7.12.20

Dix kilomètres pour essayer de dissiper le brouillard. Pas le rythme mais la distance. Est-ce que l’effet obtenu est celui recherché ? Je n’en suis pas absolument sûr, mais au moins j’ai fait ce que j’avais à faire (c’est-à-dire : ce que j’avais décidé de faire). Quelque chose est certain, au moins : la lumière est. Belle, transparente, etc. Oui, elle est tout cela, elle est quelque chose, mais ce n’est pas ce que je veux dire : ce que je veux dire, c’est qu’elle est. Tout simplement. Est-ce que la lumière, c’est de l’être ? Ce n’est probablement pas la bonne façon de poser la question. Alors, une affirmation : la lumière est la condition d’apparition de l’être ? Est-ce tu crois que tu y vois plus clair après avoir dit une phrase comme celle-là ? On semble toujours tenté de faire une phrase définitive. Comme si on était plus avancé avec une formule qu’on ne l’était avant, quand on n’avait qu’un ensemble de questions qui ressemble sans doute plus à une rhapsodie qu’à un traité bien organisé. Certains jours, je me dis que tout ce que nous pouvons espérer atteindre, c’est cette succession des pensées qui suit la succession des jours, qu’il n’y a rien au-delà, que toutes les entreprises de mise en forme pour tenter de dépasser la temporalité (l’éphémère, la finitude, la contingence) ne font jamais que renforcer des illusions dont on devrait parvenir à se débarrasser une bonne fois pour toutes. Mais deux choses : une bonne fois pour toutes, cela aussi est une illusion, il faut toujours recommencer et, même si tu es convaincu que l’existence est stupide, qu’elle repose sur de profonds malentendus qu’on ne parvient à dissiper qu’au prix de désaccords peut-être pires que les malentendus dont ils sont issus, cela ne t’empêche pas d’aimer la vie — plus exactement : certains aspects de la vie, certaines personnes qui se trouvent être en vie. C’est peut-être cela, qu’il faut parvenir à comprendre : le sentiment de la vie n’est pas un concept, il se rapporte à des personnes, à des événements, des expériences. Les formules définitives donnent à penser qu’il y a quelque chose d’autre, un autre plan de réalité, mais c’est faux. Suffit-il de courir dix kilomètres de bon matin pour s’en convaincre ?

6.12.20

Un jour de plus un jour de moins, qui a jamais compté le nombre des jours ? Sur la page de Nelly, je lis que quelqu’un lui écrit : « essayes d’en profiter quand même ». Pour lui souhaiter un joyeux anniversaire. Et je sais que qui pense mal, écrit mal, et vit mal, et que tout se tient dans une solidarité abjecte, mais comment le faire entendre ? À qui ne le sent pas, qui pourra le lui faire sentir ? Le mal, qu’est-ce que c’est ? Oh bien sûr, c’est la haine, la violence, la douleur, et toutes ces manifestations brutales et manifestes. Mais si ce n’était que cela, il serait si facile de lutter contre et surtout de ne le pas faire. Le mal, c’est avant tout la facilité. Cause première de la bêtise. Hier, ou du moins c’est hier que j’ai vu la chose en question, une journaliste en charge des pages littéraires du Monde faisait sa liste des meilleurs livres de ces dix dernières années, réflexe grégaire de fin d’année, et illettré, évidemment, réflexe de journaliste sans la moindre idée, petit singe bien élevé, à la suite de quoi, moi, regardant sans trop savoir pourquoi ni trop comprendre comment ni trop deviner dans quel but cette liste stupide, je me suis aperçu que, parmi les 35 titres qu’elle dressait, savamment issus dans sa tête à elle, je n’en avais lu aucun, et que, non seulement je n’en avais lu aucun, mais qu’à lire les titres de ces livres organisés systématiquement, je n’avais envie d’en lire aucun. Exactement zéro. Ensuite, me souvenant que, il y a quelques jours, alors qu’elle était en train de faire une liste, Nelly m’avait dit qu’il y avait un lien entre la manie des listes et la maladie d’Alzheimer, je me suis demandé si cette journaliste serait si disposée à faire des listes de livres médiocres en prétendant que ce sont les meilleurs comme elle s’enorgueillit de le faire si elle savait que c’était le premier pas sur le chemin de la maladie de la mort. Probablement que non. Mais le premier pas sur le chemin de la maladie de la mort, qu’on le sache ou non, tout le monde le fait, c’est même le premier pas que chacun fait sur le chemin de la vie, et n’est-ce pas à la fois terrible et sublime que le premier pas sur le chemin de la vie soit aussi le premier sur le chemin de la mort, qu’un pas en un sens et un pas en un sens contraire soient en vérité un seul et même pas ? Je me suis demandé si, dans les livres de la journaliste du Monde, il était question de ce genre de questions. Mais comme, pour le savoir, il aurait fallu les lire, j’ai préféré ne plus y penser, et penser à autre chose. À l’orange nimbé de gris bleu du soleil couchant. Et de me faire cette question, admirant cette scène si belle qu’irréelle (qui peut en jouir, en effet ?), avec un sérieux plus feint que cérémonieux : il y a tant de grands écrivains, Jérôme, tant de grands écrivains, ne crois-tu pas que la vraie grandeur, ce serait d’être petit, minuscule, invisible, de se glisser sous la surface sensible des choses pour n’être plus jamais aperçu, moins qu’un petit écrivain, un écrivain de rien, rien d’un écrivain ?

