16.5.19

La disparition de ce monde serait-elle une grande perte ? Je sais tout ce qu’une question comme celle-ci peut avoir de désagréable, sinon je ne l’aurais pas posée, mais peut-on en faire l’économie ? J’ai (re)commencé à lireles Leaves of Grass de Walt Whitman, en version originale, parce que je n’aime pas qu’il y ait quelqu’un entre moi et le livre que je le lis, ce qui est inévitable quand je ne parle la langue dans laquelle le livre a été écrit, mais quand je la parle, non. Et le mot « En-Masse » m’a déjà sauté deux fois aux yeux. Une fois, dans le tout premier poème, One’s-Self I Sing : One’s-self I sing, a simple separate person / Yet utter the word Democratic, the word En-Masse. Et dans Song of Myself, 23 : Endless unfolding of words of ages ! / And mine a word of the modern, the word En-Masse. Ce matin, en parcourant mon fil Twitter, j’ai découvert que Poll says that 56% of Americans don’t want kids taught Arabic Numerals. D’où ma question. Parce qu’il est bien évident que le monde dans lequel nous vivons est à la fois celui de Walt Whitman — nous vivons dans un monde américain dont WW fut, comme on dit, le barde — et tout aussi évident que nous vivons dans un monde qui est absolument étranger au monde de Walt Whitman. Dans quelle conception de la démocratie, s’agit-il de demander l’avis des gens sur tout et n’importe quoi ? Il est probable que ces Américains à qui on a demandé s’ils voulaient qu’on enseigne les chiffres arabes à leurs enfants ne sa-chent tout simplement pas que ces chiffres arabes n’ont plus rien d’arabe depuis longtemps, qu’il s’agit simplement du nom qu’on donne aux chiffres dont on se sert tous les jours pour compter (Should schools in America teach Arabic Numerals as part of their curriculum ? demandait le sondage à 3200 Américains). D’où (derechef d’où) deux choses, d’une part la bêtise de ceux qui répondent sans savoir et la bêtise de ceux qui interrogent en sachant pour faire apparaître la bêtise de ceux qui répondent sans savoir. Le second n’étant pas simplement bête, mais encore méchant. C’est la perversion absolue de la démocratie : laisser décider des gens qui n’ont pas les moyens de décider et ne pas donner les moyens de décider à ces gens qui doivent décider mais, au contraire, se moquer de ces gens qui n’ont pas les moyens de décider tout en s’effrayant du fait qu’ils devront décider alors qu’ils n’en ont pas les moyens. Et personne qui se dise, tiens plutôt que de dépenser de l’argent pour organiser un sondage destiné à se moquer des gens parce qu’ils ne savent pas ce que sont les chiffres arabes, pourquoi est-ce qu’on ne dépenserait pas cet argent à expliquer aux gens qu’ils n’ont pas à avoir peur de l’expression arabe parce que, dans l’immense majorité des cas, elle est parfaitement inoffensive. La preuve, les chiffres arabes n’ont plus rien d’arabe depuis longtemps, ce sont simplement les chiffres dont on se sert au quotidien parce qu’ils sont beaucoup plus pratiques que les chiffres romains, chiffres qui sont toujours romains parce que plus personne ne s’en sert (à l’exception de quelques poètes dérangés). Et qu’on peut faire la même chose avec tout un tas d’expressions dans notre vocabulaire qui ne sont pas utilisées pour leur faire dire ce qu’elles veulent dire, mais leur faire des choses que les gens vont comprendre d’une certaine manière pour les faire agir d’une certaine façon. Mais ce n’est pas comme ça qu’on fait. Quand on lit Walt Whitman, on s’aperçoit que la démocratie et l’individualité (ce qu’il appelle Personality : Chanter of Personality, outlining what is yet to be / I project the history of the future. [To a Historian]), le moi et la masse ne sont jamais opposés, l’un ne va pas sans l’autre. Le barde se chante lui-même et, se chantant lui-même, c’est toi qu’il chante. Le barde chante tout le monde et, chantant tout le monde, c’est lui-même qu’il chante. Toutes les autres conceptions de la démocratie (et, plus généralement, de la politique) qui opposent l’individu à la masse sont vouées à l’échec. Et à faire le mal. Parce que l’un ne va pas sans l’autre. Parce qu’on ne peut pas sacrifier l’un sur l’autel de l’autre. Peu importe au nom de quoi. Ce que nous avons fait de la démocratie, cette espèce de sondage permanent, où les gens sont incités à dire oui ou non sur tout et n’importe quoi, ce n’est pas la démocratie. Ce que nous avons fait de la démocratie, cette espèce de joute permanente au terme de laquelle on demande à des gens de choisir entre quelques visages lointains, ce n’est pas la démocratie. Il y a plus de démocratie dans un poème que dans n’importe quelle élection. La voix du poème devient la voix de tout le monde, appartient à tout le monde ; elle se fait publique. La voix de l’élection appartient à celui à qui on la donne, n’est plus celle de personne ; elle est privatisée. On ne dirigera pas à coup de poèmes. Ce n’est pas ce que je veux dire. Mais on ne peut pas faire l’économie d’une interrogation radicale de la démocratie — c’est-à-dire : de notre monde —, en se demandant notamment d’où sort cette conception pyramidale du pouvoir démocratique pour laquelle tous en choisissent un alors que c’est là-même la négation de la démocratie qui est le maintien simultané et permanent de l’un et du tous. D’où vient et pourquoi cette confusion entre la Nation et le Pouvoir ? D’où vient et pourquoi cette fusion de la Nation et de l’État ? Pourquoi cette obsession de la naissance (Nation — natio) ? Pourquoi continue-t-on de prendre les gens pour des cons quand il faudrait plutôt les éduquer ?

