XIII.

Horizon zéro
rien à boire que de l’eau
courir chaque jour que Dieu fait
ou personne aussi
c’est pareil
courir à en perdre haleine
sans nulle part où aller
tourner c’est en rond
tout rond comme un zéro
qu’on rature d’un coup de crayon
biffé à même la marge restée vierge.

10.3.19

Sur le chesterfield rouge du salon, sous des couvertures, coussins dans le dos, et un autre sur les genoux, où je pose l’ordinateur où j’écris. Malade. La maladie — ce genre de maladie, c’est-à-dire, passagère, bénigne, somme toute — accroît encore l’étrangeté au monde, qui paraît à la fois très lointain et beaucoup trop proche, elle crée une manière de sas entre le malade et le monde qui n’est jamais assez vaste pour ne pas troubler le repos dont il a besoin.

IMG_20190310_171124~2.jpg

8.3.19

77, c’est le nombre de poèmes que j’ai décidé d’écrire dans le texte en cours (sortes d’extases provisoires, qui n’est peut-être pas le nom de cet ensemble-là, mais d’un ensemble plus vaste, quand j’y pense, en tout cas, c’est ainsi que je vois les choses). Numérotés en chiffres romains. Ne me demande pas pourquoi, même si je sais pourquoi, pour le caractère désuet, passé, passéiste, de la numérotation, comme si l’on se mettait en tête, ainsi, de compter des sonnets. Voire des sornettes. LXXVII, par conséquent, LXXVII poèmes par conséquent. Et, quand j’aurai écrit le dernier, j’effacerai la numérotation pour ne plus les séparer que par un espace blanc de la taille d’une ligne sautée. Pratique qui n’est pas artificielle, au contraire, parce que c’est un seul et même poème, qui compte 77 membres ou organes, parties. Et, puisque je suis en train de compter, voici où j’en suis : XXXIV/LXXVII.

Quand tu sais ce qu’il faudrait faire, quand tu sais (par exemple) contre quoi il faudrait que tu luttes, mais que tu n’en as pas la force, ou plutôt, que cette force, cette énergie, tu préfères t’en servir pour faire autre chose, parce qu’il te semble si compliqué que c’en est presque fastidieux d’expliquer pourquoi, n’atteins-tu pas à une certaine forme de sainteté, qui est aussi (en un certain sens) de la lâcheté, mais n’est-ce pas souvent la même chose ? Tu te laisses mourir, en effet, tu laisses mourir une certaine partie de toi pour qu’une autre puisse exister plus librement. Ou est-ce simplement que je ne suis pas bien réveillé, ce matin ? Je ne sais pas. Des matins comme celui-ci, le monde est étrange, lointain, alors même qu’il est là, à portée de la main, et tu ne sais pas ce qui est le plus épuisant, d’essayer de ne pas t’effondrer face au monde ou que tout le monde semble parvenir à y prendre part sans le moindre effort particulier. Tout ce qu’il faut faire, tout ce qu’il faut faire pour vivre comme tout le monde, si peu de choses en fait, que tu n’as pas la force de faire, pas le désir. Le monde est là, mais il est infiniment loin.

Je vais faire le ménage et ensuite j’irai courir.

Sous la douche, après être allé courir, j’ai pensé à ce que Laurent Margantin m’a écrit il y a deux ou trois jours, que je devrais publier moi-même la Vie sociale, et je me suis dit que, si d’un certain point de vue, il avait probablement raison, de mon point de vue, ce n’est pas possible. La non-publication de ce texte, qui est ce que j’ai fait de mieux (jusqu’à lui, j’entends, après, c’est une autre histoire), qui a reçu une bourse du CNL, et caetera et caetera, est une anomalie. Or, si je le publie moi-même, je justifie cette anomalie, je fais comme si cette anomalie n’en était pas une, mais comme si la structure du monde était ainsi faite qu’un livre comme celui-ci ne devait pas être publié autrement qu’à compte d’auteur après avoir été refusé par tout le monde (c’est une façon de parler, mais on n’est pas loin de la vérité). Tandis que je pense qu’il faut que cette anomalie soit là, reste là, quand même il n’y aurait que moi pour la voir, en avoir conscience, parce qu’elle rend manifeste quelque chose de la structure du monde, quelque chose qui doit être rendu manifeste et qui l’est (de façon contingente) par la non-publication de la Vie sociale. Est-ce que c’est un problème éditorial ou un problème métaphysique ? Les deux, évidemment.

