4.11.20

Ne faut-il pas se faire oublier ? Ou plutôt, une alternative : faut-il se faire oublier du monde ou bien oublier le monde ? Non, je n’ai pas la réponse. Une réponse, ce n’est pas ce dont j’ai besoin. Tout le monde cherche des réponses, mais y en a-t-il seulement ? On veut voir l’avenir dans le présent et s’étonne plus tard de n’avoir jamais rien vu que soi-même. Le beau spectacle. Donc, se faire oublier, oui, mais pour quoi faire ? La pure jouissance de disparaître, frôler le n’être plus ultra ?  Tout est possible. Mais je ne cherche pas un possible de plus, ce n’est pas une question de nombre, non, mais une question de temps, d’air, d’atmosphère. Venant du dehors, quand j’essaie de réfléchir quelques instants à ma vie et au monde dans lequel je vis (qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ?), j’entends des sirènes hurler, elles viennent du chantier immobilier qui se trouve tout près de l’école de Daphné. Stridentes. Je pourrais me demander comment on peut produire tant de laideur (un peu comme ceux qui s’amusent à reconstituer les bruits de Paris tels qu’ils devaient s’entendre au cours des siècles passés), mais cette question n’aurait pas de sens : pourquoi ne produirions-nous pas tant de laideur ? comment ne produirions-nous pas tant de laideur ? Quand j’essaie de reconstituer en pensée les bruits de Paris ou d’ailleurs au cours de ce siècle, il me semble que, à quelques nuances près, ce sont tous les mêmes. Ici j’ajouterais peut-être le cri de tel volatile qu’on n’entendra pas là, mais ils semblent autrement en tout point semblables. Dès lors, tu l’observes, la question se déplace : comment ne produirions-nous pas tant de laideur puisque nous ne produisons plus que de l’uniformité ? Du même, partout. Comme si c’était tout ce que nous pouvions aimer, le même, l’identique. On rit quand on voit des gens porter l’uniforme, et on a envie de leur demander pourquoi cette extrême redondance ? à les voir souligner quelque chose que nous avions déjà remarqué pour nous-mêmes. Le monde toujours un peu plus réduit dans ce mouvement qui tend à l’unité d’un omniprésent semblable. À mesure qu’il se grossit de choses (toujours plus d’êtres — gens, personnes et objets), il se réduit : de plus en plus et de moins en moins. N’est-ce pas cela, en vérité, le véritable excès ? Trop du même. Quand même, le même, ce serait l’autre. Le même, c’est le répétitif à l’identique, à la manière d’un pianiste inculte qui martèlerait frénétiquement la même note encore et encore sans jamais la moindre variation ni d’accent ni d’émotion ni d’intention. On supposerait peut-être n’entend-il pas ce qu’il joue mais on se tromperait si l’on s’imagine que la cause est une quelconque infirmité : c’est un trouble de la sensibilité. Or, n’est-ce pas cela dont nous souffrons — tous ?

