Espace entre les lignes où respirer faut-il préférer le blanc à la face du monde ? il y a toujours quelque chose qui efface traces sublimes de l’avenir panorama d’où admirer ce qui n’est pas encore arrivé joie de n’être pas ni moi ni un autre ailleurs infini je le vois dans les regards jetés par les miroirs l’admirable c’est cette cruauté reflets dans l’œil paupières mi-closes je m’interroge sur le sens de l’expression et de fatigue — et qui en doute ? — les ferme toutes.
Cette nuit, j’ai rêvé que Romain G. et moi (Romain G. est l’un de mes amis de jeunesse), nous avions rendez-vous avec Roger Federer. Ce devait être quelque chose de suffisamment important pour que j’écrive sur les réseaux sociaux « A rendez-vous avec Roger Federer. » (corrigé ensuite en « Ai rendez-vous avec Roger Federer. »). Mais, très vite, le rêve a tourné au cauchemar. Pour des raisons tenant à l’emploi du temps de la star et à la structure labyrinthique du vaste complexe sportif où je me trouvais et où le rendez-vous devait avoir lieu, il s’est avéré que je ne parviendrai jamais à me rendre à ce rendez-vous. Plus l’heure du rendez-vous approchait, plus l’excitation était forte, manifestée notamment par l’envoi de nombreux SMS, et plus il me semblait évident que j’allais le manquer. Il a fallu que je me réveille et que je me dise Mais qu’est-ce que je peux bien en avoir à faire de Roger Federer ? pour que ce cauchemar prenne fin. Étrange. Est-ce que la lecture des premières pages des Cahiers de Cioran et l’écoute de la cantate de Bach Ich hatte viel Bekümmernis (par Ton Koopman, en tête d’une perspective d’écoute totale des cantates de Bach) m’avaient prédisposé à rêver ce cauchemar ? Je ne le crois pas. Mais c’est ce qu’il s’est produit. Y pensant dans la matinée, je me suis arrêté sur l’incongruité de la présence de ce personnage dans mes rêves, personnage dont, si je connais son existence, je ne me soucie guère. Que vient faire Roger Federer dans mes rêves ? me suis-je demandé. Et, me posant la question, j’ai certes dégagé une interprétation plus ou moins sauvage du rêve, qui n’a rien de bien complexe ni de bien original, mais je ne touchais pas encore au cœur de ce qui me dérangeait dans la présence de ce personnage. Alors, je me suis dit : Mais que faut-il faire pour échapper à notre civilisation et à sa culture ? Que faut-il faire pour ne plus subir cette pollution mentale à laquelle l’industrie civilisationnelle nous expose quotidiennement à un degré que nous ne soupçonnons même pas ? Nous sommes tellement contaminés, les contenus de l’industrie civilisationnelle sont si profondément sédimentés dans notre imaginaire, qu’aucune thérapie ne semble plus en mesure de nous dépolluer, et on n’acquiert jamais d’immunité. Est-ce que j’exagère ? me suis-je demandé ensuite. En un sens, oui. Mais, en ce sens-là, l’exagération est nécessaire parce qu’il s’agit de lutter contre un phénomène total, omniprésent et omnivore. En un autre sens, et à peu près pour la même raison, non. Non, je n’exagère pas parce que c’est un phénomène total, omniprésent et omnivore, et je suis probablement en-dessous de la réalité. Un mot de vocabulaire, à présent. Cette expression industrie civilisationnelle ressemble à l’adornienne industrie culturelle ; elle en est comme la fille, si j’ose dire, signifiant que c’est l’ensemble de la civilisation qui est traitée comme produit de l’activité économique : tout est économique. Et mes rêves subissent ce processus d’économisation globale dans leur symbolisme vulgaire, populaire, capitaliste : Roger Federer comme image de la gloire. Pauvreté absolue de la richesse.
Rien à voir derrière le monde je fais comme si tout de lui ressemblait à mon doigt quand je le regarde fixe à travers le verre de mes lunettes la tête posée sur les draps et les pieds sur l’oreiller tout le monde fait semblant d’exister et aux autres on reproche de tricher qui verra les deux côtés du mensonge verra l’image défunte de la vérité animalité sans limites des songes qui nous habitent la position du rêveur couché trop de défaites pour nous hanter où enter des espoirs inconciliés.
