Est-ce que le fait de ne pas être satisfait de la réalité est un symptôme de quelque chose, un état d’esprit, un incurable défaut ? Non pas de ne pas voir les choses comme elles sont, mais de voir qu’elles sont comme elles sont et que ce comme elles sont-là n’est pas suffisant, pas assez bien, pour moi, oui, pour moi, mais surtout pour le monde en général. Et de me demander : ceux qui sont satisfaits des choses comme elles sont (et il en existe et même qui se satisfont de peu), est-ce qu’ils ne les voient pas comme elles sont, souffrent-ils donc d’une déformation chronique de la perception des choses, ou est-ce que, les voyant, ces choses, et voyant qu’elles sont comme elles sont, ils se disent que ce n’est pas si grave, que ça pourrait être pire, et que c’est toujours ça de pris ? En tout cas, moi, je ne suis pas satisfait des choses comme elles sont. Je m’en rends compte. Tous les jours. Et j’essaie de ne pas en concevoir de l’aigreur, et sinon de m’adoucir, je ne veux pas me ramollir, de me moquer de moi-même, en plus du monde, qui mérite bien qu’on se moque de lui tant il est comme il est, et c’est insupportable d’être quand on est comme le monde. Parfois, je sais, j’ai l’impression de parler tout seul, et je sais que, parfois, ce n’est pas une impression, c’est la réalité. Parfois, j’ai l’impression de parler juste (un peu comme on vise juste, met dans le mil) et je me dis alors que, quand même je parlerais effectivement tout seul, cela vaudrait quand même la peine de parler. Parler pour parler juste, qu’y a-t-il de plus noble ? Et puis quoi encore ? Rien. Sinon trois lignes de plus que j’ai écrites il y a quelques jours et dont la langue d’oc imaginaire (la première des trois lignes) me fascine. Les voici : Amores fols au destin sans cils j’ai avalé la mort.
La nuit est calme et le sommeil lourd soudain tu prends conscience du bruit par son absence combien de fois me suis-je dit ces derniers jours « soudain » ? et combien de fois l’ai-je pensé ? quelque chose est-il en train de se passer ou est-ce que d’habitude rien ? je regarde derrière le voile opaque ou quasi des lumières qui semblent s’éteindre en fuite dans le noir et remarque si quelqu’un se mettait à hurler à présent on n’entendrait que lui alors je tends l’oreille mais personne pas même moi est-il vrai que tout est si soudain ?
Couru un peu plus de 9 kilomètres sous la pluie et le vent pour accomplir le destin bourgeois et malsain (malsain car bourgeois) de mesurer ensuite sur la balance la perte effective de quelques kilogrammes. Sauf que, me faisant cette réflexion probablement parce que j’en avais marre de courir sous la pluie, là tout seul comme un énième abruti, je me suis aussi dit que c’était probablement la dernière liberté dont jouissait l’humanoïde postmodernisé : perdre du ventre ou bien des fesses. Mais, me demanderai-je à présent, est-ce bien vrai ? Avant d’aller courir (ou est-ce après ? quelle importance ?), après être allé courir, donc, j’ai noté dans mon cahier la phrase que voici : D’un conformisme à l’autre, ainsi va la société. Et qu’importe que l’un soit diamétralement l’opposé de l’autre ? L’essentiel, c’est le progrès. Phrase destinée à un grand livre d’aphorismes que je ne publierai jamais parce que je ne publierai plus jamais. Mais ce n’est pas le sujet. Quel est le sujet ? Je ne sais pas : raconter ma vie ? Pas seulement, non, pas seulement. Il y a tellement d’injonctions à être et à ne pas être, qu’il me semble impossible de s’y retrouver. De s’y retrouver, j’entends par là : de savoir quoi être, qui devenir, et pour faire quoi ? S’imagine-t-on se mettre à genoux et lever le poing tout seul chez soi ? Ce qui compte, non, c’est qu’on te voie le faire. Faux. Mieux : que tu sois célèbre et qu’on te montre en train de le faire. Et que tous applaudissent à cette scène. Ou souhaitent ta mort. C’est la même chose. Pense à présent et au contraire à cette autre génuflexion : se mettre à genoux pour prier. Celle-ci a-t-elle du sens si tu t’agenouilles tout seul chez toi, sans que personne ne te voie, pour prier ? La différence me semble claire. Pas toi ? Pense alors à ce beau fragment de Pascal : « Il faut que l’extérieur soit joint à l’intérieur pour obtenir de Dieu c’est‑à‑dire que l’on se mette à genoux, prie des lèvres, etc., afin que l’homme orgueilleux qui n’a voulu se soumettre à Dieu soit maintenant soumis à la créature. Attendre de cet extérieur le secours est être idolâtre superstitieux ; ne vouloir pas le joindre à l’intérieur est être superbe. » Nous (i.e. notre époque) connaissons-nous autre chose que cette superbe ? Force démonstrations, mais nulle force. Sans doute à cause de notre incapacité chronique (liée à l’époque) de connaître nos faiblesses — notre faiblesse. Que nous ne sommes rien. Nous désirons tant être quelque chose que nous ne sommes rien parce que nous refusons de voir que nous ne sommes rien. Comme s’il y avait un raccourci qui permettrait de l’ignorer. Nous gesticulons. Nous n’allons nulle part. Comme quand on court, en somme.
