5.6.17

Cette fois, Daphné a rapporté de son exploration de la bibliothèque les Notes for Lectures on “Private experiences” and “Sense Data” que je lui ai donc lues à haute voix. Les premières pages, seulement, parce qu’après elle a dit non, ce qui veut dire que ça suffit. Mais, quand même, à vingt mois, trois pages de Wittgenstein, je trouve que c’est un bon début. J’ai commencé à lire les passages en anglais avec l’accent autrichien mais, de l’avis général, à savoir principalement celui de Nelly, ce n’est pas celui que je maîtrise le mieux. Page 3, la lecture des lectures s’est achevée sur cette remarque :

The difficulty is that we feel we have said something about the nature of pain when we say that one person can’t have another person’s pain. Perhaps we shouldn’t be inclined to say that we had said anything physiological or even psychological, but something metapsychological, metaphysical. Something about the essence, nature, of pain as opposed to its causal connections with other phenomena. La difficulté, c’est que nous avons le sentiment d’avoir dit quelque chose à propos de la nature de la douleur quand nous disons qu’une personne ne peut pas avoir la douleur d’une autre personne. Peut-être ne devrions-nous pas être enclin à dire que nous avons dit quelque chose de physiologique ou même de psychologique, mais quelque chose de métapsychologique, métaphysique. Quelque chose à propos de l’essence, nature, de la douleur par opposition à ses connexions causales avec d’autres phénomènes.

Ce qui est, en un sens, une remarque qui peut s’appliquer à toutes les analyses philosophiques de nos concepts. En proposant une analyse philosophique de nos concepts, nous avons le sentiment d’atteindre à quelque chose de plus profond que les simples processus naturels. Or, c’est ce sentiment même qu’il faudrait analyser, essayer de comprendre pourquoi il nous semble que certaines phrases sont plus profondes que d’autres, plus proches de la réalité telle qu’elle est en elle-même que d’autres quand, en fait, ce ne sont que des façons de parler comme il y en a tant d’autres. Toutes ces façons de parler sont différentes certes, mais la différence n’est pas une différence entre l’apparence et la réalité, les phénomènes et la chose en soi, mais entre une façon de parler et une autre, un jeu de langage et un autre, un usage et un autre. — Compare, par exemple, avec le jeu et l’entraînement d’un sportif : si le geste est exceptionnel, il ne pourra le réaliser que de façon exceptionnelle ; s’il devient une routine, une geste comme un autre, il pourra le reproduire et le réussir régulièrement. Compare, aussi, avec un musicien : c’est en répétant la même séquence de notes qui est exceptionnellement complexe qu’elle cesse de l’être et que le geste de l’exécuter devient un geste comme un autre, et c’est en l’exécutant comme un geste comme un autre que le musicien peut faire entendre à quel point cette séquence de notes est exceptionnellement complexe. Aucun de ces gestes n’est plus proche du geste en soi ou de la musique en soi. En revanche, ils sont mieux exécutés, plus réussis, plus efficaces, plus beaux.

— Ce n’est pas parce qu’une chose est meilleure qu’une autre qu’elle plus proche de la réalité. De même, ce n’est pas parce qu’une chose est plus proche de la réalité qu’une autre qu’elle est meilleure qu’elle.

