12.2.21

Couru 5×9=45 kilomètres cette semaine. Les 2 ou 3 derniers dans une sorte d’épuisement, comme si j’étais en train de me vider de moi-même, à la fois délicieuse et douloureuse. Vers la fin de la matinée, apercevant la teinte blond décoloré de la vendeuse de la boulangerie, j’ai fait demi-tour. Pas envie d’avoir ce genre de relations avec le monde. Enfin, le monde. Avec Marseille. Même si, du point de vue de la ville où l’on vit, c’est à peu près la même chose. Marseille : antique cité grecque devenue dépotoir peuplé d’êtres vulgaires et imbéciles, qui ravage avec une détermination infaillible son territoire sublime. Toutes les fins d’après-midi, allant chercher Daphné à l’école, je contemple le spectacle de cette salissure généralisée. Comment peut-on à ce point détester son monde ? Comment peut-on à ce point se détester soi-même ? Emballages macdos partout qui jonchent le sol de leur présence répugnante. Goût de vomi dans la bouche rien qu’à la vue. Le quoi de la consommation épouse à la perfection le comment d’elle-même. Tout semble chaotique, mais tout est en ordre. Malade, certes, mais en ordre. Est-ce que j’exagère ? Évidemment. Et pourtant, cette exagération offre une description adéquate de la réalité. Vérité du paradoxe. Gris. Le vent souffle. Regardant par la baie vitrée, je me demande si cette forme rouge que j’aperçois à la fenêtre de l’autre côté de la rue est un être humain ou un mannequin. Descartes chez les Marseillais. Je vais faire autre chose. Quand je reviens, elle a bougé. Être humain, ma sœur, ma voisine. Hier, ou avant-hier, je ne sais plus, pensant à quelque chose d’autre, je me suis demandé si le besoin de parler était inversement proportionnel à l’intérêt de ce que l’on a à dire. Et, me suis-je dit ensuite, peut-être que si un écrivain peut se passer de parler à ses semblables (qu’ils soient écrivains ou non), c’est qu’il est l’auteur de sa propre langue, qu’il est toujours dans le langage, qu’il n’en est pas coupé, qu’il ne s’en sert pas comme d’un simple outil pour dire quelque chose à quelqu’un, faire faire quelque chose à quelqu’un, il n’y a pas de distance entre l’écrivain et le langage. D’où la bizarrerie de toutes ses théories de l’ineffable, m’a-t-il toujours semblé, l’ineffable de quoi ? Je me confonds avec le langage : nous ne sommes qu’un. Je peux me passer de parler à quelqu’un, mais si je perds mon langage, je disparais. Pensées décousues. Peut-être pas. Je dirais plutôt : pensées cousues comme on pense, comme on respire, comme on vit. Désordre, mais en harmonie. Sain.