Est-ce que tu peux être de gauche et avoir une femme de ménage ? — Note cependant que ce n’est pas parce que tu n’as pas de femme de ménage que tu es de gauche.

IMG_20190308_121734.jpg

XI.

Poisson
mon frère
dans ton aquarium
toute la pluie qui tombe n’est pas l’océan
pas même une rivière
au mieux la manière incertaine
de mesurer le temps qui coule
l’attente de quelque chose
qui nous sauve
ou
nous dissolve
mais qui
de toute façon c’est toujours la même histoire d’un côté ou de l’autre de la surface
ne viendra pas.

7.3.19

Le bleu de la Méditerranée (le ciel et la mer), la lumière entre le bleu du ciel et le bleu de la mer, la lumière qui se trouve partout, tout le temps ou presque, les idées claires, la lucidité, dire la vérité ou, du moins, ce que l’on tient pour, les géométries simples, lignes pures, franches, le jaune (la couleur des mimosas), pouvoir lever les yeux de sa table de travail et regarder par la fenêtre pour voir un morceau de paysage, lutter contre le kitsch, l’excès de graisse, de sucre, de niaiserie, reconnaître sa propre bêtise pour réduire la quantité totale de bêtise dans l’univers, après avoir purgé sa peine, Apollon n’eut de cesse de répéter : « Connais-toi toi-même », « L’excès est un défaut », apprécier le silence même quand il y a du bruit, apprendre à se taire (aussi), la discipline que je me suis inventée, Adolf Loos, entre autres.

« Dans ma dernière chronique, écrivait Adolf Loos en 1898, j’ai émis des propositions non conformistes. Ni l’archéologue, ni le décorateur, ni l’architecte, ni le peintre ou le sculpteur n’ont à aménager nos logements. Mais alors qui doit le faire ? Ma réponse sera très simple : que chacun soit son propre décorateur. Dans ce cas, bien entendu, nous ne vivrons plus dans des appartements “de style”. Mais ce “style”, le style entre guillemets, n’est pas du tout nécessaire. Qu’est-ce d’ailleurs que ce style ? Il n’est pas facile à définir. À mon avis la meilleure réponse est celle que je tiens d’une excellente maîtresse de maison qui, comme on lui posait cette question, déclara : “Quand il y a une tête de lion sur la table de nuit, et que cette tête de lion est répétée sur le canapé, sur l’armoire, sur les lits, sur les sièges, sur la table de toilette, bref sur tout ce qui meuble la pièce, on dit qu’elle a du style.” Franchement, messieurs les artisans, n’avez-vous pas largement contribué à répandre dans le public ces conceptions absurdes ? Il ne s’agissait pas toujours d’une tête de lion. Mais vous n’avez cessé de surcharger tous les meubles soit d’une colonne, soit d’un bouton, soit d’une balustrade, toutes choses que vous allongez, raccourcissez, épaississez, amincissez à votre guise. »

Mars. Baie vitrée ouverte. Rayons de soleil. Mes contemporains m’inspirent des chansons comiques. Dans la voiture, la ramenant, cependant qu’elle mange son pain au chocolat, je chante pour Daphné, qui rit.

J’ai un grelot
Dans le ciboulot
J’ai un grelot
Il est tout mou
Quand je le secoue
Ça fait des remous.
J’ai un grelot
Dans le ciboulot
J’ai un grelot
C’est rigolo
Quand je le secoue
Ça me rend tout fou.

Rentrée à la maison, Daphné fait des rimes dans la cuisine.

IMG_20190307_101802

X.

