Que s’est-il passé depuis l’époque pas si lointaine pourtant où j’avais des opinions et me faisais fort de les exprimer ? Quelque chose a-t-il changé ? Ou les choses ont-elles simplement suivi leur courbe historique ? Après m’être plongé dans le condensé de l’ignominie des hommes, je me suis étiré, j’ai bâillé et, dans le noir encore, je me suis promis de ne rien faire aujourd’hui, ou le moins possible. Ce n’est pas un destin, je le sais bien, mais qui peut sincèrement affirmer qu’il en veut un ? Non que plus personne ne soit à la hauteur — bien qu’on puisse penser que c’est une explication, elle n’explique rien, la grandeur étant de ces notions relatives : même au sein des peuples de nains, il s’en trouve qui se sentent au-dessus de la moyenne —, mais que de cette hauteur, on ne sait plus quoi en faire. Si tu dis quelque chose, tu participes à l’ignominie des hommes dans le monde et si tu ne dis rien, eh bien, est-il nécessaire de dérouler la suite logique ? Le parti pris du rien, me suis-je entendu me dire à moi-même pendant que je me passais du gel hydroalcoolique sur les mains, mais ce n’est pas un parti à prendre : ce n’est rien. Alors que je trainais encore au lit, Daphné était venue me dire qu’elle entendait partager le chocolat de son calendrier de l’avent avec Nelly, dimanche, pour son anniversaire. Et s’il est vrai que, lui disant que c’est très important de partager avec les gens qu’on aime, et aussi avec les gens qu’on n’aime pas, parfois, j’ai pensé que tout n’était peut-être pas perdu, il est vrai aussi que je n’étais pas tout à fait réveillé, et que les sentiments que j’ai pour ma fille m’entraînent probablement sur des terrains où, plus froidement éveillé, je n’aime pas à m’engager. Mais qui a raison de ces deux mois ? Le moi plus tendre qui, fier de sa progéniture, ne dédaigne pas d’exprimer des contenus moraux simples ou le moi, plus fier de lui-même, qui affecte de se tenir droit et de jeter un regard intransigeant sur le monde dans lequel il voit ses contemporains patauger ? Y a-t-il d’autre morale acceptable que cette morale simple du partage et de l’affection ? Morale naturelle, est-on enclin à dire, mais il n’en est rien : elle est toute policée. Finalement, je me suis levé. Un peu à regret. Le ciel gris avait des reflets roses. On aurait dû pouvoir arrêter le cours du temps pour admirer, ne fût-ce que l’instant si bref qu’elle dure, cette beauté-là. Devrait-elle nous donner seule une raison suffisante de nous lever ? Quelle défaite ce serait. Mais qu’est-ce que serait une victoire ?
Rien à dire. Je vois bien qui et ce qui réussit. Pourquoi alors ne me tais-je pas définitivement ? Me manque peut-être le château où faire une belle réclusion. Mais le cœur y est déjà. Saint-Simon : « Écrire l’histoire de son pays et de son temps, c’est repasser dans son esprit avec beaucoup de réflexion tout ce qu’on a vu, manié, ou su d’original sans reproche, qui s’est passé sur le théâtre du monde, les diverses machines, souvent les riens apparents qui ont mû les ressorts des événement qui ont eu le plus de suite, et qui en ont enfanté d’autres ; c’est se montrer à soi-même pied à pied le néant du monde, de ses craintes, de ses désirs, de ses espérances, de ses disgrâces, de ses fortunes, de ses travaux ; c’est se convaincre du rien de tout par la courte et rapide durée de toutes ces choses, et de la vie des hommes, c’est se rappeler un vif souvenir que nul des heureux du monde ne l’a été, et que la félicité ni même la tranquillité ne peut se trouver ici-bas ; c’est mettre en évidence que, s’il était possible que cette multitude de gens de qui on fait une nécessaire mention avait pu lire dans l’avenir le succès de leurs peines, de leurs sueurs, de leurs soins, de leurs intrigues, tous, à une douzaine près tout au plus, se seraient arrêtés tout court dès l’entrée de leur vie, et auraient abandonné leurs vues et leurs plus chères prétentions ; et que, de cette douzaine encore, leur mort, qui termine le bonheur qu’ils s’étaient proposé, n’a fait qu’augmenter leurs regrets, par le redoublement de leurs attaches, et rend pour eux comme non avenu tout ce à quoi ils étaient parvenus. » Lu, et relu plusieurs fois à haute voix ce passage. Trois ou quatre. Toujours le même plaisir à lire cette précision maniaque, ces phrases presque impossibles à suivre, quasi labyrinthiques, et dont le déséquilibre est le métronome, ces multiplications, ces contrastes entre le nombre et le rien. Le rien de tout, l’admirable formule de cette profonde vérité. L’écrivain qui se trouve dépourvu de cette intime conviction et de cette conscience du néant du monde n’est et ne sera jamais qu’un gratte-papier dispensable. Aujourd’hui, on a encore décerné le prix Goncourt.