11.2.21

L’Occident est une province de l’Amérique. Corollaire de la proposition : nous, les Occidentaux, nous sommes tous des dominés. Au sens politique, toutes les questions sont secondaires par rapport à celle-ci : comment se libère-t-on de cette domination ? À laquelle question il faut bien ajouter : le peut-on seulement ? Car rien ne prouve, en effet, qu’il soit possible, dans les conditions actuelles, de se libérer de cette domination qui, d’une façon ou d’une autre, que cela nous plaise ou non, choque ou non notre bon gros sens moral, semble acceptée par l’immense majorité de la population. J’entends par là : la domination n’est pas vécue comme telle, mais comme librement choisie par les individus. Lesquels individus n’ont donc pas conscience d’être dominés, mais s’imaginent tout au contraire que leur mode de vie, la façon dont ils s’expriment, ce qu’ils consomment, c’est eux qui le choisissent librement*. Or, sans conscience de la domination, il ne saurait y avoir de libération possible. L’émancipation présuppose la connaissance de l’assujettissement. C’est-à-dire : des mécanismes par lesquels nous sommes déterminés à agir, penser, sentir, parler, etc. Le paradoxe n’est-il pas cependant que, pour avoir conscience d’être dominé, il faut déjà avoir cessé de l’être ? Ou plutôt, cette proposition, il faudrait la formuler ainsi : avoir conscience d’être dominé, c’est déjà commencer de ne l’être plus. Et à l’objection selon laquelle personne ne voudrait être dominé, répondre que oui, la domination procurant un confort dont la conscience d’être dominé nous ampute, tout le monde veut l’être en réalité : le sentiment d’être heureux est plus grand chez le dominé qui n’a pas conscience de l’être que chez celui qui a conscience de l’être, sentiment illusoire, certes, mais réel puisque c’est un sentiment, tel est au fond le même paradoxe décliné autrement, paradoxe contre lequel on finit toujours par se fracasser la tête. Que, dans les conditions actuelles, une situation inique et insupportable ne puisse pas être transformée, c’est cela qu’on appelle une époque. Qui, pour un temps du moins, le temps qu’elle dure, ajouterais-je si cela n’était pas totalement tautologique, constitue un horizon indépassable pour l’immense majorité des individus vivant à ce moment-là de l’histoire. D’où, sans doute, la nécessité de la patience, conçue non comme une attente interminable, mais comme un temps d’élaboration nécessaire. Avant que quelque chose se passe, en effet, il faut bien inventer ce quelque chose qui se passera.
Yeah girl ! crie ainsi en guise de félicitations la mince à la grosse à qui elle fait faire de désespérés exercices d’amaigrissement. Ouais fille ! lui semblerait ridicule et n’exprimerait pas le même contenu que le Yeah girl !qu’elle recrache dans une langue qu’elle ne maîtrise que de façon approximative. C’est d’ailleurs parce que sa maîtrise des langues (sa langue “maternelle” aussi bien la langue des échanges) est approximative qu’elle s’exprime de la sorte. Elle parle la langue maladroite des esclaves.

10.2.21

Qu’attendre d’une époque, faudrait-il se demander, oui, qu’attendre d’une époque dont les maux auraient entre autres pour noms dépressionobésitéanorexie ? Et dont les membres seraient ainsi en premier lieu des patients, pas des sujets, ni des individus, non, des choses en souffrance qui cherchent désespérément dans des techniques thérapeutiques la solution à tous leurs problèmes ? Mais, faudrait-il ajouter, plutôt que d’attendre quelque chose d’elle, et comme il n’est pas possible d’en prendre congé, après tout, tous autant que nous sommes qui vivons ici et maintenant sommes des membres de cette époque et nous ne pouvons pas nous en désolidariser complètement, au lieu d’attendre quelque chose de l’époque, ne faudrait-il pas lui opposer une infinie fin de non-recevoir afin de faire entendre cette déclaration selon laquelle (c’est moi qui déclare) entre elle et nous, il ne saurait y avoir nulle communauté réelle, seulement une cohabitation forcée qui s’achèvera tôt ou tard puisque, et elle et nous, nous sommes mortels ? Abstrait décret peut-être, mais qui peut se comprendre en un sens plus concret que voici : la thérapie dont nous avons besoin, ce n’est chez quelque technicien du bonheur, du corps et de ce que l’on met dedans que nous sommes susceptibles de la trouver, mais en nous-mêmes. Ou mieux (puisque cette métaphore spatiale peut prêter à confusion) : c’est à nous-mêmes qu’il nous faut la donner. Nul spécialiste n’aura jamais le dernier mot sur nous puisque, en tant que nous sommes, nous sommes inépuisables. Il est possible, d’ailleurs, que ce dernier mot n’existe pas, et ce doit être un présupposé de notre thérapie : nous devons inventer nos propres méthodes d’enquête et de résolution des problèmes et ne pas confier des événements si uniques et si profonds que nos existences à ceux qui font profession de nous fournir des solutions clefs en main. Comme on ne peut pas détruire l’époque sans se détruire soi-même par la même opération, entreprenons de saper avec méthode et détermination les fondements mêmes de cette époque où nous avons vu le jour, mais ni par espoir d’une jouissance destructrice ni par esprit de système (par définition, notre époque serait ce qui est haïssable), parce que cette époque fait tout pour nous empêcher de nous atteindre nous-mêmes en nous enjoignant de résoudre des problèmes qui ne sont pas les nôtres, mais ceux de cette époque à laquelle, si nous nous efforcions d’être ou de devenir ou de chercher à être ce que nous sommes vraiment, ce que nous désirons devenir, l’autre que nous ne sommes pas encore mais que nous aimons déjà, bref, si nous faisions cet effort, nous nous découvririons essentiellement étrangers. Entre elle et moi, il faut choisir.

