Pour qui cherche à comprendre ce qui lui arrive, les phénomènes que nous traversons et les phénomènes qui nous traversent, se perdre n’est pas une option ; — c’est l’unique chemin. Mais comment se perdre sur un chemin unique ? Nous n’avons pas d’autre choix que celui de nous égarer. Le labyrinthe est notre maison. Il faut en sortir. Comme il faut sortir de notre tête, sortir de nos certitudes, aller là où l’espace et le temps s’ouvrent. Ou plutôt : comme nous en venons et que nous finissons toujours par y revenir, il faut être capable d’inventer, à chaque départ et à chaque retour, la bonne méthode pour retrouver notre chemin (dans un sens et dans l’autre, ὁδός). Écoutant Daphné, je l’ai souvent entendu parler d’un temps cyclique (et tout reviendra, dit-elle en substance, dans sa cosmologie spontanée de l’éternel retour — que j’ai consignée pour la première fois le 23.5.20). C’est que la conscience n’est pas linéaire, elle ne va pas d’un point à un autre en ligne droite, s’efforçant d’éviter les obstacles ; elle revient sur ses pas, s’égare. Et c’est ce mouvement que la pensée moderne, croyant bien faire sans doute, mais sacrifiant la richesse de nos détours sur l’autel de la simplicité rectiligne, a nommé reflexivité. Sauf que la conscience ne revient pas tant sur elle-même que sur tout, sur l’ensemble de ce qui est, a eu lieu, aura lieu — le κόσμος (à la fois espace et temps). Chantraine indique ainsi que l’étymologie de λαβύρινθος est souvent rapprochée de λάβρυς, nom lydien de la hache, ce qui signifierait que le labyrinthe est la maison de la double hache, c’est-à-dire : le palais crétois. Le labyrinthe ne serait donc pas d’abord un endroit où l’on va se perdre, mais un endroit où l’on vit, que l’on habite. D’où l’on peut dire que le labyrinthe est la forme que prend notre habitacle (son architecture) quand nous essayons de savoir où nous sommes, ce que nous faisons ici, et pourquoi, et où nous allons.
Ici sont les choses sises toutes à l’angle de nulle part anciennes antiennes comiques comme le monde cosmiques comme l’immonde d’elles (les choses) qui les considère se demande que faire de cela qui s’est déjà effondré ? combien de temps encore nous faudra-t-il patienter ? dans les labyrinthes de l’intelligence il faut des égards pour les égarés et des haltes pour les exaltés chaque jour un peu plus perdu je lève les yeux au ciel moins dans l’espoir d’y découvrir quelque forme suprême (l’amour est un exemple) que pour le plaisir des cieux avec chacun de mes pas un être s’efface une illusion se brise elle dit je suis le pilote de ton âme mais c’est le désert alentour.
1. Il y a des bêtes qui vivent chez moi. Je le sais. J’en ai vu une autre, ce matin.
2. Avec Nelly, nous vivons dans cet appartement, un duplex, depuis trois ans. Nelly, c’est mon épouse. Nous nous sommes mariés et nous nous sommes installés dans cette région où nous ne connaissons personne pour vivre notre vie à nous. C’est un peu étrange de le dire comme ça, mais je ne vois pas d’autre manière, à nous, la vie d’avant, c’est vrai, il me semblait qu’elle ne nous appartenait pas. Comme on peut se tromper, parfois.
3. Nelly travaille dans une agence de communication. Elle gagne plutôt bien sa vie. Nous ne sommes pas riches, mais ça va. L’argent n’est pas un problème. Et nous sommes d’accord là-dessus, il faut que ça reste comme ça. Moi, j’ai arrêté de travailler pour peindre. Enfin, pour ne plus faire que ça, et ne plus être ce que je déteste par-dessus tout : un peintre du dimanche. Quand je n’étais qu’un peintre du dimanche, je peignais beaucoup. Pas seulement le dimanche. Toutes les nuits, en fait. Jusqu’à l’épuisement. C’est pour cette raison, aussi, que nous avons déménagé, pour vivre un peu plus calmement, un peu plus tranquillement. Sereinement, c’est comme ça qu’on dit, non ? Ici, la ville, c’est moins grand que là où nous vivions avant, mais c’est mieux. Sauf que depuis que je ne suis plus un peintre du dimanche, je peins beaucoup moins. Un tableau de temps en temps, et encore. C’est rare. Il faut que je prenne le temps de me faire à ma nouvelle vie. Surtout, avec l’enfant. Parce que, oui, Nelly et moi, nous essayons d’avoir un enfant.
4. La première fois que je les ai vues, c’était il y a deux années de cela, je crois. Mais ce ne sont que des souvenirs. Alors, la date n’est peut-être pas exacte. Peut-être que c’était la semaine dernière, je ne sais plus. Mais l’expérience, elle, oui. Elle est exacte, j’en suis sûr. J’ai cru que je rêvais aussi je n’ai rien dit. Je crois à présent que j’ai eu tort. Si j’en avais parlé à ce moment-là, peut-être que rien de tout ce que je raconte ne serait arrivé. Mais comment savoir ? Peut-être que cela n’aurait rien changé. Peut-être que cela devait arriver. Peut-être qu’il n’y a pas de peut-être. C’est comme ça, les choses inéluctables.