3.11.20

Temps étranges : plus l’on croit en quelque chose, et plus il semble que ce soit le contraire qui se produise. Comme par effet de négation automatique, un équilibre systématique se met en place ; c’est toujours le contraire de ce que tu désires qui a lieu. Évidemment, ceci est une exagération, mais peut-être cette exagération contient-elle le germe d’une idée pas trop floue de la réalité. Temps étranges, quoi qu’il en soit, pourquoi nous chercherions-nous quand tout le monde paraît s’être déjà trouvé ? Car, la plus grande exagération est la suivante : que je croie en quelque chose. Non que je ne croie en rien, mais si l’on me demandait ce en quoi je crois, ne serais-je pas bien en peine de répondre ? Je pourrais donner des exemples, oui, je pourrais dire je crois qu’il vaut mieux se donner des leçons de latin plutôt que de s’infliger TF1, ou bien je crois qu’il est préférable de s’abstenir de vouloir améliorer une langue tant qu’on n’en a pas fait le tour, ou encore je crois que si les individus étaient autonomes — s’ils étaient capables de se donner à eux-mêmes leurs propres lois —, eh bien, nous n’aurions pas besoin de lois, et je crois qu’il vaut mieux ne rien dire plutôt que de raconter n’importe quoi, et je crois qu’il n’y a pas pire humain que celui qui s’imagine pouvoir donner des leçons de vie à l’humanité entière, et tout un tas de croyances de ce genre ou d’un autre, je crois qu’il n’y a rien que je préfère au ciel bleu pur que l’on voit sur les rivages de la Méditerranée, l’hiver quand il fait froid, ou je crois que Morton Feldman est l’un des compositeurs les plus importants de l’histoire de la musique, mais est-ce que ce tas forme un ensemble ? je ne le crois pas. Il est possible que j’aie tort de ne pas le croire, il est possible que ce soit par paresse que je me refuse à le croire parce que, si je le croyais, cela signifierait qu’il faudrait en faire le système. Sauf que, c’est une vraie question, qui a besoin d’un système ? Les systèmes ont deux destins : ou bien ils débouchent sur des idéologies ou bien ils ne débouchent sur rien. Les idéologies, qu’elles soient cool ou hard, ont toutes le même défaut à quoi s’oppose une objection dirimante : elles dispensent de penser. Et rien, eh bien, j’allais dire, rien, c’est mieux que rien, mais, non, c’est déjà rien. Mieux vaut ainsi, je crois, plutôt qu’un nombre fini de lois pour tout, un nombre infini de règles pour un nombre infini de cas. Ce matin, en courant, je me récitais la deuxième déclinaison latine, au neutre aussi, et cela produisait une impression étonnante, comme une sorte de décalage entre deux activités. Dans la foulée, décliner dominus domine dominum templorum templis templis crée comme un déphasage. Mais est-ce bien vrai ? Moins de dix minutes avant la fin, quand j’ai croisé ce couple de personnes âgées qui encombraient le trottoir au bout de la laisse de leur énorme berger allemand, je me suis demandé ce qui était vraiment décalé, déphasé. Avec quoi un berger allemand est-il en phase ? De quel troupeau est-il le berger ? D’un troupeau de deux vieux ? Des capacités de reconfiguration de notre organisme dont nous disposons (et j’entends cet organisme tant au physique qu’au mental puisqu’il n’y a aucune différence réelle entre le corps et l’esprit), pourquoi me semble-t-il que nous mettions un soin maniaque à choisir les pires, à nous entourer de toute la laideur possible, de ces écrans qui illuminent sans répit un monde de plus en plus sombre, à nous parer d’ustensiles insensés, à nous donner des démarches imbéciles, des ambulations rassises, des grammaires ineptes ? Comme si quasi personne ne voyait plus loin, dans un sens ou dans un autre, que l’époque à laquelle il a eu l’heur ou le malheur de tomber. Étranges temps.

2.11.20

Carnets d’un hiver. — c’est le titre de l’écrit que j’ai commencé il y a quelques jours et qui, je crois, correspond parfaitement à mon idéal littéraire du moment. Vu de l’extérieur, ainsi, on pourrait tout à fait se dire que je ne fais rien cependant que, vu de l’intérieur, il me semble qu’il y a longtemps que je n’ai pas fait tant de choses. Et pourtant, il n’y a pas deux réalités en concurrence ; il s’agit d’une seule et même réalité. Laquelle ne souffre pas, qui plus est, d’incohérence. Mais possède au contraire une unité frappante. Ne faut-il pas apprendre à nous voir ainsi, non comme des fragments d’un tout plus grand que nous, mais comme des totalités confrontées au sujet de leur accomplissement ? Ce matin quand, après avoir fait une heure de latin avant de faire le ménage, je suis sorti courir, j’ai senti mon corps lourd qui se résistait à lui-même, s’empêchait dans sa dynamique, mais cela ne m’a empêché ni de courir ni de sourire parce que je faisais ce que je voulais faire. Et cette idée, si elle contient un aspect absurde, en raison de sa naïveté quasi kitsch, ne contient-elle pas aussi quelque chose de fascinant, de beau, si j’ose dire tout simplement ? Tout semble s’enfoncer toujours plus loin dans une noirceur délétère et moi, il me semble que je vois la lumière. N’était-ce pas le sens de cet autre carnet en cours, chercher les éclaircies, et même dans le négatif, et même dans le sombre, et même dans ce que l’époque s’efforce de t’opposer, voire : précisément parce que l’époque s’efforce à s’opposer à toi ? Parfois, j’ai l’impression d’avoir la tête pleine de carnets, ou plutôt que le contenu de mes pensées se matérialisent dans ces carnets, qui se multiplient, se font oublier, se recoupent, s’oublient, s’abandonnent. Là, j’élabore quelque chose qui a besoin de prendre son temps, et cette lenteur (de l’écriture manuscrite, de la composition) m’apparaît bénéfique — claire. 