9.2.21

Si le monde dans lequel tu te trouves enfermé est invivable — c’est-à-dire : si le caractère invivable du monde te donne le sentiment d’y être retenu prisonnier, sans possibilité de t’en échapper ­—, le meilleur moyen de survivre n’est certainement pas de chercher à t’en accommoder, à te le rendre plus agréable, plus confortable. On n’aménage pas le mal-être. Toutes les tentatives pour faire en sorte que les choses n’aillent pas trop mal n’aboutissent jamais qu’à une seule chose : une folie qui s’ignore. On croit maîtriser la situation en se créant des manières d’échappatoires (j’arrête quand je veux, se dit la conscience), on croit la dominer en la tournant en dérision, on se croit supérieur en affichant une forme de supériorité, mais on n’en est jamais que plus dominé, plus esclave. Plus esclave que l’on ignore, donc, que l’on est un esclave. Plus malheureux que l’on ignore que l’on est malheureux. En un sens, une conscience qui ne serait pas triste ne serait pas une conscience, rien qu’une caisse enregistreuse incapable de se rendre compte jamais qu’elle est pleine d’un vide incorrigible. Est-ce que donc il faut être triste ? Probablement, oui. En ce sens précis : il faut être triste pour être joyeux. Le bonheur n’exclut pas le malheur ; il le contient. Pour dire les choses de façon schématique : on est heureux quand la joie contient la tristesse, malheureux quand la tristesse contient la joie. Le bonheur n’est pas une forme de la connaissance, il la présuppose. Les imbéciles heureux ne sont pas heureux, ce ne sont que des imbéciles qui s’imaginent être heureux. Et c’est cet imaginaire factice qui les rend malheureux. S’imaginant heureux, ils font leur malheur. Bien entendu, mais alors que faire ? Ne pas être las de s’étonner devant la bêtise de la vie sociale. Quand on cesse de s’en étonner, on commence à la tolérer, à la trouver normale. Il ne faut pas être fatigué. La fatigue, si détourné que ce chemin puisse sembler, la fatigue conduit au malheur. Il faut se faire résistant. Affronter les choses comme elles sont. Bêtes, grossières, laides. Ce n’est pas le fait de les voir comme elles sont qui rend malheureux, mais le fait de s’habituer à elles — l’habitude les rend normales, et la norme les transforme, les convertit en leur contraire. Une fois que l’on s’est habitué aux choses, elles n’apparaissent plus telles qu’on les percevait avant, quand on ne s’était pas encore habitué à elles, quand on n’était pas encore fatigué ; une fois que l’on s’est habitué aux choses, elles semblent intelligentes, fines et belles. La vie sociale n’a pas changé — aucun progrès moral n’a été accompli, pas plus que le monde n’est devenu meilleur —, mais nous, oui, nous avons changé : nous sommes moins forts, notre regard est moins précis, nos exigences plus molles. Déjà, nous prenons un mot pour un autre, une forme pour une autre, une chose pour une autre. Le réel s’éloigne alors même que nous nous imaginons adhérer à lui. Nous le quittons sans adieu ni possibilité de retour. Comment retournions-nous à lui si nous ne savons pas que c’est chez nous ? 