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14.5.19

J’étais en train de lire un entretien de Blanche Gardin où elle expliquait qu’elle avait beaucoup souffert et beaucoup fait souffert son papa quand elle était adolescente, et qu’il était mort d’un cancer et que c’était triste, et j’étais sur le point de me mettre à pleurer, moi aussi, parce que je trouve qu’elle est drôle, Blanche Gardin, quand je me suis dit, non mais tu es complètement abruti ou quoi ? occupe-toi de ta fille et pas de cette bonne femme qui est peut-être amusante, mais bon, il n’y a pas de quoi en faire toute une histoire, mais si, il y a de quoi en faire toute une histoire, c’est ce que font les gens, avec leur manie de raconter leur vie, ce que tu fais toi aussi, d’ailleurs, soit dit en passant, bref, laisse tomber, occupe-toi de ta fille qui a besoin de toi, enfin, pas tout le temps, mais quand même plus que Blanche Gardin a besoin de toi, il y a suffisamment de gens qui dépensent leur argent pour aller voir ses spectacles, moi c’est Serge qui m’a filé les codes de Netflix pour que je puisse regarder son spectacle, mais on est tellement fasciné par les gens célèbres, tellement obsédé par les gens célèbres, tellement habitué à s’intéresser à la vie des gens célèbres que, la plupart du temps, on oublie tout simplement les gens qui sont à côté de soi, juste là, ou alors on les fait passer après les gens célèbres, parce que les gens célèbres sont des gens importants, sinon ils ne passeraient pas à la télé, logique non ? moi, comme tout le monde, je la trouve drôle, Blanche Gardin, surtout quand elle dit des gros mots ou des choses qui choquent la morale commune, en plus, c’est ce que je pense, il faut en profiter, dans 10 ans, elle ne fera plus rire personne, comme Jean-Marie Bigard, tu vois, et je comprends tout à fait ce besoin de raconter sa vie, d’être plaint et aimé, c’est ce que tout le monde veut, être plaint et aimé, inconditionnellement, comme quand tu étais enfant et que papa et maman te prenaient dans leurs bras et te disaient, ce n’est rien, je suis là, tu ne crains rien, et si tu n’as eu ni papa ni maman, tu aurais voulu en avoir, tu aimerais être consolé et choyé, tout le monde est pareil, l’originalité, de ce point de vue, est un mythe, quand même, d’un autre point de vue, elle serait une valeur cruciale et que son abandon serait le commencement de la fin et de le début de la nullité universelle. Comment le simple fait d’être dans le journal rend-il une histoire intéressante ? C’est une propriété fascinante du journal (j’entends par là, cela va de soi, tous les moyens de communication, où des informations sont véhiculées, avec validation desdites informations par une autorité reconnue ou quelque chose comme ça) de rendre les histoires intéressantes. Une femme de ton âge qui te raconterait qu’elle a fugué quand elle était adolescente parce qu’elle est née dans une famille aisée et qu’elle ne supportait pas une telle pression, honnêtement, tu lui accorderais quoi, 15 secondes de ton attention ? et puis, cependant qu’elle parlerait, tu te mettrais à penser à autre chose et si on te demandait après, imagine quelqu’un que tu connais t’a vu en train de lui parler et te demande après la conversation, au fait, elle t’a parlé de quoi, Camille ? tu ne saurais même plus, peut-être que tu dirais les gens ont le chic, quand même, pour s’inventer des problèmes là où il n’y en a pas, mais non, le simple fait que ce soit dans le journal retient ton attention et tu te souviens de ce que tu as lu, et comme ça, au fur et à mesure de ce que tu lis dans le journal, tu emmagasines des centaines et des centaines d’informations, toutes plus inutiles les unes que les autres, sur l’adolescence de Blanche Gardin, l’intérêt ou non pour la santé d’une consommation modérée d’alcool, la deuxième vente de plantes vertes rue de la République samedi toute la journée, la réception de la énième réforme de l’éducation nationale par le corps enseignant (note que toute ta vie aura été ponctuée par des réformes de l’éducation nationale, comme les saisons), la dangerosité rouge ou moins vive de telle région du Burkina Faso ou du Bénin, je ne sais pas, est-ce que ce n’est pas le même pays ? (sans que je sois pour autant capable de situer sur une carte du monde le Burkina Faso ou le Bénin), et tu dois lutter contre toi-même pour retenir dans tout ce cyclone de langage et d’image un pauvre vers d’un poète que les vers ont fini de ronger il y a bien longtemps Tantae molis erat Romanam condere gentem car, s’il faut du temps pour fonder une civilisation, combien en faut-il pour la détruire ?