5. La deuxième fois, c’était des années après la première. Il y a quelques mois à peine. Cette fois-là, j’en ai parlé à Nelly. Nelly et moi, nous étions allongés dans notre lit. Nous lisions, nous regardions une série, ou je ne sais plus trop quoi. Nous étions là quand j’en ai vu une. Qui passait. Furtive. Imperceptible, ou presque. Mais j’étais sûr de l’avoir vue. Je veux dire : ce n’était pas l’une de ces ombres qui passent dans le champ de vision durant la journée, l’ombre d’un oiseau qui vient se poser sur le toit ou prend son envol. Non. Ce ne sont pas des ombres. Ce sont des corps. Avec en elles-mêmes le principe de leurs mouvements. Des êtres vivants, nécessairement, sinon, comment se déplaceraient-elles comme ça, pour qu’on ne les aperçoive pas ? Je me suis dressé d’un coup dans le lit. Nelly m’a dit : Ça ne va pas ? Tu ne te sens pas bien ? Si, enfin non. J’ai vu quelque chose bouger. Ah bon ? Moi, je n’ai rien vu, m’a-t-elle répondu. J’ai regardé autour de moi sans rien dire. Quelques instants, peut-être, une minute. Nelly ne disait plus rien. Elle devait être retournée à son livre. Et soudain, j’en ai vu une autre. J’ai saisi Nelly par l’épaule et je lui ai dit, en montrant du doigt avec l’autre main : Là. Il y en a une. Je l’ai vue. Nelly m’a dit : Arrête, tu me fais mal. Moi, je n’ai rien vu du tout. Tu ne veux pas te calmer ? Mais, j’ai vu quelque chose bouger. Deux fois. Je ne suis pas fou. Il y a quelque chose qui bouge et se cache sous notre lit. Nelly s’est levée. A allumé la lumière en grand. A fait le tour de la chambre. M’a regardé d’un air satisfait et m’a dit : Bon, tu vois bien qu’il n’y a rien dans la chambre. Après quoi, elle s’est recouchée. Comme j’avais le sentiment de m’être rendu ridicule, je n’ai plus rien dit. Je me suis tourné dos à elle et j’ai fermé les yeux pour ne plus avoir à lui parler. Ne plus avoir à voir. Mais je savais bien que j’avais vu quelque chose. Que je n’avais pas rêvé. Que je n’étais pas fou. Cette nuit-là, j’ai dormi enroulé dans ma couette. Enveloppé. Comme une momie. Je ne croyais pas que cela me protègerait de quoi que ce soit, mais j’avais besoin de me sentir rassuré. Ça n’a aucun sens.
6. Ensuite, pendant plusieurs jours, plus rien. À un moment, j’ai bien cru que j’avais eu une hallucination. Mais quelque chose avait l’air trop réel, trop vrai, trop effrayant dans cette expérience. Je me suis bien dit : après tout, ce n’est peut-être rien. Peut-être qu’il n’y a aucune menace derrière ces traces qui se déplacent. Les souris ne sont pas une menace, par exemple, me suis-je dit. Et j’avais presque fini par me convaincre quand j’en ai vu une autre. Elle avait l’air plus petite que les autres. C’était en plein jour. J’étais dans mon atelier à l’étage, fixant d’un regard décidé la toile vierge, quand je l’ai vue passer devant moi. De l’autre côté de la toile, sur le mur, qui lui n’est pas vierge, mais couvert de photos, de vieilles esquisses, de notes de lecture. En fait, elle n’est pas passée. Elle est venue jusque là, sur le mur en face de moi, et s’est arrêtée. Comme figée. J’ai eu un mouvement de recul, mais je me suis vite rendu compte que c’était absurde. Elle était bien plus petite que moi et a une distance suffisante pour que je ne risque rien du tout. Aussi, ai-je pris le temps de l’observer. Elle avait l’air d’une ombre. C’est-à-dire que, si l’on n’y prêtait pas attention, il n’y avait aucun moyen de distinguer ce corps vivant qu’elle était d’une ombre. En m’approchant, d’ailleurs, j’ai cru que ce n’était qu’une tache. Je me suis dit : bon, c’est bon, voilà, je suis victime d’une illusion d’optique, et j’ai balayé la main au-dessus d’elle comme pour m’assurer que ce n’était pas une ombre projetée. Mais non, la tache ne disparaissait pas quand ma main faisait écran. J’ai donc décidé de pousser plus avant mes expériences. En observant attentivement, je me suis rendu compte que ce n’était pas simplement l’ombre portée d’un corps qui fait obstacle à la lumière, comme ma main dans un rayon de soleil, par exemple, mais un être par soi. J’ai tendu le doigt, l’ai approché d’elle pour la toucher. Mais au moment où j’allais le mettre dessus, elle s’est enfuie. Elle a dévalé le mur et a disparu derrière une plinthe. Enfin, derrière, sous la plinthe, elle est passée entre le sol et la plinthe. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’elle n’avait pas d’épaisseur. Mais comment une bête vivante peut-elle ne pas avoir d’épaisseur ?