1.11.20

Tout semble calme dehors. Je ne réfléchis pas à ce que je pourrais faire si je pouvais faire autre chose. J’essaie de ne pas penser à tout un ensemble de choses qui occupent ces gens qui ont la réputation d’être mes semblables parce qu’elles polluent la sensibilité, la pensée, tout ce que j’essaie d’inventer, d’élaborer avec une patience qui paraît bien souvent se confondre avec la démence la plus pure (je parle tout seul et personne ne fait attention à moi). Sont-ce mes semblables, en fait ? Si je me posais sérieusement la question, qu’est-ce que je répondrais ? Évidemment, je ne me la poserai pas. Dans la pièce à côté, j’entends Daphné qui, déguisée, joue à être un vampire. Je me souviens que le premier déguisement qu’elle avait choisi quand elle allait encore à la crèche était un déguisement de sorcière. Qu’est-ce ça veut dire ? Rien. Et puis, je ne cherche pas à le savoir. C’est une enfant. Et je l’aime. Tout ce que je sais, c’est que je suis là, assis à la table où nous prenons nos repas, dos à la baie vitrée entrouverte qui laisse passer un peu du bruit du dehors, un peu de l’air du dehors. Je n’aime pas ce faux calme, artifice de l’intérieur pour nous faire accroire que cette réalité n’est pas factice, que nos désirs sont nos désirs, que nous sommes ce que nous voulons. Au moins une fois par jour, il faudrait savoir se convaincre de cette ancestrale vérité : je ne suis rien. Mais nous sommes tellement occupés à être quelqu’un ; qui prendrait le risque de perdre un temps si précieux, qui prendrait le risque de disparaître un instant au moins pour découvrir quelque chose qui ne lui appartient, qu’il n’est pas ? Nous sommes tellement nous-mêmes. N’est-ce pas profondément décourageant ? Je commence une phrase et puis je l’interromps. Quand l’écriture devient trop automatique, je sens que c’est moi qui écris — un moi passé, révolu. Je lis la phrase et puis je l’efface. Je ne veux pas être ce passé-là. Et je me demande : pourquoi voulons-nous être des passés ? Revivant ce qui a déjà eu lieu. Tu peux connaître le passé, te l’approprier, l’aimer ou le haïr, peu importe, mais le revivre, n’est-ce pas entrer vivant dans la mort ? Un instant, je considère sans les observer les pensées que les autres expriment, toute cette mort, me dis-je, toute cette mort que personne ne perçoit, et qui se déverse en chaînes sémantiques sur ce qu’il reste de vivants, océan de signes pollué où une poignée de fous tentent en vain de ne pas se noyer. Meilleure métaphore d’un dimanche matin. 