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13.5.19

J’ai moins peur d’être mauvais ou de n’être pas original que d’échouer (i.e. d’écrire un texte et de ne pas réussir à le publier). Est-ce que ce devrait être le contraire ? Oui, c’est probable. Mais est-ce que j’y peux quelque chose, moi, si c’est ainsi que je sens les choses et pas autrement ? Non que j’émette l’hypothèse que ce puisse être, d’une façon d’une autre, la faute de quelqu’un d’autre, mais en suis-je pleinement responsable ? Comme si c’était moi qui choisissais de me sentir comme ceci plutôt que comme cela. Hier soir, avant de s’endormir, j’ai dit à Nelly que je me sentais inutile. Enfin non, mot à mot, je lui ai dit : Pardon, je ne sers à rien en ce moment. Ce qui n’est peut-être pas rigoureusement exact mais est tout de même vrai. Et pas facile à vivre. Et encore une fois, si je suis tenté de me rétorquer mais tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire au juste ? Et puis, tout simplement, est-ce vrai ? Si je me pose la question, la réponse, elle, est loin de s’imposer avec la première des évidences. J’essaie de mettre en place des stratégies de diversion, mais elles échouent. Je crois que c’est tant mieux. Je n’aimerais pas me duper moi-même. Enfin, je n’aimerais pas savoir, pouvoir me duper moi-même. Phrase absurde : ce n’est pas comme si c’était une faculté que l’on pouvait développer. Je ne peux pas me duper moi-même. Ce n’est pas une proposition universelle (tous les hommes, etc.), c’est une proposition singulière. Elle ne concerne que moi (et d’autres, peut-être, je n’en sais rien, je ne revendique pas l’unique en la matière, je formule une proposition sur une proposition), qui ne puis faire diversion pour me faire accroire, me concernant, quelque chose qui ne serait pas la réalité, ou — plus justement peut-être — masquerait la réalité en question. Comme si, par exemple, je pouvais me faire oublier que je suis un raté en me plongeant dans les œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau ou l’apprentissage du sanskrit. Pas moyen. Et donc, lucidité à tous les étages, même quand je voudrais éteindre la lumière.

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XLIV.

Variété des expériences
ici
où l’espace est borné
manière de regarder
peut-être oui peut-être
sauf qu’ailleurs aussi c’est terminé
pas de restes inexplorés
que des ruines à la rigueur
dans l’attente probable
qu’elles renversent quelque chose
moins qu’une forme
plus qu’une idée
un interstice
une interstance
comme moi
ici
dans ce monde fini.

