Thot graphomane (carnet noir) : cet interminable bavardage

Cet interminable bavardage
je cherche comment faire
des rimes avec le calme
comment ne pas me laisser prendre
au jeu de la nuisance
regarde !
partout ces corps
ils s’acharnent à se décharner
pas un temps de répit
humanité repue d’elle-même
imbuvable parole
encore une tentative d’écouter l’inaudible
le grand audit de l’otite
autobiographie de l’écriture
détruite — tais-toi
un mot de trop à la suite de l’autre
je me figure en sorte d’ange déchu
tout s’écroule autour de moi
je baisse les yeux
tout le monde se compare
mais je ne te ressemble pas
qui suis-je ?
une espèce de un
dans le capharnaüm des âmes
qui parla avant moi ?
je ne les comprends pas
imagine contre elles une langue fraîche
sur la pourriture de ce cadavre
loquace.

2.1.21

Ne faudrait-il pas avoir le courage de tout sacrifier ? À force d’attendre, ne le sait-on pas ? À force d’attendre, il finira par être trop tard, et l’on regardera ce temps, non comme du temps perdu, mais comme le temps mortel, qui aura été la cause que nous sommes morts. Tout sacrifier, c’est-à-dire : la vie sociale, cela qui nous relie aux autres à qui pourtant, nous le sentons, même confusément, nous n’avons rien à dire. Ce n’est pas que l’essentiel soit incommunicable, quelle idée stupide, non, l’essentiel, si on le regarde avec le bon œil, l’essentiel est ce qu’il y a de plus facile à dire, c’est qu’il n’y a personne à qui le dire, ou alors quoi : une, deux, trois ? Et puis, encore faut-il avoir envie de le dire. Si tu pressens que celui à qui tu t’apprêtes à parler n’est pas en mesure d’entendre, tout tremble, un mot vient à la place d’un autre, et tu ne sais même plus articuler. Non, le mieux, c’est encore de ne parler à personne, de s’adresser à l’inconnue. J’ai toujours été terrifié par les gens qui veulent rencontrer les auteurs, toutes ces gens qui se pressent dans les salons, les rencontres, pour serrer une main, se faire signer son exemplaire, faire sa petite photo. C’est qu’il y a quelque chose qui n’est pas compris de la nature de la littérature. Ou alors, est-ce que ce n’est pas de la littérature, ces choses écrites pour les foules agglutinées, rien qu’un support de communication de plus ? Est-ce que la littérature n’existe pas à moins qu’elle soit adressée à l’inconnue ? N’est-elle rien à moins qu’elle tende vers l’anonymat ? Questions rhétoriques, évidemment. Ne crois pas cependant que ce soit une façon de justifier mon insuccès. Non. Là n’est pas la question. Ce serait trop simple. Vois cela comme une manière de me représenter l’objet que j’ai sous les yeux chaque jour que Dieu fait et que je ne vois pas toujours très clairement, non qu’il soit confus, non, plutôt parce qu’il n’est pas nécessaire de s’en former chaque jour une idée précise, souvent, il suffit d’œuvrer, sans regarder, se contenter de voir clair.

1.1.21

Les jours de rien sont-ils haïssables ou sommes-nous faibles ? Sont-ils ce à quoi nous mesurons notre force ou notre absence d’elle ? J’envisage quelque chose mais ne comprends pas très bien. Est-ce que la réalité est un sous-ensemble de la fiction ? Mais alors, ne manquons-nous pas cruellement d’imagination ? Si tu traces une figure dans l’air avec le doigt, personne ne la voit sauf toi, c’est vrai, mais elle n’en est pas pour autant dépourvue de sens. N’est-il pas sensé d’en venir à préférer ces formes éthérées aux structures chargées ? Époque au discours lourd, pesanteur généralisée, où tout ce qui est léger, insaisissable, semble bon pour y échapper. Une politique ne devrait-elle pas prôner, d’ailleurs, au-delà de la révolution, l’évaporation ? Sorte d’humanité à l’état gazeux. Je rêve. J’ai du mal à rassembler mes idées. Avec les mains, je fais des gestes pour représenter les mots que je cherche sans parvenir à les trouver. Une fois le geste fait, le mot vient. À force de les entendre répéter la même chose, je me demande s’ils ne cherchent pas leurs mots, eux aussi, s’ils ne sont pas incapables de les trouver, faute de ma méthode gestuelle. Ils parlent pour trouver ce qu’ils ont à dire alors qu’il faudrait cesser de parler pour le trouver. Ce n’est pas que le sens soit immatériel, invisible, ou je ne sais trop quoi, non, c’est plutôt qu’il ne faut pas se montrer grossier : parler est une activité subtile, la pointe la plus fine de la civilisation, par laquelle tous, barbares y compris, peuvent se révéler. L’ontologie de la parole est une ontologie de l’air. L’ontologie du langage, une météorologie.