5.12.20

Gueule de bois. Vers la fin de la matinée, avec Daphné, j’écoute Tassis Christoyannis chanter Reynaldo Hahn, le bon ami de Marcel Proust, comme je le lui dis, À Chloris et puis L’heure exquise. Aussi l’oratorio de Noël de Bach, Jauchzet, frohlocket ! (Gardiner) et une chorale quelconque qui chante We wish you a merry christmas, Daphné apprenant l’anglais à l’école. Sinon, rien. Envie de dormir éternellement, mais je garde les yeux ouverts. Enfin, je crois. Je vérifierai demain s’ils l’étaient bien.

S’il est vrai, Chloris, que tu m’aimes,
Mais j’entends, que tu m’aimes bien,
Je ne crois point que les rois mêmes
Aient un bonheur pareil au mien.
Que la mort serait importune
De venir changer ma fortune
Pour la félicité des cieux !
Tout ce qu’on dit de l’ambroisie
Ne touche point ma fantaisie
Au prix des grâces de tes yeux.

Thot graphomane (carnet noir) : infertile ville

Infertile ville
mes désirs te menacent
divins
bleus
dans les ruelles sales
où tes pis-aller se fabriquent
où se dissimulent les hontes de la lie
de l’animalité
on fabriquerait encore des récits
en ton nom
si le ciel n’était pas si plombé
si tu n’avais pas succombé
aux gaz de tes camps 
surexposés
à la vue de tous
touristes
privés de vie
infertile ville
capitale anéantie
par tes nantis.

4.12.20

Le temps a changé trois fois déjà depuis deux heures que je me suis levé. J’essaie d’écrire cette page et, pour ce faire, me concentre sans y parvenir toutefois. Je pense à trop de choses ou à pas assez, je ne sais pas. Comment savoir ? Ne le sachons pas. Il a fait très sombre et maintenant le ciel s’est éclairci. Bleu pâle. Nuages blancs gris. Bleu turquoise par endroits fugitifs. Tout à l’heure, quand j’irai courir, je verrai la houle et l’écume projetée en explosions d’eau qui éclaboussent le trottoir. Algues recouvrant le sol. Je ne veux pas comparer une époque de géants à notre époque de nains parce que je n’en connais qu’une et que le gigantisme n’a jamais empêché la bassesse. Mais enfin, quel meilleur sujet que le centre du monde ? Quel autre sujet que le centre du monde ? Le vent a soufflé apportant les nuages, souffle-t-il encore, maintenant que les nuages sont en ordre plus dispersé, moins noirs ? 300 pages de Saint-Simon, auxquelles, parfois, il est vrai, je ne comprends rien, d’où émergent anecdotes et bons mots, mais ce n’est pas cela, qui m’attire le plus, l’impression, plutôt, qu’il lui suffisait d’être là, parce que, là où il était, c’était le centre du monde, qu’il n’avait plus dès lors qu’à se laisser traverser par le monde, qu’à être tout œil et tout oreille pour le monde, et consigner à la lettre le déroulé des journées. D’où ces longues successions de mariages, notamment, ou les distributions des armées, etc. ; vues avec notre regard de provincial universel, elles semblent anecdotiques, et la lecture, vide, quelque chose sonne creux, et pourtant, c’est le cours du monde, qui est mis sous nos yeux, ordinaire et extraordinaire — le destin dans des draps de lit encore tièdes. J’entends toujours le vent qui souffle. Là où Proust cabotinera souvent, Saint-Simon se suffit d’être, et cette assurance ontologique donne à son écriture une puissance imperceptible presque, lent mais immense mouvement en avant, intarissable. Il écrit comme il a vécu. Non : il écrit comme on vit, dans le temps, avec le temps, conscient que le monde est un néant, qui s’effondrera bientôt. Toutes les époques s’effondrent, certes, mais ce n’est pas la conscience du monde la mieux partagée. On s’occupe de vivre sans plus. Et puis, quand c’est fini (le terme de la vie indiquant toujours quelque chose qui tient de la fin d’une époque), c’est trop tard. On prend un air ébahi, mais comme on dit aux enfants qui pleurent parce qu’ils n’ont pas fait quelque chose qu’ils auraient dû faire, je me souviens que ma mère me disait des phrases comme celles-là : c’est avant qu’il fallait y penser. Se disposer dans le temps que l’on vit à autre chose que ce temps même : écrire. Expressions : le temps qu’il faitle temps qui passele temps qu’on fait. Sainte-Barbe : planter le blé.