11.5.19

Tout est affaire d’équilibre subtil. L’humanité, par exemple, si tu te tiens trop près d’elle, tu deviens fou, tu as envie de tuer tout le monde, mais si tu te tiens trop éloigné d’elle, tu deviens fou, tu te scléroses et meurs. Horrible. Il faut trouver le juste milieu, ce n’est pas nouveau comme idée, au contraire, il est probable que ce soit une idée aussi vieille que la pensée elle-même, mais peut-être qu’on n’y pense pas assez souvent. On préfère se noyer dans les autres, cultiver l’émotion, encenser la nation, désirer la multitude, déifier le peuple ou bien se replier sur soi-même, se faire tout petit, disparaître sous le tapis du monde, poussière parmi la poussière, abandonner, prendre congé du reste de l’humanité. Tu sens qu’il y a quelque chose (appelons ça une force ou une nature, je ne sais pas, moi, comme on voudra), quelque chose qui te pousse dans un sens plutôt que dans un autre, mais tu sens bien aussi que ce sens est une voie sans issue si tu en fais un sens unique. Cette phrase est hideuse. Pourquoi je disais ça, déjà ? Je ne sais plus. J’ai horreur des bains de foule, de la masse, et tout et tout, mais je sais aussi qu’être trop seul est mauvais pour la santé, parfois, tu as envie de voir des gens, pas trop, juste assez pour ne pas devenir une espèce d’ermite acariâtre. Et chiant. D’autres fois, je pense à ceux qui se sentent appartenir à une communauté, et je me dis que ce doit être atroce, mais vraiment, atroce d’être toujours précédé par quelque chose d’autre que soi, de plus grand que soi, que tu ne peux pas remettre en question sans remettre en question ton identité même. Ce que tu es. Je ne pourrais pas vivre comme ça. Mais bon, après tout, comment je pourrais vivre ou ne pas vivre, ça intéresse qui — à part moi ? Je ne sais toujours pas pourquoi je pensais à ça. Je préfère me dire que je n’ai pas d’identité. Je peux me sentir ceci ou cela — philosophe ou Méditerranéen, pourquoi pas ? mais aussi bien écrivain ou Viennois, tellement de choses différentes et parfois, même, contradictoires —, mais me résumer à ça, me présenter comme ça, non, ça, je ne pourrai pas. Ça n’aurait aucun sens. Comment font les gens qui le peuvent ? Est-ce que ça leur facilite la vie ? Est-ce qu’ils ont le sentiment d’être moins malheureux comme ça ? Est-ce que c’est leur façon à eux d’être heureux ? Est-ce qu’ils se sentent vraiment eux-mêmes comme ça ? Mais, ce serait quoi être vraiment moi-même ? Je ne sais pas. Enfin, je crois plutôt que ça n’existe pas. Je n’ai pas de vrai moi. Je me regarde dans la glace et je me reconnais. Les gens aussi, qui me voient jour après jour. Mais je vieillis. Bientôt, je serai mort. Et peu de temps après, personne ne se souviendra plus de moi. Jamais.

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7.5.19

C’est bizarre, mais il y a toujours des gens pour insister sur la taille des livres. Du genre, ça fait quand même 722 pages. Un peu comme à la boucherie, la pintade, elle fait quand même 2 kilos 4. Tartiner 722 pages de connerie, ça ne transforme pas les 722 pages de connerie en autre chose que 722 pages de connerie. C’est simplement beaucoup plus long que 22 pages de connerie. C’est d’autant plus étonnant, cette attitude, en fait, que les Principes de la nature et de la grâce, ça fait combien de pages ? Ou les Hortenses ? Mais ça doit faire bien de faire gros, en tout cas, il y a toujours des gens pour trouver que ça en jette. Alors qu’en fait, quand tu croises un type obèse dans la rue, tu ne précipites pas vers lui pour lui dire,c’est génial, j’adore les gros, tu as plutôt tendance à détourner le regard, ou à te dire pfff… comment est-ce qu’on peut se laisser aller à ce point, ou bien y a qu’à interdire le macdo et le coca et puis c’est tout, ou je ne sais pas trop quoi. En plus, un gros livre, ce n’est même pas comme une longue pièce de musique, il y a des pièces de Morton Feldman qui sont très longues, mais qui ne sont pas obèses, au contraire, elles sont presque squelettiques, elles semblent réduites à l’essentiel, mais une essence qui se diffuse dans la durée, moins une ontologie qu’une histoire de la diffusion de ces choses légères qu’on appelle des sons (une acousmologie ?). Essaie de diffuser une phrase dans la durée ; elle se transforme en diarrhée.