3.6.17

Ce matin, je me suis réveillé vers 5h du matin. Je n’aime pas me réveiller avant l’heure — avant la sonnerie du réveil ou avant Daphné — parce qu’alors, je découvre devant moi un supplément de temps dont je ne sais pas quoi faire et dont, généralement, enfin, généralement, c’est-à-dire quand ça m’arrive, ce qui n’est pas si souvent que ça, même s’il me semble que ça m’arrive trop souvent, et dont, généralement, je ne fais rien. Ce matin, pendant ce supplément de temps, toutefois, j’ai pris une décision silencieuse à laquelle je ne m’en tiendrai probablement pas — mais ce n’est pas vrai, je dis ça presque spontanément, et je me rends compte que c’est un autre moi que mon moi-là qui parle (celui, je le suppose, qui n’a pas arrêté de fumer). Et puis, j’ai lu cette histoire de porcelaine de Gabriel S. Franck. Dont je note ces quelques phrases : « Je reste grave et de la même lignée que ces masques sourds qui ont mille ans. Que les yeux automatiques des poupées. J’humecte de la langue la surface laiteuse de l’objet. La porcelaine se met à briller. C’est un assouvissement. Je passe en mode étanche. », et dont j’aime le déséquilibre. Il me semble que chacune des phrases, en effet, va dans une direction différente, visite un moment singulier du passé, un jour du xxe siècle littéraire, des façons différentes de décrire une même sensation provoquée par une manie bizarre, décadente, surréaliste, décadente, surréaliste, la manie tout comme la façon, avant que la dernière phrase de l’extrait que j’ai cité vienne rompre enfin le déséquilibre avec ironie, faisant ressortir la porosité de la littérature par un recyclage judicieux de cette horrible expression ultra-contemporaine (en mode). Ça ne s’écroule pas. Ça ne s’arrête pas là-dessus, non plus, non, ça continue même encore un petit peu encore, mais il me semble qu’il y a là quelque chose d’intelligent. Et que c’est rare, finalement. On a tant besoin d’intelligence. L’habitude que nous avons prise de penser que si quelque chose n’est pas accessible au grand public, c’est forcément mauvais ou du moins suspect, qu’il faut le réformer dans les meilleurs délais pour le rendre accessible, nous réduit à n’être que de petites particules qui nous agitons sans que personne ne prête attention à nous. Alors que, bien sûr, c’est le chemin inverse qu’il faut faire : bien sûr que c’est très compliqué de composer une mélodie qui va te hanter toute ta vie (pense à Satie), mais ce n’est pas en te faisant croire le contraire que tu vas y arriver. N’importe qui peut y arriver, ce n’est pas là la question, parce qu’il se peut que tu n’y arrives jamais, mais ce n’est pas en te faisant croire que c’est accessible à tous (comme s’il suffisait d’être là pour y arriver, de venir comme on est, comme on dit) que tu y arriveras. Je ne pense pas que ce soit ça, la démocratie. La démagogie, peut-être.

Marketing héraclitéen. Tu as beau cliquer pour rejeter, il y en a toujours plus. Il faudrait pouvoir cocher une petite case, pour le reste de tes jours, signifiant qu’il est inutile de te montrer des publicités parce que ça ne sert rien, tu n’y es pas sensible, vous perdez votre argent, faites-en autre chose, donnez-le à vos salariés. Mais non, il y en a encore plus. Toujours plus. Une vraie question que je me pose : À quoi ça sert ? C’est de l’argent gaspillé. En plus, c’est mal ciblé. Est-ce que ce qui compte, c’est la dépense, pure, en quelque sorte ? Dépenser de l’argent pour faire de la pub, même si ça ne sert à rien ? Le marketing post-moderne retrouvant ainsi un certain archaïsme de la dépense improductive.

Hier, fini la relecture face-à-face américain / français des araignées, encore deux lectures au moins, dont une de Nelly comme toujours, et ce sera bon. Enfin, je crois. Normalement, je devrais enchaîner sur le tome 2. Avant le 3. Que de pattes.

2.6.17

Tout semble baigner dans un tel jus de bêtise (ici, insère l’interminable liste des fruits que l’on presse pour l’obtenir, mais s’il te plaît ne file pas cette mauvaise métaphore) que tu en viens à te demander si, après tout, ce n’est pas confortable. La bêtise a la qualité de la tiédeur, ni trop froide ni trop chaude, juste bien comme on peut le lire dans le livre de Daphné où il est question de Boucle d’or et des trois ours. Or, juste bien, ce n’est pas grand-chose non plus, c’est une porte ouverte qu’on enfonce, une idée qu’on a déjà entendue une bonne centaine de fois, mais qu’on assène avec conviction, la soixante-douzième confirmation d’un fait bien connu, et caetera. Ce n’est presque rien, mais évidemment, c’est plus que tout. C’est le seul horizon que tu vois, la grille à partir de laquelle tu interprètes l’ensemble des phénomènes auxquels tu es confronté. Tout ce qui outrepasse cet horizon, dépasse de cette grille, est déjà disqualifié. Les efforts que tu déploies pour jeter un coup d’œil ailleurs, faire un pas de côté, ne semblent-ils démesurés quand tu considères le peu d’influence qu’ils ont ? Comment faire entendre une autre voix lorsqu’elle est inaudible parce que personne ne veut l’entendre et que les quelques illuminés qui voudraient bien écouter sont submergés par un flux constant d’informations insignifiantes ?