8.2.21

Que tout soit indissolublement lié, cela ne signifie pas que tout soit identique, que tout soit réductible à quelque chose d’unique (l’un, l’être, la substance, l’esprit, la matière, et caetera). Cela signifie plutôt que tout est de la même nature : une infinité d’êtres peuvent être de même nature sans pour autant être réductibles à quelque chose d’autre qu’eux-mêmes (cette nature qui est la même pour tout). C’est-à-dire : sans cesser d’être cette entité qu’ils sont. Tout en étant de la même nature que toutes les autres entités. Que je me sente indissolublement lié au monde, cela signifie que je comprends cette mêmeté de nature entre tous les êtres, entre tout ce qui est, existe, et que je me comprends moi-même comme compris dans ce monde, ni en-dessous, ni au-dessus, ni à côté, ni à part. La nature de ce lien n’est pas une relation d’appartenance, mais d’identité dans la différence : je suis comme tout ceci (et par tout ceci, j’entends tout ce qui est, existe) mais je ne suis pas tout ceci ; tout ceci est comme moi, mais tout ceci n’est pas moi. Je suis comme mon voisin, mais je ne suis pas mon voisin. Je suis comme la pierre, mais je ne suis pas la pierre. Je suis comme l’arbre, mais je ne suis pas l’arbre. Je suis le même que l’autre, mais je ne suis pas identique à l’autre. Ce matin, après être allé courir 9 kilomètres et avoir fait des exercices de gainage qui annulent mal les effets déplorables de certains de mes excès, je me suis assis, j’ai fermé les yeux et j’ai écouté sans rien analyser tout ce qui était en train de se passer. Pratique absurde, sans doute, et qui le serait en tout cas absolument si elle participait de ces croyances orientalistes débilitantes dont certains l’accompagnent (comme ce type qui explique sans rire qu’après avoir médité dans un monastère en Thaïlande, il a senti chacun de ses poils de barbe, preuve selon lui qu’il avait connu l’éveil), mais qui m’a semblé nécessaire à ce moment-là non pour comprendre le fait que je sois compris dans le monde, mais l’expérimenter. Expérience du monde dont je ne suis pas exclu. Du monde auquel je ne suis pas étranger. Acquiescement à tout. Donc à ce que je suis idem. À ce qu’il m’arrive de détester. Au bruit du moteur de la voiture comme au cri de la mouette. Sans exception ni exclusion, la vie.

7.2.21

Trop de brume, trop d’écume. As-tu déjà émis cette hypothèse : ayant trouvé ce que tu cherches, tu t’aperçois que ce n’est pas assez, pas ce qu’il te faut, pas ce que tu voulais ni comme ? Et si cette hypothèse s’avérait exacte, est-ce que tu te contenterais de ce si peu, ce si mal, contraire à ta raison, ou est-ce que tu chercherais autre chose ? Mais quoi ? Autre chose qui, à son tour, ne serait peut-être pas comme tu le voulais, pas assez, pas assez bien, pas bien du tout ? Il est possible, d’ailleurs, que tu ne trouves jamais ce que tu cherches parce que tu ne sais pas ce que tu cherches ou parce que tu l’as déjà trouvé ou parce que cela n’existe tout simplement pas. Tu t’imagines chercher, mais ce n’est rien, que du vent, une illusion de plus. J’ai beau chercher, et même, me semble-t-il, trouver parfois, que faire de cet immense silence qui m’entoure ? Si j’y prête l’oreille, je deviens fou, personne ne peut supporter une telle solitude, mais si je ne l’entends pas, je vis dans un monde faux, je me trompe moi-même, je fais le contraire de ce que je cherche à faire. Comment continuer ? Comment ne pas perdre la patience, l’espoir, l’envie, et tout, et toute la théorie ? Des questions que je me pose pour tenter de comprendre pourquoi ce qu’il m’arrive m’arrive, les réponses ne me satisfont jamais qu’à peine, quand il y en a, ce qui est rarement le cas. (Pourquoi elle ou lui ou elle ou lui et pourquoi pas moi ?) Je joue ou rejoue des scènes en imagination — expériences de pensée : si j’avais fait tel ou tel choix plutôt que celui-là que j’ai fait, que me serait-il arrivé ? et si j’avais été un autre que celui que je suis, aurais-je préféré être un autre, un autre autre que cet autre que j’aurais été, et qui, moi ? —, mais cela ne me dit rien de bon, aurais-je seulement pu faire autrement ? On peut toujours faire autrement. Vraiment ? Ce qu’on appelle, la liberté. Mais est-elle réelle ou bien rien, qu’une illusion, elle aussi ? Faisons-nous des choix ou ne pouvons-nous guère faire mieux que de les assumer ? Après coup. Quand tout s’est déjà passé. Quand tout a déjà passé. Vivre avec ce qu’il nous arrive. Alors nos choix ne sont pas des choix, ce sont de purs moments dans la chaîne infinie des causes et des effets. Notre conscience enregistreuse est-elle autre chose qu’une fabrique d’illusions ? Comment vivre sans ce temps de retard ?