Où est le soleil derrière le soleil
la musique secrète dans la musique
muette
le silence au cœur des choses
comment fait-on pour l’entendre ?
dehors un employé municipal chasse les feuilles mortes avec un aspirateur souffleur
je crois que j’ai envie qu’il meure
pas à cause des feuilles qu’il souffle
mais du plaisir qu’il prend à faire du bruit avec son petit engin
c’est sa revanche sur le monde
lui qu’on a enterré dans son gilet fluorescent avec sa tenue pareille à un uniforme
paramilitaire
sa revanche sur les vivants qui dorment rêvent pensent bâillent
et le maudissent.

6.3.19

Encore une pétition à signer. Est-ce que les gens passent leur temps à signer des pétitions ? Est-ce un réflexe chez eux ? Une seconde nature ? Ou un réel désir de sauver le monde ? Je ne sais pas. Pour les Noirs, les Juifs, les Arabes, les personnes différentes, les homos, les trans, les personnes identiques, les femmes, battues ou pas, les hommes, batteurs ou pas, les migrants, la paix dans le monde, ou contre la faim dans le monde, le réchauffement climatique, la fermeture de la maison des nains, je ne sais pas, ça existe ça ? — je n’y comprends plus rien. Pour respecter mon exigence d’honnêteté, totale, quitte à trop parler parfois, je dois dire que personne ne me demande jamais de signer de pétitions, je les vois passer, c’est tout, comme tous les torrents de conneries qui coulent chaque jour le dieu de l’internet, le même que celui qui est responsable de cette regrettable flatulence qu’on a pris l’habitude d’appeler le big bang (le big bang est plus l’origine de la connerie universelle que du monde, je parle du nom, bien sûr, le gros boum, mais le gros boum, ça n’en met pas plein la vue aux analphabètes), c’est comme ces trucs, là, les chaînes sur les réseaux sociaux, poste une couverture de livre chaque jour pendant sept jours, personne ne me demande jamais d’y participer. Est-ce que les gens pensent que je suis un connard ou ne savent-ils même pas que j’existe ? Les deux. Ça dépend des gens. Je m’éloigne du sujet. Enfin, sujet, c’est un bien grand mot. Pourquoi est-ce que je devrais soutenir les autres, c’est la question que je me pose chaque fois qu’on m’enjoint de descendre dans la rue pour dire que je ne suis pas ceci ou cela ou que je suis ceci ou cela (mais si, par exemple, je ne suis pas antisémite, pourquoi faut-il encore que je descende dans la rue pour dire que je ne le suis pas, ça ne suffit pas de ne pas l’être, il faut encore le montrer, et pourquoi pas en apporter la preuve ? oui, vous dites que vous n’êtes pas antisémite, mais qu’est-ce qui nous le prouve ? vous n’avez pas commis d’actes antisémites, ni tenu de propos antisémites, mais qu’est-ce qui nous garantit que vous ne le ferez jamais ?), pourquoi est-ce que je devrais soutenir les autres quand les autres ne me soutiennent pas — moi ? Moi, à l’exception d’une demi-douzaine de personnes (ce qui n’est pas si mal, j’en ai bien conscience), qui me soutient ? Personne. Absolument. Alors, soutenir les autres, non merci. J’ai bien conscience aussi que c’est moralement discutable (ne fais pas à autrui, ce que blablabla), mais la moralité, qu’est-ce que la moralité ? Je suis allé courir, ce matin, comme tous les jours, six fois par semaine, ma discipline (ne crois pas que je baisserai les bras parce que les gens ne sont pas sympas avec moi), et après, sous la douche, je me suis dit que, quand même, ce n’était pas très moral que mon éditrice me signifie sa volonté de ne pas publier mon roman par mail, que ce n’était pas très moral que les gens à qui j’adresse mon manuscrit ne prennent même pas la peine de me répondre (ne serait-ce que pour me dire que c’est nul), est-ce que c’est moral que mon meilleur livre, ce que j’ai fait de mieux jusqu’à présent dans ma vie d’écrivain, ne soit pas publié, est-ce que c’est moral ? Non. Et pourtant, c’est comme ça. Ne te trompe pas sur le sujet, je ne suis pas en colère, ne va pas t’imaginer que je me contredise, que je me plaigne, encore et toujours, comme une petite chose fragile qui passerait son temps à pleurnicher parce qu’elle n’a pas de succès, parce que les gens ne l’aiment pas, c’est plutôt une analyse radicale de la situation que je livre. Je pourrais me soustraire à cette analyse radicale en parlant de sujets autres, comme tout le monde, m’engager pour une cause. Défendre les faibles, les pauvres, et tout le monde contre les méchants qui ne sont pas gentils. Mais toute cette moralité hypocrite, moi, elle me révulse. Je peux caricaturer (à peine) la situation ainsi : L’éditrice qui refuse mon manuscrit par mail a un travail ; moi, pas. Où est la morale dans cette histoire ? Eh bien, elle est ici : Tu peux toujours crever. Ne compte sur personne. Absolument personne. Tes prétendus amis se plaindront de toi, de ce que tu écris dans ton journal à leur sujet, mais ils ne changeront pas de comportement pour autant. La morale, c’est la vérité. Que reste-t-il au bout du compte ? Que reste-t-il quand tu retires tout ce que tu pensais être ta vie ? Que reste-t-il quand tu regardes fixement tes mains sans rien faire pendant une minute ou deux ? La vie sociale, c’est ce que j’ai écrit de mieux. Et pourtant, le livre n’est pas publié. Il ne le sera probablement jamais. Est-ce que ça empêche qui que ce soit de dormir ? À part moi ?

