8.4.19

Je fais des rêves débiles en ce moment. Est-ce à dire que ma vie intérieure est à l’image de ces rêves — débile ? Mais je n’ai jamais pensé que j’avais une vie intérieure. Ni même que cela existait, la vie intérieure. Par opposition à quoi ? La vie extérieure ? La notion de vie intérieure s’est probablement développée à une période de l’histoire où les libertés publiques étaient quasi nulles. Elle est aujourd’hui une manière de survivance d’un âge froid et cruel. Quel rapport avec mes rêves débiles ? Aucun. À moins qu’ils ne soient, à leur façon, le produit du présent. De l’époque à laquelle je vis. Je me suis endormi cet après-midi en lisant l’Homme sans qualités. Daphné faisait la sieste, je lisais, et je me suis assoupi sur le fauteuil où je me trouvais. Peut-être que la mort ressemblera à ça : un sommeil désagréable, plein de courbatures et de maux de tête, sur un fauteuil pas très confortable. Tout est possible. On n’en sait rien.

Fait intéressant : de plus en plus, ce que je pense se transforme en poème. Qui sont aussi des aphorismes étranges et des questions bizarres.

« “On ne peut en vouloir à son époque sans en être aussitôt puni”, tel était le sentiment d’Ulrich. »

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4.4.19

Il faut être fou ou inconscient ou illuminé ou abruti pour continuer. Tout te pousse à arrêter immédiatement, à laisser tomber, à foutre le camp. Mais non, tu continues. Pourquoi ? Je crois que je ne suis ni fou ni inconscient ni illuminé ni abruti, alors pourquoi est-ce que je continue ? Il faudrait peut-être que j’entame une psychothérapie, pour savoir. Mais non, il y a d’autres thérapies bien plus pertinentes. Pourquoi est-ce que je continue ? Parce que je ne sais rien faire d’autre, parce que je suis bon qu’à ça, comme paraît-il l’a affirmé Beckett. Mais non, je ne suis pas bon qu’à ça, je sais faire tout un tas d’autres choses, j’ai fait tout un tas d’autres choses, je pourrais faire tout un tas d’autres choses, parfois, même, oui, parfois, j’ai envie de faire tout un tas d’autres choses, mais je continue. Est-ce que je suis idiot ? C’est le problème de ce genre de mot, quelqu’un s’en est emparé et on ne peut plus les employer. Peut-être que je suis idiot, je n’en sais rien. Je continue, c’est tout ce que je sais. Alors que, honnêtement, c’est à vous dégoûter, tout le temps, tous ces gens, toutes ces choses qui se font, toutes ces affiches dans les rues, les publicités, les prix, les opérations de communication, les armes de destruction massive de l’intelligence. C’est à vous donner envie de vous réfugier dans un petit coin et de n’en plus jamais sortir. Mais non, je continue. Je n’aime pas les petits coins. Est-ce que je fais semblant ? Comme si de rien n’était ? Non, je continue. C’est tout ce que je fais. Je vois bien, j’entends bien, mon cerveau fonctionne encore bien, je cours pour mincir, pour lutter contre ma propre obésité et celle du monde. Mais, cependant que je mincis, moi, je le vois, le monde qui grossit, lui, grossit, il est toujours plus lourd, toujours plus gras. Les gens sourient ou ils prennent l’air profond ou grave ou sympa. Mais c’est la pose pour la photo. Tout le monde sait que c’est faux. Et si tout le monde ne le sait pas alors tout le monde mérite d’être damné. Mais moi, malgré tout, tout ce que je vois, entends, sens, ressens, comprends, tout tout tout, je continue. C’est tout ce que je fais. Je continue. Ne me demande pas pourquoi.

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XXX.

Les vaches passent avant les écrivains
mais rassure-toi
on parlera de toi quand tu seras mort
les écrivains passent après les vaches
mais sois tranquille
on ne parlera pas de toi quand tu seras mort.