Ce matin, quand j’ai ouvert les volets, tout dehors semblait identique à la veille, et pourtant. Et pourtant, rien. Tout est encore identique à la veille. Je soupçonne le voisin d’en face d’être une voisine, et de passer ses journées collée à la fenêtre ouverte. À cause des recommandations sanitaires ? Je ne sais pas. Je ne vois pas assez bien de là où je me trouve, elle est trop loin et puis, si je zoomais avec l’appareil photo de mon téléphone portable, je ne verrais rien qu’une image floue, illisible, mais je ne le crois pas. Il me semble qu’elle ne porte pas de masque, cependant. Ce n’est donc pas à cause des recommandations sanitaires. Ou alors, elle ne les a pas comprises. Qui comprend encore quelque chose à quelque chose ? Se sent-elle moins enfermée ainsi, fenêtres ouvertes, que fenêtres fermées ? C’est une hypothèse acceptable, mais se vérifierait-elle si je traversais la rue pour aller lui poser la question ? Je n’en suis pas certain. Avant d’ouvrir les volets pour m’apercevoir que le monde était exactement comme il était la veille quand j’avais ouvert les volets, ce qui, quand on prend le temps d’y penser, est angoissant, j’avais consulté différents fils d’actualité. Sur l’un de ceux que je déroulais, stupide Thésée perdu dans le labyrinthe de l’information après qu’Ariane s’est suicidée, j’avais lu un commentaire étrange. Il était reproché à un article, qui tentait de donner une description de la réalité pas trop erronée (qu’il y soit parvenu ou non, l’article, c’est une autre question), d’être anxiogène. L’auteur du commentaire ajoutait que c’était la raison pour laquelle il avait quitté le journal. Alors que moi, par exemple, eh bien j’aurais trouvé que c’est la réalité qui est anxiogène. Mais il est vrai qu’il est plus douloureux de quitter la réalité que de quitter un journal. Après m’être fait cette remarque à moi-même, Nelly dormait ou faisait semblant de dormir à côté de moi dans le lit, et je crois que Daphné ne s’était pas encore levée, après m’être fait donc cette remarque à moi-même, je me suis demandé si c’était bien vrai qu’il serait douloureux de quitter la réalité. Et si, au contraire, malgré tous les démentis véhéments que nous nous empressons d’opposer à cette idée dès que quelqu’un l’émet, démentis d’autant plus véhéments, ai-je envie de dire, que l’idée vise juste, nous passions notre temps à quitter la réalité. Moins sur le mode de l’absence, de la fuite, que sur celui du travestissement, de l’altération. La réalité est là, ai-je envie de dire, mais tu t’empresses de la faire autre parce que tu ne veux pas, tu ne peux pas, voir la réalité en face. Je me suis levé, j’ai traversé l’appartement, et je suis allé regarder par la fenêtre. À la fenêtre de la voisine d’en face, il n’y avait plus personne, mais la fenêtre était toujours ouverte. Est-ce qu’à force d’ennui, on invente quelque chose qui ressemble à s’y méprendre à la réalité, mais n’est pas elle ? Mais pourquoi sinon pour s’y méprendre ? On s’escrime à se méprendre sur la réalité dans l’espoir de la supporter sans s’apercevoir que, se méprenant sur elle, on la rend insupportable. Tout tient-il en cela ? Dehors, la lumière perce à travers les nuages et tombe éclairer les îles. C’est beau, me dis-je. Mais peu importe comment je regarde, je ne peux pas ignorer ces deux grues, bleues et jaunes, taches perpendiculaires sur la gauche de mon champ de vision. C’est hideux, aussi. Qu’est-ce à dire ? Probablement rien. Sinon qu’il faut tout voir, tout entendre, tout sentir pour essayer de comprendre quelque chose à quelque chose. La réalité n’est pas moins supportable d’être prise pour ce qu’elle est.
Quasi une tonne d’oubli un orage à Vérone et puis plus loin dans les hauteurs la rage des dents comme si tout n’était jamais qu’une question de lagune (*) de désir ou de haine que l’on y met si je regarde aujourd’hui l’une ou l’autre des faces de la vérité que ferais-je mieux de croire — l’absence ou sa virilité ? fais des théories sur tout à commencer of course par rien comme je ne sais pas moi disons le cours de la bourse — les actions pêchent en attendant leurs porteurs innocents tout est une question de rigueur — et cadavérique — sus au souvenir bande et rampe sur la hampe 1 2 3 depuis quand faut-il rester froid ?
