VIII.

On parle aux gens comme on parlerait à des débiles mentaux si faibles d’esprit en fait que s’ils n’en avaient pas on ne s’en apercevrait pas
on parle aux gens comme on parlerait à des débiles mentaux
c’est terrifiant
me suis-je dit en regardant le journal télévisé l’autre jour par hasard
c’était une sorte d’univers parallèle où chaque mot était souligné par une image pour qu’on comprenne bien
je me suis dit
c’est étrange on pourrait tout à fait se passer du langage
il suffirait d’un mime de quelques images et d’un mot écrit en gros de temps en temps pour signifier tout autant
c’est ce que je me suis dit
et j’ai ajouté
enfin pour signifier si peu —
je ne regarde jamais le journal télévisé
seulement quand j’ai envie de mourir ou de m’abrutir
là c’était par hasard
et je me suis dit
on parle aux gens comme on parlerait à des débiles mentaux
mais ai-je ajouté
si les gens ne sont pas des débiles mentaux pourquoi les gens obéissent-ils quand on leur parle comme on parlerait à des débiles mentaux ?
j’ai pensé à la réponse et elle m’a fait peur.

VII.

Il y a des gens sur les parkings
et ils regardent vers le bas
pas leurs pieds leurs mains paumes vers le haut
fixement
depuis combien de temps ?
je ne sais pas
une heure peut-être
qui sont ces gens sur les parkings ?
sont-ils en train de prier un dieu qui n’existe pas ?
font-ils une pause après leur shopping ?
se sont-ils absentés un moment aussi un moment de trop malgré l’obligation de présence ?
qui singe à présent cette disparition
peut-être
cette dispersion
peut-être ?
qui trouve encore quelque chose à dire
quand parler c’est toujours pour ne rien dire ?
je le sais oui je le sais
il y a des gens sur les parkings
qui regardent fixement vers le bas les paumes de leurs mains vers le haut depuis une heure au moins
et moi
si je ne sais pas ce qu’ils font
c’est que quelque chose
ici ou là
m’empêche
moi toujours
d’en faire de même.

VI.

Mais le plus terrifiant pourtant
ne le crois-tu pas toi aussi ?
le plus terrifiant
ce n’est pas cela
c’est même
tout le contraire
le plus terrifiant je crois c’est une autre peur
plus trouble
la peur de ne pas mourir — de continuer ainsi
et
que rien ne cesse jamais qu’on s’enfonce toujours plus avant dans cette masse bourbe que devient la vie et plus et plus et plus et chaque matin qui se lève
car nous en sommes convaincus
que chaque matin se lèvera
et ainsi de suite
pour l’éternité
sauf que rien ne nous le prouve rien ne nous l’assure et nous vivons boules suspendues au bout de croyances qui ont oublié qu’elles en étaient
et pendules pendouillent ridicules au bout d’un fil de rien
pas de connexion —
disait David Hume.

1.3.19

Chaque fois que j’envisage une nouvelle façon de considérer les choses, je laisse ce journal de côté. Pour marquer une pause, un moment de retrait, quelque chose comme ça, pour me laisser le temps d’aborder les choses sous un angle différent. D’où ce trou d’une semaine dans le calendrier. Sauf qu’évidemment, le calendrier n’importe pas. Ce journal est moins un journal qu’un carnet dactylographié. En plus de tous mes autres carnets manuscrits (3 ou 4 en ce moment — un peu trop, non ?).

J’écris des poèmes.

