Quel signe faire quel geste de la main avoir quelque chose à voir ou alors rien ? il y a toujours quelqu’un qui fait semblant et se refuse à garder le silence et moi qui n’ai pas grand-chose même pas un gramme de science des traces peu que je disperse y a-t-il un monde au coin duquel me tenir ou bien tout ceci n’est-il jamais que la répétition d’un drame antique et profond auquel cependant faut de sens et par la nôtre nous n’entendons que du souffle une langue étrangère ? même pas — que du vent — n’est-il pas semblable à cela notre destin ? d’une intelligence certaine mais que nous ne saisissons pas et d’espaces désirables dans le temps de notre vie ne restent qu’échos lointains la certitude de la défaite qui ne vaut pas mieux que de la victoire je forme des phrases certes avec des mots que personne n’entend et les phrases dites de même aphones et profanées mais pas assez non il faut croire pas assez pour me faire en silence une promesse à moi-même de n’écrire plus jamais que la formule ultime qui résoudra tout en une cadence parfaite sans nulle autre au-delà le dernier aphorisme.
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
Admiration du rouge quand tout aura disparu tache au milieu du champ voir d’abord les yeux fermés brûlure à même les rétines rétives j’imagine des peaux claires mais c’est la mienne que je vois les trottoirs sont peuplés de sauvages mais les urnes de même ainsi ne fais-je jamais que passer outre le chant le doux nom de démocratie cannibalisme blême les ténors sont de sortie les peintres aussi je fixe l’immaculée macula de l’enfant que j’espère bien née les femmes sont le devenir des gommes commençons donc par tout effacer.
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
Impavides les plantes et lors le vide des fleurs jaunes capitulent parfum capiteux de l’authenticité tous les arguments sont captieux rien ne vaut la paix de l’âme imaginations en forme de mascarades c’est vrai quand on y pense que la vie mérite mieux que ça mais qui pense qui ne fait pas semblant qui désire encore l’anéantissement ? le soleil ne brûle pas mais il n’y a pas d’air dans l’air rien que le dégagement d’apparences lucides claires pour qui veut bien les voir une seconde de plus en apnée et j’atteindrai à l’apogée — pas de style l’esprit limpide désert tout en nuances la chance appartient à qui veut bien l’ignorer.
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
Solitude du bleu y entrer faste astre du souvenir langue réminiscente languissante roches dures tendues au ciel vivants d’hier il y a dix mille mille ans femmes et hommes couples et copules la phrase un sexe et le lien liquide bruns corps de soleil sur la blanche pierre sentence lapidaire éblouissante tous nos rites sont barbares.
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
Sueur sur la joue gouttes les cheveux dans la bouche goûte j’imagine le ciel sans le regarder mais je ne me le représente pas non je le laisse exister comme j’aimerais je crois qu’on me laissât exister et l’apparition d’un temps désuet impropre certainement de quoi est-elle l’effet de la chaleur ou de son ridicule qu’on appelle canicule ? sueur sur la joue et jusques en la bouche je la goute salée façon de dire sans doute que c’est l’été.
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
Ciel rouge sanguine clandestin je décèle dans des lignes imaginaires l’ironie la guette qui décille cris d’oiseaux ou bien de l’enfant il y a un intrus dans la maison le sommeil pleure que faire ? le réel est une machination en plein rêve tremblement de terre ou la mer échoue déjoue nos stratagèmes vulgaires quelque part il y a quelqu’un qui réussit mais ce n’est pas moi ce n’est pas moi il faut écrire pour dépasser la rature ou l’inventer c’est-à-dire quand le ciel rouge se couvre de nuages digitaux bites en bas lourds et que la bêtise est notre unique destin.
