Il faut aller au bout de soi et puis, au-delà, plus loin, chaque fois encore. N’être surtout pas réaliste, mais un utopiste radical. L’existence est d’un ennui mortel (ai-je seulement besoin d’en apporter la preuve ?). Ne fais surtout pas comme tout le monde. Tout le monde, c’est l’uniforme d’une armée d’anonymes. Masques sans visages. Ils s’amassent et ensuite ils passent. Personne ne sait au juste pourquoi. Personne ne sait où ils vont. Tu peux éprouver tout ce que tu fais par un laconique : À quoi bon ? Comme la vie semble bête, n’est-ce pas ? À quoi bon la vivre ? Il se peut que cela ne vaille pas la peine de tenir encore un peu. Regarde autour de toi. Ne cherche pas à échapper à la saturation (des images, des bruits, des mots, des morts, de tout). Progresse par degré et, une fois arrivé au bout, repousse l’échelle : qui est digne de te suivre, se débrouille. Prends tes affaires et tire-toi. C’est le seul conseil que je donnerai jamais à un jeune poète. Et aussi : N’écoute personne. Du coup, fais comme tu le sens. Mais ne crois pas qu’il n’y a que toi qui sentes les choses comme tu les sens. Tu n’as rien d’exceptionnel ; il faut que tu deviennes original. Ça n’a rien à voir. Deviens original, et tu sauras. Sois l’idiot qui regarde le doigt du sage — il est fort probable qu’il te prenne pour un imbécile.
1.9.17
Hier soir, j’ai avalé les quatre-vingts dernières pages de l’Institut Benjamenta, et s’il est vrai que le persil ressemble à s’y méprendre à la ciguë, la naïveté ressemble à s’y méprendre à la cruauté, toujours sur le ton du cher journal adolescent, au bout de l’histoire se trouve la mort, la fuite, la fin, l’effondrement de tout ce qui existait, au bout, l’histoire s’ouvre à une vie qui paraît n’avoir aucun sens, qu’on accepte simplement parce qu’il semble qu’il n’y a rien de mieux à faire. Et, dans cette ouverture de l’histoire, au bout de l’histoire, l’amour paraît ne rien valoir du tout, qui n’aboutit à rien, ne construit rien, s’avoue juste avant la mort qu’il donne, ou une vie absurde, David suivant Goliath qui a besoin de David pour se perdre dans une entreprise qui ne signifie rien.
Mais qu’est-ce qui signifie quelque chose ?
Ce matin, je suis allé acheter une veste. En passant devant une boutique de la rue de Rennes, il y avait des barrières et des gens agglutinés devant et derrière ces barrières, des gens qui attendaient d’entrer pour acheter des produits (L’Oréal x Balmain, ai-je cru lire sur la devanture), des caméras filmaient, des agents de sécurité étaient présents pour faire régner l’ordre. Plus loin, en passant devant l’Église Saint-Sulpice, il y avait encore des barrières et des gens qui s’amassaient, là aussi, devant et derrière ces barrières métalliques, toujours les mêmes, rondes, grises, des agents de sécurité aussi, des voitures noires aussi, et puis des gens avec des lunettes noires, d’autres avec des bouquets de fleurs, des caméramen, des photographes, d’autres voitures noires encore. Je me suis arrêté quelques instants pour boire un café au Café de la Mairie, mais je n’ai plus voulu faire attention au ballet des voitures et des lunettes noires, des gens qui devaient être célèbres et de ceux qui devaient n’être que de simples anonymes, comme on dit à la télévision. J’ai bu mon café, et je suis allé acheter une veste. En repassant plus tard par la place, avec mes deux vestes, j’ai compris qu’il s’agissait des obsèques de l’actrice morte quelques jours plus tôt. Rue de Rennes, la petite foule, elle, s’était déjà dispersée. On fait la queue pour tout, me suis-je dit un peu plus tard, peut-être en écrivant cette page du journal, on fait la queue pour tout, pour consommer et voir les autres mourir.
31.8.17
Le réel du réaliste, c’est le passé, la mort, la finitude, la dureté des chiffres qui parlent d’eux-mêmes, les faits indiscutables — on ne discute pas avec les réalistes ; on leur obéit —, là même où le réel n’est probablement qu’un possible parmi d’autres, une possibilité qui s’est réalisée, mais qui aurait très bien pu ne pas l’être, une utopie qui a échoué lamentablement et avec laquelle on se retrouve coincé en attendant d’avoir une meilleure idée, un mauvais moment à passer, ou alors un bon, ça dépend, une chance de pouvoir discuter ensemble, peut-être, un point de départ pour une conversation interminable, une histoire qu’on raconte à sa fille avant de lui dire bonne nuit, cent fois bonne nuit.
