Formes barbares
j’ai le regard pâle
de qui s’effondre
idoles préfabriquées
qui se pavanent
sur l’écran vitreux de mon âme.

Formes barbares
j’ai le regard pâle
de qui s’effondre
idoles préfabriquées
qui se pavanent
sur l’écran vitreux de mon âme.

J’essaie de rassembler des forces pour écrire cette page de mon journal. En vérité, je voudrais dormir toute la journée. Passer la journée plongé dans le sommeil comme en un bain lénifiant, bienfaisant. Je suis le plus heureux des hommes et le plus malheureux des hommes, me dis-je, mais je ne comprends pas très bien le sens de cette phrase : est-ce que ces deux hommes, le plus heureux et le plus malheureux, sont abrités par la même personne, un hypothétique moi, ou est-ce que je suis tout à tout instant et cet homme heureux et cet homme malheureux, ou bien , par exemple, est-ce que, faisant ces gestes que je suis en train de faire en ce moment, je suis heureux ou est-ce que je suis malheureux, est-ce que, selon ce qui occupe mes pensées, je suis heureux ou malheureux, et si je suis le plus heureux du monde et le plus malheureux du monde, ce bonheur et ce malheur connaissent-ils des degrés ou sont-ils des valeurs absolues ? Je ne crois pas avoir beaucoup de talent (même si Nelly m’a dit un jour qu’elle pensait que j’étais un génie), mais j’ai au moins celui de poser des questions impossibles. Même pas de sens d’envisager y répondre. L’intelligence, enfant et puis plus tard adolescent, jeune adulte, je l’ai presque toujours vécue comme une malédiction, parce que l’on attendait de moi des choses que je ne pouvais pas forcément donner et que, celles que j’avais envie de donner, personne ne les attendait. Les choses sont-elles différentes aujourd’hui ? Sans doute pas. On n’attend plus rien de moi, mais ce qu’il faudrait que je donne pour avoir une chance d’obtenir ce que je voudrais obtenir (disons, bien que je ne sache pas très bien ce que cela veut dire, la gloire), je ne veux pas le donner, je veux donner autre chose que personne n’attend pour tout un ensemble de raisons que je ne comprends que trop bien et que, quelquefois, il me semble que je suis le seul à comprendre. Si seulement je ne comprenais pas, si seulement je ne comprenais rien. Je voudrais dormir toute la journée. Il me semble que je ne serais éveillé, aujourd’hui, que pour signer cette pensée de ma main : je voudrais dormir.

À peu près rien que du soleil. Je ne me cache pas. Les rayons pénètrent par la baie vitrée ouverte sur la mer un peu trop loin à mon goût mais si visible. Indigo, dit Nelly. Accablé par la bêtise de mes contemporains, hier soir, j’ai signalé leurs tweets. Ce qui me rend à peu près aussi bête que celles dont j’essaie de dénoncer la bêtise. Ce qui ne sert à rien. Entendu. Mais que faire ? Je ne sais pas. Je cherche. Écris de petits poèmes que je copie-colle un peu partout dans l’indifférence générale. Exiger d’être enfermé, soi et puis l’humanité, mais l’humanité surtout, exiger d’être enfermé est plus payant, c’est vrai. Masse de suiveurs. Les gens qui n’aiment rien tant que l’insulte, n’aiment rien tant que se faire insulter. Et le font savoir. Mais moi, je ne peux pas. J’ai beau être conscient que j’incarne mon époque, moi aussi, je ne puis m’y résoudre, m’abandonner complètement à elle. Une universitaire prend en photographie les antidépresseurs qu’elle dit que sa fille avale chaque jour avant d’aller à l’école pour avoir la force d’y aller, et les montre sur internet, dénonçant ainsi l’État fasciste qui les a vu naître, sa fille et elle, lequel tolère cependant qu’on lui crache dessus à longueur de journée. Alors, mais pas tant par esprit de contradiction que pour savoir vraiment, à son réveil, je demande à Daphné ce qu’elle pense, comment elle se sent. Bien, dit-elle. Doit-on se sentir coupable d’aimer sa vie ? Est-on innocent quand on la déteste ? Ce n’est pas ce que je veux apprendre à Daphné. Nous nous parlons. Son émancipation est la mienne. Façon de dire que mon émancipation passe par la sienne. Et tous ceux qui ne veulent pas émanciper leurs filles ? Je pourrais faire comme s’ils n’existaient pas. Mais je hais l’hypocrisie. Comme il m’arrive de me haïr. De haïr ce monde qui, depuis des millénaires, tolère tant de bêtise.

D’une voix neutre
le sexe s’exclame :
haut les mains !
et tout le monde se jette à terre
c’est la guérilla lunaire
des fragments de nos âmes
quelqu’un appelle à l’aide
et tout le monde se terre
pourquoi parler dit-elle
quand tout est évident ?