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
J’ai été réveillé vers cinq heures du matin par des cris que je ne suis pas parvenu à identifier tout de suite et que, comme je ne suis pas parvenu à les identifier tout de suite, j’ai attribué à Daphné, quand même cela serait hautement improbable, c’est cela que j’ai fait spontanément avant de me rendre compte que ce n’était pas les cris de Daphné, mais des cris d’oiseaux de mer, mouettes ou goélands, je ne sais jamais, peut-être les deux. Alors, je me suis levé et je suis allé fermer les fenêtres du salon que, dans la mesure où il commence à faire chaud, j’avais laissé ouvertes, parce que j’avais commencé de me représenter qu’un oiseau allait entrer dans la maison par l’une de ces fenêtres grand ouvertes et nous manger, j’ai commencé d’être obsédé par cette image d’un oiseau affairé à nous manger et je suis allé fermer les fenêtres, me disant que, de toute façon, comme ce n’était pas vrai, je ne trouverais nul oiseau dans l’appartement décidé à nous manger que je devrais dès lors chasser à grands coups de balai, non ce n’était pas vrai, je ne tarderais pas à me recoucher, ce que j’ai fait, oui, sauf que, ne parvenant pas à retrouver le sommeil interrompu, je me suis dit que j’allais jeter un œil à internet, je me suis dit que j’allais consulter Google News. Ce qui, évidemment, est toujours la pire idée que l’on puisse avoir. Et c’est celle que j’ai eue. Bien entendu. Je ne me souviens pas de ce que j’ai lu sur Google News. Généralement, je ne lis que les titres, dépourvus d’intérêt, et que je trouve débiles, mais alors pourquoi est-ce que je les lis si je les trouve débiles ? Dans l’espoir d’en trouver un qui ne soit pas débile ? Non. Je lisais les titres que je trouvais débiles quand j’en ai lu un qui ne me semblait pas moins débile que les autres, mais sur lequel j’ai appuyé quand même, et lu d’un œil pas bien ouvert l’article qui se trouvait derrière le titre. C’était un article sur la cérémonie des Molières qui avait dû se réinventer pour cause de pandémie, article sans intérêt donc, parce que je ne vais pas au théâtre et que je ne regarde pas la télévision, mais que j’ai lu quand même. Pourquoi ? Pour me faire du mal. J’ai passé rapidement sur les déclarations des uns et des autres disant que le théâtre étant un art millénaire, ce n’était pas un virus qui allait le tuer, probablement en écho à cette femme de théâtre qui avait déclaré pendant le confinement qu’on ne pouvait pas jouer du théâtre avec un masque, pour consulter le palmarès. C’est là que j’ai vu le nom de cette fille avec laquelle j’avais travaillé quand je vivais à Paris : elle avait eu un Molière pour une pièce adaptée d’un livre, adapté d’une série de fictions radiophoniques, comme disent les autres, en tout cas, un filon bien exploité et qui rapporte, avant de faire un film, je suppose, mais ce n’est pas ce que je me suis dit tout de suite, non, cela je ne me le dis que maintenant, par pure jalousie, non, sur le coup, j’ai pensé le plus sincèrement du monde que, décidément, il n’y avait que moi qui n’avais pas de succès, jamais, rien, et que ce réveil, c’était simplement la réponse que me faisait le monde à la question que j’avais adressée à Dieu avant de me coucher, histoire de savoir quand il allait faire que je réussisse. Jamais, donc, me répondait Dieu, ce sont les autres qui réussissent, Jérôme, pas toi. Le plus étrange dans cette histoire, c’est que je ne me suis pas démonté pour autant : je me suis levé et j’ai écrit le poème que j’avais commencé de composer la veille, dans ma tête, avant de me coucher. Était-ce ma réponse au monde qui venait de me dire qu’il ne m’aimait pas, qu’il préférait les autres ? Je ne sais pas. Dites ainsi, les choses, enfin, les choses, le destin, dite ainsi, donc, cette affaire de destin semble caricaturale, d’autant qu’on aurait du mal à persuader quiconque que Google News est hiérophante et la cérémonie des Molières, son oracle, mais c’est ainsi que j’ai interprété ce réveil. Bizarre, j’allais dire, mais bizarre, je ne sais pas. Après tout, est-ce si bizarre que cela de se poser des questions et de vouloir trouver des réponses à ces questions ? À Cumes, cet automne, j’ai cherché la Sibylle sans la trouver, et les temples étaient tous en ruines depuis des siècles. Les seules âmes étaient celles des touristes, lesquels n’ont jamais rien à dire. Est-ce plus rationnel de déchiffrer les prophéties dans les nuages digitaux que sur les feuilles d’arbre ? Est-ce que je veux vraiment savoir ? Pas si cela doit encore m’empêcher de dormir. Non.