7. Le soir, j’ai parlé de l’expérience que j’avais faite avec Nelly. Elle m’a regardé d’un air bizarre, comme si elle me reprochait quelque chose mais n’osait pas m’en parler. Je lui ai dit : Vas-y, dis-moi ce que tu as à me dire. Tu me crois fou, c’est ça ? Non, m’a-t-elle répondu, fou, tu ne l’es certainement pas. Je crois, en revanche, que tu t’ennuies. Tu devrais essayer de t’occuper. Au moins, l’esprit. Sortir faire des promenades. Prendre l’air. Je ne sais pas, moi. Mais rester enfermé toute la journée, je ne suis pas sûr que ce soit très bon pour toi, tu sais. Je n’ai rien répondu. J’ai regardé autour de moi. Pour m’assurer qu’il n’y avait pas de bête en train de nous espionner. Et comme il n’y en avait pas, j’ai dit à Nelly : Oui, tu as raison. J’ai du temps. Je devrais en profiter. L’enfermement, ce n’est pas bon. Pour personne.
8. Le lendemain, je suis allé faire une promenade dans le quartier. Il faisait beau. De superbes massifs de glycines tombaient en lourdes grappes par-dessus les clôtures des maisons. Je marchais dans les rues étroites en enviant les propriétaires. Le duplex est formidable, mais une maison, avec un jardin, ce serait autre chose, me disais-je. Purs citadins, Nelly et moi, nous n’avons pas la main verte. Mais la couleur, c’est mon truc. Alors. Avec un peu de détermination et de travail. En me rendant à la boulangerie pour acheter du pain, j’ai croisé la concierge. Elle m’a reconnu et m’a salué. Je n’avais pas envie de lui parler, mais je n’avais pas trop le choix. Alors, m’a-t-elle entrepris, alors, vous vous plaisez toujours dans votre appartement ? Avec la vue que vous avez, impossible de se lasser, pas vrai ? Oui, impossible. Nelly aurait probablement désapprouvé, mais je n’ai pas pu m’en empêcher. Je lui ai demandé : Au fait, Rose, Rose, c’est le nom de la concierge, au fait, Rose, est-ce que vous n’avez pas des bêtes chez vous ? Rose a eu l’air choqué, comme si je lui reprochais la mauvaise tenue de son immeuble. Je me suis repris : Enfin, je veux dire, il y a des bêtes chez nous, et je me demandais si vous en aviez, vous aussi. S’il y en avait partout dans l’immeuble. Pour s’en débarrasser. Ah, m’a-t-elle répondu, les petites taches, là, oh, elles ne sont pas bien méchantes. Moi, quand il y en a trop, je fais un petit courant d’air, et elles disparaissent. Comment ça, quand il y en a trop ? Oui, je veux dire quand les murs deviennent tout noir. Allez, il faut que je file. Bonne journée !
9. Quand les murs deviennent tout noir.
10. Je me suis répété cette phrase une vingtaine de fois peut-être après le départ de la concierge. Comme si j’essayais de la comprendre sans y parvenir. C’était idiot parce que, cette phrase, elle est très claire, mais on aurait dit que j’avais besoin de faire un effort surhumain pour lui donner un sens. En fait, je crois que je voulais et ne voulais pas la comprendre. Ou plutôt, je l’avais déjà comprise, parce qu’elle est très simple, mais quelque chose en moi se refusait à ce qu’elle ait quoi que ce soit à voir avec la vérité. La réalité.
11. Ce que je sais des bêtes, c’est qu’elles sont vivantes. Elles ont l’instinct de survie. Quand j’approche le doigt, elles s’enfuient. En ce sens unique, elles ne représentent pas une menace. C’est moi qui représente une menace pour elle. Enfin, c’est ce que je suppose. Et aussi, chose réellement étrange, elles n’ont pas d’épaisseur. Ce ne sont que de pures surfaces. La preuve, elles parviennent à se glisser entre le sol et la plinthe. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est déjà quelque chose.
12. Ce matin, après m’être levé, je me suis rendu à l’atelier. Sans prendre de petit-déjeuner. J’ai préparé les couleurs, et je me suis mis à peindre, sans penser à rien. Avec les mains. Directement. J’ai fait une première toile, et puis une deuxième, et puis un certain nombre, je ne sais pas combien, je ne les ai pas comptées, sans m’arrêter, sans manger ni boire, avant de tomber de fatigue en début de soirée. C’est Nelly qui m’a réveillé. Elle m’a dit : Tu es blanc comme un linge, je vais te chercher quelque chose à manger et à boire. Quand elle est revenue, elle m’a regardé d’un air horrifié. Enfin, non, ce n’est pas le mot qui convient. C’est moi qui avais l’air horrifié et je le voyais dans son regard à elle. J’ai regardé les toiles et elles ressemblaient aux taches. Les toiles étaient uniformément noires. Et pourtant, c’étaient elles. Exactement, elles, comme je les avais vues la première fois, comme j’en avais vu une il y a deux jours à peine. Les toiles étaient planes et uniformes et, pourtant, elles grouillaient de vie. J’ai vu dans le regard de Nelly que j’avais l’air horrifié et qu’elle ne s’en rendait pas compte, qu’elle n’avait pas l’air horrifié, elle, au contraire, qu’elle avait même l’air heureuse. Elle a posé un plateau où se trouvaient deux sandwichs et un grand verre d’eau, et elle m’a dit : Formidable, tu t’es remis au travail ! Tu vois, qui est-ce qui avait raison ? C’est moi ! Sortir prendre l’air, il n’y a rien de tel pour l’inspiration.