L’air me manquait mais pas les gens qui le peuplent. Sur la plage, j’essaie de ne pas les voir, mais c’est impossible. Est-ce que cela fait de moi un misanthrope ? Je l’entends qui emploie le mot « couilles » en parlant à ses enfants (il en a trois), et qui beugle dans son téléphone portable dont le haut-parleur lui répond des paroles que je ne parviens pas à distinguer. Qui est misanthrope ? Daphné joue. Je la regarde. Un peu comme si j’étais ici et, dans le même temps, ailleurs. Je prends mon ombre en photographie. Pour voir, sans doute, que c’est un cliché et un cliché. Qui est assez absent qu’il trouve le temps de contempler son ombre ? Absent, je ne dirai pas, non, mais ne pas le dire, ce n’est qu’une façon de jouer sur les mots. Et se trouver là où l’on se trouve, ne serait-ce pas le plus étrange mode d’être au monde ? Me dis-je en remarquant que je ne comprends pas cette expression : être au monde. Mais où es-tu si tu n’es pas là où tu trouves ? N’est-il pas vrai que je suis plus souvent dans mes pensées que là où je me trouve purement et simplement ? Mais où sont-elles, mes pensées ? Où sont-elles si elles ne se trouvent pas là où je me trouve ? Et où est-ce que je me trouve, moi, là où je me trouve ou là où mes pensées se trouvent ? Est-ce avec des questions de ce genre qu’on a fabriqué l’âme ? Est-ce avec du non-sens qu’on s’imagine faire des phrases qui ont du sens ? Je regarde les photographies où l’on voit Daphné courir et jouer sur la plage. Cela ne donne pas de raisons de douter. Ne puis-je pas me dire, de temps en temps, que je suis bien là où je suis ? N’est-ce pas ce que je suis en train de faire ? Le bleu du ciel répond à toutes les objections.
Blanc. Grand. Singer une toile. Un espace clair au moins. De l’air entre les idées. Espacer. Impression systématique de ne pas pouvoir respirer. Encerclé par le chaos et le kitsch. À cela, qu’opposer ? Le faut-il vraiment ou se contenter purement d’être simple, solidaire de rien ? Les mémoires sont devenus impossibles. Désir inassouvi de me plonger dans Saint-Simon. Serait-ce le bon moment, quand il te semble que tu pourrais aussi bien croire que ne pas croire ? Si tu voulais faire quelque chose d’original, vraiment, ne te faudrait-il pas imiter la pierre, et sa vie minérale, hautaine quand même à ras du sol ? Te tenir au niveau où demeurent les choses après qu’elles sont tombées. Si ce que tu prétends vouloir dire ne saurait donner lieu à un chant, faut-il que tu rompes le silence ? Pas de suite dans les idées. Rien que des bribes sans lien aucun entre elles. Tout ce que peut cet être qui s’épuise par moments, oublie ses forces, s’efforce ensuite de les rassembler ? Mais pour quoi faire ? Difficile de répondre à la question. Faut-il seulement la poser ? À l’instant, le vent vient se lever. Il y aura de la lumière. Demain.
Que faire de nos corps membres sans tout organes qu’on dirait sans appareil ? qu’il semble illusoire l’organisme l’organisation aussi je cherche dans les reflets les lumières derrière les vitres loin les fables sans paroles qui se surprennent à exister des raisons de croire encore aux raisons tellement de fatigue et si peu d’activité à l’image de la civilisation où je suis né peut-être que je m’épuise accablé par le poids de mon passé.