Au sommet du col
327 mètres d’ordure
cultivent ton image
ô mon moribond monde.

Je ne sais pas si ce « journal » est la pire ou la meilleure chose à faire. Mais est-ce que c’est la bonne question ? Cela, je ne le sais pas non plus. Un élément de réponse pourrait toutefois tenir en ceci qu’il ne m’empêche pas d’écrire autre chose, pas plus qu’il ne m’empêche de vivre. Il est là — comme ma vie, mais ce n’est pas ma vie. Pas même un reflet, une image, ni un épiphénomène : c’est une invention. Et dès lors, c’est une partie de ma vie. Qui elle-même n’est pas une totalité. Des choses s’accrochent les unes aux autres pour former un ensemble qui puisse avoir un sens. Mais il n’y a pas de totalité (d’où mon idée qu’il n’y a pas de fragments non plus). Tout ce que l’on peut espérer accomplir, c’est une discontinuité qui ne soit pas trop marquée, qu’il y ait un rythme, une mélodie, que les événements qui composent notre vie ne soient pas comme des séquences hachées, séparées les unes des autres, étrangères les unes aux autres. Est-ce qu’écrire permet de composer cette mélodie ? À soi seul, non, à moins de se dissoudre dans l’écriture, ce qui est sans doute un fantasme pour certains, mais témoignerait plutôt d’une grande faiblesse d’esprit. Tous les livres, mieux : toutes les œuvres du monde seront vaines si elles ne permettent pas à l’individu de s’émanciper. Qui veut encore émanciper l’individu ? C’est peut-être la seule vraie question à poser. Ou, du moins, celle qu’on devrait toujours finir par se poser : qu’est-ce qui émancipe l’individu ? qui émancipe l’individu ? Face au groupe, l’individu est toujours d’une faiblesse telle que chaque décision du groupe, pouvant conduire à son anéantissement, est une menace pour l’individu. Il ne s’agit pas de confier au groupe la tâche de prendre soin de l’individu, tâche qui ne fait jamais que redoubler la menace, mais de trouver chaque fois les conditions qui permettent à l’individu d’échapper par lui-même, par ses propres moyens, à la menace que le groupe fait peser sur lui, de trouver les conditions qui permettent à l’individu de dissoudre le groupe qui le menace. Il n’y a pas d’autres armes pour sauver sa peau. Et quand ces armes ne sont pas disponibles, le danger est immense. Ce « journal », s’il pouvait exprimer cette idée, à la fois en l’exposant abstraitement, comme je viens de le faire, et en l’incarnant concrètement (par le récit et l’analyse de mes tentatives, mes échecs, de mon quotidien, de mes espoirs, etc.), ce journal, je crois, ne serait pas tout à fait vain.

Je fabrique des ampoules
avec mes illuminations
dehors le ciel est gris
mais ce n’est pas la météo
— crise d’asthme
métaphysique.

Étrange façon d’être, de vibrer. Sur l’œuf, les craquelures ressemblent à des veines. Aujourd’hui, je pourrais garder le silence. Est-ce par contrainte alors que j’écris (quelque chose) ? Rangeant des photographies qui traînaient dans le tiroir de mon bureau, j’ai ouvert pour les feuilleter ces carnets noirs achetés à Naples, des cahiers d’écolier, dans lesquels j’avais tenu pendant quelques mois un journal intime que j’avais aussi appelé « carnet secret ». J’avais acheté trois cahiers : le premier fut entièrement rempli, le troisième à un peu moins de la moitié. Quant au troisième, il est dans une enveloppe dans le tiroir du bas, vierge, avec deux autres cahiers d’écolier de même aspect, mais plus petits, et trois cartes postales achetées à la chapelle San Severo, dont deux représentent les machines anatomiques de Giuseppe Salerno. Je n’ai pas vraiment lu ce qui se trouvait écrit dans ces cahiers, même si j’ai eu la tentation de recopier ici un passage traitant de l’écriture, ce que je n’ai pas fait cependant. De même, j’ai eu la tentation inassouvie de reprendre ce journal. Ce que j’avais déjà fait, d’ailleurs : entre l’avant-dernière et la dernière date, près de six mois s’étaient écoulés. 5.3.20 – 6.11.20. Si rien ne restait de cette période que ces cahiers d’écolier, on pourrait se demander ce qu’il se passa dans le vide séparant ces deux dates. Est-ce que moi aussi je me le demande ? J’ai refermé le tiroir, laissant dans la pénombre ces cahiers noirs à la tranche teintée de rouge. Faisant le chemin qui séparait l’endroit où je m’étais arrêté de courir ce matin (neuf kilomètres pour la quatrième fois de la semaine égalent trente-six) et celui où je vis, pensant à je ne sais plus quoi, peut-être aux autres, si bizarre que ce mot-là puisse sembler, je me suis fait observer qu’il ne me paraissait pas impossible de ne plus parler à personne, ou si cela est impossible pour des raisons pratiques, de réduire au minimum mes interactions avec les autres, mes semblables donc, c’est ce que j’aurais dû me dire plutôt que d’employer ce terme bizarre, qui me vient sans doute d’un philosophe bourgeois comme on en voyait jadis attablé dans les cafés des grandes villes, d’où il adressait au monde ses sentences hypocrites, idée que j’ai déjà eue, me semble-t-il, et peut-être même que j’ai déjà consignée par écrit, un peu plus haut ici, mais je n’ai pas envie de vérifier, de me perdre dans le labyrinthe de ces pages, avant de me souvenir à présent que j’avais formulé auparavant, sans trop savoir qu’en faire, une sorte de maxime qui disait, peu ou prou, que les gens réclamaient toujours plus d’une liberté dont il ne se servait jamais que pour s’asservir, pensée qui n’avait rien de charitable, ce qui explique sans doute l’envie de mutisme social qui l’a suivie, et si c’est par contrainte qu’il m’arrive de parler à mes semblables, cela ne dit pas si c’est par contrainte que j’écris ; — comment savoir ?