13. Mais comment ne voit-elle pas l’horreur de la chose ?
14. Ce matin, en rentrant, j’ai aperçu la concierge. Quand elle m’a vu, elle m’a souri bêtement. Moi, je me suis contenté de lui faire un petit signe de la main. Mais, alors que j’attendais l’ascenseur, elle est venue me trouver et m’a dit : Alors, votre dame m’a raconté. C’est formidable ! Vous vous êtes remis à travailler. Euh, oui, ai-je balbutié. Mais je ne savais pas que Nelly et vous, vous discutiez. Nelly ? Ah mais, on s’entend à merveille, Nelly et moi. Qu’est-ce que vous croyez ? Ici, tout le monde est ami. D’ailleurs, elle n’a sans doute pas encore eu le temps de vous en parler, mais je vous ai invité à dîner, tous les deux. On a tellement de choses à se dire. Ce que vous êtes en train de faire, tous les deux, c’est merveilleux. C’est le plus beau des voyages. J’ai cru que j’allais m’évanouir. Je me suis contenté de sourire et je suis monté dans l’ascenseur. Je transpirais. Je n’en revenais pas que Nelly se soit liée d’amitié avec Rose. Nelly a toujours été snob, à l’excès, parfois, même. Je me suis souvent entendu lui dire : Nelly, enfin, tu ne peux pas parler aux gens comme ça. Comment ? Je parle tout à fait normalement. Tu as été extrêmement cassante. Ou au restaurant, il fallait l’entendre parler aux serveurs. J’avais honte parfois. La probabilité pour qu’elle se lie d’amitié avec une concierge est nulle. Moins. Zéro absolu. Ça n’a aucun sens. Mais ce n’était seulement pour ça que je me sentais mal. Il y avait autre chose, et je n’arrivais pas à savoir quoi.
15. Une fois dans l’appartement, je me suis précipité à l’atelier. J’ai regardé les toiles. Et j’ai vu qu’il fallait que je les détruise. Il y avait quelque chose d’anormal en elles. Comme quelque chose qui n’aurait pas dû exister. Pas sous cette forme. Quelque chose qui m’appelait et me repoussait à la fois. J’ai pris l’un des couteaux qui me servent pour mes mélanges, et j’ai lacéré la toile qui était encore sur le chevalet. J’en ai pris une autre qui traînait par terre, et j’en ai fait de même. J’allais me saisir d’une troisième quand je me suis rendu compte que les toiles que je venais de lacérer coulaient. Littéralement. La peinture se répandait par terre en tombant de la toile. Mais ce n’était pas tout. La peinture n’était pas de la peinture. Elle ne formait pas une flaque une fois tombée. Non. Elle continuait de couler, lentement, impossible surface visqueuse, pour disparaître ensuite entre l’espace étique séparant le sol des plinthes. Je n’ai pas peint avec de la peinture, me suis-je dit. J’ai peint avec les bêtes. Alors j’ai été pris d’une sorte de folie. J’ai déchiré toutes les toiles dans un accès de rage que je n’avais jamais connu. Je les ai lacérées, et puis broyées, et puis piétinées et arrachées et fracassées contre les murs, les toiles et tous les pigments avec. Tout ça volait dans tous les sens, j’étais couvert de noir. Le noir n’était pas du noir. Le noir, c’étaient les bêtes. Elles étaient partout sur moi. Je me suis tapé dessus pour faire partir les bêtes, mais c’était inutile, j’en étais complètement recouvert. J’ai pensé à ce que m’avait dit la concierge. J’ai ouvert les fenêtres pour faire un courant d’air, mais il ne s’est rien passé. Dans une dernière lueur de lucidité, je me suis dit qu’il suffisait que j’enlève mes vêtements, que je me rince les mains, le visage et les cheveux. C’est ce que j’ai fait. En enlevant mes chaussures, les bêtes ont commencé à se diriger vers l’interstice entre le sol et les plinthes. Quand j’ai été tout nu, je me suis dirigé vers le lavabo et j’ai vu la superficie des bêtes couler dans le siphon. Et disparaître. Sans un bruit. Je me suis dit : Qu’est-ce que je peux être bête. Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ?
16. Cette nuit, je me suis réveillé en sursaut. J’ai réveillé Nelly pour en avoir le cœur net. Je lui ai dit : Nelly, Nelly, réveille-toi. Que se passe-t-il, mon amour ? Nelly, que penses-tu des bêtes ? Les bêtes ? Oh, les bêtes, j’en ai parlé avec Rose, elle m’a dit que ce n’était rien, qu’il suffisait d’ouvrir les fenêtres pour les faire partir. Mais Nelly, ce n’est pas vrai. Nelly, j’ai essayé. Aujourd’hui. Rose nous ment. Pourquoi Rose nous mentirait-elle ? Les bêtes ne disparaissent pas. Arrête de parler, mon chéri. Tu parles trop. Embrasse-moi. Fais-moi l’amour. J’ai envie de faire l’amour avec toi.