L’ascenseur le désir le silence dans les couloirs froids où donc la quiétude ? le rivage loin que des mensonges ou trop d’incertitudes je compose des chansons pour les fous des chants lointains remonte le cours des ondes la bourse ou la mort toujours quelque chose à perdre mais qui la regarde tous les jours en face ? qui voudrait encore faire un pas sur place — danser ? tu crois la rime vaine ou bien encore téléphonée ici pas de communication éloge de l’absence zéro distance tout ce que le monde hait de peur dis-je de peur de devoir apprendre à exister — un instant encore et moi je saurai comment subsister.
Envisageant différentes façons de mourir, il me semble en avoir trouvé une à peu près satisfaisante. Pour autant que la mort puisse être satisfaisante. C’était hier. J’écoutais avant de m’endormir Philippe Herreweghe diriger les Cantates de Noël de Bach, mais je ne parvenais pas à me concentrer sur la musique. Au lieu d’elle, je voyais un corps nu, froid et sans vie, duquel je pensais Non, on ne peut pas laisser un corps ainsi. Alors que c’est bien ainsi que finissent tous les corps. Tous, vraiment ? me suis-je interrogé. Après quelle question, j’ai raffiné l’idée de la mort jusqu’à trouver celle qui ne causerait pas de souffrance ni ne laisserait ce corps, froid et sans vie, presque intact bien qu’il le soit, touché (non pas par la grâce, mais un peu comme on dit d’un fruit qu’il l’est). Ensuite, j’ai arrêté la musique de Bach parce que je ne parvenais pas à l’entendre, et je me suis endormi. Assez facilement, dois-je dire, ce qui pourrait sembler surprenant, tant les clichés qui associent la pensée de la mort aux insomnies ont la peau dure. Et ce matin, au réveil, je n’étais ni effondré ni dévasté. J’ai eu envie de traîner au lit. Mais ce n’était pas à cause des pensées de la veille, ni à cause de celles que je pouvais ou non envisager du jour, non, simplement parce que c’est l’hiver ou bientôt, qu’il fait froid dehors, et que j’étais bien là, dans ce lit chaud, les yeux pas tout à fait ouverts encore, les idées claires pourtant, pas noires, justement. Ensuite, après m’être levé, c’est-à-dire, un peu plus tard dans la matinée, en passant l’aspirateur après que Nelly fut sortie accompagner Daphné à l’école, j’ai senti une sorte de joie, sans exubérance, calme, comme si, malgré tout — ici devrait suivre une liste de malheurs plus ou moins graves que je n’ai pas envie de dresser —, comme si, malgré tout, la vie pouvait valoir la peine d’être vécue. J’ai visualisé une vie à peu près semblable à celle qui est la mienne, et je me suis dit que je pouvais avoir envie de la vivre. Est-ce absurde ? Probablement. Un peu plus tard, j’ai écrit un poème, que je viens de relire et d’y apporter quelques corrections, je suis allé courir. Il faisait froid (pour la région, pour la saison), et puis quand je suis rentré, enlevant mes chaussures et mes chaussettes, je me suis aperçu que, comme la veille, mes pieds fumaient. J’ai contemplé ce spectacle quelques instants, dehors les souffleurs de feuilles au pétrole faisaient toujours leur sinistre office. J’ai regretté de ne pas avoir su entendre Bach avant de m’endormir. J’aurais pu opposer à cet infâme vacarme le souvenir d’une mélodie, mais rien, que le bruit. Quand ils auront fini de détruire le monde, me suis-je dit alors, les gens trouveront peut-être le temps de se demander ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. En attendant, ne vaudrait-il pas mieux qu’ils mourussent ? J’ai quelques idées à leur suggérer.
En attendant le couvre-feu je contemple la baie et les îles au beau milieu semblent se refléter dans les nuages qui les surplombent à la lumière pâle jaune à peine d’un ciel bleu gris je pense à quelque chose sur quoi je ne parviens pas à fixer mon attention tout paraît se perdre se confondre avec ce monde-là que je regarde pourquoi tout ne disparaît ? je me le demande alors et je crois que si je m’écoutais je répondrais parce que tout est parfait vraiment parfait.
