28.3.19

Hier, j’ai fait une expérience quasi mystique. J’étais allongé sur la plage et je prenais des pincées de sable entre mes doigts avant de les effriter pour le laisser retomber sur la plage où je l’avais pris. Le soleil était chaud mais pas brûlant, l’air était frais, c’était agréable. J’étais là, j’étais bien, au milieu du chaos, indifférent au monde, je faisais ma petite expérience mystique ou à peu de choses près, Daphné jouait à côté, qui construisait des plateformes. La vie, aurais-je pu me demander, la vie pourrait-elle connaître une perfection plus grande ? Si je m’étais posé la question, j’aurais probablement répondu que non. Daphné m’a demandé de jouer avec elle, de l’aider à construire des châteaux de sable, ce que j’ai fait. Elle les a soigneusement détruits, les deux que j’avais construits. Et puis, elle m’a jeté une poignée de sable au visage. J’ai décidé que c’était le moment de rentrer, non sans manifester bruyamment ma colère. Déplorant le fait, le drame de ma vie — le mysticisme m’est étranger.

Américanisation des esprits. Des corps. Des êtres. Inéluctable. Jusqu’au prochain renversement. Mais comment se fait-il qu’elle semble se produire dans une parfaite inconscience ? N’y aurait-il donc pas de progrès moral ? Sur instagram, la vidéo d’un homme qui peint avec des haltères. John Cage parle quelque part de ces artistes qui, parce qu’ils estiment qu’on ne fait pas suffisamment attention à eux, ont un comportement puéril dans l’espoir de parvenir à se faire remarquer. C’est le cirque, triste, des clowns qui font rire ceux qui n’ont pas de conscience et terrifient les autres. Je crois que c’est ça, peut-être, le mal de l’époque — l’absence de conscience. Virus qui nous reconduit à la brutalité de ces êtres qui n’ont plus conscience de la mort.

À quelle condition est-il encore possible d’en avoir quelque chose à foutre de quelque chose ? Tout est devenu tellement ridicule, parodie involontaire de quelque chose qui n’a probablement jamais existé, que se soucier d’autre chose que son univers à soi semble inconcevable. Immense tentation de ne plus faire que ça : écrire des poèmes dans un carnet, des notes et des récits, gagner sa vie tant bien que mal, et ne plus jamais se soucier de rien que du goût des figues séchées — lesquelles sont les meilleures, cette année, les turques ou les grecques ?  

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XXVI.

Combat de chiens
sous le soleil
le maître tabasse le sien à grands coups de pied
pour les séparer
ensuite il hurle :
ta mère la pute à toi aussi avec ton enculé de chien
à la maîtresse
puis
à l’adresse de l’animal :
et toi aussi qu’est-ce que tu as besoin de casser les couilles à tout le monde ?
avant de l’attacher à un banc
les passants passent
et moi
qui suis l’un d’eux
je me demande :
la vérité est-elle aimable
quand elle se présente
sous son jour le plus clair
sur un sol tapissé de merde ?