30.8.17

Je viens de me réveiller. Ce n’est pas une façon de parler, non, cet après-midi, je me suis endormi. Ce n’est pas ce que j’avais prévu de faire, à supposer que dormir ce soit faire quelque chose, mais j’ai sombré. Une première fois, puis une deuxième, quand j’ai décidé qu’il valait mieux que j’aille m’allonger, il ne sert à rien de lutter contre ce qui va se produire de toute façon, maintenant, ce soir, ou à tout autre moment, me suis-je dit, autant s’alanguir, s’oublier, se fondre dans le lit. Peut-être suis-je tombé dans le trou du zéro de Robert Walser que j’étais en train de lire, peut-être ai-je trop bien écouté la leçon que Jacob von Gunten fait au pasteur de l’Institut Benjamenta : « Et celui-là, qui est-ce ? Le pasteur Strecker. Le pasteur Strecker, ce bonhomme long et sec qui est chargé de l’enseignement religieux ? Diable, mais oui, c’est lui-même. “Vous dormez, monsieur le pasteur ? Bon, bon, continuez. Il n’y a pas de mal à cela. Vous ne faites que perdre du temps à enseigner la religion. Voyez-vous aujourd’hui [RW écrit en 1909], la religion n’a plus aucune valeur. Le sommeil est plus religieux que toutes vos doctrines. C’est peut-être encore en dormant qu’on est le plus près de Dieu. Qu’en pensez-vous ?” » Moi, je ne sais pas ce qu’il faut en penser. Tout ce que je sais, pour cet après-midi, c’est que je me suis laissé prendre dans la prose faussement naïve de Walser, j’ai été pris par ses vertus lénifiantes et je suis tombé dans le trou du zéro. C’est ce qui arrive, je suppose, avec les histoires de Walser : on commence par la trouver étrange, cette histoire de zéro tout rond (« je serai plus tard un ravissant zéro tout rond », écrit Jacob von Gunten, au début de son journal), ou peut-être même un peu bête, comme ça avait été mon cas, et puis on tombe dedans, on est aspiré par le vide, le néant, le trou du zéro. Et parfois, aussi, parfois, on s’endort. C’est ce qui vient de m’arriver, mais je n’ai pas rêvé, non. Tant pis. Ou non. Tant mieux, je crois que si j’avais rêvé, j’aurais été tenté de tirer de ce rêve quelque récit fantastique qui m’aurait empêché de voir où j’avais passé tout ce temps en dormant. Dans le o du zéro de Robert Walser. Mais en suis-je seulement sorti ?
29.8.17
Le problème avec toute cette histoire de littérature du réel, en prise avec le réel — et que sais-je encore ? —, ce n’est évidemment pas le réel lui-même qui, contrairement à ce que d’aucuns ont tendance à croire, ne demande rien à personne et dont, pour tout dire, il n’est même pas certain qu’il existe réellement (un comble), mais que l’écrivain (ou le philosophe, l’artiste, etc., c’est du pareil au même) soit sommé de répondre à certaines questions, d’aborder certaines thématiques, qu’il n’invente dès lors plus rien, qu’il ne fasse qu’obéir à des injonctions. Quand on demande que pensez-vous de la radicalité ? qu’avez-vous ressenti aux soirs des attentats ? l’islam, c’est bien ou pas ? et ainsi de suite, il est évident (en tout cas, il me semble évident) que rien ne peut sortir des réponses. On ne fait que s’inscrire dans un ensemble de thématiques préexistantes (précédentes, en quelque sorte) et sur lesquelles, paradoxalement, on n’a pas de prise, que d’autres ont déjà défini avant qu’on prenne la parole et sur lesquelles on est simplement sondé. Ce sont ces thématiques qui forment le réel en prise avec lequel il faut être et sur lequel, en fait, on n’a nulle prise. Ainsi, les livres (les œuvres, plus généralement) ressemblent-ils toujours plus à des catalogues de réponses à des enquêtes d’opinion. On a renoncé à l’originalité comme si elle n’existait pas. D’une part, en l’assimilant avec l’avant-garde, c’est-à-dire des mouvements artistiques alors même que les mouvements sont déjà des imitations. D’autre part, en lui opposant une parodie ricanante et systématique. L’originalité est devenue une idée d’arrière-garde. On préfère les gloires mondialisées, les démarches marketées, le recyclage appuyé d’idées toujours plus vieilles (forcément, le temps passe, pas l’arrière-garde, toujours aussi fraîche), les formations diplomantes, les ateliers, les cursus à l’individu qui, dans sa singularité, refuse d’être lui-même comme on attend de lui qu’il le soit, mais qui devient quelqu’un, quelque chose, un je-ne-sais-quoi, un presque-tout. Or, cette originalité, la singularité de celui qui devient, c’est tout ce qu’il reste pour espérer déranger l’organisation méthodique de la domination intellectuelle, la sculpture du paysage médiatique, l’arasement de la pensée, la ressemblance des styles.