17. Cette nuit, je viens de m’en rendre compte, Nelly parlait exactement comme Rose. J’ai l’impression que tout le monde parle de la même façon. Tout le monde sauf moi.
18. Je n’ose plus retourner dans l’atelier. C’est absurde, je le sais, les bêtes ne sont pas confinées dans l’atelier, elles sont partout. Mais j’ai l’impression que c’est là qu’elles m’en veulent le plus. Elles ne m’agressent pas — elles n’agissent pas comme ça, si absurde que cela puisse sembler de le dire ainsi, elles sont plus subtiles —, mais elles essaient de m’envahir, de s’insinuer en moi, de me conquérir sans que je m’en aperçoive. Jusqu’à présent, je m’en suis aperçu. Mais est-ce que je ne m’épuise pas ? Est-ce que je vais tenir encore longtemps ?
19. Les choses ne peuvent pas se passer comme ça. Tout bêtement comme ça. Il faut que je fasse quelque chose. Mais quoi ?
20. J’ai parlé avec un ami tout à l’heure. De ce qu’il m’arrivait. J’ai eu peur de passer pour un imbécile. Mais Laurent m’a dit que je n’étais pas le premier à qui ce genre de choses arrivaient. J’ai été soulagé, tout d’abord : le fait de ne pas être seul dans mon cas avait quelque chose de rassurant. Et puis, rapidement, j’ai compris : personne ne s’en remettait. Une fois que les bêtes étaient présentes quelque part, la contamination n’épargnait personne. C’est pour cette raison, m’a-t-il dit, d’une manière qui n’avait rien d’encourageant mais était au contraire encore plus angoissante, c’est pour cette raison qu’il s’était installé sur l’île. Non que les bêtes ne puissent pas se rendre sur une île, mais cette île avait su se préserver. Les habitants étaient toujours restés sur leurs gardes, aucun d’entre eux n’avait jamais fléchi. Dès qu’on fléchit, a dit Laurent pour insister, on est fini, et cette idée m’a pétrifié. Mais que sont ces bêtes ? lui ai-je demandé alors. Tout le problème est là, m’a-t-il répondu. Pour les étudier, il faut les laisser approcher, mais dès qu’on les laisse approcher, on est contaminé. C’est d’ailleurs un miracle que vous puissiez encore m’en parler. Généralement, personne ne tient si longtemps. Au bout d’un jour ou deux, une semaine tout au plus, la contamination est complète. Avec un taux de rémission nul. D’autant que, vous l’avez vu, les symptômes n’ont l’air de rien. On adopte le point de vue des bêtes : on devient simplement comme tout le monde. Et alors, c’est trop tard. Mais comment faire ? Une seule solution : vous échapper. Fuir au plus vite. Me rejoindre sur l’île.
21. Fuir. Mais oui, c’est l’évidence. Je vais partir au plus vite. Tant pis si je laisse mes affaires derrière moi. Je recommencerai là-bas, sur l’île. Je me sens gagné par une manière d’euphorie et, en même temps, un peu stupide de n’avoir pas eu moi-même une idée si simple. Je vais passer le reste de la journée à chercher des vols pour nous rendre dans l’île. Nous partirons dès demain, nous ne dirons à personne, surtout pas à Rose. Il faut partir sans laisser de traces ni d’indices. Ne pas réserver de billets, donc. Prendre la voiture pour l’aéroport, l’abandonner sur place, tant pis, tout abandonner, tout oublier, fuir et repartir à zéro. C’est à la fois terrifiant et libérateur. Combien de fois a-t-on la chance, dans une vie, de tout recommencer à zéro ? Laurent nous aidera à nous reconstruire, c’est ce qu’il a promis. C’est vertigineux et si simple. Le plan parfait. Oui, mais, et Nelly ? Il est évident qu’elle est contaminée. Comment vais-je faire ? Je ne peux pas partir avec elle. Non. Impossible. Oh mon Dieu, non, tout était si simple. Pourquoi tout redevient si compliqué ? Pourquoi tout est toujours si compliqué ? Pourquoi dois-je choisir ? Parce qu’il faut que je choisisse : elle ou moi. L’île ou les bêtes. La nouvelle vie ou bien, cette chose, là, indistincte, crasse — la bêtise.
22. Pour la première fois de ma vie, j’ai le sentiment d’être un monstre. Hautain, froid et indifférent. Je viens de fixer le point le plus lointain qui se trouve à l’horizon, un point qui n’existe pas encore, et de me dire que je partirai dès demain. À la première heure. Sans rien dire. À personne. Sans elle. Seul. Je recommencerai ma vie seul. Je n’ai pas le sentiment d’être un salaud. Je suis simplement quelqu’un qui sait que c’est trop tard. Quelqu’un qui sauve sa peau. Parce qu’il n’a plus rien d’autre à faire. Parce qu’il n’y a jamais rien eu d’autre à faire. Que survivre.