Même si tu dois rester seul, fais-tu l’effort de t’extirper ou demeures-tu dedans, comme tout le monde, simplement pour ne pas prendre le risque de n’être pas comme tout le monde ? Le vent souffle fort à en pleurer, mais je vais courir quand même, comme tous les jours, cinq fois par semaine au moins. Discipline, hygiène, rigueur — appelle ça comme tu voudras, c’est ce que je fais, surtout parce qu’il me semble qu’il y a plus de vérité dans cette activité qui semble simple, banale, indifférente, que dans la majorité des échanges auxquels donnent lieu les interactions entre les gens. Est-ce que je place la solitude au-dessus de tout ? Non, bien sûr que non, je ne pourrai pas vivre sans Nelly ni Daphné. Ce n’est pas tant une question de solitude ou de société, d’ailleurs, qu’une question de concentration. Tu vois, quand je m’intéresse à ce qui intéresse mes semblables, bien qu’étant mes semblables, il me semble qu’ils ne me ressemblent pas, et que je me dilue dans ce qui les préoccupe, que je me gaspille, que je dilapide le peu d’énergie vitale dont je dispose dans des soucis qui ne sont pas les miens, qui non seulement me sont étrangers aujourd’hui, mais qui m’ont toujours été étrangers. Il faudrait procéder par soustraction, peut-être : partir de l’ensemble et en retirer tout ce qui te déconcentre, te distrait du but, t’écarte de la tâche qui est la tienne, et ne plus s’intéresser à rien de cela. Et si tu t’y trouves malgré tout contraint, apprendre à faire semblant, et faire semblant. De fait, je ne parle presque à personne parce qu’il n’y a presque personne à qui je puisse parler sans faire semblant. Et que, souvent, au lieu de faire semblant, me semble-t-il, mieux vaut se taire. Quand j’étais enfant, dans les réunions de famille, je ne parlais pas, et je sais ce qu’on devait penser de moi, que j’étais imbécile (« Il ne parle pas beaucoup, Jérôme », combien de fois ai-je entendu cette phrase prononcée avec une pointe moquerie mesquine ?), ou quelque chose comme ça, mais c’est simplement que je n’avais rien à dire, que tout le monde criait, que j’ai toujours haï cette exubérance méditerranéenne, et que je n’avais pas sa place parmi ces gens à qui j’étais censé être attaché, relié, à qui j’aurais dû m’identifier. Cela ne m’a jamais empêché d’aimer certains membres de ma famille, sincèrement, mais cela m’a toujours empêché de me sentir bien au milieu de ces assemblées de gens. Est-ce que j’ai déjà raconté cela ? Je sais que j’ai déjà raconté cela à Nelly, mais est-ce que je l’ai déjà raconté ici ? J’en ai l’impression, mais je ne sais plus, peut-être ai-je effacé le passage, ou l’ai-je récrit jusqu’à ce qu’il devienne inintelligible à tout autre que moi, ou alors je radote comme une vieille chose. Est-ce que je suis une vieille chose ? Non, je ne suis pas une vieille chose. Pourquoi est-ce que je disais ça déjà ? Ah oui, je ne parle pas quand je n’ai rien à dire, quand je suis obligé de faire semblant, parce que, quand je me retrouve obligé de faire semblant, et que je parle, je raconte n’importe quoi. Plutôt que de raconter n’importe quoi, mieux vaut se taire, non ? Le vent souffle fort à en pleurer, mais je sors courir quand même parce que je trouve sublime cet art mobile de faire quelque chose et de ne rien faire dans le même mouvement.
Une note résonne je l’entends la devine la pressens m’en souviens même en tendant l’oreille nul n’entendrait rien je me fabrique une échelle chromatique pour faire un pas de plus vers le haut adopte étranger une culture étrange chaque instant change je creuse dans la chose la matière d’une mélodie fruits d’insomnies bavardes entrecoupées de rêves métalliques où ce qu’il me reste d’âme nation du poste délire à pleins tubes chut ! me dis-je soudain tâchons de rester sereins.
