Le bruit de la machine à laver qui achève son cycle d’essorage ne gâche pas le silence. Tandis qu’une voix, agaçante ou non, le ferait dans l’ombre sans doute. Le silence de la machine est une présence paradoxale. Alors même qu’il n’y a personne, on se sent moins seul. Pas âme qui vive. Quelque chose fonctionne. Assurance mécanique contre la peur panique. La voix, elle, ne dérangerait-elle pas quelque chose qu’on se serait efforcé de mettre en place ? L’organisation du vide. L’artifice du calme. Cette tranquillité factice. Je ne compte pas les voiles qui flottent au-dessus des toits, là-bas en bas, face à la mer, mais je sais qu’elles sont là. Aux rituels absurdes succèdent les rituels absurdes. Le drame n’est pas l’effondrement de la civilisation, pas la fin du monde, mais qu’on puisse vivre malgré tout. La force aveugle qui anime les êtres malgré eux, cette puissance informe qui les met en mouvement qu’ils le veuillent ou non. Comme un élan qu’on n’arrête pas. À l’angle de cet espace incompréhensible où sont échouées des pierres folles, des tiges cloutées, débris d’un antique chantier, des cadavres d’oiseaux qui excitent leurs frères de mer, une population de lichens d’un jaune rouge tirant sur le marron. Même d’où l’on s’acharne à l’exclure : de la vie, toujours de la vie. Un chien aboie, pleur qu’on ne dirait pas humain, mais émeut quand même. La machine est terminée. Qu’elle est étrange, cette existence.
Je fais des signes avec les doigts, la morale à qui ne l’écoute pas, essaie de saisir quelque forme inexistante pour ne dire pas la forme de l’inexistant. Un rayon de soleil atterrit là : saurais-je comment le voir s’il n’y était pas ? Manière d’avouer qu’il faut savoir être disponible, peut-être pas se le rendre, mais durer dans un état d’alerte au milieu du monde, des choses, d’autres êtres que moi, d’autres êtres comme moi, tous, si différents qu’ils semblent. Ce ne sont pas les différences les plus visibles, les plus profondes, au contraire, celles qu’on ne remarque pas, et l’on passe ainsi à côté de sa vie, à côté de la vie, persuadé qu’avant même que quoi que ce soit ait lieu on a déjà tout compris. Je multiplie les subjonctifs involontaires comme les gestes étranges. Un doigt, deux ou trois. Certains jours, me regardant dans le miroir, je ne me reconnais pas. Mais toi, que je n’avais pas vu depuis des mois, c’est comme si tu avais toujours été là. Désirable visage de qui ne me ressemble pas, mais qui est tout à fait comme moi. J’en observe un autre, plus loin, immatériel, qui s’exprime dans le même idiome inlassable, insignifiant, et considère d’un silence effondré la tristesse infinie qu’il m’inspire. Pourquoi les gens ? Question mal formée mais qui se pose gravement. Traces de la nuit. Évacuation des lieux.
Comme le bonheur existe, pourquoi être malheureux ? Parce qu’il rend imbécile ? — Est-ce exact ? — Je ne sais pas. — Pendant que j’essaie de comprendre quelque chose à quelque chose, ou simplement attendant ma fille qui suit son cours de musique après que je suis allé acheter une bouteille de vin d’Élodie Balme (privilège de m’avoir comme ami), deux hommes accompagnés de femelles et rejetons se font tourner un joint à l’endroit où devrait gésir le cadavre sanitaire d’une terrasse de café encadrant l’angle des boulevards Chave et Eugène Pierre. Décolonisation, est-ce le nom de ce mode de vie ? Dans le dos passe le mégot. Tout est sympa. Tout est odieux. Attitude face à la vie à laquelle je ne puis me résoudre. Est-ce le signe que je vieillis ? À n’en point douter. Et, ceci avoué, regardant le temps qui passe dans les yeux, à chacun, droit dedans, je dis Tu vas mourir. Qui m’écoute ? Aussi, faut-il que je m’étonne entendant Nelly me dérouler le menu des plans de telle de ses amies qui envisage de fêter sa déjà ancienne vieillesse ? Je lui dis : Tu as raison et sais que, quoi qu’il en coûte, nous haïssons la mort alors même qu’elle est notre meilleure, notre plus proche compagne. Fable ineffable. Il vaudrait mieux. Mais rendre explicite est notre tâche. Ou celle, du moins, que je m’assigne quand même personne ne m’aurait jamais rien demandé. Orage au loin. Dans le ciel, l’un après l’autre, des éclairs allument la nuit de ma silencieuse fascination.