27.3.19

Tu ne peux pas prendre ce monde au sérieux. Le peux-tu ? Tu ne peux pas vivre dans ce monde et te dire, c’est le seul monde possible, il faut faire avec, de toute façon, c’est ça ou rien. Je sais bien que, moi, je ne pèse rien, ne représente rien, que moi-même, et encore pas tous les jours, certains, j’ai des doutes, mais est-ce que je peux m’empêcher de penser ? L’évolution du monde dans lequel je vis tend vers une disparition de la pensée. À la place, on met des gens qui gesticulent et déblatèrent des âneries pour exciter les gens, les autres, tous ceux qui n’ont pas droit à la parole publique, mais seulement à l’écoute passive, docile. Je ne représente rien, que moi-même, mais après tout, que peut-on espérer de mieux ? Quand j’ai dit à Nelly que, si l’on ne voulait pas me publier, je n’en avais rien à foutre, quand je le lui ai dit après que nous nous sommes disputés, ce n’était pas une bravade, si les gens n’aiment pas ce que je fais pourquoi devrais-je prendre la peine de les aimer, c’est-à-dire : de les prendre en considération ? Je n’ai pas écrit les livres que j’ai écrits pour avoir des prix, passer à la télé, mais parce qu’il me semblait que c’était ce qu’il fallait que je fasse. Le reste, le reste ne dépend pas de moi. En lisant Feldman à Middelburg, je me rends compte que j’écris comme un compositeur, enfin, comme Feldman dit qu’il compose, sans savoir où la prochaine étape le conduira, en dépassant la sainte trinité début-milieu-fin, en commençant avec rien. Travailler avec rien, c’est ce qu’on peut faire de mieux. Je ne sais pas si c’était déjà le cas dans les années 1980, mais c’est à l’opposé de ce que l’époque veut, exige, réclame. Il faut défendre quelque chose. Aujourd’hui, si tu n’as pas de paroisse, si tu n’as pas de culte, d’église, de parti, d’idéologie, de minorité à laquelle te rattacher, bref, si tu n’as pas d’identité, personne ne t’écoute, on ne sait pas qui tu es. Tu t’imagines peut-être le contraire, mais c’est faux : l’identité ne sert pas à te permettre d’exister, elle sert à te définir ; l’identité sert à t’identifier. Il faut se débarrasser des idées, partir de rien, et avancer dans ce néant. Est-ce que les poèmes que j’écris en ce moment ressemblent à ça ? Oui. Je crois que oui. Je regarde par la fenêtre, quelque chose se passe, ou rien, ou presque rien, je n’ai rien à défendre, rien à dénoncer, rien à encenser, je ne suis l’hagiographe de personne ni le contempteur de rien — je suis là comme tout ce qu’il y a. Ce que j’écris.

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XXV.

Ciel d’encre
presque comme le sang
si tu lèves les yeux à lui
il y a des chances
qu’il vire au bleu
des chances seulement
j’agonise à ras du sol
pas d’air
pas d’idées
autres que
celles que les autres
eux
ont eues pour moi
inutiles
vaines
pire :
nocives.

XXIV.

Il y a l’aurore
et tout le reste au bord
les e muets
et l’étant à mi-mollet
l’étant à mi-mollet
et le néant dans le nez
inspire à mort
avant de finir dans le décor
les grands brûlés
ont un air extasié
une fois lancé
tout peut arriver
toujours ton côté
nihiliste à souhait
dieu a tort
mais ne crois pas qu’il soit mort
au corps-à-corps
il met tout le monde d’accord.

XXII.

Apparaissent des visages
si vite qu’inconnus
pas de rétroviseur
nul
le temps de regarder en arrière
c’est la route
qui t’avale
fuite estivale
rien
que le chant impossible
de l’asphalte
et le soleil
toujours à peu près
qui disparaît.