Le grand malheur de « la langue française », c’est l’absence d’accent tonique.

1.6.17

Je ne connais rien de pire, je crois, que les célibataires Américaines en vacances à Paris. Passant leur journée à s’émerveiller devant n’importe quel croûte pourvu qu’elle soit old, date d’avant 1850, époque qu’elles s’imaginent correspondre à la préhistoire juste après que Dieu eut créé le monde, se délectant jusqu’à l’ivrognerie de n’importe quelle bouteille de piquette pourvu qu’il y ait écrit Produced in France dessus, elles sont généralement incapables d’aligner un mot dans une autre langue que leur patois english et ne savent bien sûr pas un traître mot de la langue du pays où elles séjournent pourtant, traitent tout le monde comme s’il s’agissait de leur larbin et s’exclament cent fois par jour que c’est tellement beau Paris, I mean you know. J’en ai croisée une, tout à l’heure, qui faisait le pied de grue devant la porte d’entrée de mon immeuble. Elle cherchait un prénommé Simon. Quand je suis arrivé, les bras chargés des courses alimentaires que je venais de faire, ne doutant de rien — of course, c’est une Américaine à Paris —, elle m’a demandé : Excuse me. Are you Simon ? Il va de soi que je lui à peine adressé un regard (ses énormes mamelles obstruaient la vue) et esquissé pour toute réponse un imperceptible mouvement horizontal de la tête. L’invasion de ces touristiques colons — de véritables cancers — dure généralement de juin à octobre. Période pendant laquelle, symptôme d’un peuple qui a perdu toute dignité, les cafetiers feront démonstration avec fierté de leur connaissance de la langue de Rihanna. Mais d’ici là, j’aurais peut-être enfin quitté Paris pour de bon.

31.5.17

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L’autre soir (lundi, je crois), alors que Nelly accompagnait un vieil auteur américain à une rencontre avec son public dans le quartier, je me suis échoué sur un épisode de la série House un peu comme une baleine lasse s’échouerait sur une plage noire de monde. Dans l’épisode en question, un génie au Q.I. de 178 prenait du sirop pour la toux pour faire baisser son intelligence et être heureux avec sa femme, une imbécile contrairement à lui, qu’il ne parvenait pas à aimer dans son état normal. Comme l’éponyme Dr House le soulignait avec une grande finesse et un humour bien à lui, tout l’épisode tournait autour d’une interprétation simpliste de la formule chrétienne heureux les simples d’esprit (Ignorance is bliss, dans la version originale). Ce qui revenait à dire que quelqu’un d’intelligent ne pouvait pas être heureux. Mais, en fait, on aurait pu retourner l’argument et se demander si l’impossibilité d’être heureux n’était pas en fait une preuve de manque ou de défaut d’intelligence. Dans l’épisode, en effet, l’intelligence prenait une forme computationnelle, le génie en question fonctionnant comme une sorte d’ordinateur biologique, réduisant ainsi toute conception de l’intelligence à un modèle mécanique ou machinique. Mais ce n’était certainement pas une intelligence humaine. Car à quoi sert l’intelligence si elle ne te permet pas de trouver une façon de vivre qui te convienne ? Et puis, ce matin, sans que je fasse tout de suite le lien entre les deux, j’ai lu le texte d’une chronique dit par quelqu’un dont j’ai oublié le nom sur la chaîne culturelle de la radio publique, chronique qui parlait du petit marcheur de Paris et dans laquelle il était question du président-soleil et de la conception jupitérienne du pouvoir dudit président-soleil, pour qui les Français de la fin du XVIIIe siècle n’avaient en réalité pas voulu tuer le roi, même si, le faisant, ils avaient contribué à laisser une place vide au cœur du pouvoir, place vide qu’il faut bien évidemment combler, comme l’ont fait Napoléon, De Gaulle et donc, c’est ce qu’on déduit facilement, comme lui s’apprête à son tour à le faire. Outre le fait qu’il faut vraiment être con pour voter contre le fascisme et se retrouver avec ça, ce genre de raisonnement fallacieux revient à dire que les Français n’ont pas voulu en finir avec le droit divin, car c’était bien ce droit qui fondait le pouvoir du monarque. Parce que, dans un modèle politique comme celui de l’Ancien régime, il ne saurait y avoir d’autorité politique sans autorité supérieure. Or, c’est bien ce droit qui n’a plus cours aujourd’hui (comme on dit que le Franc est un monnaie qui n’a plus cours), parce que la référence à une puissance qui transcende celle des hommes et à laquelle ils doivent se référer et tendre n’a plus lieu d’être, n’a plus de sens pour les Européens du début du XXIe siècle. Et c’est là que le lien entre les deux m’est apparu : nous n’avons pas encore trouvé le moyen d’être nous-mêmes, d’être des êtres humains qui luttent comme tous les autres animaux pour leur survie sans faire appel pour cela au pouvoir rédempteur d’une autorité transcendante ni à la puissance computationnelle d’une machine nécessairement plus intelligente que nous. Nous n’avons pas trouvé les moyens de faire usage de nos pouvoirs proprement humains pour nous dépasser et vivre comme nous l’entendons. C’est pour cette raison que nous continuons de penser que l’intelligence est une malédiction et que la politique doit être constamment renvoyée à un au-delà qui la transcende et la fonde (remarque, en passant, comme c’est la même chose pour le langage : comme nous n’avons pas trouvé de vocabulaire pour parler de notre condition, nous le renvoyons sans cesse à un ineffable, inexprimable, indicible et caetera qui en est l’horizon et le fondement). Alors que nous avons besoin d’une intelligence proprement humaine, qui ne calcule pas très vite, mais se pense à l’échelle d’une vie et d’un pouvoir démocratique, qui n’a rien de mystique, mais grâce auquel tous les individus trouvent le meilleur moyen de cohabiter ensemble.