(*) langue, lagune, lacune — le mot n’est peut-être pas si illisible que je le crois (note sur le manuscrit)
Hier, j’ai repris un journal intime que j’avais tenu l’hiver dernier et dans lequel je n’avais rien écrit depuis huit mois. Il était dans le tiroir, n’était donc pas oublié. Je ne sais pas si je vais continuer de le tenir. Je ne crois pas. J’ai envie de le brûler parce qu’il contient des choses très personnelles, des remarques relatives à mes doutes, mes angoisses, mes peurs, et toute la théorie, choses qui constituent un aspect de ma personnalité que je n’aime pas. C’est moi, ou plutôt je suis comme ça, mais je voudrais être autrement, je préférerais être autrement, je voudrais devenir un autre. Est-ce que le fait de consigner ces pensées de moi que je ne veux pas dans un journal intime me permet de devenir cet autre ? Je ne sais pas. Si j’ai ressenti ce besoin d’écrire dans ce journal intime, est-ce aussi que, coupé du dehors, je me replie au-dedans ? Je ne sais pas non plus. Il me semble que ce serait une logique un peu simpliste, un peu trop simpliste à mon goût. De fait, c’est vrai, je me sens coupé de l’extérieur, je sors, pourtant, pour courir, accompagner ou aller chercher Daphné à l’école, faire des courses, le strict nécessaire, mais justement : c’est le strict nécessaire. Et ce n’est pas suffisant. Je ne peux pas errer dans la ville sans but. On n’erre pas dans un périmètre délimité par un cercle d’un kilomètre de rayon. L’impossibilité de l’errance, d’ailleurs, n’est-ce pas cela que désirent le plus ardemment ceux qui s’acharnent à nous contrôler, à vouloir nous contrôler pour des raisons politiques, sociales, économiques, sanitaires ? Oh, je sais ce qu’on me rétorquera, que c’est pire ailleurs. Mais ce n’est pas un argument, ce n’est qu’un instrument de culpabilisation : tu te plains de ton sort alors qu’il y en a d’autres qui souffrent plus que toi, t’oppose-t-on, comme s’il était possible de quantifier la souffrance, comme si cela avait du sens d’opposer souffrance à souffrance, comme si cela voulait dire quelque chose d’ordonner les privations en fonction d’un point de vue qui ressemble à une sorte d’anti-ethnocentrisme un peu étroit d’esprit (se pensant d’une ample vue, il la restreint de fait). Supposons que ce soit vrai, qu’est-ce que cela change pour moi ? Est-ce le fait que d’autres jouissent de liberté moindre que la mienne me rend plus libre en soi ? Je ne peux pas errer dans le périmètre délimité par un cercle d’un kilomètre de rayon, c’est impossible. Et je crois que cette privation de l’errance, cette privation de la possibilité de l’errance m’est douloureuse. Elle interdit quelque chose comme l’aventure (en un sens situationniste), qui m’est pourtant vital. J’ai l’impression que mon champ de vision est restreint. Et tout s’en ressent. La réduction de mon champ de vision réduit mon champ d’action. Maintefois, il me semble que mes préoccupations en souffrent, qu’elles sont de plus en plus étriquées, repliées sur elles-mêmes, que je n’arrive pas à prendre de la distance, de la hauteur, comme si l’énergie des métaphores, renvoyées à l’impossibilité de leur littéralité, s’épuisait, vidant ces métaphores d’elles-mêmes. Ni distance ni distance. Monde sans épaisseur. Platitude du moi. Nuées d’oiseaux dans le ciel, image noire de ce dont je me sens privé.
Le silence se fait quelqu’un tousse un fou ? un terroriste ? mettez sans relâche les réponses avant les questions car c’est ainsi que s’éveilleront nos spectres rassurants oh ! comme j’aime à lire sur les visages pâles comme des coupures de courant les effets épidermiques de nos acrobaties toujours un peu moins dignes gesticulations au levant plus un bruit dans la salle on s’est tu donc cependant que l’athlète agitait ses menaces des espoirs pour la fin des temps et tous nos enfants morts par notre angoisse occis 1 2 3 depuis quand déjà dis-moi n’en avait-on plus fait autant ?