31.10.20

Le rideau est tiré, je ne m’imagine pas ce qu’il y a derrière, par paresse peut-être, par lâcheté, plus certainement. Peut-on me reprocher d’être lâche ? On, non, moi, oui. Mais est-ce si simple ? Tout semble tellement simple, d’un certain point de vue, et d’un autre, si compliqué. Ou plutôt : il y a toujours un point d’où les choses vues semblent simples, mais est-ce depuis ce point qu’on est susceptible de les voir telles qu’elles sont ? Comme certaines photos que je prends parfois, où un élément barre la vue. On peut toujours simplifier, ne voir qu’une partie de la scène, du paysage, mais on se trompe toujours, et volontairement, qui plus est. J’ai tiré le rideau parce que je sais tout ce qui, derrière, me hérisse : l’héroïsme facile, si facile qu’il est à la portée de tout le monde — il suffit de le dire pour l’être ; les phrases définitives assénées sans même y penser ; les niches dans lesquelles on s’empresse d’envoyer se coucher toute forme de pensée ; le monde ainsi bien rangé, si bien rangé qu’on ne retrouve plus rien, qu’on ne sait même pas quoi chercher. Je n’essaie pas d’imaginer ce qui se trouve derrière le rideau pour ne pas voir le sinistre, pour ignorer encore un jour, si c’est possible, le sinistre objet de nos vies. Dans le récit que Sainte-Beuve fait de la journée du guichet, journée décisive dans l’histoire de l’abbaye de Port-Royal puisqu’elle en est l’acte fondateur, j’ai trouvé, me semble-t-il, une manière de séculariser la grâce. Ce jour-là, le 25 septembre 1609, Angélique refuse l’entrée de l’abbaye à sa famille (à son père notamment qui l’a faite abbesse, par des moyens qui n’ont rien de chrétien), accomplissant la clôture de Port-Royal. Des sermons ont pu la conduire à ce changement d’esprit. Mais, comme le souligne Sainte-Beuve, ils n’ont rien de décisif, ce ne sont pas des causes réelles (d’ailleurs, ils n’étaient sans doute pas très bons). La cause est ailleurs. Qui n’a pas probablement pas d’explication. Quelque chose a lieu. Quelque chose a eu lieu. C’est tout ce que l’on peut dire. Ce qui n’est pas le cas des effets. Qu’est-ce que la grâce, sinon ce moment à partir duquel, tout étant exactement comme avant, plus rien n’est comme avant ? Tout est identique et tout est différent. La grâce est ce moment de perception quand toute chose est transformée dans son identité même. Il y a quelque chose dans la grâce qui échappe à son contexte, ou plutôt qui dépasse tous les contextes possibles. Il est évident que la grâce a d’abord eu un sens chrétien, mais le phénomène n’y est pas réductible. Ce qu’il me semble, c’est qu’il ne s’agit pas d’un point de doctrine, mais d’une expérience. Une expérience qui prend racine dans la certitude de notre misère et trouve les moyens, non de s’en affranchir (on ne s’affranchit pas de sa misère), mais de tout transformer à partir d’elle. 

30.10.20

Antispécisme, postcolonialisme, antifascisme, antiracisme, et caetera, le besoin d’appartenir à un courant en dit long sur son envers : l’absence de pensée, ou plutôt l’absence de faculté de penser par soi-même. C’est une vraie question, me semble-t-il, qui se pose : quel intérêt peut-on trouver à écouter quelqu’un dont on sait déjà ce qu’il va dire ? Qui peut bien y trouver un quelconque intérêt sinon celui qui se situe déjà dans ce courant, celui qui est déjà convaincu ? En sorte qu’il n’y a plus que des débats internes, chacun ne s’adressant jamais qu’à ceux qui appartiennent au même courant que lui, les rencontres externes (avec ceux, donc, qui appartiennent à un autre courant) ne se faisant jamais que sur le mode du conflit, de l’agression, de la violence, fût-elle purement verbale (mais y a-t-il des comportements purement verbaux ?). On ne se parle plus qu’à soi-même ; il n’y a plus de dialogue. D’où l’alternative, probablement : la grégarité ou la solitude. Qui, pour opposées qu’elles paraissent, sont deux aspects d’une seule et même réalité. Mais se sent-on moins seul quand on pense des pensées que d’autres ont fabriquées pour qu’on les pense, pour qu’on les adopte telles quelles, non pour qu’elles nous apprennent à penser, nous apprennent à vivre, mais pour qu’elles soient adoptées en bloc ? Oui, on se sent peut-être moins seul, mais l’est-on vraiment ? Est-ce que ceux qui pensent ainsi (qui ne pensent pas, donc, mais sont pensés ou adoptent les dehors vestimentaires de la pensée — un -isme est un uniforme) s’en soucient ? Je ne le crois pas. Au fond de tout cela, qu’y a-t-il sinon un besoin de repos, le désir que les choses soient simples, une bonne fois pour toutes, et que je n’ai plus d’effort à fournir, d’autres les ayant fournis avant moi, je n’ai plus qu’à obéir ? D’où tous ces appels à des messages simples (c’est-à-dire simplistes), ce refus a priori du « oui, mais » (c’est-à-dire la haine de la nuance). Car, à mon sens, il ne faut pas s’y tromper, tous les courants ont un point en commun : leur dogmatisme intransigeant. Et le durcissement des mœurs que ce dernier entraîne. 