20.3.19

Est-ce que ce serait plus facile si j’étais comme tout le monde ? Mais c’est quoi, être comme tout le monde ? Regardez the voice et appeler ça, de la musique ? Ce matin, Nelly m’a dit que je méprisais les livres qu’elle défendait. Ce qui est faux, je trouve qu’ils sont nuls, ce qui n’est pas la même chose. Et ce qui ne signifie pas, non plus, que je trouve que Nelly soit nulle (c’est ce que je lui ai dit, aussi). Il ne faut pas tout confondre. On pourrait me demander au nom de quoi je décrète, à propos de ces livres, qu’ils sont nuls. D’autant que, les livres, en question, je ne les ai pas lus. C’est une bonne question, en effet. Et la réponse que je ferais serait celle-ci : au nom de moi. Je n’ai rien d’autre pour évaluer les productions, culturelles ou autres, c’est moi qui décide. Et qu’on ne me réplique pas que c’est subjectif, ce n’est pas une objection. Il n’y a de subjectivité que chez les sujets, ces petites choses assujetties. Ce serait plus facile, me suis-je dit, un peu plus tard dans la matinée, ce serait plus facile, si je pouvais écrire avec une moitié de cerveau. Mais ce n’est même pas vrai, même pas certain. Quelle moitié du cerveau faudrait-il que j’ampute ? Je ne sais pas. Si ça se trouve, je m’amputerais de la mauvaise moitié du cerveau, et ce serait pire encore ensuite, j’aurais encore moins de succès qu’avant, avec mon cerveau entier. Non, me suis-je rapidement convaincu, autant garder ta tête en entier et la faire fonctionner pendant le temps qu’il te reste encore à vivre. Dans cinquante ans, de toute façon, avec un peu de chance, tout aura disparu, on sera tranquille. En attendant, le plus étrange, c’est que je vais bien. Je ne dirais pas que je suis convaincu d’avoir raison, ce n’est pas la question — avoir tort ou avoir raison —, mais je suis en accord avec moi-même. Ce que je fais, je l’aime et ce n’est pas parce qu’il est possible que je sois le seul à aimer ce que je fais que je cesserai de faire ce que je fais. C’est une différence de taille entre le monde dans lequel je vis et moi. Dans le monde dans lequel je vis, si quelque chose ou quelqu’un (dans le monde dans lequel je vis, on ne fait pas de différences entre les choses et les personnes) ne marche pas, comme on dit dans le monde dans lequel je vis, ne se vend pas assez bien, ne vend pas assez, ne rapporte pas assez d’argent, etc., on le change (on le remplace, le licencie, le modifie, le détruit, etc.). Moi, alors même que ce que je fais ne marche pas, je ne change pas ce que je fais. Je continue de faire ce que je fais ; je m’interroge, je doute, de tout et de moi, mais je continue d’écrire. Tout m’indique qu’il vaudrait mieux que j’arrête d’écrire, mais je continue. C’est la différence entre le monde et moi. Heureusement, me suis-je dit, heureusement que je ne suis pas au monde. Si j’étais au monde, eh bien, le monde se débarrasserait de moi. Il l’a déjà fait, en réalité, d’où toutes ces histoires de manuscrit pas publié. Mais je ne lui en veux, je me dis simplement : Dommage que ce ne soit pas la fin du monde. En tout cas, ce n’est pas la fin de moi. L’erreur, ce serait de faire comme tout le monde. Ce que je ne sais pas faire. Je ne sais faire que comme moi. Je ne suis même pas une minorité (sinon, le monde aurait déjà trouvé quelque chose à faire de moi, me faire briser un tabou, ou je ne sais trop quoi), non, je suis simplement moi. Je compte pour un. Autant dire que pour le monde, je compte pour rien. Mais un, moi, ça me va.

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XXI.

Une nuit
sur le mur encore chaud
la tarente avale une bête
cependant qu’au loin
un pont vient de s’effondrer —
qu’y a-t-il de plus beau
je me demande
qu’y a-t-il de plus beau
que ce monde
où nous sommes nés ?

19.3.19

Qu’est-ce que je ressens en ce moment ? De la colère, évidemment. (Pourquoi est-ce que j’ai écrit évidemment ? Je ne sais pas. Il faut que je réfléchisse à la question.) Et de l’émerveillement. Pas devant le monde, pas devant cette espèce de chose qu’on s’imagine se tenir en face de soi, et toutes les foutaises spéculaires qu’on y accole. Non. D’être en vie. L’émerveillement d’être en vie. Et que, la manière de continuum entre tout ce qui existe et moi puisse être si beau, l’absence de solution de continuité entre tout et moi, sans reste. Et que, dès qu’on le rompt, ce continuum, tout devienne si laid. Si je suis en colère alors que je m’émerveille tant, c’est que j’ai la sensation que, la plupart du temps, ce n’est pas moi qui le romps, ce continuum. Cela m’arrive, évidemment. Mais je crois que c’est assez rare, finalement. Ici, entendre sur cette rive de la Méditerranée, ici, je puis épouser la forme du temps, celui qui passe tout comme celui qu’il fait. Parfaitement. Ce qui ne signifie pas : tout le temps, mais je puis y arriver. Le genre de possibilité qui sauve la vie. Ailleurs, j’ai essayé, mais non. Enfin, moins. Pas pareil. Pas comme ça. Et puis, ici, :es gens peuvent disparaître ; il suffit de lever les yeux au ciel, de regarder la mer. Journée de grève. À la plage avec Daphné. Et puis, à Callelongue. Le malheur, c’est qu’il y ait d’autres formes de vie que celle-ci. Qu’on nous fasse accroire que l’affairement vaut mieux que ce temps qui s’écoule ainsi. Qu’il y a plus de sens et de richesse dans l’existence productive. Mais que produit-elle, cette existence-là ? Regarde autour de toi. Mondes en plastique. Monologues de ventriloques sans raison.

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