23. Avant que Nelly ne rentre, j’étais prêt. Prêt à ne rien montrer. Déterminé à l’abandonner. Je passerais une dernière soirée avec elle. Même si ce n’était plus vraiment elle. Ensuite, je partirais pour toujours. J’allais lui dire que je l’aimais, une dernière fois. Faire l’amour avec elle, une dernière fois. Et puis, il n’y aurait plus rien entre nous. Laurent avait été très clair à ce sujet. Il fallait tout laisser derrière soi sans possibilité de retour en arrière. Mais, quand elle est rentrée à la maison, Nelly m’a dit il faut que je te parle. J’ai senti quelque chose d’étrange, comme une corde qui se tend, rectiligne, si fort, presque au point de rompre, entre le plexus et le nombril. Je me suis dit non ce n’est pas possible, pas maintenant. Mais bien sûr que c’est possible. Et maintenant. À quel autre moment ?
24. J’ai relu les pages du journal que j’ai écrites ces derniers jours. Et déjà, il me semble que je ne les comprends plus très bien. Comme si je lisais les pensées intimes d’un étranger. Ou plutôt, comme si j’avais écrit ces pages dans une langue étrangère que j’aurais oubliée depuis. Peu importe. Quelle différence ? J’ai longtemps hésité. Pas quant à ce que je devais faire. Je n’ai pas eu le moindre doute à ce sujet. Tout comme j’avais su, en quelque sorte d’instinct, que je devais partir. J’ai su, de même, que je devais rester. Non, j’ai hésité quant à la façon de m’y prendre. Je ne voulais pas que les bêtes s’insinuent en moi. Je voulais que ce soit le résultat d’un acte volontaire de ma part. Je sais que je mens, je sais que je me mens à moi-même, mais que puis-je faire d’autre ? Si je ne suis pas capable de fuir, si je ne le veux ni ne le désire, si je ne suis pas capable de fuir pour survivre, au moins puis-je entretenir l’illusion que c’est moi qui décide, non ? Ne serait-ce pas ainsi, d’ailleurs, que les bêtes procèdent toujours, en faisant accroire à leur victime qu’elle conserve toute sa liberté, toute son autonomie, mieux : que c’est elle qui choisit, qu’elle choisit la liberté, l’indépendance, et la vérité ? Souviens-toi, me suis-je dit, souviens-toi, dans l’atelier. Comme tu souffrais, depuis des mois et des mois, de ne plus rien pouvoir peindre. Et comme, d’un coup, grâce aux bêtes, tu avais recouvert toutes ces toiles dans une sorte de frénésie créatrice qui semblait couler d’une source d’inspiration inépuisable. Toutes les toiles étaient de cette même couleur opaque, uniforme, noire et inutile, mais au moins tu faisais quelque chose. Qu’est-ce qui vaut le mieux, t’étais-tu demandé : quelque chose ou rien ? Quelque chose, te murmuraient les bêtes, quelque chose ; et tu les as écoutées. Que pouvais-tu faire d’autre ? Rien. C’est-à-dire quelque chose. Aussi, j’ai pris ma décision. Je pénètrerais dans l’atelier. Je me mettrais à peindre. Mais cette fois, je ne protesterais pas contre la nullité, contre ma propre médiocrité. Je me laisserais faire. Je me laisserais aller. Je dirais oui. Tout simplement.
25. Qui sait si je ne serai pas enfin heureux après ?
C’est vrai qu’on pourrait me reprocher de manquer de générosité. Enfin, c’est vrai, je ne sais pas si c’est vrai, ce que je veux dire, c’est que moi, en tout cas, je me reproche souvent de manquer de générosité, d’être trop centré sur moi-même, et pas suffisamment tourné vers les autres, et par « les autres », j’entends : « mes contemporains ». Parce que je suis tourné vers les Grecs anciens, mais comme ils sont morts, on pourrait encore me rétorquer que ce n’est pas très généreux. Réplique avec laquelle j’aurais tendance à ne pas être d’accord. Sauf que ce n’est pas le sujet. C’est vrai, je reprends, c’est vrai qu’on pourrait me reprocher de manquer de générosité, mais ce manque n’est peut-être pas sans raisons. Peut-être en a-t-il toujours été ainsi, je ne sais pas, je n’ai pas toujours été vivant, fort heureusement, et qu’il en ait toujours été ainsi ou non, après tout, cela ne change pas grand-chose en la matière, reste que mon manque de générosité est, en partie sans doute, une réaction à la façon dont les gens s’enferment dans des vases qui ne communiquent pas les uns avec les autres. Douteuse métaphore, certes, mais qui a le mérité d’être déjà en circulation et, par suite, aisément compréhensible. Et de fait, s’intéresser à ses contemporains, cela revient à essayer d’entrer dans leur vase clos ce qui est impossible ou presque : c’est dans la nature d’un vase clos que d’être hermétique. Hermétique du dehors (on ne peut pas y entrer) et hermétique du dedans (on ne peut pas en sortir), il faut le préciser. Or, c’est cela, le pire : ne pas pouvoir sortir du vase dans lequel