Me représente (avec) des souliers blancs. 

28.10.20

Proche du néant aujourd’hui. À l’exception notable de l’énergie qui aurait plutôt tendance à déborder, elle. Passé une partie non négligeable (c’est-à-dire : excessive) de la journée dans les boutiques nourissant l’espoir de trouver des vêtements à mon goût, mais rien. Tout semblait si laid. Impensable seulement d’essayer. Ensuite, pour redresser la plume de mon stylo qui avait chu (l’opération semble avoir réussi), une autre boutique. Juste après, pour offrir Jane Eyre à Nelly, à la librairie, où nous échangeons quelques mots avec Roland sur Port-Royal. À croire que les Jansénistes sont partout. Mais non, comme le dit Sainte-Beuve, Port-Royal, ce n’est pas le jansénisme. Je venais d’ouvrir le livre de Pascal Quignard, Sur l’idée d’une communauté de solitaires, pour conclure qu’il n’y avait rien à en tirer. Que de l’enflure. Le titre de la conférence d’où provient le livre n’est pas de lui (Les ruines de Port-Royal des Champs est un livre de l’Abbé Grégoire que j’ai prévu de lire à un moment ou un autre après avoir fini la lecture du grand Port-Royal de Sainte-Beuve). Et puis, tout me semble tellement égocentrique. Tout me semble tellement ridicule. Tout est si étrange en ce moment, comment n’en viendrait-on pas soi-même à se sentir étrange ? Énergique, mais débordant, justement, ce qui sent le trop-plein, l’excès, la survenance. Tout est si déséquilibré, comment en viendrait-on à se sentir soi-même équilibré ? Depuis deux nuits, je m’endors avec les pièces pour viole de gambe seule du manuscrit de Tournus de Sainte-Colombe par Pere Ros (il y a aussi, intercalées, trois pièces des concerts à deux violes esgales interprétées avec Itzíar Atutxa), sans penser à Pascal Quignard, contrairement à maintenant (écrivant cette page du journal), ayant eu l’heur de ne pas lire son livre ni de voir son film (j’ai découvert au cours de mes recherches cette semaine le sujet de ces travaux que je connaissais de nom). Sain et sauf, ainsi, sans parasites inutiles, une oreille se disposant neuve à écouter quelque chose qui lui échappe parfaitement, mais qui peut aimer la perfection de cet échappement. N’est-ce pas là l’essentiel ? N’est-ce pas là ce qui nous tire de notre néant ? N’exagérons rien. D’abord, cette page n’est même pas écrite. Couchée, tout au plus. 