Hier, Daphné est tombée dans la cour de l’école. Elle s’est relevée avec un énorme cocard à l’œil gauche. Aussi, comme elle a préféré ne pas aller à son club de sport, un peu de calme ne pouvant pas faire de mal à une enfant fatiguée, ce matin, nous sommes allés à la plage, elle et moi. L’eau était froide, mais le ciel parfaitement bleu et l’atmosphère, malgré un léger vent frais, suffisamment tiède pour jouer les jambes à l’air sur le sable (et un peu dans la mer plastique aussi). C’est ce que j’ai envie de raconter, peut-être ce dont j’ai envie de me souvenir, plutôt que de me lancer dans de longues et vaines explications qui laissent tout le monde indifférent. Et c’est vrai que, à condition de rester replié sur l’univers clos que délimite un rayon de quelques mètres autour de son nombril, c’est vrai que le monde peut paraître parfait. Mais dès qu’on lève la tête, on s’aperçoit qu’il ne l’est pas. Mais qui cela intéresse ? Certains jours comme aujourd’hui, même pas moi. Je suis là, assis en tailleur sur le fauteuil beige qui se trouve en face de mon bureau, mon ordinateur portable posé sur un accoudoir. Dans cette position, à travers la fenêtre, le soleil me réchauffe agréablement le dos. Pourquoi ne pas simplement tout ignorer de ce qui franchit ce cadre limité mais idyllique ? Sur la plage, un peu à notre gauche, tout à l’heure, une famille est venue s’installer. Banale : un homme, tenue décontractée casquette sur la tête, une femme, blonde le genre qu’on doit trouver jolie, et un garçon, dizaine d’années ballon de foot. L’homme, après avoir joué quelques instants à la raquette avec son fils, s’est mis à piloter un drone, cependant que la femme s’occupait avec son téléphone, et que le garçon, eh bien, ne faisait rien ou presque, tout seul, allant parfois regarder par-dessus l’épaule de son père, qui lui s’amusait bien, l’ennui tatoué sur le visage. Cela a duré tout le temps que nous sommes restés sur la plage avec Daphné, soit un peu plus d’une heure. Quand nous sommes partis, l’enfant tapait dans son ballon avec son père, mais l’enthousiasme ne semblait pas tout à fait partagé. Il devait être onze heures et demi environ. Dans la voiture, nous avons écouté la radio, la même station que d’habitude, France Musique. On pouvait entendre un orchestre symphonique jouer du Elton John. J’ai coupé le son. Ensuite, quand je l’ai remis, la parleuse racontait quelque chose que je n’ai pas retenu avant d’annoncer que nous allions écouter à présent la chanson du film, le Roi Lion. De nouveau, j’ai coupé le son. Daphné m’a demandé pourquoi et alors, plutôt que de lui expliquer, je l’ai remis et je lui ai demandé si elle trouvait que c’était bien ce qu’elle entendait. Elle a écouté quelques instants et puis elle m’a dit que non. J’ai donc coupé de nouveau le son et elle n’a pas protesté. Même une enfant de cinq ans sait faire la différence entre ce qui est bon et ce qui est mauvais, ai-je dit en rentrant à Nelly. Pourtant, si ce n’est pas de cela que je voudrais me souvenir, c’est tout ce dont je puis me souvenir. Il y a quelque chose d’insupportable à cette idée, mais je crois que ce quelque chose est moins insupportable que ce que m’évoque l’idée contraire : l’idée qu’on puisse avoir conscience que ce monde est un enfer et s’en accommoder malgré tout. Céder aux sirènes de la mauvaise musique, c’est s’accommoder de ce monde et se rendre responsable de l’enfer qui règne sur terre. C’est participer à la vaste entreprise de destruction du monde, à l’avilissement des êtres humains que nous sommes. Et le sentiment que je ressens tout en écrivant ces mots est symptomatique de cet état de choses : je me fais l’effet d’une affreux moralisateur, austère et soporifique. Le suis-je vraiment ? Sans doute, oui, puisque tout ce qui ne participe pas pleinement à l’entreprise de diversion globale qu’on appelle parfois « divertissement » parfois « entertainment » est nécessairement coupable. Je suis donc coupable. Et je vis ce qu’il me reste de vie en attendant de tomber dans l’oubli.