Thot graphomane (carnet noir) : si je songe au souffle

Si je songe au souffle
à la frise du phrasé
une phrase après l’autre
est-ce que je touche la chose ?
tu t’imagines des millions de doigts
au bout de millions de mains
tendues vers elle
quête ou bien conquête
mais les syllabes tombent
apocope maladroite
je me figure tout
le sens dessus dessous
mais ce n’est pas vrai
il y a si longtemps qu’il s’est dissous
que mon fantôme même
prête à rire désormais
tu parles tu parles mais
je ne te comprends pas
tu ne sens plus par où
te regarder en face —
que cherchons-nous ?
sinon la pureté de sa folie.

3.12.20

Tentation de dire quelque chose contre quelque chose d’autre (une phrase contre un fait), et puis finalement, non. Je pourrais dire que je retiens la main qui s’apprête à écrire, mais ce n’est pas cela, ce n’est pas la main que je retiens, c’est tout le système qui conduirait la main à écrire quelque chose contre quelque chose dont je me défais. Je forme les phrases pour me disposer à les écrire, les passe en revue comme des petits bataillons en ordre, et puis je les trouve ridicules. Non pas en tant qu’elles sont des phrases, en tant que phrases, elles sont plutôt bien faites, mais en tant qu’elles représentent le système qui leur donne du sens. C’est ce système que, regardant ces phrases, je trouve ridicule. Une phrase de plus pour quoi ? C’est la question que je me pose. Pour dire quoi ? Pour faire quoi ? Qui plus que les faussaires ont intérêt à ce que l’on ne croit pas en l’authenticité ? Qui plus que les imitateurs ont intérêt à ce que l’on ne croit pas en l’originalité ? Paranoïa non plus ultra. Élu produit de l’année. L’excellence n’a pas besoin qu’on la distingue, c’est elle-même qui se distingue, se montre. C’est de la masse médiocre et équivalente qu’il faut tirer quelque chose en lui décernant une médaille, un prix, une récompense. Le relativisme s’est accompli : tout se vaut, donc tout se vaut, le performatif, le descriptif. Or, comme tout se vaut, il faut bien quelqu’un qui s’occupe d’extraire du lot : tout est indifférent, mais l’indifférence est insupportable. Et moi, je suis incorrigible, qui finis par les dire, ces phrases, contre mon gré. Qu’est-ce que je gagne à les dire ? Qu’est-ce que je perds à les dire ? Rien. Tout est indifférent, mais l’indifférence est insupportable. Je ne sais plus où, mais j’ai lu il y a quelques jours qu’il ne fallait pas avoir peur du dernier prix Goncourt, qu’il se lit très très très bien, etc. Où, en fait, je ne veux pas m’en souvenir, pas plus que je ne veux me souvenir d’un monde où ces insultes sont des louanges, et ces louanges, des arguments de vente. Mais c’est ton monde, Jérôme. Qui vient de dire cela ? Et alors ? Qu’est-ce que j’y peux ? En suis-je responsable ? Ce qui m’attriste le plus, c’est que, certains jours, ayant écrit ce journal, je pense avoir fait quelque chose alors que je sais que ce n’est pas vrai, qu’il n’est rien et que, donc, si moi je crois qu’ayant tenu ce journal j’ai fait quelque chose, moi aussi, je ne suis rien. Mais je crois que je n’ai plus l’énergie de faire autre chose. Je note quelques phrases, quelques bribes, quelques vers ici et là, mais cela ne forme pas un tout, pas même les fragments d’un tout. Je n’ai pas la force de faire autre chose. D’avance, le monde a consumé ma force. Quelle force ? Je ne sais pas. Bon gré mal gré, qu’est-ce que je fais sinon écrire pour me conforter dans ce sentiment que je suis un raté ? Quelle belle tâche. Dehors, de petits monstres mécaniques grognent en rasant les branches des arbres. Je laisse la machine compter les signes, et me dis c’est bon pour aujourd’hui.