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6.5.19

Parfois, je me dis, bon j’arrête de manger de la viande ou en tout cas je n’en mange ni aujourd’hui ni demain ni de toute la semaine et, dès que je vois du blanc de poulet qui reste du déjeuner du samedi précédent, je me jette dessus parce que j’ai faim tout en me disant oui mais non j’avais dit que je ne mangeais pas de viande aujourd’hui. Est-ce que c’est la même chose mon rapport à l’écriture ? Non, parce que, d’autres fois, je me dis, bon cette semaine je ne mange pas de viande et cette semaine au début de laquelle je me suis dit bon cette semaine je ne mange pas de viande, je ne mange pas de viande. Mais alors quoi, écrire ? Je ne peux pas m’en empêcher, c’est clair et net, pas de doute à ce sujet, mais alors quoi écrire ? Je ne sais pas. Est-ce que c’est bon de continuer à faire quelque chose que tu ne peux pas t’empêcher de faire ? Est-ce qu’il ne faudrait s’empêcher de le faire ? Pourquoi ? Pour être un saint ? Est-ce que les saints sont de bons écrivains ? De bons traducteurs, oui, enfin, saint Jérôme, preuve que, s’il a mon nom, ce n’est pas mon saint patron, parce que moi, bon, je ne suis pas bon. Saint Augustin, c’était un bon écrivain ? C’était plutôt un philosophe qui priait par écrit. Je n’y comprends rien. C’est peut-être qu’il faut se poser la question en des termes différents. Est-ce que j’ai envie d’être un saint ? Mais à quoi ça rime tout ça, toutes ces questions ? Je me les pose, c’est tout. Je pourrais parler d’autre chose, dire que, à l’instant, je regardais des enfants qui jouaient par la fenêtre en face du bureau sur lequel j’écris et qu’à un moment je me suis dit que les gestes que faisaient une petite fille qui jouait étaient formatés par la télé et que ça servait à quoi de vivre dans un monde où les gestes des enfants sont formatés par les gestes qu’ils voient à la télé ? Mais par quoi étaient formatés les gestes des enfants avant, quand ils ne regardaient pas la télé ? On n’y pense même plus parce que ça paraît si lointain alors qu’en fait non c’était hier ou à peine avant. Par les gestes de leurs parents ? Sans doute. Est-ce que ça valait mieux ? Je ne sais pas. Les parents qui maltraitaient avant leurs enfants ne sont-ils pas les mêmes que ceux qui laissent les gestes de leurs enfants être formatés par la télé ? Mais est-ce qu’ils ont le choix ? Même s’ils ne voulaient pas, qu’est-ce qu’ils pourraient faire ? Vivre en ermite. Ah oui, tiens, ça oui, ça, ce serait une bonne idée, vivre en ermite. Abandonner la civilisation. Tu vois, c’est un peu ce que je me disais, à peine un peu avant, quand je me disais que, comme rien de ce que je fais ne marche (mes livres ne se vendent pas, du coup, on ne publie pas les livres que j’écris, j’ai beau réclamer, on ne me paie pas mes traductions, et tout et tout), je devrais faire femme au foyer. Comme les femmes au foyer, ça n’existe plus et que je suis un homme, ne serait-ce pas une idée géniale ? Ou mieux avec des / : écrivain / femme au foyer. Je devrais y penser sérieusement. Devenir femme au foyer, ce serait un geste antisocial. La seule façon qu’un père de famille aurait encore de tourner le dos à la civilisation sans tourner le dos à sa famille. Sauf que je ne peux pas m’arrêter d’écrire, ça reprend toujours le dessus. On tourne en rond. Non. Les douze mails inutiles pour être payés, simplement parce que tu ne comptes pas, n’as aucune importance, quelqu’un d’important aurait déjà été payé, lui, oui, là, tu peux le dire, tu tournes en rond. Mais quand tu écris, non, tu vas toujours quelque part. Tu vas toujours un peu plus loin que le point de départ. Quand même tu reviendrais en arrière, tu irais plus loin. Mais je ne veux pas parler du livre que j’ai commencé. Je veux l’écrire. C’est tout.