L’une des idées les plus géniales de Robert Musil, qu’il appelle « théorème de l’amorphisme humain », et qui veut que l’être humain soit tout aussi capable de manger de la chair humaine que d’écrire la Critique de la raison pure, peut sembler désespérante, parce qu’elle revient tout de même à dire que non, l’être humain n’est pas fondamentalement bon. Mais elle ne devrait pas l’être tout à fait parce qu’elle revient à dire aussi que non, l’être humain n’est pas fondamentalement mauvais. Ce que Musil exprime avec l’élégance et la précision du grand esprit qu’il fut, on peut le dire de manière plus grossière, mais peut-être plus explicite encore : après tout, l’être humain est capable du meilleur comme du pire. Sauf qu’une lecture un peu rapide de la formulation que, à plusieurs reprises dans son œuvre (dans ses Journaux, dans l’Homme sans qualités, et probablement dans ses Essais aussi), Musil donne de son « théorème », pourrait laisser penser que l’être humain est capable d’un extrême comme de l’autre, ce qui est vrai, mais pas totalement vrai : non seulement l’être humain est capable d’un extrême comme de l’autre, mais de toute l’étendue de la gamme qui sépare cet extrême de l’autre, ce qui revient à dire que l’être humain est capable d’envoyer ses semblables dans les camps de la mort et de bâtir des temples millénaires, mais aussi d’être végétarien et Édouard Louis, Adèle Haenel et Jean Dujardin, Rihanna et Beyoncé, qui ne sont plus des extrêmes, mais des moyennes, pas très intéressantes, des phénomènes banals dans l’histoire de l’humanité et auxquels on donne une importance excessive quand on est ou l’un ou l’autre, alors qu’on ne devrait pas, surtout si l’on n’est ni l’un ni l’autre. Le cœur du « théorème » de Musil est l’absence de forme de l’être humain, lequel est capable de tout et de n’importe quoi. Au fond, l’être humain n’est rien. Et qui a déjà essayé d’élever un enfant s’en rend bien compte : il faut tout lui apprendre, par lui-même, l’enfant ne sait rien faire. En soi, s’il est capable de tout, l’être humain n’est capable de rien. D’où cette idée que, peut-être dans quelques décennies, on se rendra compte de ce que la société a accepté de s’infliger à elle-même : à une époque où il devenait possible matériellement de mettre un terme à la misère, les êtres humains ont collectivement préféré laisser cette misère perdurer, et non seulement, mais encore de l’accentuer. À une époque où, pour la première fois peut-être dans son histoire, l’humanité avait les moyens de permettre à tous les membres de son espèce d’accéder à une forme de bonheur matériel, les libérant progressivement du fardeau avilissant de la contrainte du travail, dira-t-on ainsi dans quelques décennies, l’humanité a préféré s’attaquer à d’autres problèmes, assommant les gens d’injonctions contradictoires et stupides, de messages abrutissants, de caricatures idéologiques, de mensonges grossiers, de diversions humiliantes, d’œuvres indigentes, de faux problèmes et de solutions encore plus erronées. Au risque de confusions dont nous nous rendons nous-mêmes et coupables et victimes, nous ne devons jamais oublier le théorème de Musil. S’il nous dit que rien n’est jamais gagné d’avance, il nous dit aussi que rien n’est jamais perdu.