IX. 

Des sourires et des stars
avoue mon ontologie du monde perçu
c’est tout ce qu’il y a à voir
déchante-t-elle —
de l’autre côté de l’impossible
l’homme se gratte
la main dans le pantalon
cependant que
la femme
elle
la femme a les rêves humides des plaisirs qui ne la visiteront jamais
il pleut
c’est l’hiver ou la fin de l’automne
ça dépend
les lampions clignotent pourtant
mais y a-t-il encore des yeux qui regardent
des yeux qui ne sont pas déjà trop las trop basses les paupières qui tombent les cernes creusés ?
quand vas-tu te réjouir ?
me demanda quelqu’un —
et qui t’a dit que j’étais triste ?
ce n’est pas une histoire de passion mais de vision
une histoire lucide
quand même il ferait nuit de plus en plus tôt
mais je n’ai rien répondu
je ne pouvais pas parler.

5.3.19

Que ce monde rend petit, qu’il est étroit. Et qui, pour prendre sa revanche, qui n’a jamais rêvé d’un éternel été ? Au lieu de quoi on te demande de choisir entre l’heure d’hiver et l’heure d’été. Si c’était une image, ce serait une image du monde. Mais ce n’est pas une image, c’est le monde même. Que faire ? Rien. Pour chaque vote, dit le prospectus, 25 centimes seront reversés à une organisation de lutte contre la pauvreté. Pourquoi ? Parce que tous les moyens sont bons pour laver l’argent sale. Est-ce que l’argent est toujours sale ? Est-ce que ce que tu crois ? Ce n’est pas ce que j’ai dit. Est-ce que je pense ? Je ne sais pas. L’autre jour, au rythme où je tiens ce journal je devrais dire l’autre semaine, passons, l’autre fois, je me suis dit que mon défaut, c’était de ne pas savoir gagner d’argent, ne pas savoir transformer mes idées en argent. Mais pourquoi est-ce que je disais ça, déjà ? Je ne sais plus. Peu importe. Qui n’a jamais rêvé d’un éternel été ? Je cours tous les jours, sauf le dimanche, en ce moment, une demi-heure minimum par jour. 32 kilomètres la semaine dernière. Est-ce que je me sens bien ? Oui. C’est ma façon à moi de « faire le vide ». C’est comme ça qu’on dit, non ? Surtout, j’ai arrêté de me plaindre. J’aurais pu continuer infiniment comme ça, une manière d’hiver infini, mais j’en ai eu assez. C’est peut-être cela qui m’a toujours sauvé ; mon malheur est borné, un jour ou l’autre, il cesse, et quelque chose d’autre se produit, qui me rend heureux. Finalement, ne suis-je pas un Grec ?

IMG_20190305_164525.jpg