que le désordre qu’engendre l’ordre. Métaphysique de la matraque. Matraque de la métaphysique. Une fenêtre sur le monde. Façon de parler. Les choses telles qu’elles sont. Pas telles qu’elles devraient être. Au nom de quoi ? Et caetera. Et caetera.

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XL.

Quelque chose pourrait se passer
mais en fait rien
pas d’amour pas d’absence
pas d’attente non plus
un chien pisse sur un passage piéton
un chat miaule pour qu’on lui ouvre la porte
une petite fille joue sur une dalle de béton
quelque part quelqu’un met en marche un moteur à explosion
il n’a jamais fait si bon vivre
à l’horizon.

XXXIX.

Les dieux sont des super-héros dégénérés
rêves débiles dès la nuit tombée
appartements noirs et baignoires en inox
corps alanguis affalés qui sait dedans
l’humanité atteint à la demi-divinité devant un poste de télé
vision
qui niera tous les faits faux vrais pseudo quelle importance
terres inconnues où la dernière icône à la mode vient vendre sa camelote comme un escroc sur la place du marché
tyrannie de l’utopie vouloir que tout change
sauf que tout a toujours changé tout le temps
depuis la nuit des temps et même avant
alors quoi ?
quoi ?
je ne sais pas
moi
rien peut-être
considérer l’impossibilité de se taire et tout ce qu’il s’ensuit
le bavardage ontologique contre lequel on ne peut rien parce qu’on ajoute toujours du langage à du langage et plus de langage à plus de langage et que cela dure depuis la nuit des temps et même avant cela n’a pas de fin
un chant dans une langue étrangère
ouzo morphine et haschisch dit la voix de la femme
une ville comme un détroit entre l’orient et l’occident
un jour la ville brûle
et puis c’est tout
l’histoire est une catastrophe qu’on ne peut pas éviter.

19.4.19

Qu’est-ce que j’ai fait aujourd’hui ? Lu Musil. Le marché. Roulé en voiture sur les routes départementales du Vaucluse. Cueilli des fleurs. Lu Musil. Joué au croquet. Lu Musil. Écrit un poème. En un sens, ce poème est le point culminant de la journée. C’est peut-être étrange de dire les choses comme ça — Daphné est malade, ce qui est bien plus important que toute la littérature du monde —, mais ce n’est pas exactement faux. La vérité est quelque chose de fuyant, mouvant, délicat. On s’imagine quelque chose de dur, de froid, de définitif. Mais est-ce exact ? Tout ce qui ressemble à un roc de pierre dure taillé avec du diamant n’est (probablement) pas la vérité, plutôt un dogme ou quelque préjugé absurde. Regarde les gens qui croient détenir la vérité, n’y a-t-il pas quelque chose chez eux qui semble faux ? Tu t’attends à rencontrer quelqu’un de serein, et tu tombes sur un illuminé. Ce qui est faux, ce n’est pas le feint, c’est plutôt qu’ils donnent l’impression d’être déjà parvenus à la fin. La fin du film, la fin de vie, la fin du monde. Et après ? Plus rien. Persuadé de la vérité persuader de la vérité. C’est tout. De la vérité de quoi ? De la vérité, tout simplement. Une pensée qui est traversée de part en part par le doute court le risque de la paralysie, sauf qu’une pensée qui n’est pas traversée de part en part par le doute pêche par ineptie. Au sens où un poème est une pensée (une pensée peut contenir un expérience, être une expérience, ou être contenue dans une expérience).

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18.4.19

Même si tu parvenais à tout changer, ne reviendrais-tu pas au point où tu en étais avant de tout changer ? Après tout, peut-être que le temps n’est ni linéaire ni cyclique, il pourrait très bien être les deux en même temps — le même temps et linéaire et cyclique —, et toi qui ne le sais pas, n’en as pas conscience tu t’imagines que tu avances alors que tu tournes en rond. N’as-tu jamais cette impression que c’est toujours la même chose même si on dirait que c’est tout le temps autre chose ? Je ne te parle pas de l’éternel retour, je ne te parle pas de ce qui se passera peut-être après la fin du temps, quand tout recommencerait éventuellement, mais de maintenant, du temps présent qui avance et tourne en rond. Étrange figure géométrique. D’habitude, parvenu à ce point, je me représente une manière de spirale. C’est vrai qu’une spirale, ça tourne et ça avance. Mais en fait, aujourd’hui, je crois que je m’aperçois que ce n’est pas ça, une spirale n’est pas une ligne et un rond, une flèche et un cercle, c’est une géométrie hybride dans l’espace. Moi ce que je me représente, je crois, ce n’est pas un être hybride, ce n’est pas un monstre, c’est une simultanéité, la coprésence dans un même continuum espace-temps d’une dynamique et d’une récurrence, d’une avancée et d’une circularité. Ça fait beaucoup de mots qui ont l’air très savant pour décrire une expérience qui est peut-être plus commune que tu ne le crois, je ne sais pas. Peut-être. Y a-t-il des expériences que l’on fait sans en avoir conscience ?

Sans yeux, l’Apollon lauré de Vaison-la-Romaine semble triste et heureux, solitaire et accueillant. À le voir ainsi, qui pourrait dire avec certitude si c’est un homme ou si c’est une femme. Est-ce l’effet du laurier ? Couronne ou serre-tête qui retient les cheveux ? Est-ce une tierce entité, devenue à la fois Apollon et Daphné ? Donc, c’est-à-dire, ni l’une ni l’autre, mais quelque chose de plus ?

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17.4.19

Quand tu passes un temps relativement long à t’efforcer de formuler une idée, me suis-je demandé, et que tu t’aperçois, une fois formulée, qu’elle ne vaut pas grand-chose, se demander pourquoi ? — comme si tu en étais d’une façon ou d’une autre responsable — n’est pas toujours la meilleure façon de procéder. Après tout, il se peut tout à fait que ce ne soit ni la formulation de l’idée qui pose problème ni même l’idée elle-même, mais ce de quoi cette idée est l’idée. Ne se peut-il pas, en effet, que la réalité soit décevante et dépourvue de tout intérêt réel, pour ne pas dire intellectuel ? On présuppose que la réalité — ce qui a lieu et la façon dont les gens y réagissent — est intéressante. Ce qui est faux. D’une part, l’immense majorité des événements et ce que les gens en pensent est totalement dépourvue d’intérêt, mais encore les quelques événements qui surnagent pour se frayer un chemin dans la conscience collective sont, la plupart du temps, désarmant de nullité. Dès qu’on y réfléchit quelques instants, le voile extraordinaire qui recouvre ces événements se dissipe pour laisse transparaître leur réalité crue et brute, l’ennui radical qu’ils causent chez l’observateur. Les gens normaux se contentent de faire ce qu’on leur dit (ce n’est pas un jugement de valeur, c’est une tautologie : les gens normaux sont ceux qui ont intégré les normes de la société dans laquelle ils vivent et s’en sont tenus là). Le fait qu’ils soient majoritaires entraîne nécessairement un effet de zoom sur certains événements au détriment d’autres. Et aussi que presque personne ne songe à en douter et que tous ceux qui en doutent apparaissent immédiatement suspects. Tu vois, me suis-je dit ensuite, quand même l’idée une fois formulée te semble décevante au regard des espoirs que tu plaçais en elle avant de la formuler, cela n’implique pas nécessairement qu’il faille la laisser tomber, au contraire, peut-être convient-il de pousser un peu plus loin pour voir jusqu’où conduit cette idée peut bien te conduire.

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