C’est lundi, aussi, que j’ai recommencé la lecture de Lolita à zéro. Mais, en l’occurrence, je crois qu’il n’y a aucun rapport. Ou bien si ?

28.5.17

Ce matin, le son de la pluie m’a réveillé. J’aurais aimé dormir un peu plus longtemps, mais j’étais heureux de me réveiller ainsi, avec une certaine idée de la fraîcheur.

Que je ne sois pas satisfait (c’est un euphémisme de le dire ainsi) par l’état du monde, cela ne signifie pas que je sois malheureux. Au contraire, je crois que c’est mieux comme ça. Les gens satisfaits ont quelque chose de triste, non ? Eux qui n’attendent rien d’autre, de nouveau, eux qui n’ont plus rien à attendre, en somme, simplement que les choses continuent ainsi, comme elles vont — dans leur sens — dans une sorte de etc. ad inf. où le retour du même n’a rien de l’expérience de pensée, de l’examen pour vérifier que tu aimes ce qui (t’) arrive, mais tout du continuum triste. Tu t’aperçois souvent que c’est quand le choses ne vont pas dans ton sens que tu réalises, que tu accomplis les transformations qui te sont les plus utiles, les transformations décisives, dans ces moments-là que tu précises la forme du moi que tu veux devenir et que tu trouves l’énergie de faire les efforts pour le devenir. Si tout marche tout le temps, tu ne vas nulle part.

27.5.17

7.
t.c.q.t.v
résonnances
ou matières dont nous sommes faits
sans les sujets que nous fûmes
eux aussi sont partis en fumées
depuis quelques minutes je me répète
tant pis pour les tempi
ou
tout ce que tu voudras
et non cette phrase
ou le morceau d’une phrase qu’elle est
ou deviendra
peut-être que je ne le comprends pas
sauf qu’il ne soustrait rien
tant pis pour les tempi
manière d’entendre peut-être
manière d’entendre
peut-être
le temps qu’il nous reste à prendre
traîne comme la trame d’une musique
lente et qui t’attend
elle n’est pas autour de toi
tu es dedans déjà
ou tout ce que tu voudras

tout ce que tu voudras
de si longs cils qu’ils signent ton nom
et les singes entêtés
plus personne n’a rien à perdre
il suffit d’attendre pour tomber
café
toy piano
cognac rouge bordeaux
liste pourquoi pas ?
collection de collections
& autres points d’interrogation