Ce matin, cependant que j’écrivais un poème, je me suis demandé ce qui pouvait bien expliquer qu’il y ait une époque, que les époques existent, c’est-à-dire : qu’un certain nombre de sujets d’actualité constituent la mentalité de grands groupes d’individus (des populations entières) pendant une période plus ou moins longue. J’ai commencé à m’interroger à ce sujet, hier, quand j’ai lu dans la préface d’un livre que je ne lirai pas, une phrase grandiloquente jusqu’au ridicule qui parlait de tous ces animaux morts que nous avons sur la conscience. Et puis aussi, avec cette histoire de fichu de course qu’on a le droit mais qu’on n’a pas le droit de vendre en France. Ce qui est, pardon d’être si trivial, contradictoire. Donc, problématique. Cependant que les Français s’étripaient comme des bêtes sauvages sur Internet, je suis allé courir — sans fichu sur la tête, évidemment, je suis un homme — dans le parc. Dans le parc, j’ai croisé une jeune femme — elle devait avoir entre seize et dix-huit ans —, qui était couverte de la tête aux pieds de vêtements assez amples, orientaux, seul son visage dépassait, qui n’était pas très beau, pas très laid non plus. Elle n’était pas seule, elle était accompagnée de son père. Je les ai croisés deux fois. Je ne veux pas surinterpréter, mais ils n’avaient pas l’air de se parler. Si je devais surinterpréter, je dirais qu’elle n’était probablement autorisée à sortir de chez elle qu’en compagnie de son père et couverte ainsi, de la tête aux pieds. Mais en fait je n’en sais rien. Je ne me suis pas arrêté, j’ai continué de courir. Et à vrai dire, je n’ai pas d’analyse de la situation à livrer. La seule chose que je puis dire, moi qui ne suis pas un intellectuel humaniste de gauche, c’est que je ne pourrai pas dire, comme Élisabeth Badinter, à propos des femmes voilées, « Eh bien oui qu’elles restent à la maison ! Elles sont déjà enfermées dans leur vêtement. Au moins, elles ne seront pas obligées de mettre la burqa chez elle. C’est leur affaire, pas la mienne. » Remarque qui constitue, pourtant, il faut bien en avoir conscience, un des sommets de le pensée occidentale. Mais je ne dois pas être capable de monter si haut. Moi, je cours sur les rivages de la Méditerranée. Altitude zéro. Niveau de la mer. C’est vrai, néanmoins, c’est vrai que c’est tentant de dire : Ce ne sont pas mes affaires. Et en un sens, ce ne sont pas mes affaires, tout ça. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. En réfléchissant à toutes ces choses qui se passent autour de moi — je dis autour de moi parce qu’elles ne se produisent pas en moi, elles ne se produisent pas pour moi, j’y suis dans une très large mesure étranger —, j’en suis venu à une sorte de conclusion provisoire. Ce matin, en écrivant mon poème, je me suis dit : ce qui constitue une époque, la raison pour laquelle certains sujets d’actualité occupent les esprits de larges ensembles de population, c’est la lenteur d’esprit. Un esprit vif comprend vite, voit ce qui se trame, saisit les enjeux, démasque les supercheries, et passe à autre chose, se fixe un cap, s’efforce de le suivre, en change quand il lui semble qu’il le faut. Et caetera. Les esprits lents traînent. Et surtout, ils aiment à s’exciter. Comme ils ne peuvent se mettre en branle par eux-mêmes, il leur faut une matière, un sujet, quelque chose qui s’agite et les agite. Les énerve. Un peu comme la muleta, quoi. D’où toutes ces polémiques d’où jamais rien ne sort. Que du mauvais. Mais ce n’est pas une analyse très charitable. Aussi, n’est-elle probablement pas juste. Tant pis, moi non plus, ce ne sont pas mes affaires.

Je n’ai pas d’avis sur la question. Je me pose des questions.

Sortez de chez vous.

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V.

Le monde fuit de toute part
et moi
je me contente de l’écrire
n’est-ce pas ironique
enfin
de se contenter d’écrire quand on pourrait
je ne sais pas moi
franchir le seuil
se mêler à la foule qui hurle pleure bat en retraite de peur — c’est la nature qui parle c’est ta nature qui parle —
de peur de mourir ?
n’ai-je pas déjà battu en retraite
moi aussi
il y a longtemps ?
et maintenant
caché derrière ma fenêtre sur le monde depuis le sixième étage à peine
je ne suis la conscience de rien du tout
je contemple le vide parfait du temps qui s’admire
édifie des temples de lumière à sa petite gloire pour les éteindre quand l’occasion se présente
et ne s’aperçoit jamais
— pas question —
tout occupé de lui-même qu’il est
ne s’aperçoit jamais qu’il ne vaut
rien.

Une communication des éditions o !