Sortir de sa tête, cela ne signifie pas s’installer dans la tête d’un autre. Je viens de lire 380 pages des quelque 1000 que comptent les Cahiers de Cioran (un peu moins), et j’ai été littéralement assommé par une telle laideur. Cette rare complaisance à se peindre sans fard, à jouir de sa bassesse, à étaler ses maux physiques, ses faiblesses morales, à se plaindre du monde pour mieux s’y précipiter — ventre à terre, à courir le dîner en ville, le cocktail, à médire de tous ceux qu’il y croise et de lui-même qui s’y trouve, à haïr Paris sans jamais cesser d’affirmer qu’il ne peut vivre ailleurs (quel cliché ! quel ridicule !), à ne quitter la ville que pour passer, je cite, le « dimanche à la campagne ». Mentalité de la classe moyenne naissante. Mentalité typique du XXe siècle. Est-il étonnant dès lors que Cioran ait fasciné et fascine encore la moribonde intelligentsia parisienne ? Il en est comme le concentré, l’expression pure, la quintessence : nombrilisme, ambition en cercle restreint (pas question de conquérir le monde, non, le petit-bourgeois dans l’âme ne voit pas si loin, rien que de faire son petit trou dans le monde des lettres des cinq et sixième arrondissements de la capitale), amertume, rancœur, médisance, bassesse, manque d’énergie réelle, aucune faculté d’invention, zéro originalité (d’où les dénonciations répétées de l’originalité : comme on ne l’est pas soi-même, original, c’est que l’originalité est mauvaise — absolument tout est du même ordre dans la raison égocentrique de Cioran). En tant qu’écrivain, le dernier des hommes, l’homme du ressentiment dans toute son abjection, c’est lui. Est-il étonnant (bis) qu’il critique Nietzsche au prétexte que sa philosophie prône le contraire de ce qu’il était, à savoir : la santé alors qu’il était malade ? Ce n’est pas que Cioran ne comprend pas, c’est qu’il ne comprend que trop bien et se trouve dans l’incapacité de se métamorphoser, enfermé qu’il est dans ce qu’il est, prisonnier de ce monde étroit, de cette représentation bornée qui se joue dans sa tête. Quand il aperçoit Sartre dans la rue, on sent toute sa jalousie qui remonte à la surface, sa haine viscérale de la vie, une haine — et c’est ce qu’il y a de plus répugnant chez Cioran —, une haine qui ne le conduit pas au suicide, à l’autodestruction, mais le nourrit, au contraire ; mort à 84 ans en n’ayant eu de cesse de se plaindre, c’est le fiel qui fut son véritable aliment. De Nietzsche aussi comment pouvait-il comprendre cette aspiration à la grande santé, lui dont les maux — c’est-à-dire : la petite santé — constituent le matériau brut, alors que chez Nietzsche, qui ne cesse pourtant d’en faire l’inventaire détaillé, ils font l’objet d’une mise en ordre, d’un régime ? Comment pouvait-il comprendre Nietzsche, penseur de l’azur méditerranéen, du Midi, lui qui, comme tout peureux, n’aime rien tant que le ciel gris, bas, et les horizons bouchés ? Cioran est la justification métaphysique de la médiocrité. Couru 51,39 kilomètres en six jours. Pas forcément ce que je fais de plus intelligent, de plus passionnant, ni de plus profond, mais il faut bien que la vitalité trouve à s’exprimer. Et Josquin des Prés.
Plus tard le soleil ce jaune déjà un peu citron de la lumière j’ai oublié le paysage pour traverser le pays itinéraire de la terre à la mer en longeant la prison des femmes voiles sortent je les entends parler une langue qui ressemble à la mienne et pourtant me semble rester étrangère comment franchir cette ultime rive entre les êtres ? le faut-il seulement ? je voudrais comprendre parfois mais d’autres pas donc je marche pour éviter de parler et plongeant vers la mer je n’entends plus le langage pas même le bruit des vagues mais une inspiration grande oracle de vent le son que mes pas font quand ils avancent sur la pierre il me semble que je garde des images de tout pour ne plus jamais les regarder mais je n’écris pas pour oublier et pour quoi alors ? pour chercher encor.