6.2.21

Belle et étrange lumière, douce et menaçante, à cause probable de son opacité laiteuse, blanche tirant sur un gris léger par endroits, liquide d’où viennent les personnes que nous sommes, et étouffante, calme paradoxal du vent qui souffle mais ne semble rien déplacer du ciel, masse compacte, donc, imperturbable perturbation, lumière diffuse qui enveloppe chaque chose au brillant intérieur, clarté qui semble venir du dedans des corps étendus là sous cette impassible étendue. Par moments, bruit du vent qui souffle fort, mais son faible, à la semblance de ce monde qui nage dans sa contradiction. Un oiseau noir se dégage du fond complémentaire. Des voix sourdes se font entendre de l’autre côté de la cloison. Je tourne le regard en sens opposé. Éclate le jaune du mimosa. Et, plus tard, la musique du moine des sphères. Fin de l’hiver.

5.2.21

En paix avec soi-même. Est-ce que je suis en guerre avec moi-même ? Est-ce que la paix est une pause dans la guerre ? Est-ce qu’il faut s’apaiser ? Est-ce que la paix est semblable à la mort ? Comme hier, il me semble que je dois faire un effort important pour ne pas parler de ce dont on veut m’obliger à parler. Et si je ne puis me défaire de cette impression que le monde social a essentiellement pour vocation de t’empêcher de penser à ce que toi tu veux penser, est-ce parce que je suis monomaniaque ou parce que j’ai raison ? Et si j’avais tort, faudrait-il que je cesse de m’efforcer de penser ce que je veux penser ? La bande passante des informations est une arme destinée à te faire dévier de ta trajectoire, à t’imposer une trajectoire qui n’est pas la tienne, mais celle d’un autre, quelconque, un autre quelconque qui n’existe probablement pas, une chimère puissante, certes, mais une chimère surtout. Nous sommes des amibes réactives, qui avons l’illusion de penser. Nous sommes comme les pierres de Spinoza. Mais à quoi bon continuer ? Ce matin, la machine m’a informé que l’an dernier ce journal avait trois ans et un jour. Quatre ans et un jour, donc, aujourd’hui, que j’écris cette chose étrange dont je ne sais même pas vraiment quoi faire, sinon l’écrire, un peu bêtement, je dois bien l’avouer, pas mécaniquement, non, pas par habitude, non plus, non, si je devais en énoncer la raison, je la dirais ainsi : par amour. Par amour de quoi ? Par amour. C’est tout. L’an prochain, est-ce que je ferai la même chose ? Est-ce que je serai toujours en vie ? Est-ce qu’il restera une raison d’espérer ? Ou y en aura-t-il encore moins ? Il faut te dépouiller de tout ce qui n’est pas toi, dis-tu, mais comment savoir ce qui est toi et ce qui ne l’est pas ? Qui nous apprend à faire la différence ? Comment apprendre à faire la différence ? Y a-t-il seulement une différence ? Assez de questions. Je viens de terminer le Β de mon poème. Comme toujours, impossible de savoir ce que ça vaut, si c’est génial, nul ou banal. Comme de toute façon, ce texte, comme la plupart des autres, ne rencontrera aucun écho, je me concentre sur ce qu’il y a de plus important : le texte même. Sa structure cohérente qui n’est pas un pur jeu numérologique dépourvu de sens, un cadre formel orné, mais une boussole. Son progrès Α Β Γ Δ Ε Ζ Η, dont l’écriture en alphabet grec n’est pas une coquetterie, mais une dimension du texte même, une de ses façons à lui de d’exprimer. À lui, c’est-à-dire (aussi) : à moi. Et toujours cette question : comment faire pour que mon expérience ne soit pas seulement mon expérience, mais qu’elle devienne l’expérience de tout le monde ? Non pour que tout le monde pense comme moi, mais pour que tout le monde pense comme soi. Que chacun, pensant par soi, pense pour tout le monde.