27.10.20

Beaucoup moins angoissé cette semaine alors que tout (ou plus exactement tout le monde) semble suggérer qu’il faudrait l’être, l’être plus, trembler, pour une chose ou son contraire, trembler d’anticipation, eh bien non. Ce n’est pas que je me sente bien, ni que je me sente mal, d’ailleurs, je n’ai pas résolu certains problèmes, et je ne dirais pas que ça va, non, parce que ça ne veut rien dire, mais je ne me sens plus dans l’état dans lequel je me sentais la semaine dernière encore. Il y a quelque chose de plus droit dans mon comportement, de plus calme aussi, de plus rigoureux, allais-je dire, et peut-être que je devrais, en effet, insister sur cette épithète-là : rigoureux. Pourtant, c’est aussi ce qu’il me semble que je dois dire, le monde est toujours aussi insupportable, peuplé qu’il est de gens qui ont des choses à dire, qui ont besoin de s’exprimer, de se faire entendre. Mais pourquoi insupportable ? N’est-il pas bon que les gens s’expriment, qu’ils fassent entendre qui ils sont, c’est un besoin vital de s’exprimer, non ? Non. On croit qu’on a besoin de s’exprimer alors qu’on a besoin d’avoir les idées claires. Ce qui en est le contraire. D’autant qu’il faut savoir ne pas s’exprimer, bien souvent, pour mettre ses idées au clair, se taire et regarder les choses comme elles sont, pas comme on les voudrait, se regarder soi-même comme on est, pas comme on s’aimerait. Et puis, l’expression, le problème, c’est quand on n’y arrive pas, qu’on ne parvienne pas à exprimer ce que l’on pense avoir à exprimer ou qu’on exprime ce qu’on pensait devoir exprimer pour s’apercevoir que ce n’est pas cela, que cela n’a servi à rien. Alors, tu sais quoi ? Alors, il se produit quelque chose comme un désir de destruction : de soi ou du monde. Il faut que quelque chose soit détruit, Carthage ou bien le moi, il faut que ça sorte, quoi qu’il en coûte et de quelque façon que ce soit. L’expression ressemble toujours un peu à une manière de purge, et ça ne sent pas forcément très bon. Trêve du vulgaire. Si ça ne va pas, ça ne va pas plus mal, je pourrais même dire que ça va mieux, sans savoir pour autant ce que ça veut dire. Excès d’anticipation ? Les jours à venir le diront. Et puis, la grâce.

23.10.20

Mal couru aujourd’hui. Comme souvent ces derniers jours. Est-ce que c’est grave ? Drôle de question. J’ai écrit un poème ensuite. Et puis, plus rien. Ou, en apparence, si l’on veut. J’ai essayé de déterminer ce qui avait de l’importance et ce qui n’en avait pas. Vaste entreprise. Pour faire quoi ? Justement, pour savoir quoi faire ensuite, comment m’orienter dans ma pensée, comment mettre les choses dans l’ordre. Il y a des questions vides de sens et d’autres qui semblent trop sensées. C’est-à-dire : trop marquées, trop déterminées par des enjeux qui ne sont pas les miens, qui sont peut-être ceux de l’époque à laquelle je vis, mais au bien-fondé desquels je ne crois pas, sans doute parce qu’ils sont eux-mêmes trop marqués par leur temps. Et ainsi de suite. Bien sûr, il faut être de son temps. Et savoir ne l’être pas. Comme la bêtise que l’on dénonce, savoir que nous y avons notre part. C’est entendu. Mais encore ? Disons les choses ainsi : s’il me semble que l’écriture m’est nécessaire, à quoi me semble-t-il que l’écriture est nécessaire ? Quel usage faire de la nécessité de l’écriture, quel sens lui donner, dans quel but ? Ce n’est pas qu’une forme. L’écriture est irréductible aux genres en lesquels on la subdivise pour la neutraliser, la rendre fonctionnelle, l’asservir aux desseins de l’industrie culturelle qui a besoin de produits qui touchent leur public sans délai, sans faille, un peu comme si le neutre avait préparé le neutral, une écriture si blanche qu’elle est d’emblée effacée, il n’y a plus qu’à remplir des pages vierges de n’importe quoi. Pensée d’un temps qui aura voulu sortir de l’histoire, probablement. Quelle est mon histoire, à moi ? C’est à ne pas dire mon histoire personnelle, mon fragment de biographie en cours, non : ce qui m’a fait, ce que je fais, puisqu’il faut toujours penser l’histoire par les deux bouts (quelle que soit la forme qu’on lui donne, d’ailleurs, flèche, cercle, spirale). Confus tout cela, non ? Je le crois. Mais s’il n’y avait pas de désordre, nous n’aurions pas besoin d’ordre. Enfin, je crois, je n’en sais rien.