Je remplis un tableau à partir duquel je suis l’évolution de mon poids grâce à une infographie visuelle assez simple mais efficace en forme de courbe de couleur bleu qui me permet de voir en clin d’œil les progrès pondéraux que j’ai réalisés depuis n jours. Mes progrès, c’est-à-dire : le déclin de la courbe. C’est absolument débile, mais je le fais quand même. Je pourrais faire un effort de mémoire et calculer de tête que, je cite les données brutes telles qu’elles sont archivées dans le tableau, depuis le 22.11.20, j’ai perdu trois kilogrammes, mais le tableur donne une dimension plus objective à la démarche : si je me contentais d’enregistrer ces informations dans ma tête, ne seraient-elles pas purement subjectives, qu’est-ce qui me prouverait que je ne me mens pas à moi-même ? La balance, peut-être ? Je pourrais certes écrire n’importe quoi dans les cellules du tableur, mais il y aurait là quelque chose de malsain, comme si je me plaisais à me moquer de moi-même, alors le monde s’en charge suffisamment bien pour que je n’aie pas à le faire moi-même (n’en rajoutons pas). Le fichier dans lequel ces informations relatives à ma personne sont enregistrées s’appelle Courbe. On pourrait trouver une dimension ironique à ce titre, mais il n’en est rien, il nomme simplement son objet, tel qu’il est, tel qu’il cherche à être. Est-ce que le fait d’enregistrer les variations de mon poids et de les représenter graphiquement via une courbe m’aide à perdre du poids ? Je ne suis pas certain que ce soit la bonne question, mais je crois que la réponse est oui. Je vois les choses comme elles sont, et c’est un bon début pour ne pas se perdre au milieu d’elles, pour ne pas errer sans jamais entrevoir la lumière dans le labyrinthe délirant des choses telles qu’on s’imagine qu’elles sont alors qu’elles sont tout à fait autre : elles sont comme elles sont. Voir les choses comme elles sont — y a-t-il un autre but à atteindre, une autre façon de sortir du labyrinthe ? Avant de consigner par écrit ces réflexions, à cause d’une conversation que j’ai eue hier au téléphone avec mon ami Pierre Parlant, j’ai consulté les commentaires de lecteurs tels qu’on peut les lire sur Amazon à propos du dernier livre d’une présentatrice d’émissions de vulgarisation philosophique. Et j’ai été frappé par la déception qui s’y manifestait. Nombre de lecteurs se sentaient floués par le titre, la campagne de promotion, le livre même. Mais bizarrement, pas par l’auteur. Mais ce qui m’a étonné, moi, ce n’est pas tant l’expression de cette déception, que la déception même. À quoi, me suis-je demandé, à quoi s’attendant donc ces gens qui achètent des livres ? Ces gens qui regardent la télévision et qui achètent des livres après avoir vu leurs auteurs en faire la promotion à la télévision s’imaginent donc qu’on leur dit la vérité à la télévision, et que les livres qu’ils achètent sont bien des livres, au sens de l’idée obsolète qu’il arrive qu’on se fasse encore parfois d’un livre en France, pas simplement un support de communication grossier et fabriqué à la va-vite pour s’écouler par palettes entières auprès d’un public captif parce que crédule et crédule parce qu’abruti ? Eh bien, oui, c’est ce que le public s’imagine, qu’on lui dit la vérité, et c’est d’autant plus incroyable que, certains, le nez dans la chose qu’ils ont achetée (puisque c’est bien de cela qu’il s’agit : acheter), se rendent bien compte que la chose dans laquelle ils ont le nez sent mauvais, mais ils ne semblent pas en mesure de tirer les conclusions qui devraient pourtant s’imposer à un individu doué de capacités mentales normales, médiocres même, mais normales, du moins ne le disent-ils pas sur Amazon, qu’on leur ment, sciemment, qu’on fait passer des vessies pour des lanternes dans le but de leur faire dépenser de l’argent et de s’enrichir. Non, ils se contentent de dire qu’ils sont déçus. Alors qu’ils ne sont pas déçus, non, ils sont débiles (débile, comme dirait Daphné, au double sens de faible et de bête). Ils sont incapables de voir les choses comme elles sont. Pourquoi les traiterait-on autrement qu’on les traite, dès lors, c’est-à-dire : pourquoi leur donnerait-on à manger autre chose que ces pâtées infâmes qu’on leur vend dans les supermarchés, pourquoi leur ferait-on écouter autre chose que la bouillie inaudible qu’on leur fait entendre dans les supermarchés, pourquoi leur ferait-on lire autre chose que la glue illisible qu’on leur fait acheter dans les