Tout ce que tu ratures supprimes pour te sauver de toi-même. Donc de ton époque.
28.8.17
Été stupide, quasi pas lu une ligne, livres commencés (Gadda, Tolstoï, Jankélévitch, etc.) et abandonnés par manque de disponibilité, de concentration. Mais quand même, au milieu de ce brouillard de bêtise dans lequel j’ai dû m’orienter malgré tout ce qui semblait destiné à m’en empêcher, une idée, sur zéro, le zéro et le un, comme description de nos existences, le passage de l’un à l’autre. Une belle idée, enfin, je crois, je n’en suis pas certain du tout, mais c’est ce que je me suis dit, dans un texte qui n’est pas trop mal. Il devrait se placer en tête d’un livre que je projette d’écrire (que j’ai un peu commencé d’écrire), et qui s’appellerait une année sans tabac. Sauf que tout ça, c’est aussi consistant que de la fumée ffffuit.
Quand tu t’aperçois que tu n’es pas fait pour quelque chose, il est déjà trop tard, le quelque chose en question tu es déjà en train de le faire. Aussi, la vie ne peut-elle être qu’un tissu d’erreurs que tu essaies tant bien que mal de corriger ou de ne pas refaire. Et, si tu ne peux ni corriger ni ne pas refaire, il ne te reste guère plus qu’à tenter de t’améliorer, de devenir meilleur. Ce n’est donc pas un choix métaphysique que le perfectionnisme, mais une contrainte ; il faut toujours essayer de te perfectionner, de faire mieux, simplement pour ne pas faire n’importe quoi. Ce ne serait presque rien dire que dire cela, si le monde ne s’était pas convaincu qu’il n’y avait (plus) rien à améliorer, si le monde ne s’était pas persuadé qu’il suffisait d’être. Or, le monde tel que tu le trouves n’est jamais qu’un brouillon que tu dois t’efforcer de mettre au propre afin qu’il ait un sens pour toi. En bref, il faut toujours faire mieux.
27.8.17
Un mois que je n’ai rien écrit dans ce journal et, à vrai dire, je ne sais pas très bien pourquoi je devrais continuer de l’écrire. Tu me diras, tu ne le dois pas, tu ne dois rien à personne, pas même vraiment à toi, et surtout, si tu ne sais pas pourquoi tu continues à l’écrire, c’est peut-être le signe qu’il faut arrêter de l’écrire. Ou bien, au contraire, non : c’est le signe du contraire. Tu continues à écrire même si tu ne sais pas très bien pourquoi tu écris. J’allais dire : tu écris et puis, c’est tout, mais non, ce n’est pas tout, évidemment que ce n’est pas tout. Dans le journal de Guillaume Vissac, je lis cette phrase : longtemps je me demanderai ce que j’irai écrire ici, écrire de faux, sciemment, pour amener le journal vers des formes fictives, qui me parle, quand même je ne dirais pas, moi, de faux, mais plutôt de plus vrai que nature, mais ce n’est pas moi qui l’écris son journal, même si je le lis et qu’il me lit lui aussi. Coup double. En lisant cette phrase, je pense à ce que je fais moi, dans ce journal, qui donc n’en est pas un, et aussi à l’idée tellement importante qu’exprime Rorty dans CIS, que la vérité est inventée, pas découverte, mot à mot truth is made rather than found, écrit-il, idée qui change tout, il me semble, parce que la fiction n’est pas nécessairement de l’ordre du faux, il n’y a pas de différence de nature entre la fiction et la vérité, le langage est une pratique humaine et, comme les vérités se disent dans le langage (les vérités n’existent pas en dehors du langage, dans « la réalité »), les vérités sont humaines, les produits des pratiques humaines, de ce que les gens font, quoi. Écrire, c’est faire, bien sûr. Raconter une histoire, raconter sa vie, faire semblant de le faire, appeler ça : un journal alors même que c’est un tissu de fictions, pas de mensonges, de vérités que tu fabriques, ou appeler ça : un roman, si tu veux, que ce soit l’un ou l’autre, ça n’a vraiment d’importance que pour les gens qui veulent ranger tout ça dans des compartiments, qui veulent avoir le sentiment de l’ordre parce qu’ils n’ont pas d’ordre dans leurs idées, parce qu’ils ne savent pas mettre de l’ordre dans leurs idées. Peut-être que cette écriture tout de même singulière que constitue le journal sert à cela, en fait, à mettre de l’ordre dans mes idées pour supporter le désordre partout ailleurs.