Thot graphomane (carnet noir) : pas de doute

Pas de doute
quelque chose tremble en nous
sans quoi
notre lacrymale alarme
molle au mal
nous laisserait transis
corps perdus
dans le transport des croupes
dont je jouis
au bûcher
explosifs exploits
qui n’est un volcan
n’admire rien de la beauté
du monde
spectaculaire destruction
qui laisse les corps enlacés
éternels et figés
la dernière extase
n’a-t-elle pas un parfum
des plus singuliers ?
je jette un coup d’œil
au récit de mes songes mystiques
toute passion consommée
comment vivre
à moins de s’en remettre aux flammes
et brûler ?

31.12.20

Règle numéro un : quoi qu’il arrive, ne jamais renoncer à son œuvre. Si j’en crois les propriétés du fichier, le texte que je viens de terminer, ou plutôt dont je viens de terminer le début, le grand un, disons, je l’ai commencé le seize juillet. Il y a quatre mois et demi. Onze pages. Presque rien en un temps démesurément long. Qu’est-ce que cela prouve ? Rien. Ce fait n’est pas une conséquence logique de la règle numéro un. La règle et le fait n’ont rien en commun. Ils sont simplement juxtaposés. Si j’énonçais la règle numéro un, c’était simplement pour me convaincre qu’il ne fallait jamais désespérer, si stupide que cette idée puisse sembler, trop stupide, d’ailleurs, je vais la biffer, et je dirai donc : qu’il ne faut jamais se laisser briser. Mais qu’est-ce que ça veut dire ça aussi ? Aucune idée. Laisse tomber. Ne suis-je donc capable que de généralités absurdes aujourd’hui ? Probablement. Quatre mois et demi, c’est démesurément long, en effet, et pourtant, je ne pensais pas parvenir à mettre un point (même s’il n’est pas final) à ce texte, je pensais qu’il resterait comme ça, inachevé, lettre morte avant d’avoir pu signifier quoi que ce soit. C’est en courant ce matin, sous la pluie, que la façon de le finir m’est apparu. Pas avec des mots, pas avec des idées, pas avec du langage ; mais avec un rythme, une mélodie que mon oreille ne semblait plus capable d’entendre depuis des mois, et que j’ai entendue de nouveau. Aussi n’est-il pas faux de dire que j’écris à l’oreille. Un peu comme ce que Feldman, la langue dans la joue, racontait qu’il disait à Barbara Monk : it’s okay to find the notes with the fingers. Tu as le droit d’écouter profondément et de trouver les notes avec les doigts. C’est une question de. Ce n’est pas une question du tout. C’est une réponse à un problème. Et si tu ne résous pas ce problème, quoi que ce que tu fasses vaille, tu es impuissant. Règle numéro un : quoi qu’il arrive, ne reste pas muet.

Thot graphomane (carnet noir) : rien écrit

Rien écrit
depuis dieusaitquand
le temps de s’effacer
tout a disparu
tant il faut d’amour
ou de distance
pour aimer l’amour
ou la distance
pour tenir sa place
ou la lâcher
je me fais des yeux
perpendiculaires au loin
ni raison ni tort
abord des rivages
inconsidérés
depuis que je suis né
tu sais me dis-je
depuis que je suis né
je parle une langue morte
et n’est-ce pas un privilège
de me pouvoir exprimer
en cet idiome putride ?
vertige de l’antiquité
je passe une vie à écouter
des locuteurs muselés
marmonner dans le verbe d’un autre
apogée linguistique
dans mon hypogée esthétique.