Chers amis,

Les éditions o ! n’étant pas qu’une vaste fumisterie, je tirerai de nouveaux exemplaires du cahier 1 des Habitacles à l’occasion de la parution du cahier 2 (fin mars – début avril 2019) en sorte que tout le monde pourra tout lire, toujours, au fur et à mesure.
Qui plus est, le cahier 1 nouvellement tiré sera encore mieux que le cahier 1 anciennement tiré (avec de petits chiffres en bas des pages pour une numérotation continue de tous les cahiers qui formeront au final l’habitacle total).
Le tout, bien évidemment, sous couverture rouge, titre affichiste, qui est en quelque sorte la signature de la samizdat o !
Je publierai aussi, d’ici la fin de l’année, une sorte de poème, Sortes d’extases provisoires (c’est le titre), une publication un peu magique puisque ce sera le premier poème que je publierai — moi-même sans demander la permission à personne.
Finalement, la question qui brûle toutes les lèvres : publierai-je d’autres auteurs que mon auguste personne ? Eh bien, la réponse est oui. Mais c’est une question qui demande réflexion puisqu’il s’agira alors d’entrer dans la tête de quelqu’un d’autre — mort ou vif.

Les éditions o !

H-E-Kopf

IV.

De l’autre côté de la vitre
je regarde les vaches
les paisibles vaches
qui paissent
en paix
étymologie domestique
je regarde les vaches paître
mais où est donc passer le pâtre
où est donc passé mon poème bucolique
qui se transforme en pensée sur le langage ?
tout paysage se réduit en pittoresque
ou bien
en ruines
pourries
du centre jusques à la périphérie
tant pis
je regarde de l’autre côté de la vitre
on ne peut paître qu’en paix
me dis-je
sans dire un mot
je regarde passer les vaches
alors que c’est moi
qui passe
de l’autre côté de la vitre
à 300 kilomètres à l’heure.

III.

Je ne prends plus l’ascenseur
non
seulement les escaliers
c’est pour bon mon cœur
et pour la planète
j’ai vu ça à la télé
ou sur internet
j’habite au sixième étage
d’un immeuble
et
entre chaque étage il y a
16 marches
16 x 6 = 96
x 2 = 192
une pour l’aller
et
une pour le retour
— c’est beau
me suis-je dit
ne trouvez-vous pas
que c’est beau
vous aussi ?
comme tout ce qui est
bon pour moi
est
bon pour toi
aussi
un geste pour ceci égale un geste pour cela égale un geste pour le monde égale un geste pour l’humanité
tout ça
rien qu’en prenant les escaliers
arrivé en haut
j’étais un peu essoufflé je dois dire
aussi
je me suis arrêté un instant avant d’ouvrir la porte
et
je me suis demandé
si
tout est si beau
à vue de pieds
si tout est si beau que je le crois
pourquoi tout le monde continue de prendre l’ascenseur ?

Des divers inconvénients que l’on rencontre lorsque l’on n’est pas assez riche pour se ruiner

Des divers inconvénients que l’on rencontre lorsque l’on n’est pas assez riche pour se ruiner, vendre sa production n’est pas le moindre. C’est une proposition d’expérience. Lorsque j’ai imprimé le premier cahier de mes habitacles, leur gratuité ne faisait pour moi aucun doute. Le but était de faire exister un texte qui me semblait le mériter. Et puis, je me suis rendu compte que, ces cahiers, si je continuais à ne pas les vendre, j’allais me ruiner. Or, c’est impossible, puisque, précisément, je ne suis pas assez riche pour me ruiner. Pour se ruiner, en effet, encore faut-il disposer d’une fortune, ce dont, malheureusement ou heureusement, je ne sais pas, je ne dispose pas. Aussi donc, me faut-il vendre ma production. J’ai fait un tableau excel — c’est la plus stricte vérité —, ce qui ne m’était plus arrivé depuis des années (depuis les années quand je travaillais chez Grasset, pour être tout à fait précis), et j’ai déterminé un prix de vente qui ne serait pas totalement exorbitant ni totalement dérisoire compte tenu des diverses espèces de travail qu’il me faut fournir pour finir par imprimer un cahier (écrire, corriger, imprimer, etc.). Cinq euros. C’est le prix que je me suis dit que j’allais fixer. Pour les FDP, ajouter 1,72 euros pour la France et 2,6 pour le reste du monde. La planète est ainsi faite. Il y a une page pour ça. Allez-y

— Les éditions o !

H-E-Kopf

II.

Vapeurs d’herbe
et
incendies volontaires
palettes de supermarché
qui crament dans les jardins publics
même pas pour se réchauffer
non
tu vois
rien que pour faire encore plus de fumée
encore plus de fumée
prouver qu’on existe
peut-être
ou alors même pas
simplement en vue de
préparer le bûcher
une dernière tentative
juste comme ça —
de toute façon
on aura bientôt fini de nous écraser.