22.10.20

Si je devais tenir le journal de ce journal, je devrais aussi tenir le journal de tous les sous-journaux, de tout ce que je ne consigne pas dans ce journal, mais qui en fait pourtant partie, d’une certaine façon. Si je devais tenir le journal de ce journal, dans le sous-journal d’aujourd’hui, je relaterais l’aventure qui m’est arrivée en rentrant chez moi, ou comment un automobiliste a pris ma plaque d’immatriculation en photographie, menaçant de porter plainte contre moi, à cause de ma conduite dangereuse. Sauf que, si je consignais par écrit ce sous-journal-là, je ne consignerais pas par écrit le journal de ma misérable course matinale, comment je n’avais pas envie de courir, comment je me suis forcé, comment j’ai souffert pour lutter contre les éléments, le vent, le vent mauvais, surtout, et comment, malgré tout, j’ai suivi la discipline que je tente d’imposer. Sauf que, si je tenais le journal de ce sous-journal-là, je ne dirais rien des raisons pour lesquelles j’ai pris ma voiture, après être allé courir, raisons qui me conduiront probablement en prison dans un futur proche, donc, puisque je suis — je cite l’automobiliste photographe à qui j’avais fait, c’est vrai, un doigt d’honneur, je n’en suis pas fier — « un gros con », je ne dirais pas comment j’ai marché pour voir la Sainte-Victoire de plus près : la terre rouge, le ciel gris, le vent fort. Parvenu à peu près là où je voulais parvenir, après avoir marché une demi-heure environ, en fait, je ne savais pas où je voulais aller, sinon que je voulais aller à la Sainte-Victoire, mais quand je me suis trouvé là où je me suis arrêté, je me suis dit que c’était bien, que c’était un bon endroit où s’arrêter, et c’est là que je me suis arrêté, j’ai fait un petit film en tournant sur moi-même, pour voir tout le site, et non pas seulement le site pittoresque, mais l’ensemble du paysage. Je crois qu’on ne la voit pas très bien, mais quasi en face de la Sainte-Victoire, en contrebas dans la vallée, il y a une centrale thermique, la centrale thermique de Provence, dont la cheminée, je viens de le lire à l’instant, culmine à 296 m, ce qui en fait, je cite le directeur du site, « le troisième édifice le plus haut de France après la tour Eiffel et le viaduc de Millau ». Vertigineux. On ne voit pas bien la centrale thermique, mais elle est bien là, et ses réacteurs m’ont toujours fait peur. Jean Tortel disait de Cézanne qu’il avait peur de la Sainte-Victoire. Hommes de temps différents. Mais hommes idem quand même ? Je ne sais pas. Passant devant ces réacteurs et cette cheminée, j’ai toujours eu peur, des épaisses fumées blanches, aussi, il y avait quelque chose de malfaisant dans cette centrale de Meyreuil, quelque chose de diabolique, dirais-je, si ce n’était pas tristement humain. Moi, là-haut, sur mon promontoire, cependant, j’étais fasciné par la montagne, par sa masse brute, la pierre. Calcaire, qui est partout où on donne de la tête, qui brûle les yeux l’été et réfracte une lumière absente les jours mauvais. Comme aujourd’hui. Calcaire, de qui nous sommes, la chaire. Ai-je avancé dans le livre que j’entends écrire sur Cézanne ? Je ne le crois pas. Je pense plus à cette altercation routière. Et je crois qu’il y a quelque chose de bon à cette période étrange que nous vivons : je n’aurai pas vu son visage, et ne l’ayant pas vu, il n’est qu’un masque pour moi, une tache bleuâtre, rien d’autre. La montagne, elle, au contraire, a un visage. Raison pour laquelle je suis allé la voir. Et je crois comprendre quelque chose, soudain, mais peut-être que cela ne veut rien dire du tout, je crois comprendre que les peintures de la Sainte-Victoire de Cézanne ne sont pas des paysages, mais des portraits. Est-ce que cela change quelque chose ? Est-ce que cela change tout ? Je le crois, mais je n’en sais rien. Peut-être que je me trompe. Nous vivons des temps si étranges.