Je renie tous les poèmes aussi bien que tout tout ce que j’aime j’annule les rendez-vous avec moi-même l’être et son destin je me fabrique des chevaux de bataille en haut desquels se jucheront des nains ivres et hagards j’habite des idéaux bâtards là-haut tout en haut de la montagne froide et hostile où se sont réfugiés les dieux objets de nos désirs objets de nos haines de sujets ils ont peur de nous et de nos sirènes hurlantes elles qui déchirent la nuit moteurs à trop de temps explosions nocturnes allumés pour détruire la nuit la première nuit de l’été fraîche et de chair ce matin n’avais-je pas entendu une cigale enfin ? insecte au lyrisme spontané pour qui ignore désormais pourquoi il est pour quoi il est né.
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
S’épuiser dans l’amour et puis ne plus rien comprendre les agents agissent et moi la bouche bée béate est-ce que j’essaie de savoir ou simplement de survivre ? les agents agissent qu’ont-ils d’autre à faire ? exister n’est pas une raison d’être de continuer faire semblant non plus on joue à vivre mais au fond c’est le grand mensonge quiconque croit tenir une idée s’imagine en devoir de l’exprimer il y a tant d’essences et si peu d’air à respirer combien combien de temps encore à expirer ?
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
Pas mangé de viande de la semaine. En revanche, passé la même semaine à lire Casanova (à peine moins de 500 pages). Quel rapport y a-t-il entre ces deux données factuelles ? Probablement aucun. Ou alors un qui dépasserait mon intelligence. C’est possible. Est-ce que je sais ? Je rêve parfois qu’il y a un sens à tout et parfois qu’il n’y a de sens à rien. Quelle différence cela ferait-il ? Aucune probablement. Si quelqu’un acceptait de ne pas se mentir, quelle vie mènerait-il ? Mauvaise question. Si tout le monde acceptait de ne pas se mentir, quelle vie mènerions-nous ? La question est-elle meilleure ? Par exemple, si quelqu’un essaie d’attirer l’attention de quelqu’un à soi mais que ce quelqu’un ne fait pas attention, est-ce qu’il faut en faire encore plus dans l’espoir d’enfin attirer l’attention ou se replier sur soi-même parce que jamais personne ne fera attention à soi ? Probablement ni l’un ni l’autre. Probablement fallait-il commencer par ne rien faire du tout. Mais, précisément, ne pas faire quelque chose, voilà qui est extrêmement compliqué. Et ne rien faire demande paradoxalement peut-être beaucoup plus d’efforts que de faire quelque chose. Ou sinon d’efforts, d’un seul et unique effort mais beaucoup plus intense. Ne pas manger de viande me semble une démarche consciente alors qu’en manger ne l’est pas. Ou alors le devient-on seulement après de ne pas en avoir mangé ? Est-ce que je suis conscient de lire Casanova comme je suis conscient de ne pas manger de viande ? Peut-être, peut-être pas. Mais pourquoi est-ce que je ne mange pas de viande ? Évidemment, ce ne serait pas la même réponse que je donnerais à la question : Pourquoi est-ce que je lis Casanova ? En un sens, non. Sauf qu’en un autre sens, ce serait la même réponse : pour moi. Je fais les choses pour moi. On peut toujours se dire qu’on fait les choses pour la planète, mais est-ce vrai ? On peut toujours se dire qu’on fait les choses pour les autres, mais est-ce vrai ? Si, du jour au lendemain, tu vas faire tes courses dans des magasins tenus par des personnes d’origine africaine, sans même les connaître, simplement parce qu’elles sont de cette origine, et qu’on t’a dit qu’elles l’étaient et que c’est là qu’elles se trouvaient (ce n’est pas toi qui as fait des recherches, pris des décisions, toi, tout ce que tu fais, c’est obéir), est-ce que tu le fais pour elles, que tu ne connais pas, ou pour toi, pour te donner bonne conscience, accumuler de la vertu, ce supplément grâce auquel tu espères sauver ton âme ? Mentalité religieuse ? Toujours. On n’en sort pas, de toute façon. Le culte de la culpabilité. On s’imagine que, n’allant pas ou plus au temple, on est plus libre — parce qu’on pense en avoir fini avec la religion —, mais c’est faux, la mentalité religieuse prend tellement de formes : l’obéissance au dogme, l’interdit, la mauvaise conscience, la culpabilité. Qu’est-ce qu’on ne te ferait pas faire au nom de quelque chose ! Par la grâce nihiliste de la mauvaise conscience. Pourquoi est-ce que je fais ce que je fais ? Pour moi. C’est tout ? Réfléchis.
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