on s’est cloîtré ? Chacun se fait l’apôtre de quelque chose sans voir que cet apostolat-là l’enferme et l’empêche de s’adresser à l’autre, n’importe quel autre, l’autre quelconque, l’autre en soi ou en personne. On ne s’adresse jamais qu’à ceux qui sont déjà convaincus. C’est-à-dire qu’on ne parle plus à personne sinon à soi-même. Toute parole se réduit à une indigente tautologie. Une monodie vide de sens. Dans une rédaction antérieure de cette page de mon journal (quel détestable dénomination ! m’exclamai-je soudain à défaut d’en trouver une meilleure), je prenais un de ces vases clos en exemple. Or, cependant que je décrivais l’objet exemplaire que j’avais sous les yeux, je me suis imaginé moi-même, dans quelques années, quelques mois, peu importe, moi-même relisant cette page, regrettant d’avoir pris cet exemple, et me le reprochant. Non, j’imaginais encore, non que je trouverais alors que ce n’était pas un bon exemple, mais je trouverais absurde d’avoir perdu tant de temps avec un objet si décevant. C’était comme si je me sentais un devoir envers mon moi futur, le devoir de ne pas le décevoir. Ayant effacé cette première rédaction pour l’amour de l’avenir de mon moi, le manque de générosité que je me reproche m’apparaît un peu plus clairement. Nous sommes tellement prisonniers du présent, un présent perpétuel qui s’étend indéfiniment, que non seulement nous ne pouvons pas penser le passé autrement que par rapport à nous (le fameux éclairage sur le présent, cette insupportable foutaise), mais en plus nous n’avons aucun égard pour nos mois futurs, aucun égard pour qui nous pourrions bien devenir un jour, ces inconnus que nous ne sommes pas encore mais que nous finirons par devenir, peut-être. Nous parlons comme si nos paroles n’allaient jamais avoir le moindre écho, comme si l’horizon qui est le nôtre, ce petit laps de temps durant lequel il nous est donné de vivre, était le terme de toutes les choses, leur accomplissement. Mentalité étriquée, primitive, en vérité, non parce qu’elle n’est pas assez avancée, pas assez civilisée, mais parce que, afin de se maintenir telle qu’elle est, inchangée, elle ignore toute possibilité d’avancement. Le progrès n’est pas pour elle quelque chose à venir, mais le moment présent, le contemporain, l’instant. Tout doit avoir lieu en même temps, maintenant. Peuplade primitive qui s’interdit toute histoire. Écrivant ma page, je me suis vu dans le futur ayant honte de moi, et cette page, je l’ai effacée. Comment aurais-je pu l’écrire, en effet, la lisant de cet instant qui n’avait pas encore eu lieu et qui, depuis lors, n’aura jamais lieu ?
Ce qui demeure de l’absence plongeurs antiques en nos mythiques piscines ne cherche pas la source tarie je dis à l’enfant : de cette Méditerranée ne retiens pas l’accent mais la lumière est-ce que je crois en la voix pure ou est-ce que je mens ? fragiles oiseaux au soleil posés sur les rochers mes frères inhumains ce monde où nous sommes tombés serais-je prêt à lui dire oui en tout ou en parts légères et comme découpées par des paroles ailées ? maîtrise : traîtrise et tout ceci qu’en faire ? sinon l’appeler chants.
Le jeu en vaut-il la chandelle ? me demande mon horoscope du jour. Question à laquelle je ne sais que répondre parce que je ne sais comment y répondre, ne sais quel sens donner à l’expression, si donner du sens à l’expression, c’est commencer d’y répondre ou si poser des questions en ces termes, c’est simplement se donner les moyens de ne pas y répondre, de ne répondre à rien, d’être voué au silence, comme d’aucuns aux Gémonies. Les mots tout faits pour ne pas trouver les siens. Pris entre le complot et la terreur comme entre le marteau et l’enclume, mais qui est le marteau et qui est l’enclume ? Est-ce que le marteau en vaut le jeu et la chandelle, l’enclume ? Comment répondre à la moindre question sans ouvrir des gouffres de perplexité, le sol venant de se dérober sous nos pieds ? Dehors, je les entends par la fenêtre ouverte, deux femmes éclatent de rire. Dans un roman, le personnage penserait qu’on se moque de lui, mais les personnages de roman sont des imbéciles. Mon héros à moi, lui, le héros que je suis, considère le ciel et, bleu, décide de sortir de chez lui. Marche quelques kilomètres, autant à l’aller qu’au retour (3+3), croise des gens étranges qu’on dirait vivants, rejoins la plage, observe des hommes en maillot de bain (2) qui se baignent, s’assoit sur des rochers et écrit un poème. Soleil éblouissant, ombre froide, l’entredeux de la saison, à la fois hiver et printemps. Fleurissent les mimosas. Dessous du kitsch. Espèce invasive dont la beauté enveloppe le mal.