3.4.19

J’ai écrit deux poèmes aujourd’hui (Sortes d’extases provisoires, LIII. et LIV.), ce qui est probablement trop. J’en ai écrit un le matin et le deuxième, en fin d’après-midi. Le premier assis à mon bureau directement dans mon carnet, le second en marchant. J’ai recopié ensuite le premier dans le fichier où il a sa place, de mémoire. Et j’ai recopié le second dans le cahier où il a sa place, de mémoire, aussi, sauf la fin, que je n’avais pas encore écrite en marchant. Ensuite, dans le fichier, lui aussi. Ces déplacements du texte (en marchant, dans le carnet, dans le fichier, etc.) ont-ils une importance ? Dans le processus, oui. Pour le lecteur, je ne sais pas. Je ne crois pas. Ce qui importe, pour moi, c’est le lien que crée la mémoire entre tous ces différents supports, même si support n’est probablement pas le mot qui convient : parler de l’esprit comme un support me semble plutôt inapproprié. Comment le texte passe d’une forme à une autre, parfois sans la moindre modification, parfois en subissant plusieurs modifications, parfois en finissant par être rejeté. Sauf qu’encore une fois, forme n’est pas le mot qui convient. Ni même état (comme on parle de l’état solide, liquide, gazeux). Est-ce un problème de terminologie ? Non, je ne crois pas. C’est une question de temps et de mémoire entre les instants. Combien de temps faudrait-il pour écrire un poème ? Le temps de le penser ? Le temps de le composer ? Faut-il le laisser mûrir, l’oublier ? Est-ce qu’une fois apparu il est en quelque sorte achevé ? Est-ce que ce sont de bonnes questions ? Ce sont des questions. Je suis plutôt du genre à penser que toute question est une bonne question, quand même elle ne conduirait nulle part. Je crois que je commence à comprendre ce que j’essaie de faire, quelque chose qui soit à la fois contemplatif et moraliste, tout en affirmant que je déteste ces mots, la beauté et le néant, ce qu’il reste de nature et ce que la ville fait de nous, les dieux que nous sommes, les monstres que nous sommes. Il a plu toute la journée.

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2.4.19

Est-ce que tu ne trouves pas étrange que les gens qui, dans l’ensemble, sont quand même gros, bêtes et moches, essaient quand même de prolonger leur existence ? J’ai écrit une première fois cette page de mon journal et puis je l’ai effacée. Mais pas la question qui se trouvait au tout début, non. Parce que les questions, il faut toujours s’en poser, même quand elles ont l’air d’être stupides — comme celle-ci. Tous les gens ne sont pas gros, bêtes et moches, évidemment, et le fait que je le sois, moi, ne change rien à l’affaire. Mais c’est étrange quand même, tout ce que nous faisons pour rester en vie un peu plus longtemps. J’essaie de courir tous les jours, six jours par semaine, pour ne pas mourir trop tôt comme un gros con, mais je sais bien qu’en soi, c’est une pratique absolument vaine, inutile, et même profondément vile. J’y pensais, un peu avant d’aller chercher Daphné à l’école, en regardant cette dame, je ne sais pas quel âge elle avait, je dirais plus de cinquante et moins de soixante ans : elle s’efforçait de marcher vite en rentrant du travail. C’est ce que j’ai supposé en la regardant marcher d’un pas qu’elle devait juger rapide, qu’elle devait marcher vite pour faire de l’exercice, la demi-heure légale et patriotique par jour. Et puis, je me suis demandé pourquoi. C’est une question terrible pourquoi ? Pourquoi les gens font-ils ce qu’ils font ? Et je n’ai pas trouvé de réponse. Quand je vais chercher Daphné à l’école, il y a ce garçon énorme, mais vraiment très gros, obèse morbide, qui va chercher son frère ou sa sœur, je ne sais pas, je ne veux pas le savoir, dans la même classe que Daphné. Je ne veux pas dire que rien n’a d’importance et qu’il faut s’empiffrer en attendant de mourir parce que la vie n’a pas de sens, non, ce n’est pas ce que je veux dire, mais quel est le lien entre toutes ces choses, tous ces phénomènes, tous ces êtres. D’un point de vue rationnel, tu es tenté de te dire que tout est lié, que rien ne se produit sans raison, que tout est connecté à tout d’une manière ou d’une autre. Mais le fait que ce soit rationnel implique-t-il que ce soit vrai ? Pas sûr. La vie que l’immense majorité des gens mènent te semble dépourvue d’intérêt, mais cela suffit-il à la disqualifier ? Tout comme ta vie qui, d’un certain point de vue est, elle aussi, dépourvue du moindre intérêt. Tu sais ce que cela veut dire ? Que rien n’est lié. Que c’est sans doute irrationnel d’admettre que rien n’est lié, qu’il n’y a pas de totalité, simplement un chaos désordonné de faits, de phénomènes, de choses, de gens, qui ont lieu en même temps, mais que c’est probablement vrai. Les micro-identités qui se multiplient ne sont qu’une énième tentative d’échapper à ce chaos. Les gens sont ceci ou cela, homosexuels, blancs, musulmans, trans, hétéros, africains, je ne sais trop quoi. Alors que la seule chose qui tienne, c’est celle-ci : je ne suis rien. Tu peux toujours inventer autre chose pour tenir le coup, pour supporter l’existence, te raccrocher à quelque chose, te fabriquer des béquilles ou des prothèses, mais ce n’est pas vrai. Cela ne pourra pas te sauver. Te procurer un peu de confort, oui, mais rien de plus. Il n’y a pas d’essence à chercher. Il n’y a pas d’essence du tout.