Qui ne voudrait vivre dans le monde tel qu’il devrait être plutôt que dans le monde tel qu’il est ? Surtout les idéalistes, comme on les nomme assez mal, moins par goût du possible que par goût du bien, lequel n’est malheureusement pas le même pour tous. Mais ce n’est pas cette difficulté, la pire, non, c’est l’impossibilité de pouvoir déterminer la nature du monde tel qu’il devrait être sans vivre dans le monde tel qu’il est, le monde tel qu’il devrait être n’étant jamais que la version parfaite (idéale, dirait-on assez mal) du monde tel qu’il est moins les défauts qui font que ce monde, tel qu’il est, n’est pas un endroit où il fait bon vivre, voire un endroit invivable. Or, qui nous dit que, vivant dans le monde tel qu’il devrait être, nous n’émettrions pas à son endroit les mêmes réserves que celles que nous émettons concernant le monde tel qu’il est, les mêmes en substance, c’est-à-dire : qui nous dit que nous n’aurions pas très vite un grand nombre d’objections à l’encontre de ce monde devenu réel, comme nous en avons à l’encontre de notre monde réel à nous ? Tout ça, au bout du compte, n’est-ce pas une histoire d’insatisfaction, la limite passant entre les individus qui supportent l’insatisfaction et ceux qui ne la peuvent souffrir ? Même si une telle réduction psychologique de l’ontologie des mondes possibles a quelque chose de profondément agaçant : est-ce nous qui rendons le monde invivable, nous — c’est-à-dire : la façon dont nous le percevons ? Les saccages que nous faisons subir au monde s’accompagnant de progrès vertigineux dans l’espérance de vie, par exemple, la réduction psychologique de la question du meilleur n’est pas absurde, tout dépendant du point de vue où l’on se place pour voir les choses comme elles sont. Sauf que la question de l’amélioration de nos conditions de vie sur terre n’est pas du genre de celles qui s’épuisent, au contraire, elle se pose toujours de nouveau comme si jamais aucun progrès n’avait été accompli dans un quelconque domaine. L’être humain a beau être un animal historique, il ne vit pas dans l’histoire, il vit dans un présent qui se décale perpétuellement avec lui. C’est la raison pour laquelle, certains se réveillent un matin pour se découvrir vieillis, comme si le vieillissement avait lieu d’un coup, d’un bond : je suis jeune jusqu’au jour où je m’aperçois que je suis vieille. Au niveau du groupe social où est inséré l’individu, c’est le même type de phénomène qui se produit : le groupe vit en suivant un certain nombre de normes jusqu’au beau jour où il semble qu’elles ne valent plus rien. Or, ce ne sont jamais là que des défauts de perception, l’imprécision du regard que l’on porte sur soi comme sur tout ce qui nous entoure. Si l’on voyait les choses différemment, si l’on avait conscience que l’histoire n’est pas seulement ce grand processus qui aboutit à nous, que l’histoire n’a pas été faite pour nous, que nous n’en sommes pas l’accomplissement, mais rien qu’un moment voué à être démodé, dépassé, poussiéreux, ces rapports (à nous et ce qui nous entoure) en seraient profondément modifiés. Le monde tel qu’il devrait être ne se situerait pas dans un lointain futur hypothétique, pas plus que l’utopie ne se trouverait nulle part. Nous sommes nous-mêmes l’un de ces futurs hypothétiques passés à l’acte, le fait que nous n’ayons pas très bien réussi ce passage à l’acte n’est pas la faute de nos ancêtres, mais la nôtre. Ce que nous avons de mieux à faire, au lieu d’accabler ceux qui nous ont précédés sur terre de tous les maux dont nous sommes responsables, les morts n’étant plus responsables de rien, mais simplement morts, c’est d’interroger la façon dont nous voyons les choses parce que, loin de constituer un phénomène secondaire dans l’ontologie du meilleur, cette perception joue un rôle décisif dans ce passage à l’acte sans lequel le monde tel qu’il est n’a aucune chance de devenir le monde tel qu’il devrait être.

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