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4.5.19

Pourquoi faire semblant ? Que la vie a un sens, qu’il existe quelque chose comme la réalité, tout ça tout ça. Si tu y réfléchis bien, tu te rends vite compte que ce n’est pas vrai, que tout n’est que non-sens, que tout ce qui devrait avoir du sens est systématiquement combattu pour le rendre ridicule, dérisoire, voire haïssable, des gens qui crient dans la rue que personne n’écoute, d’autres s’enferment dans des salles climatisées pour faire la promotion de leurs idées médiocres, des conférences de Jeff Pesos ou je ne sais pas trop qui d’autre, d’autres s’efforcent de se faire remarquer, d’autre se sont déjà fait remarquer et monopolisent un espace que tous les autres rêvent d’occuper même s’ils affirment haut et fort le contraire. Il faut toujours se méfier des gens qui affirment haut et fort quelque chose, sont tout excités quand ils peuvent montrer des images de leur petit corps difforme en mouvement, tout ça tout ça. La célébrité, l’anonymat, la gloire, l’échec, le succès, la médiocrité, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Tu penses que Raphaël Glucksmann est connu, d’autant qu’il a l’immense avantage sur le commun des mortels dont je fais partie d’être le fils de son père, qu’il a réussi sa vie parce qu’il a fait un gosse à une fille connue qui a arrêté de travailler pour qu’il puisse mener à bien sa microscopique tâche de mâle politique franchouillard, mais tu t’aperçois qu’il ne parviendra même pas à rassembler 5 % des voix aux élections. Même pas 5 % de personne, tu imagines ? 5 % de rien. Et si tu y réfléchis encore un petit peu, si tu penses à autre chose qu’à Raphaël Glucksmann proprement dit, qui est peut-être un mec bien peut-être pas, je ne sais pas, ça ne m’intéresse pas de le savoir, non, si tu penses à ce que cela signifie, qu’une starlette du petit écran existe autant tout en existant si peu, ne trouves-tu pas que c’est vertigineux ? Effrayant. Mais ce n’était pas de cela que je voulais parler. Moi, je ne vote pas. Alors, les uns ou les autres, peu importe, tous ces gens m’indiffèrent superbement. Quand tu y réfléchis bien, je crois que c’est ce que je voulais dire en fait, quand tu y réfléchis bien, de quoi est-ce que tu te rends compte ? Eh bien, que tout ce sur quoi la réalité est fondée — l’époque, l’opinion, les tendances, la mode, les faits, les croyances, tout —, tout est paradoxalement dépourvu de fondement. Tout pourrait être complètement différent. La réalité semble s’étendre, se propager sans solution de continuité uniquement par la force d’habitudes dont on ne sait même pas très bien pourquoi on les a prises un jour. Effrayant. Moi, je trouve cela effrayant. Tout pourrait être différent. Mais non. La réalité est la réalité. Pourquoi ? Eh bien, mon vieux, parce que c’est comme ça. Et puis, qu’est-ce que tu voudrais mettre toi, hein, toi qui te plains tout le temps de tout le monde, qu’est-ce que tu voudrais mettre toi à la place de la réalité ? Ah ah, tu fais moins le mariole ! C’est vrai. J’y ai pensé hier, après la visite de Cousteau, parce que mon pote Bob — Bob, c’est Boris, mon pote anarcho-syndicaliste pas syndiqué — m’a dit que je l’avais fait marrer avec cette histoire de Commandant Cousteau. Tu vois, comme si j’avais inventé tout ça. Mais non, ça ne s’invente pas. La vérité, c’est que j’ai vraiment été visité par le Commandant Cousteau, hier. Je sais ce que tu vas dire, mais c’est comme ça. Je n’y peux rien, moi. D’autres, c’est la Vierge, moi, c’est le Commandant Cousteau, tu vois, on ne choisit pas. On fait avec. Et j’ai envie de dire, tant mieux, tant mieux que ce soit le Commandant Cousteau et pas la Vierge, parce que c’est la preuve que je n’ai rien inventé du tout, si ç’avait été la Vierge, les gens auraient eu raison de me dire, ouah trop drôle ton histoire avec la Vierge, mec, mais le Commandant Cousteau, où est-ce que je serais allé chercher ça, hein, honnêtement, où ?