Thot graphomane (carnet noir) : le vent camoufle mal le bruit

Le vent camoufle mal le bruit
du mensonge
nous avons désappris à dire
la vérité
ne nous restent que nos yeux
secs et pas de larmes
pour pleurer
lumières pâles là-bas
j’aimerais savoir dire où
mais il ne fait pas assez froid
la musique souffre de notre manque
d’ardeur des satisfactions faciles
des mélodies débiles
(faibles)
il vaudrait mieux passer sa vie
— je crois — à chercher
la prochaine note avec les doigts
les yeux rivés sur rien
et les oreilles ourlées
à la tâche :
patience.

2.12.20

Des heures, combien : trois ? disons : trois, trois heures pour écrire trois lignes. Et cette idée peut-être pas fixe, non, mais qui profite de son instabilité, que je pourrais formuler ainsi : moins on est écrivain, et mieux on écrit. Certes, il y aurait beaucoup à dire au sujet de ce mieux, mais justement n’est-ce pas aussi le genre de dispute qui agitent ceux qui se sentent écrivains ? Et pas ceux qui écrivent. Trois heures pour écrire trois lignes, même pas longues, trois lignes qui feront peut-être trois vers, ou peut-être pas, qui ne feront rien qu’elles-mêmes, mais qui sont à elles-mêmes leur propre cause et leur propre justification. Rien ne justifie l’écriture que l’écriture. Il y en a bien qui paradent, même quand on ne veut pas les regarder, on finit par les voir, pour vendre leur petite affaire ou recevoir avec une humilité plus ou moins bien feinte les honneurs qui leur valent l’honneur d’en être honorés, et ceux-là, en effet, ceux-là sont des écrivains, dont le souci est la littérature, cette forme close, repliée sur elle-même, qui vit dans son monde à soi. Mais qu’y peut celui qui ne le peut même pas ? Incapacité naturelle, j’entends au sens du naturel dont j’ai déjà parlé, je crois, mais je n’ai pas le temps de me relire. Qu’y peut celui qui est fait comme ça, non pour être écrivain, mais pour écrire ? Quelle différence cela fait ? me dira-t-on. Le genre qu’il faut sentir, répondrai-je. Quelqu’un qui écrit au-delà de lui, au-delà de son temps, au-delà du cercle étroit des intérêts qui sont ceux de son époque, et donc nécessairement un peu des siens, celui qui, écrivant, voit plus loin que lui, plus loin que toi, plus loin que tous. C’est-à-dire, une question : y a-t-il une autre façon d’écrire ? Oh mais oui, bien sûr, relativisons, chacun sa réponse, chacun sa façon de voir les choses, chacun son identité, chacun sa culture, sous-culture, absolument, relativisons, sauf que, des œuvres, puissantes et accomplies, il n’y en a pas tant que cela. Une de temps en temps. N’est-ce pas déjà beaucoup qu’il y en ait ? Combien s’effondrent sous leur propre poids ? Et nous respectons cela, et nous admirons cela. Des fragments, des débris, des chutes, des ruines, dans notre passion de la chose, notre passion de faire des choses, nous appelons cela du nom d’œuvre, et c’est un compliment. Mais des droites, inébranlables, têtues, jusquauboutistes, inépuisables, qui contiennent le monde en elle, mais sans le renfermer, en le laissant passer au dehors, circuler à travers, combien y en a-t-il de ces œuvres-là ? Relativisons absolument : personne ne se sait capable de cela. Il faut le faire.

Thot graphomane (carnet noir) : comment écrire un vers

Comment écrire un vers
quand tout est socio-
logisme encore un vers
et que se rebeller s’obstine
à commenter l’état passable
de toutes les sociétés possibles ?
pamphlets dégonflés
qui se répandent vomis
sur le bitume
fracas policés
échanges de bon sens
comme de lieux communs — et moi
qui cherche ma voix
en faisant rimer des e muets
à supposer que je l’aie trouvée
restera encore tout à inventer :
à qui parler ?
à qui parler ?
accumulation de non-sens
en revanche d’éclopés despotes
j’ai tous les stigmates de l’univers
lèche les yeux tête les seins sur un plateau sans or
— quelle sainte sauvera le monde 
si nul ne veut s’y vouer ?
l’enfer est l’envers de quelque chose
mais quoi ?