30.12.20

À Daphné qui me demande quels sont mes vœux pour la nouvelle année, je réponds sans cynisme que si 2021 devait se passer aussi bien que 2020, je serais heureux. Ne sommes-nous pas ensemble, trois cerveaux qui fonctionnent parfaitement, pleins de ressources ? Que pourrions-nous désirer d’autre ? Que cette année semble catastrophique, et que celle qui se présente ne s’annonce guère meilleure, qui pourrait le nier ? Mais est-ce là ce qui importe le plus ? D’un point de vue microcosmique, je pourrais me lamenter parce que je n’ai absolument aucun succès, que je ne gagne presque pas d’argent, et il m’arrive de me laisser aller à cette tendance, en effet, je pourrais m’apitoyer sur moi-même, sauf que je suis là, je tiens debout, je bois encore un peu trop, certes, je ne le nie pas, mais je ne suis pas abattu, — rien de la bêtise, de la méchanceté, de l’indifférence, du mépris à quoi j’ai dû me confronter ne m’aura abattu. D’un point de vue macrocosmique, l’idée que le monde dans lequel nous allons vivre — le monde d’après — sera pire que celui dans lequel nous avons vécu ne fait à peu près aucun doute, et de cela aussi je pourrais me lamenter, mais je n’en ai pas envie. De quoi est-ce que j’ai envie ? Est-ce seulement la question ? Nous nous tenons ici, encore en vie, sur le seuil. Si l’on y pense, c’est tous les jours la même chose. Chaque jour est un seuil. Nous avons besoin de conventions pour mettre de l’ordre dans notre temps, mais elles n’ont rien de réel. La preuve : le monde est pourri et j’ai encore envie de vivre. Avant d’écrire dans mon journal, j’ai regardé les chaînes d’informations en continu où il était toujours question du seul et unique sujet dont on parle depuis des mois. J’ai regardé ces gens parler, ceux-là ou d’autres, me suis-je dit, cela ne fait aucune différence, ce sont tous les mêmes, j’ai regardé ces gens parler, et il m’a semblé qu’ils parlaient d’un monde qui n’étaient pas le mien, qu’ils parlaient de gens qui n’étaient pas moi, qu’on aurait pu confondre avec moi, si l’on nous observait sans prêter vraiment attention, mais qui m’étaient étrangers. Ce sentiment d’étrangeté, je le connais bien, mais ce n’est pas de lui que je voudrais parler. Je regardais ces gens qui parlaient et si je comprenais tout ce qu’ils disaient, rien n’avait de sens réel pour moi ; c’était comme surprendre une conversation à propos de gens qu’on ne connaît pas : on ne peut qu’essayer de reconstruire un discours qu’on est assuré de ne pas entendre ; et moi, je comprenais tout et moi, je ne comprenais rien, j’étais censé être le sujet dont ces gens parlaient, faire partie du sujet dont ces gens parlaient, mais je ne me sentais pas là, je me sentais ailleurs, dans la question que m’avait posée Daphné et à laquelle j’avais répondu sincèrement. Si toute la vie, avais-je voulu dire, si toute la vie peut être aussi catastrophique que l’année que nous avons vécue, alors la vie vaut la peine d’être vécue. Comment parvient-on à exprimer un tel sentiment, une telle certitude, une telle confiance, quand son naturel est enclin au doute, quand toute la masse médiatique pousse à la peur, à l’angoisse, au repli sur soi, à la distance ? Tout semble conduire au désespoir, et je n’en conçois pas. Pourtant, il m’arrive de demander à Dieu si je mérite réellement ce qu’il m’arrive, il m’arrive de demander à Dieu pourquoi il m’aime si peu. Est-ce l’enfant alors qui change la forme des choses, l’enfant qui change la destination des actions ? Elle, et tout ce qu’elle exprime, tout ce qui en est à l’origine, tout ce qu’elle envisage, tout et que nous ne voyons pas encore.