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3.5.19

Il y a tellement de choses à dire qu’il y a trop de choses à dire. Et du coup, plus personne ne dit plus rien ? Ce serait tellement bien. Ce matin, en écrivant un texte dont je ne veux pas parler, j’ai pensé à cette expression le monde du silence et, à présent que j’y repense, je me dis que c’est une vieille expression, en ce sens que c’est une expression qui date d’une autre époque où ça pouvait encore faire rêver. Aujourd’hui, qui est-ce que ça fait rêver ? Aujourd’hui, qu’est-ce qui fait rêver ? Je ne sais pas. Des débiles mentaux qui chantent des trucs de débiles mentaux autotunés ? Des meufs qui se prennent pour le centre du monde parce que le fait de montrer leurs fesses sur écran géant dans des stades remplis de décérébrés leur donne l’impression d’être féministes ? Devenir l’homme le plus riche du monde ? Ce qui veut dire, soit dit en passant, le plus gros connard du monde. Et si c’était une femme ? Ce serait la plus grosse connasse du monde. Je sais que c’est n’importe quoi ce que je raconte. Mais j’ai l’impression de comprendre et de ne pas comprendre. En même temps. C’est une impression étrange. Comme si tu te disais : ça ne sert à rien de critiquer la bêtise, la bêtise a déjà triomphé. Est-ce que j’ai déjà dit ça ? Oui, probablement. Mais je ne sais pas trop ce que ça veut dire. Qu’est-ce que je veux dire, de toute façon ? Certainement pas que je rêve qu’un mec avec un bonnet rouge sur la tête ressuscite pour me révéler le sens de la vie, non, même si ce serait drôle. Imagine. J’étais en train d’écrire cette page de mon journal, une page qui ne valait pas dire grand-chose, je te l’accorde, mais j’avais envie de l’écrire alors je l’ai fait, bref, j’étais en train d’écrire cette page de journal quand tout à coup, tu devineras jamais qui j’ai vu, en face de moi. Le Commandant Cousteau. Je te jure, il était là, exactement comme toi, pareil, un peu plus à droite, ou à gauche, je ne sais plus, je te jure que c’est vrai. Non mais ça va, tu me connais, je peux inventer des histoires bizarres, mais le Commandant Cousteau, je n’irais pas jusque là. Dans le meilleur des cas, j’ai dû voir un Connaissance du monde quand j’étais petit avec ma mère et mon frère, je me souviens d’un docu sur le Yémen et d’un autre avec Haroun Tazieff, oui, un truc sur les volcans, forcément, enfin, je crois, je ne me souviens plus, celui sur le Yémen, si, j’en suis sûr, mais le Commandant Cousteau, honnêtement, je ne sais pas. Il était là, comme je te vois, et puis il s’est mis à me parler, je ne suis pas sûr d’avoir compris, sur la mer, la planète, c’est tout ce que j’ai retenu, en fait, je n’écoutais pas, j’étais tellement scié de le voir, comme ça, que je n’ai pas pu écouter un traître mot de ce qu’il me racontait. Au bout d’un moment, il a arrêté de parler, et je lui ai demandé : Non mais qu’est-ce que tu fous chez moi ? Tu es mort. Barre-toi de chez moi, con de mort ! Ah ouais, tu crois que je n’aurais pas dû ? Possible. Tu as peut-être raison. Mais bon, j’ai déjà assez de mal avec tous ces vivants qui parlent, si en plus il faut que j’écoute les morts. Non mais qu’est-ce que tu voudrais que je lui dise, moi, au Commandant Cousteau ? Commandant, avez-vous un ultime message a délivré aux vivants ? Comment ? Votre bonnet est troué. Oh, quelle métaphore ! Quelle profondeur ! Fascinant. Merci, mon Commandant, merci. Comme François Busnel à la télé. Non. Pas moyen. De toute façon, le monde dans lequel je vis n’est pas fait pour le silence. Alors bon. Tout à l’heure, je suis allé au supermarché chercher quelque chose que je n’ai pas trouvé. Tout était si bruyant. Et si sale. En garant ma voiture dans le parking, ça sentait tellement mauvais que j’ai cru que quelqu’un était mort et que son corps était encore là, en train de se décomposer. J’ai jeté un petit coup d’œil autour de moi, rien. Ce devait être l’odeur de l’accumulation de litres et de litres de pisse de clochard, ça, et les gaz d’échappement, la crasse qui s’accumule, personne qui ne nettoie jamais, c’est trop pourri, ça, et les emballages de macdo éclatés par terre, les morceaux grillés de vache morte, les frites, la graisse animale, végétale, rance, la sauce, les sodas, tout, tout ça, par terre, des couches de crasse sur des couches de crasse sur des couches de crasses, et quand tu remontes à la surface en te disant que tu vas enfin pouvoir respirer, c’est le bruit qui t’assomme, musique de débiles mentaux qui chantent des trucs de débiles mentaux autotunés, personne qui écoute, mais musique qui te rentre dans le cerveau pour ne plus en sortir, ou alors seulement bien plus tard des années plus tard, une dame est entrée en même que moi dans le supermarché, elle était au téléphone, quand je suis sorti du supermarché, je l’ai aperçue, elle était encore au téléphone, je suis redescendu au parking, j’ai essayé de retenir ma respiration, mais j’avais l’impression que ça sentait quand même, qu’est-ce que je suis venu faire ici, je me suis dit, qu’est-ce qu’on peut bien venir faire ici ? c’est l’antichambre de la mort, cet endroit, tous les endroits comme ça, la pointe avancée du progrès, la réalité. Et qu’est-ce qu’on fait dans la réalité, on attend de mourir ?