Combien de colère peut-on contenir et pendant combien de temps avant que le contenant explose ou qu’il s’autodétruise ? Cancer de la raison. Est-ce pour un motif de ce genre que je suis obsédé par la mort en ce moment, guettant les moindres borborygmes de mon corps pour y déceler des symptômes qui seraient autant d’assurances d’une mort douloureuse et prochaine ? À l’affût de tout, c’est-à-dire, en toute logique, de n’importe quoi. La chose assaillie se replie sur elle-même et contemple son propre dépérissement. Au fil des choses, j’ai fini par relire les rares mots hâtifs, avares mais bavards, que quelqu’un avait cru bon de consacrer à mes Monstres littéraires, mots qui m’ont profondément blessé sans que je sache très bien si c’est parce que je ne supporte pas que l’on ne m’admire pas inconditionnellement (ou alors qu’on me haïsse avec la même détermination) ou parce qu’ils sont paresseux, banals et paresseux. La vraie question que je devrais me poser n’est pas celle-là, toutefois, mais celle de savoir pourquoi je m’inflige ce traitement automasochiste, qui ne me procure pas, c’est un comble, le moindre plaisir alors que, je le sais très bien, personne ne sort plus de la bulle hermétique de sa conception des choses. Plutôt que de se gaspiller à s’observer les uns les autres, mieux vaut briser le cercle de l’infinie tautologie. Comme le sourire radieux de ma fille parce qu’aujourd’hui, c’est le carnaval à l’école. Qu’elle se déguise, qu’il fait beau, qu’elle est heureuse. Au milieu de toute la bêtise, de toute l’angoisse que l’on se fait dégouliner sur l’être parce qu’on ne sait pas jouir autrement que dans cette comédie absurde d’une société inconsciente du néant qui la consume, malgré toutes les stratégies, les manœuvres de basse politique dont les individus sont les objets qui s’ignorent, je peux regarder ma fille et trouver que, vu de cet angle-là, alors que de tous les autres ou presque, il ne l’est pas, vu depuis ma fille, le monde est beau. Et plains, sans mépris ni pitié, qui ne connaît pas ce bonheur.
Comme il n’y a plus de norme morale commune, réelle ou utopique, notamment pour cette raison que celle qui constituait l’horizon de l’Occident est désormais largement associée au mal, on se constitue pour soi-même des microdogmes qui tiennent lieu de règle de vie plus ou moins stable, agrégeant en autodidacte croyances religieuses, arguments scientifiques, exercices physiques, interdits alimentaires, pratiques sexuelles, contraintes ascétiques, etc. Même la banale maxime morale de saint Ambroise si fueris Romae, Romano vivito more ; si fueris alibi, vivito sicut ibi, bref « À Rome, fais comme les Romains » n’a plus le moindre sens parce que, tout le monde étant chez lui partout, il n’y a plus de Rome nulle part, mais des petites italies, des petites chines, des petites cultures reconstituées et disséminées un peu partout dans le monde où l’on vit selon des mœurs qu’on croit importées mais qui sont largement fantasmées. Qui aurait l’esprit schématique se plairait à décrire des courbes, évoluant en sens contraires, du plus au moins universel, du plus au moins particulier, la courbe de la morale universelle allant décroissant cependant que la courbe du tourisme universel irait croissant. Où se trouverait, non pas sur le repère cartésien, mais dans le temps, le point de croisement des deux courbes, le point où les tendances se sont définitivement inversées ? S’il n’y a probablement pas lieu de déplorer la fin de cette morale universelle, d’autant qu’elle s’est autodétruite dans les camps de la mort vers le milieu du XXe siècle, il est toutefois peu probable que la multiplication des microdogmes parvienne à compenser la perte que constitue la possibilité d’un repère commun à l’humanité. De fait, cette dernière explose en communautés monadiques qui finiront bientôt par ne même plus se haïr, n’ayant ainsi plus la chance de constater qu’elles n’ont rien à se dire, privées qu’elles seront d’outils permettant de traduire dans son idiome celui de l’autre, et dans le sien, le mien. La fin de l’étrangement accomplit l’étrangeté. N’ayant plus les moyens d’accéder à l’idiome de l’autre ni de permettre à l’autre d’accéder au mien, tendent à se dérouler des séries potentiellement infinies de significations sans commune mesure, sans commun repère. Le brouhaha s’achève dans le silence définitif.