26.5.17

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Rorty est probablement l’un des philosophes les plus importants du XXIe siècle. Je m’étonne toujours qu’il n’ait pas l’aura de nombre de soi-disant grands philosophes alors même que sa façon de philosopher en fait l’un des auteurs les plus intéressants à lire de notre époque. Il fait toujours quelque chose au lecteur, ce qui n’est pas la moindre des choses. Il défait les nœuds de nos perplexités. Il dénoue Wittgenstein. Quand je dis que c’est un auteur passionnant à lire, je pense notamment à sa capacité à dialoguer avec toutes les traditions, tous les philosophes, Heidegger et Wittgenstein, Sellars et Derrida, Foucault et Davidson, et caetera et caetera, sa conception de Nietzsche comme pragmatiste, son idée du pragmatisme comme développement de l’évolution darwinienne — c’est parce que Darwin a animalisé l’humanité, pourrait-on résumer, que nous pouvons désormais être pragmatistes. Une des idées qui me semblent les plus pertinentes chez Rorty, ainsi, c’est celle qui fait de la création de soi le prolongement du récit darwinien d’espèces qui se surpassent continuellement, elles-mêmes et les unes les autres. Le génie de Rorty est peut-être en définitive d’inventer des grands récits pour après la fin des grands récits. Je crois que c’est de cela que nous avons besoin — plus que jamais, si l’on veut — de nous comporter comme des pragmatistes romantiques, qui ne pensent l’espèce humaine à la façon d’un empire dans un empire, ne pensent pas d’ailleurs qu’il y un ailleurs à cet empire, qui insistent sans cesse sur la démocratie comme une conversation qu’il ne faut pas s’interrompre et, dans le même mouvement, tendent constamment au dépassement de soi, à la création d’un soi original.

25.5.17

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6.
rien
que le vent dans les branches
tu ne le sens pas
tu le vois
quelle étrange façon d’être là

24.5.17

En relativement peu de temps — une à deux semaines tout au plus —, écrit environ 50000 signes de l’histoire de la forêt. Sans me relire, évidemment. Sans me relire, pour avancer dans une sorte de clarté brumeuse ou de brouillard transparent ; c’est un peu la même chose. C’est-à-dire : comme je crois que je l’ai déjà noté, je sais où je vais, mais ce n’est pas parfaitement clair. L’ensemble a désormais une architecture, faite d’ensembles, de sous-ensembles, de sous-sous-ensembles — ou plutôt : d’ensembles, d’ensembles d’ensembles, d’ensembles d’ensembles d’ensembles, et caetera, l’écriture ne monte pas plus qu’elle ne descend, elle prolifère, elle pullule — mais le fait de ne pas me relire maintient l’architecture dans une sorte de flottement, comme si elle n’avait pas de fondements. Et d’ailleurs, l’architecture romanesque n’a pas de fondements, n’en a pas besoin, c’est une invention, et son absence de fondements ressemble à notre vie même, où nous avançons avec des outils que nous élaborons en cours de route, que nous façonnons pour qu’ils s’adaptent à la situation (Aristote, déjà, parlait de la règle de Lesbos en des termes semblables). Le texte aura crû brusquement avant de se ramifier, de s’étendre, de se structure, et puis de s’articuler à nouveau. Des ensembles appelant d’autres ensembles qui eux-mêmes, et caetera dans un cadre fini.

D&G dans 1000 plateaux :

Comment les mouvements de déterritorialisation et les procès de reterritorialisation ne seraient-ils pas relatifs, perpétuellement en branchement, pris les uns dans les autres ? L’orchidée se déterritorialise en formant une image, un calque de guêpe ; mais la guêpe se reterritorialise sur cette image. La guêpe se déterritorialise pourtant, devenant elle-même une pièce dans l’appareil de reproduction de l’orchidée ; mais elle reterritorialise l’orchidée, en en transportant le pollen. La guêpe et l’orchidée font rhizome, en tant qu’hétérogènes. On pourrait dire que l’orchidée imite la guêpe dont elle reproduit l’image de manière signifiante (mimesis, mimétisme, leurre, etc.). Mais ce n’est vrai qu’au niveau des strates — parallélisme entre deux strates telles qu’une organisation végétale sur l’une imite une organisation animale sur l’autre. En même temps il s’agit de tout autre chose : plus du tout imitation, mais capture de code, plus-value de code, augmentation de valence, véritable devenir, devenir-guêpe de l’orchidée, devenir-orchidée de la guêpe, chacun de ces devenirs assurant la déterritorialisation d’un des termes et la reterritorialisation de l’autre, les deux devenirs s’enchaînant et se relayant suivant une circulation d’intensités qui pousse la déterritorialisation toujours plus loin.