Thot graphomane (carnet noir) : matin lent

Matin lent
les choses sont visibles
à l’angle de mon ombre
contours et détours
cependant que le temps légal
s’écoule
les gens sont des énigmes
bleu clinique
j’évite des manières trop évidentes
d’exister
songe à mes réflexes
s’en défaire n’est pas une défaite
me dis-je
un art plutôt
d’en finir avec
et nos malentendus.

29.12.20

Sur la plage de sable fin que la tempête a vomis, rien que des cadavres de plastique. À considérer ce spectacle, l’idée de ramasser ces détritus qui jonchent le sol où le regard hésite à mettre les pieds semble dérisoire. À moins d’entendre se donner bonne conscience. Mais ce n’est pas ce que je désire. Qu’est-ce que je désire ? Regarder la réalité en face. Sur la route un peu plus tard, le regard humide de ce chien qui halète dans le coffre de la voiture de ses maîtres pourrait m’émouvoir. Le devrait-il ? J’y pense un instant. Et s’il est vrai que c’est ce que je vois de plus sincère sur ce trajet, cela ne constitue pas une raison suffisante de l’admirer. C’est là, en effet, et s’il retranche peut-être un peu de laideur à la laideur du monde, ce n’est pas ce que je recherche. Comme hier, introuvable. Alors pourquoi continuer ? Parce que, contrairement à mes contemporains qui se laissent dévorer par leurs désirs (ou, devrais-je dire, par leur unique désir), je n’ai pas envie de déserter la réalité, j’ai le désir d’aimer le monde. Le fait que cet amour ne trouve que rarement objet à sa mesure est une objection, c’est vrai. Mais qui a dit que je voulais renoncer à mes désirs ? Je ne veux pas confondre mes désirs avec la réalité ; — la perfection n’est pas donnée, c’est quelque chose qui se fait, dans le temps, le long temps. Voilà la différence. Je cherche quelque chose d’introuvable. Sans renoncer à le fabriquer de toutes pièces, phrase après phrase. Un  bâti qui se débat avec l’absurdité des désirs des autres, ceux qu’on dit mes semblables, et que je ne reconnais pas. Je suis seul. Mais y a-t-il une autre solution que la solution de continuité ? 

28.12.20

Le vent qui souffle rend saoul, rend fou. J’ai passé une bonne partie de la journée à marcher dans les rues de Marseille, à la recherche de quelque chose que je n’ai pas trouvé et que, peut-être, je ne pouvais pas trouver, parce que ce n’est pas ici que cela se trouve. Mais où ? J’ai marché, assez bêtement, fasciné par moments par la beauté du ciel, les vagues qui viendront se fracasser sur la Corniche. La laideur aussi, m’aura fasciné : visages voilés, visages masqués, silhouettes en jogging fièrement juchées sur leurs destriers à deux roues. Électrique triomphe de la civilisation. Ce que j’ai cherché, je ne l’ai trouvé ni dans les rues ni dans les librairies, ni dans le regard de mes semblables ni dans l’iode de l’air. C’était dans mes poches, peut-être, ça n’existe pas, peut-être. Peut-être que je ne sais pas regarder, peut-être que je ne sais pas chercher. Sur le chemin du retour (en passant par le front de mer), je me fais des promesses que je sais ne pas avoir envie de tenir. Je me les fais pour me faire quelque chose. Sinon, je ne me fais plus rien. J’ai l’impression qu’il pleut ou que la mer me ruisselle sur le chef. Je n’ai rien mangé depuis le matin, mais je n’ai pas faim. Je fixe mon attention sur le rivage sauvage et constate qu’il ne l’est pas. Pas un centimètre d’imaginaire, des kilomètres de réel. À perte de vue. Comment se méprendre à ce point sur la nature de la réalité ? me dis-je à présent que j’y pense. J’entends le vent qui souffle, mais il ne me fait plus rien. Je voudrais partir, mais où ? N’est-ce pas partout le même endroit ? Le décor change, et puis c’est tout. Ce qui ne change pas, je le transporte avec moi. C’est de cela que je dois m’occuper. Faire quelque chose au lieu de me faire des promesses que je n’ai pas envie de tenir.