Nous sommes les êtres les plus intelligents de l’univers. La conscience de l’anomalie et du scandale que constituerait pour la raison la vérité de cette proposition sont au cœur de la conscience humaine. Qu’exprime notamment le cinéma de science-fiction extraterrestre, où des êtres venus de lointaines galaxies, et disposant donc d’une technologie bien plus avancée que la nôtre, fruit de leur intelligence supérieure, sont mis en scène venant à notre rencontre. Le fait qu’ils nous délivrent des savoirs que nous ne possédons pas et que nous ne parviendrions probablement pas à posséder sans eux n’est pas la métaphore d’un appel utopique à l’autodépassement de soi, mais plutôt une réaction à la cruauté de notre condition : oui, c’est à nous que l’univers a abouti, nous sommes le sommet de la création. Or, ce qui pouvait paraître il y a quelques siècles encore comme une magnifique vérité, le doigt de Dieu nous ayant touché pour accomplir sa mission ici-bas, qui peut encore y croire aujourd’hui ? Défunte fable. Nous sommes les êtres les plus intelligents de l’univers est une proposition qui se renverse et s’oppose à elle-même : l’univers est d’une bêtise infinie dont nous sommes l’aboutissement. Est-il étonnant dès lors de voir de grands scientifiques épouser les croyances populaires pour postuler l’existence d’aéronefs pilotés par des êtres supérieurs venus des confins de l’univers ? Quel esprit rationnel pourrait en effet supporter l’idée que l’univers n’a rien de mieux à nous proposer que nous ? La fonction que jouait pour la conscience humaine le messie n’ayant plus guère de crédibilité, nous sommes renvoyés à la noire finitude de notre condition : nous sommes indépassables. L’espoir qu’un être nous libère de nous-mêmes et nous permette de nous transcender est chimérique — nous sommes coincés dans cet espace-temps étriqué, entourés d’infini et indécrottablement finis. Ce film sur lequel je suis tombé hier soir, Arrival, avait tous les charmes pour lui, à commencer par l’attention portée au langage incarnée par son héroïne linguiste. Mais il ne faisait que remettre au goût d’un jour féministe le fantasme dont est victime lui aussi le scientifique Avi Loeb, lequel, face à l’astéroïde Oumuamua, cherche à faire la plus grande découverte de l’histoire de l’humanité. Et se heurte à un bloc de glace, froid et muet. C’est une terrible vérité que l’univers soit froid et muet et que nous, les bavards que nous sommes, soyons les seuls êtres capables d’articuler. Il faut toutefois l’accepter et acquiescer à ce monde tel qu’il est : si des intelligences civilisées à nous supérieures existaient, auraient-elles seulement envie de nous parler ? En douter ne serait-ce pas le premier pas sur le chemin de la sagesse ?
Nimbus de feu et l’hiver est l’été qu’il aura quand je regarde les paumes de mes mains qu’y vois-je une pâleur ou bien le monde ? autre façon de me demander et tout ceci pourrais-je encore l’appeler chants ?
Ce n’est pas la paysage. À quelques kilomètres de là, à peine, c’est la zone commerciale qui s’étend, tirant ses langues de métal sur son négatif qu’elle domine, humilie, et ruine. Effacement de toute forme de vie au profit de jouissances factices produites à la chaîne. Les enseignes portent le nom d’êtres qui existent peut-être, mais si loin de là. Tout semble faux. Tout l’est. Ce n’est pas le paysage. Monté là, haut, au-dessus de la plaine, promontoire dérisoire d’un moyen âge qui semble mythique depuis tellement longtemps, les blessures d’un monde sans désir, où tout s’est assouvi déjà, avant même d’avoir eu lieu. Ce n’est pas le paysage, c’est une expérience. Une expérience que je fais, ici, justement, sans ignorance, sans succomber au kitsch pratique de la mauvaise foi, sans illusion de faire revivre un monde qui n’existe plus, n’existera jamais plus. (N’a jamais existé ?) Ici, les pieds dans une terre que tout rejette, je me contente de regarder autour de moi, de sentir le vent, de m’abreuver du bleu du ciel. C’est tout ce que je demande à mon époque, un moment de répit, un temps sans contemporain, sans parole toute faite que l’on se satisfait de répéter croyant dire quelque chose de drôle, d’émouvant, d’intelligent, de méchant. Tout ce que je demande à mon époque, qui s’évertue à chercher ce qui parle aux gens, c’est de ne pas me parler. De me laisser être là, en haut de la colline, au milieu des ruines de ce monastère fortifié, un courant d’air, pas une chose, pas une personne, un souffle d’air, une pensée qui ne sera pas prononcée. Ce n’est pas le paysage. Le paysage est un mensonge, idolâtrie d’un non-être, d’un fantôme, d’un non-mort, comme il est écrit dans le livre de vampires que nous lisons avec Daphné. Quelque chose qui survient sur les ravages dont nous nous repaissons, bêtes affamées toujours prêtes à engouffrer quelque chose, à civiliser le peu de sauvagerie qui se tient encore debout entre les immeubles qui se couchent sur l’horizon. Mais pourquoi des mots si durs, me dis-je en écrivant ces phrases ? Je ne sais pas. Sont-ils si durs que cela ? Sont-ils plus durs que les murs bâtis à la hâte dont on accable le monde que j’aurais pu aimer sans eux ? Durs comme la réalité : il n’y a pas de raison à notre naissance, nous sommes tombés ici par hasard, et notre seul pouvoir est de tirer le meilleur de la circonstance que nous sommes. Écho lointain, presque étouffé d’un fragment héraclitéen : εἰκῇ κεχομένων ὁ κάλλιστος · ὁ κόσμος. Ce que Bollack et Wismann traduisent par : Des choses jetées là au hasard, le plus bel arrangement, ce monde-ci. Je cueille un peu de thym. Que nous importe le reste ? L’enfant et moi jouons.
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