supermarchés, pourquoi en effet puisque, même quand ils se rendent compte que ce qu’ils prenaient pour la vérité ne l’est pas en vérité, ils n’en tirent pas les conclusions qui s’imposent : le suicide ou la conversion, mais se contentent d’être tout bêtement déçus ? Qu’il faut être con, me suis-je exclamé à l’intention de moi-même, qu’il faut être con, me suis-je écrié dans le silencieux dialogue intérieur de mon âme enflammée avec elle-même, trois fois, qu’il faut être con pour être déçu par un livre d’Adèle Van Reeth, putain, me suis-je dit en bon français, putain, qu’il faut être con ! Ce qui n’est pas une considération particulièrement charitable, certes, pas plus qu’elle n’est exprimée dans un langage des plus châtiés, non, mais elle n’en demeure pas moins précise, exacte, juste, indiscutable, bref : vraie. Et puis, j’ai regardé la page Wikipédia à elle consacrée (quitte à m’enfoncer, me suis-je dit, autant aller racler le tréfonds du mal) et je me suis rendu compte que nous avions un point commun Adèle Van Reeth et moi : tous deux, en effet, nous avons échoué à l’oral de l’agrégation de philosophie. Et je me suis demandé ce qui, le fait de coucher avec n’importe qui mis à part, nous distinguait, elle et moi. J’ai pensé à la probité. Et puis je me suis ravisé. De nouveau, j’ai jeté un coup d’œil sur la courbe de mon poids et j’ai pensé à tous les kilogrammes qu’il me restait encore à perdre avant de pouvoir m’estimer satisfait. Quand j’aurai perdu tous ces kilos, me suis-je interrogé, est-ce que tu crois que je pourrais devenir aussi célèbre qu’elle ?
J’ai des photographies des preuves plutôt que des souvenirs ni traces ni temps qui passe elles gardent l’humidité et les voix deux hommes jeunes dans une voiture face à la mer ils ricanent un peu avant je l’avais vu qui m’avait regardé dans son camion en train de fumer un homme de l’autre rive peut-être mais qu’est-ce que cela veut dire ? n’est-ce pas là que je viens moi aussi — de l’au-delà ?
Rien d’autre que la discipline, rivé sur le but, acharné par la méthode, fût-elle digne d’un maniaque. Il me semble que, quand on veut bien s’examiner en toute sincérité, on découvre ce qu’il faut faire. Tout est là, en un sens. Pas inné, je ne suis pas en train de me contredire, mais sensible. Si l’expression n’avait pas une telle connotation péjorative, je l’emploierais : à fleur de peau. Te sentant exister, comment ne sentirais-tu pas ce dont ton existence a besoin ? Ce à quoi elle s’alimente. Ou alors, qu’elle est finie. Et en finir. La dernière liberté, et sans doute la seule, raison pour laquelle elle fait si peur, c’est celle-là. Tout le reste est conditionné par cette vitalité première, d’où sourdent la pensée et tous les processus plus complexes qui font que la vie vaut la peine d’être vécue. Tout ce qui nous séduit, procure de la jouissance, est raffiné, j’entends par là : très évolué, très policé, mais on en jouit d’autant plus que l’on est conscient que la pointe de la civilisation s’origine dans la brutalité de la vie. Ne jamais oublier : pas de solution de continuité. Nos formes de vie sont à ce point traversées en profondeur par le cynisme et l’opportunisme, qu’il semble souvent difficile de dire quelque chose. Que cela semble lointain au regard de ce qui fait l’air du temps ! Et c’est vrai. C’est loin. Terriblement loin. Est-ce le prix à payer ? Non, ce n’est pas ce que je dirai. Pas une question de prix, pas même métaphorique. Reviens en arrière : il faut savoir ce qui te fait exister (à savoir : ce qui te fait jouir, pleurer, mourir, vivre, et caetera). Pas se connaître soi-même, connaître les rapports intimes aux personnes et aux choses, aux êtres tels qu’ils sont. Le meilleur public est une salle vide. Pleine de ces paroles que personne n’a envie d’entendre. Implicite dans la question Qu’est-ce que la vérité ? : Qui a envie d’entendre la vérité ? tant la réponse est claire : Personne. Si tu crois découvrir quelque chose, dis-toi que tu viens très tard dans une civilisation qui, selon toute probabilité, est déjà moribonde. Est-ce que cela te réduit au silence ? Est-ce que cela t’effraie ? Y gagnes-tu un supplément de vie ? Pose-toi la question. La réponse peut attendre. Depuis hier, cette idée, dans toute sa littéralité, idée que jusqu’à présent je n’avais pas encore formulée de la sorte : Daphné est un esprit fort. Preuve à venir que ma civilisation, elle, n’est pas près de mourir.
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