Des semaines que je sais que je dois faire quelque chose, parce que je me suis dit qu’il me fallait le faire, mais que je ne le fais pas, sans trop savoir pourquoi, si c’est la peur de n’y parvenir pas, la peur que ce soit médiocre, ou la paresse, parce que je préfèrerais disons me dorer au soleil, et il y en a, et il va y en avoir de plus en plus, du soleil, au lieu de faire ce que je m’étais dit qu’il me fallait le faire. Aussi, à l’instant, réfléchissant au fait que je viens d’évoquer, ou plutôt au non-fait, je suis sorti faire un tour, rien que le temps de me demander ce que je faisais dehors, mais c’est le principe du tour de ne mener à rien, qu’aux pas sur lesquels on revient. De retour, donc, ouvrir la fenêtre, laisser pénétrer le dehors où l’on vient de se rendre sans trouver qu’y faire, considérer l’épaisse masse verte des pins d’où semblent émerger ces étranges tours de béton, excroissances impossibles d’une absente nature, et voir que plus haut le ciel m’aveugle. J’écris quelque chose dans mon cahier à spirale, à la recherche d’une éclaircie, j’entends par là : une éclaircie à venir, une qui vaudrait le détour que l’on consent à faire pour parvenir à elle, car il ne suffit pas sans doute d’être pour qu’elle vienne, tout comme il ne suffit pas de se lever pour que le soleil nous baigne, parfois reste encore la lune, comme les matins depuis le bond de l’heure, on aperçoit la lune blanche à la rondeur parfaite bien haut encore dans le ciel, le contour de la nuit dans le jour, quelque chose qui n’est pas encore passé, manière de voir le temps en train de s’écouler, les choses cependant qu’elles ont lieu dans le temps, le devenir, alors qu’on ne les voit jamais que figées, les choses, les êtres, il fait jour, dit-on, mais on ne voit pas le faire du jour, rien que le point du jour. Le principe de ce journal du 30.3.21 est-il alors de différer quelques instants de plus l’inéluctable, le cela qui ne peut pas ne pas arriver, que j’y parvienne ou que j’échoue à lui, il aura quand même eu lieu, affecté tout juste d’un signe + ou – marquant moins son existence ou son absence que ce que moi j’aurai été à même d’accomplir ?
Couru 13 kilomètres ce matin. Afin d’expier les péchés d’excès du week-end. Pourtant, j’avais perdu 3 kilogrammes la semaine dernière. Mais pourquoi ces excès, me demanderas-tu ? (Non ? Tant pis, faisons comme si.) C’est que la chair est faible, même quand elle est joyeuse, les poètes le savent, et les autres sont des menteurs. En courant, un chien a bien failli me mordre. Il s’est précipité vers moi en aboyant et en montrant les dents alors que je ne faisais que passer dans l’espace le plus public qui soit à Marseille : la plage. Je hais les chiens. Parce qu’ils ressemblent à leurs maîtres. Quelle idée de vouloir être un « maître » (ou une « maîtresse », c’est exactement la même chose, la même mentalité puisque le chien qui a failli me mordre appartenait à une jeune femme qui faisait du sport dans une ridicule tenue aux couleurs criardes) ? Quelle idée ? Quelle faiblesse, surtout. Justement, c’est une idée de faible. L’autre jour, j’avais entendu une vieille dame dire à une autre vieille dame qu’elle avait quand même payé son chien 700 euros, ce qui fait réfléchir avant d’en prendre un autre pour remplacer le mort. Bref aperçu de la libération qui attend les animaux. Quand nous aurons libéré l’univers tout entier, nous pourrons donner libre cours à notre infini désir de barbarie. Par la fenêtre ouverte sur la colline, je devine le passage des oiseaux de mer aux cris perçants qu’ils poussent en volant au-dessus des terres. Espèce à l’opposé de la nôtre : elle ignore la cage. Pendant que je courais tout à l’heure, je me suis arrêté pour prendre une photographie. Je ne voulais pas oublier trop vite la vue merveilleuse que l’on a de cet endroit (dans le virage du Marégraphe) sur la baie de Marseille, la lumière impeccable, la transparence de l’eau, la perfection de îles, tout ce bleu que je ne puis pas tout à fait m’empêcher de considérer comme une preuve de la vérité. Laquelle ? Reste à le savoir. À moins que le bleu, et plus généralement que la couleur soit une vérité que nous ne comprenons pas, ne comprenons plus, que nos ancêtres peut-être ont compris, certains artistes, aussi (Cézanne, Godard).
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