Expérience de poésie

Ce matin, cependant que Daphné étudiait la profondeur, l’étendue et les limites du paradoxe du sorite dans le bac à sable du Jardin des Grands Explorateurs, ce jardin qui est sans doute mon préféré à Paris parce qu’il n’est ni grand ni petit, que c’est un parallélépipède comme il y en a tant d’autres et que, si sa fontaine symbolisant le monde ou quelque chose dans le genre est majestueuse, elle ne marche pas tous les jours, ainsi on ne sait jamais trop à quoi s’attendre avec elle (quand elle ne marche pas, elle est moins majestueuse), ce matin, ai-je commencé par dire avant de me mettre à bavarder, ce matin, j’ai commencé à lire les Exercices de poésie pratique de François Matton et, interrompu par Daphné, j’ai quand même eu le temps de me dire que, malgré son allure nonchalante, son ironie manifeste et sa façon de se pincer sans rire et de te pincer en riant, il y avait quelque chose de thérapeutique dans ce livre. Enfin, malgré, je devrais plutôt dire : grâce à tout cela, parce que le livre, c’est ce que j’ai pensé ensuite, laissant Daphné à son bac à sable, c’est tout cela qui lui permet de n’être pas parfaitement ridicule, ou : de n’être pas un manuel de développement personnel afin de parvenir à la pleine conscience, mais d’en être la parodie, et autre chose que la simple parodie ; — bien sûr.
Le vide, la conscience de l’espace, le silence, la tyrannie des objets, l’omniprésence des images, etc., ce sont des tartes à la crème dégoulinantes de bonnes intentions dont notre époque saturée d’elle-même abuse pour se donner bonne conscience : tu gagnes trop d’argent en abreuvant tes contemporains de messages débilitants pour qu’ils achètent des produits dont ils n’ont pas besoin, ne t’en fais pas, médite sur le néant, retrouve le lien qui t’unit avec l’univers, et tout ira mieux, tu pourras continuer à faire exactement la même chose, mais sans scrupules, cette fois ; il y a même une application pour ça.
Note bien que toutes les époques se ressemblent.
C’est la lucidité et la faiblesse qui distinguent les écrivains des charlatans. Quand Wittgenstein se demandait dans ses Recherches philosophiques quel était son but, il ne répondait pas des choses extravagantes, il ne promettait ni la lune — de toute façon, depuis qu’on sait qu’elle n’existe que dans les studios d’Hollywood, plus personne ne veut y aller —, ni d’immenses richesses, pas même des épiphanies extraordinaires, non, il voulait simplement que nous parvenions à nous débrouiller tout seuls. On peut toujours faire croire à une mouche que c’est un papillon (c’est d’ailleurs cette option que notre époque a choisie — aime toi comme tu es, c’est ce qu’elle te dit, pourquoi te mentirait-elle ?), mais il ne faut pas s’étonner si la mouche en question préfère fureter dans son tas de fumier au lieu d’abandonner sa chrysalide.
Mais qu’écrivait exactement Ludwig Wittgenstein ? Eh bien, ceci :
Quel est ton but en philosophie ? Montrer à la mouche comment sortir du bocal à mouches.
C’est tout ? Oui.
J’en conviens, c’est un programme qui peut paraître décevant parce qu’on préfère souvent les boniments racoleurs des charlatans aux lignes sobres et précises des écrivains (en l’occurrence, des philosophes, mais je crois que, d’un certain point de vue, pour ainsi dire : le mien, c’est la même chose, enfin, la même espèce), mais c’est aussi un programme bien plus stimulant parce qu’il nous indique que nous devrons faire le travail nous-mêmes. Personne ne le fera à notre place, même si on peut nous montrer un chemin parmi d’autres. Après tout, c’est à ça que servent les livres.
Je ne sais pas si François Matton est un lecteur de Wittgenstein. En fait, qu’il le soit ou non, cela n’a aucune importance. C’est en lisant la conclusion de son neuvième exercice que j’ai pensé à Wittgenstein. Voici comment il s’achève l’exercice :
l’expérience poétique peut très bien se suffire à elle-même, sans qu’on se soucie d’écrire le moindre vers.