N’ayant pas parlé à Pierre au téléphone la semaine dernière, combien de jours se sont écoulés depuis que j’ai eu pour la dernière fois une conversation sensée avec un autre humain que moi-même ? Avant, avec S., nous pouvions parler pendant des heures, chaque semaine, et ces conversations étaient toujours enrichissantes, profondes, et joyeuses, mais cela aussi s’est délité ; il n’en reste plus rien qu’un souvenir vague et un chapitre dans un livre. Depuis combien de temps n’ai-je plus personne à qui parler ? Si je feuilletais en sens inverse les pages de ce journal, je crois que je trouverais des questions semblables à celle-ci, mais je n’en ai pas envie. Je n’ai pas envie de m’apitoyer sur mon sort, qui est triste, certes, mais d’un certain point de vue seulement. Peut-être faut-il s’habituer à parler tout seul, peut-être est-ce le seul moyen de ne pas devenir fou puisque ce n’est pas la solitude qui rend fou, non, c’est la disparition des amis, le fait que l’espace mental autour de soi se vide pour laisser place à un désert. À qui parlent-ils, ces amis qui ne me parlent plus ? C’est une question que je me pose quand je me fais la remarque qu’à moi, en tout cas, j’en suis la preuve vivante, moi qui parle tout seul, ils ne me parlent plus. Parlent-ils à d’autres (qui vaudraient donc mieux que moi) ? Ou ne parlent-ils à personne (eux non plus) ? Si j’essaie de faire le tour de la question (mon côté masochiste), je suis enclin à conclure que le problème, c’est moi. Et c’est vrai que j’avais envoyé par erreur un message à S. qui était en fait destiné Nelly, non à lui. Un message qui pouvait certes être mal perçu, mais qui faisait moins état de mon animosité (je n’en avais pas) que de ma tristesse (j’en avais beaucoup). Parce que la distance avait commencé à se faire sentir, déjà et de plus en plus profonde, depuis longtemps, et que je savais bien ce qu’il finirait par se passer : plus un mot, rien qu’un grand silence impossible à combler. Est-ce qu’un jour quelqu’un prend conscience de quelque chose, d’une phrase comme Je n’ai plus rien à lui dire, ou est-ce que les choses tombent en ruines pierre après pierre ? Est-ce qu’on rase tout d’un coup ou est-ce qu’on laisse les choses s’effondrer ? Peut-être que les autres trouvent d’autres interlocuteurs que moi, mais moi, comment se fait-il que je n’en trouve pas d’autres qu’eux ? À qui parler ? C’est une question que je pose, c’est vrai, et si je la pose, disons, comme je l’ai fait il y a peu, dans un poème, on peut s’imaginer qu’elle est désincarnée, que c’est une figure de style, mais non, il n’y a pas de figure de style, rien que la réalité : je n’ai personne à qui parler. Ce matin, quand j’ai ouvert les volets pour chercher mes lunettes que je ne parvenais pas à trouver, il faisait nuit noire encore. Est-ce elle, la cause de mes pensées grises, cette lumière opaque, humide, teinte de veille d’hiver, phase descendante du jour vers la nuit la plus longue ? Pas de réponse. Ou celle qui suit. Hier, avec Daphné, nous avons commencé la lecture des Mille et une nuits. Il a bien fallu que je saute quelques passages pornographiques (telle femme enfermée dans une boîte par un génie en sort et incite les deux rois à venir remplir son trou, par exemple), quelques lignes tout au plus, quelques lignes à peine, mais le charme est là, intégral. Grand. Tout à coup, je me souviens de cette éditrice qui m’avait dit qu’elle ne publierait pas le volume de contes que je lui avais adressé (le dernier que j’ai écrit, inédit, Tout est de l’art, maudit en quelque sorte comme la Vie sociale, le dernier que j’écrirai) notamment parce qu’elle n’aimait pas trop Shahrâzâd. Et je me demande, en fait, s’il ne vaut pas mieux que je ne parle plus à personne, que je n’écrive plus rien pour personne, et que je consacre les heures que je perds avec des amis qui n’en sont pas, des personnes qui n’en sont pas, à faire la lecture à ma fille, à œuvrer à son éducation et, plutôt qu’à celle de ces faquins bavards et imbéciles, à l’édification de Daphné.
Qui dira l’échappée des fumées s’échappant aux nuées ? quand le vent humilie nos certitudes il faut un autre effort pour garder dessillés les yeux derrière nos barrières grégaires on voit mal le monde ses recoins espaces morts il y a longtemps qui subsistent ouverts comme les grillages barbelés polis à la face de la vérité parfois quelque chose brûle un corps tombe décidément décédé on y accorde l’attention qu’on accorde à nos passions le temps à peine de passer à autre chose — je cherche une image pour frapper sauf qu’il n’y en a pas que le monde brut grave qui chute toujours un peu plus lourd et nous (j’entends : toi et moi) nous qui essayons l’esprit léger de cerner l’idée force originale de qui a perdu le sens commun — de quiconque donc.
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