4.2.21

Effacer. Ce que je viens de faire. Une fois de plus. Effacer. Y a-t-il autre façon d’avancer ? Effacer ce que l’on écrit. S’effacer. Soi-même, c’est-à-dire. Procéder à sa dissolution personnelle afin de gagner d’autres territoires. Terres lointaines. Proches rivages. Si souvent, tu n’entends pas les voix qui parlent en toi, tu n’entends pas que, de ces voix, aucune n’est la tienne, qu’elles ont été implantées là pour t’empêcher d’entendre ta propre voix, pour que tu finisses par admettre que, ta voix à toi, elle n’est pas intéressante, elle n’est pas belle — tu n’as rien à dire. Efface-toi. Toi, ce n’est pas toi. Ne te tais pas, personne ne peut te réduire au silence, tu as le droit à la parole, libère-la, dit pourtant la langue, et elle ajoute : parle comme moi. D’où ces vocabulaires qui se déploient, espèces invasives, vocabulaires qui ont l’air si vrais, si justes, qui s’imposent si fort et si vite qu’il semble qu’on ne puisse parler sans eux, qu’on n’ait jamais su parler sans eux. Et qu’ils ont l’air vieux, dès lors, ces mots, qui viennent de perdre tout sens. Nous ne l’avons pas encore ouverte que les mots sont déjà là, dans notre bouche. C’est que le mal peut être tellement beau, lui aussi. D’autant plus qu’il a le kitsch pour nature. Répète, dit la langue qui s’impose. Répète. C’est le propre du pouvoir que de t’obliger à employer certains mots plutôt que d’autres, à former certaines phrases plutôt que d’autres, un pouvoir qui tient en horreur toute forme d’émancipation, mais travaille à toute force à l’unité grégaire des populations. La même chose en même temps pour tout le monde. Oh, le beau gouvernement mondial. Notre première tâche consiste à refuser cette langue. Refuser de parler cette langue. Ce n’est pas une langue, d’ailleurs, c’est une arme de guerre. Notre seconde tâche consiste à refuser ce monde. Ce n’est pas un monde, pas un ordre, mais une obéissance, pas une jungle, une junte. Notre troisième tâche consiste à refuser la guerre que la langue du monde déclare. À refuser la machination du pouvoir qui s’exprime à travers elle. Notre quatrième tâche consiste à mettre des mots à la place des autres. Changer le sens. Revenir à l’origine. L’oublier jusqu’en son fondement. Pas déconstruire, non. Détruire. Systématiquement. Si tu adoptes les vocabulaires qu’on t’impose, tu as déjà perdu la guerre. Il ne faut pas combattre. Il ne faut pas faire la guerre. Il faut détruire la guerre.

09:14

09:14
dans l’atmosphère
qui n’essaie de tenir
en l’air ?
énigmatique désinence
est-ce que le désir
danse ?
à la solde de l’échec
une tentation de l’ordre
étendue plus claire
que la passion de l’horizon
fugace image
sur le vase peinte
le monstre a la tête
à l’envers
et le héros lui aussi
qui regarde en l’air
cependant qu’à la proue seul
l’œil imperturbable
contemple l’océan
la forme glisse
à la surface liquide
ἔρως extraverti
contre nos fesses
pâles désormais
de convertis.