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30.3.19

Pas de viande (ni d’alcool) de la semaine. Est-ce que les régimes, les diètes, les jeûnes ont une fonction thérapeutique ? En tout cas, ils permettent une conscience plus aiguë du moi, de son fonctionnement, de ce dont il a besoin et ce dont il n’a pas besoin. Le moi se confond-il avec le corps ? Probablement pas. Alors où faut-il chercher la différence ? Faut-il seulement la chercher ? Ne crois pas cependant que tu vas sauver le monde, la planète, ni même que tu vas te sauver toi, par le jeûne, la diète, le régime, le végétarisme strict ou quelque forme de flexitarisme relaxé qui apaise ta conscience sans porter atteinte à ton besoin de plaisirs. Tout ce que tu peux faire, ce sont des expériences. Certaines sont décisives, mais elles n’ont probablement aucune efficace sur le monde tel qu’il va, ce que tu supposes hors de toi. Ce n’est pas comme ça que ça marche. Alors comment ça marche ? Je ne sais pas. Alors, plus simplement, peut-être, qu’est-ce qu’a changé pour toi le fait de ne pas manger de viande pendant une semaine ? Rien. Précisément. Et c’est cela qui est intéressant. Certaines choses ne font pas de différence et pourtant, on y accorde de l’importance. Dans quel rapport aux choses te situes-tu ? Mais tu n’es pas dans un rapport aux choses comme si les choses étaient hors de toi, indépendantes de toi, alors que tout est toujours en relation. La question, ce n’est pas de se passer de viande, mais : comment fabrique-t-on la viande ? Et, de ce point de vue, ne pas manger de viande pendant une semaine (j’entends par là : adopter un régime où la part de viande est faible) a une incidence. Sauf que, d’un autre point de vue, cela ne change rien. McDonald’s développe une intelligence artificielle pour mieux coller aux désirs des consommateurs. Ce qui signifie que, cependant que toi, tu t’interroges sur la dimension thérapeutique, philosophique, économique, je ne sais trop quoi, les gens continuent de s’empiffrer et de manger n’importe quoi, et qu’on les incite à le faire, et qu’on les devance pour mieux leur filer de la merde à manger. Est-ce que tu es étonné ? Non. Pendant que j’écris mes poèmes, pendant que j’écris mon journal, pendant que j’écris, les gens continuent de lire les mêmes merdes et de s’extasier devant les mêmes débiles mentaux, dont on apporte la preuve, par ailleurs, et chaque jour que Dieu fait, qu’ils mentent, que ce sont des escrocs, mais tout le monde s’en fout. Alors quoi ? Arrêter d’écrire et s’empiffrer ? Tout le contraire, justement. C’est ce dont j’ai tenté de faire l’expérience cette semaine, avant de reconduire l’expérience la semaine prochaine.

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XXVII.

Encore un effort un instant de silence
les autres sont là dans la pièce à côté
ils ne sont pas partis
tu les entends qui s’agitent
mais ne comprends pas
encore un effort un instant de silence
bientôt l’assaut ou quelque manœuvre de diversion
façon de dire :
divertissement
comme une autre
mais c’est trop long trop compliqué
le mot la chose tout
y a-t-il toujours du bruit dans la pièce à côté ?