Nous sommes si pleins de contenu, que je ne puis plus envisager activité que vide. Courir. Quarante-deux kilomètres cette semaine. Une boucle qui contient une boucle. Circumvagation autour d’une zone absente, n’existant pas pour elle-même, mais uniquement pour le périmètre étranger à elle qui la définit. Il y a des murs invisibles partout, mais on peut vivre une vie normale. Ceci n’est pas un paradoxe, mais la définition même de la vie sociale. Chacun est un mur pour tous. Surtout quand on l’abat. Vide de l’activité : tourner autour d’une zone vide d’elle-même. Décliner des déclinaisons. N’avoir nul but, qu’un but nul. Je ne fais pas l’apologie du néant, puisque ce serait faire l’apologie de quelque chose, l’apologie constituant le néant en quelque chose ; je crois que je me refuse à abandonner tout espoir. Vue d’une certaine façon, le vide peut sembler pur négatif. Or, vue d’une autre, sa négativité même se convertit en positif. Toujours voir les choses d’une certaine façon et puis d’une autre. Nécessité de l’inversion. Avec ou sans mauvais jeu de mot, comme Proust inversant son inversion pour écrire son roman. Se refuser à abandonner tout espoir, qu’est-ce à dire ? Qu’on croit qu’il y a quelque chose au bout du chemin, une lumière au bout du tunnel ? Espoir des imbéciles — repoussé à la fin des temps. Ici et maintenant, voilà qui serait révolutionnaire. Immédiateté du geste, pas inconsidéré, mais considéré en tant que tel. Chaque instant, une source. Au lieu qu’on nous abreuve. Idéal inondé de la vie sociale. Qui, quand même on la prétend disparue, se maintient égale à elle-même, débordante, et ses milliards de noyés. J’entends le vent qui se lève. Attends l’hiver plus sagement qu’en tremblant.
Bête rare dans l’alcôve même je fais des signes avec les climats et imagine des rivages faux barbares comme on en vit à l’opéra : j’accède à l’inconscience — il paraît qu’on n’a pas fait mieux depuis la réminiscence — qui dira le dernier mot exécutera le dernier otage ?
Depuis quelques jours, sur le balcon, les figues barbares virent enfin au grenat tirant sur le violet. Lie de vin. J’ai beau les observer, toutefois, je ne sais pas si la plus sombre d’entre elles est mûre ou non, ni comment on sait qu’une figue est mûre, en général, et quand. Je me lève, traverse la pièce, sors sur le balcon, considère mais ne comprends pas. Le ciel est si bleu que tout semble changé. Et je crois que c’est une illusion et que, pourtant, c’est vrai. Est-ce que j’écris pour qu’un journaliste me consacre une ligne et demie dans un magazine que personne ne lit ? Évidemment non. Mais alors, pourquoi est-ce que j’écris ? Et pourquoi est-ce que je me pose des questions auxquelles je n’ai pas envie de répondre ? En un sens, j’écris pour cette ligne et demie. Comme tout le monde. Et c’est une mauvaise tragédie. Les sirènes hurlent encore dehors, comme tous les jours ouvrés, le ciel n’y change rien, c’est donc une illusion. Mais quand je me lève, traverse la pièce, sors sur le balcon, et regarde la baie déserte qui baigne les îles en face, je me dis qu’il ne manque pas grand-chose pour que ce moment soit parfait. Ou plutôt, non, il ne manque pas assez de choses pour que ce moment soit vivable. Purement et simplement. Je me pose souvent, c’est vrai, des questions qui ressemblent à des questions en combien ?, mais ce ne sont pas tant, je crois, questions de quantités, que de proportions, niveaux, seuils, — et d’équilibre. Dans quelles conditions un état en devient-il un autre ? Quand, comment, pourquoi un état vivable devient-il invivable ? Et revient-on du dernier si facilement qu’on y est allé ? On multiplie les obstacles à la vie alors même que tout est là. Mais tout quoi ? Mais tout, regarde. Pandémie de béton.
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