Le but de l’activité, ce n’est pas une chose, c’est une expérience. C’est ce qui fait toute la différence entre les charlatans et les écrivains : les charlatans vous promettent qu’à la fin, vous aurez quelque chose (généralement plus que ce que vous aviez au début) tandis que les écrivains vous disent d’emblée qu’à la fin, vous n’aurez rien, vous n’aurez peut-être même plus rien du tout, beaucoup moins, donc, que ce que vous aviez au début. Mais vous aurez fait une expérience. Et vous saurez quoi faire désormais : vous saurez faire une expérience. Plutôt que de vouloir quelque chose, ne cherche rien, ne cherche pas quelque chose. Cherche une expérience.
Wittgenstein aurait pu raconter qu’il voulait changer le monde, ou quelque chose comme ça, que c’était son but en philosophie, mais il n’aurait rien changé du tout. Ce qui change tout, en revanche, c’est de laisser les gens faire, les laisser chercher, se perdre, trouver un peu, se tromper beaucoup, et enfin comprendre eux-mêmes comment ils peuvent sortir du bocal dans lequel ils se sont enfermé eux-mêmes, comment échapper à l’époque pourrie dans laquelle nous vivons.
Les exercices de François Matton sont accompagnés de dessins. À moins que ce ne soient eux, en fait, les exercices proprement dits, et les textes, des légendes qui peuvent varier à l’infini, au gré de la fantaisie. C’est d’ailleurs à cette perspective que nous invite le texte du premier exercice :
Voyez avec quelle docilité l’image se conforme à ce qu’on lui fait dire. Riez de voir combien tout ce qui vous entoure peut ainsi prendre un sens différent au gré de votre fantaisie. Parfait, vous voilà plus ouvert que jamais à la poésie.
25.7.17

Passé la nuit sur le bateau pour la Corse (Porto Vecchio). Les raisons pour lesquelles nous sommes à bord sont suffisamment insensées pour ne pas risquer de les exposer publiquement. Ça n’a aucun sens, mais après tout, nous sommes là — autant vivre, donc. Hier, sur le pont, Nelly me disait qu’elle n’avait pas réussi à penser une seule fois en deux semaines et je lui ai répondu : moi non plus pas la moindre idée. Ce n’est sans doute pas la nuit que nous venons de passer (réveil de Daphné, impossible de l’endormir avant n heures du matin) qui devrait améliorer la situation, mais ce n’est pas tout à fait exact. Car, cette étrangeté que tu ressens au matin, comme s’il n’était pas possible que le monde ne se soit pas translaté avec toi, qu’il n’ait pas été traduit dans l’idiome de la mer, dans la langue de la Méditerranée, mais qu’on continue d’y parler des mêmes choses suivant imperturbablement leurs cours (et que c’est ce que désirent ceux qui ne veulent pas apprendre les phrases bleues) — c’est l’expression rentrée littéraire sur laquelle tu trébuches qui te rend sensible cette étrangeté, percevant soudain que tu n’es déjà plus du tout le même —, ce sentiment est la prémisse d’une invention. C’est dans des moments comme ceux-là que ce que tu sais — tu ne peux pas écrire pour le monde littéraire, que tu ne peux pas écrire si tu es un citoyen de la république des lettres, qu’il te faut fuir cet état du sens — t’apparaît le plus clairement. Ce qui est drôle aussi, c’est que j’avais affirmé, non sans une prétention folle, que je ne remettrai plus jamais les pieds en Corse, malgré les ancestrales origines des Orsoni, quelques jours plus tôt à peine et que le diable se moque de toi, s’évertue à te tourner en ridicule, se rit de toi et, toi, il faut que tu saches rire avec lui.
13.7.17
Les déplorations, les lamentations, les complaintes, les chants du sang de la terre, les appels à la révolte, aux armes, unissez-vous, et toute la théorie du semblable sont paradoxalement des clowneries. Les défenseurs de la planète sont des producteurs télé, les maîtres du monde des saltimbanques, les artistes sont des faire-valoir (plus ou moins) photogéniques, si bien qu’il te faut nécessairement faire un pas de côté, rire de toi pour déjouer ce qui t’enferme, te localise, fait de toi une chose plutôt qu’une personne. — L’univocité parle la mort dans l’âme. Elle s’adresse au monde comme à un enfant trop simple. Il faut que tu sois limpide pour qu’on ne te comprenne pas trop vite.
300000 signes de l’histoire de la forêt. — Ça commence à prendre forme.
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