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29.4.19

C’est la deuxième fois en quelques jours à peine qu’un pigeon vient se cogner contre la vitre de la fenêtre qui se trouve juste en face du bureau où j’écris. Est-ce que les pigeons ne font pas la différence entre les vitres et le vide ? La première fois, le pigeon a rebondi sur la fenêtre avant de repartir en sens inverse. Aujourd’hui, il s’est cogné contre la vitre, mais il n’a pas fait demi-tour, il a insisté, comme s’il ne comprenait pas pourquoi il ne pouvait pas passer par là ou comme s’il voulait quand même passer par là, malgré la vitre, là où, selon lui, il aurait dû y avoir du vide. Et c’est vrai, qui suis-je moi pour empêcher un pigeon de passer par là où il veut passer ? Je me suis demandé aussi ce qu’il se serait passé si la vitre n’avait pas été fermée : s’il avait pu passer par la fenêtre ouverte, l’aurait-il fait ? Et dès lors, le regard du pigeon n’était plus un regard d’incompréhension, mais un regard de menace : si le pigeon avait pu passer par la fenêtre, il l’aurait fait, et peut-être serait-il venu m’agresser, comme dans un remake bas de gamme des Oiseaux de Hitchcock. Mais ce n’est pas sérieux, non, est-ce que c’est sérieux ? Dans une certaine mesure, c’est désespérant, et je comprends pourquoi les gens ne s’intéressent pas à ce que je fais : rien de tout ce que je raconte, comme cette histoire de pigeon qui pourrait s’il le pouvait passer par la fenêtre qui se trouve juste en face du bureau sur lequel j’écris pour m’agresser dans une sorte de reproduction dans le réel des Oiseauxde Hitchcock, rien de tout ce que je raconte n’a d’intérêt. N’est-il pas un milliard de fois plus intéressant de savoir qu’un certain nombre de vieilles vedettes de droite ont passé un moment ensemble, qu’un intellectuel réactionnaire se plaint de ne plus pouvoir mettre le nez dehors, qu’un fils d’intellectuel de gauche s’engage en politique (sans la moindre chance de succès, mais ça, c’est un autre problème) que de lire mes histoires de pigeons qui volent ou ne volent pas ? Ce n’est pas à moi de répondre à la question. Mais alors pourquoi est-ce que je la pose ? Probablement parce que j’essaie de trouver une solution à un problème plus profond, comment traiter cette faille entre ce que je suis destiné à faire et ce que je fais effectivement, comment m’en sortir avec cette peur d’écrire que je ressens, la peur terrible de me donner tout entier à l’écriture d’un texte qui sera peut-être refusé par tout le monde ? Comment avoir le courage d’écrire tout en sachant que je suis fondamentalement seul, que personne ne m’attend, que personne ne désire me lire, que personne ne me soutiendra, que personne ne cherchera à me publier ? Comment écrire avec cette peur du néant, cette angoisse terrible que je ressens tout le temps et que je ne semble pas être capable de surmonter ? En me posant cette question, je me dis qu’il ne faut peut-être pas la surmonter, mais partir d’elle, l’accepter, la prendre pour ce qu’elle est, parce qu’elle exprime quelque chose à mon sujet, dit quelque chose que je suis quand même ce quelque chose, je ne voudrais pas l’être, je préférerais ne pas l’être, je préférerais être plus fort, je préférerais ne pas avoir peur, je préférerais ne pas connaître de telles angoisses, la nuit, au lieu de dormir, je préférerais ne pas préférer mourir plutôt que de continuer à ressentir ce que je ressens, et tout le reste à l’avenant. Un pigeon vient encore de se cogner contre la fenêtre. Est-ce que c’est le vent qui les pousse contre la fenêtre ? Les pigeons ne sont qu’une distraction. Je pourrais parler de n’importe quoi. Je peux écrire sur n’importe quoi. C’est effrayant d’écrire comme ça sur rien alors qu’il faudrait que je dise tant de choses bien plus importantes. Qu’est-ce que je crois ? Que je vais faire des pigeons un symbole ? Zéro chance. Il faut que je dépasse tout ça ou que je parte de ça, je ne sais pas, j’ai beau réfléchir, encore et encore, je ne trouve pas la solution, et peut-être n’y a-t-il pas de solution, peut-être ai-je atteint ma limite, je n’ai plus rien à dire, tout ce que j’avais à dire, je l’ai dit, et cela n’a intéressé personne, alors ce que j’avais à dire, je l’ai dit, c’est consigné par écrit, mais ce pourrait tout aussi bien n’être rien. Tout est possible, tu sais, même ça, c’est possible, même ce rien-là, c’est possible, peut-être que ce qui m’attend, c’est un immense trou noir, sans force, avec rien dedans, absolument rien, rien qui entre et rien qui sorte, des pigeons qui volent tout autour et se fracassent la tête dessus de temps en temps, et c’est tout, pas de différence entre la vie et la mort, pas de différence entre quelque chose et rien, l’indifférence absolue.

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