quel signe faire

Quel signe faire
quel geste de la main
avoir quelque chose à voir
ou alors rien ?
il y a toujours quelqu’un
qui fait semblant
et se refuse à garder le silence
et moi qui n’ai pas grand-chose
même pas un gramme de science
des traces peu
que je disperse
y a-t-il un monde
au coin duquel
me tenir
ou bien tout ceci n’est-il jamais que
la répétition
d’un drame antique
et profond
auquel cependant
faut de sens et par la nôtre
nous n’entendons
que du souffle
une langue étrangère ?
même pas —
que du vent —
n’est-il pas semblable
à cela notre destin ?
d’une intelligence certaine
mais que nous ne saisissons pas
et d’espaces désirables
dans le temps de notre vie
ne restent qu’échos
lointains
la certitude de la défaite
qui ne vaut pas
mieux que de la victoire
je forme des phrases certes
avec des mots que personne
n’entend et les phrases dites
de même
aphones et profanées
mais pas assez
non il faut croire
pas assez pour me faire en silence
une promesse à moi-même
de n’écrire plus jamais
que la formule
ultime qui résoudra tout
en une cadence parfaite
sans nulle autre au-delà
le dernier aphorisme.

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

admiration du rouge

Admiration du rouge
quand tout aura disparu
tache au milieu du champ
voir
d’abord les yeux fermés
brûlure à même les rétines
rétives
j’imagine des peaux claires
mais c’est la mienne
que je vois
les trottoirs sont peuplés
de sauvages
mais les urnes de même
ainsi ne fais-je jamais que passer
outre le chant
le doux nom
de démocratie
cannibalisme blême
les ténors sont de sortie
les peintres aussi
je fixe
l’immaculée macula
de l’enfant que j’espère
bien née
les femmes sont
le devenir des gommes
commençons donc
par tout
effacer.

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

impavides les plantes

Impavides les plantes
et lors le vide
des fleurs jaunes
capitulent
parfum capiteux
de l’authenticité
tous les arguments sont
captieux
rien ne vaut la paix
de l’âme
imaginations en forme
de mascarades
c’est vrai
quand on y pense
que la vie mérite mieux
que ça
mais qui pense
qui ne fait pas semblant
qui désire encore
l’anéantissement ?
le soleil ne brûle pas
mais il n’y a pas d’air
dans l’air
rien que le dégagement
d’apparences lucides
claires
pour qui veut bien
les voir
une seconde de plus
en apnée
et j’atteindrai à l’apogée —
pas de style
l’esprit limpide
désert tout en nuances
la chance appartient
à qui veut bien l’ignorer.

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

solitude du bleu

Solitude du bleu
y entrer
faste astre du souvenir
langue réminiscente
languissante
roches dures tendues
au ciel
vivants d’hier
il y a dix mille mille ans
femmes et hommes
couples et copules
la phrase un sexe
et le lien liquide
bruns corps de soleil
sur la blanche pierre
sentence lapidaire
éblouissante
tous nos rites sont barbares.

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

sueur sur la joue

Sueur sur la joue
gouttes
les cheveux dans la bouche
goûte
j’imagine le ciel
sans le regarder
mais je ne me le représente pas
non
je le laisse exister
comme j’aimerais
je crois
qu’on me laissât
exister
et l’apparition d’un temps
désuet
impropre certainement
de quoi est-elle l’effet
de la chaleur
ou de son ridicule
qu’on appelle canicule ?
sueur sur la joue
et jusques en la bouche
je la goute
salée
façon de dire
sans doute que c’est
l’été.

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

Filed under: Non classé

ciel rouge

Ciel rouge
sanguine clandestin
je décèle dans des lignes imaginaires
l’ironie la guette
qui décille
cris d’oiseaux
ou bien de l’enfant
il y a un intrus
dans la maison
le sommeil pleure
que faire ?
le réel est une machination
en plein rêve
tremblement de terre
ou la mer échoue
déjoue
nos stratagèmes
vulgaires
quelque part il y a quelqu’un
qui réussit mais
ce n’est pas moi ce n’est pas moi
il faut écrire pour dépasser
la rature
ou l’inventer c’est-à-dire
quand le ciel rouge
se couvre de nuages
digitaux
bites en bas lourds
et que la bêtise est
notre unique destin.

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

24.6.20

J’ai été réveillé vers cinq heures du matin par des cris que je ne suis pas parvenu à identifier tout de suite et que, comme je ne suis pas parvenu à les identifier tout de suite, j’ai attribué à Daphné, quand même cela serait hautement improbable, c’est cela que j’ai fait spontanément avant de me rendre compte que ce n’était pas les cris de Daphné, mais des cris d’oiseaux de mer, mouettes ou goélands, je ne sais jamais, peut-être les deux. Alors, je me suis levé et je suis allé fermer les fenêtres du salon que, dans la mesure où il commence à faire chaud, j’avais laissé ouvertes, parce que j’avais commencé de me représenter qu’un oiseau allait entrer dans la maison par l’une de ces fenêtres grand ouvertes et nous manger, j’ai commencé d’être obsédé par cette image d’un oiseau affairé à nous manger et je suis allé fermer les fenêtres, me disant que, de toute façon, comme ce n’était pas vrai, je ne trouverais nul oiseau dans l’appartement décidé à nous manger que je devrais dès lors chasser à grands coups de balai, non ce n’était pas vrai, je ne tarderais pas à me recoucher, ce que j’ai fait, oui, sauf que, ne parvenant pas à retrouver le sommeil interrompu, je me suis dit que j’allais jeter un œil à internet, je me suis dit que j’allais consulter Google News. Ce qui, évidemment, est toujours la pire idée que l’on puisse avoir. Et c’est celle que j’ai eue. Bien entendu. Je ne me souviens pas de ce que j’ai lu sur Google News. Généralement, je ne lis que les titres, dépourvus d’intérêt, et que je trouve débiles, mais alors pourquoi est-ce que je les lis si je les trouve débiles ? Dans l’espoir d’en trouver un qui ne soit pas débile ? Non. Je lisais les titres que je trouvais débiles quand j’en ai lu un qui ne me semblait pas moins débile que les autres, mais sur lequel j’ai appuyé quand même, et lu d’un œil pas bien ouvert l’article qui se trouvait derrière le titre. C’était un article sur la cérémonie des Molières qui avait dû se réinventer pour cause de pandémie, article sans intérêt donc, parce que je ne vais pas au théâtre et que je ne regarde pas la télévision, mais que j’ai lu quand même. Pourquoi ? Pour me faire du mal. J’ai passé rapidement sur les déclarations des uns et des autres disant que le théâtre étant un art millénaire, ce n’était pas un virus qui allait le tuer, probablement en écho à cette femme de théâtre qui avait déclaré pendant le confinement qu’on ne pouvait pas jouer du théâtre avec un masque, pour consulter le palmarès. C’est là que j’ai vu le nom de cette fille avec laquelle j’avais travaillé quand je vivais à Paris : elle avait eu un Molière pour une pièce adaptée d’un livre, adapté d’une série de fictions radiophoniques, comme disent les autres, en tout cas, un filon bien exploité et qui rapporte, avant de faire un film, je suppose, mais ce n’est pas ce que je me suis dit tout de suite, non, cela je ne me le dis que maintenant, par pure jalousie, non, sur le coup, j’ai pensé le plus sincèrement du monde que, décidément, il n’y avait que moi qui n’avais pas de succès, jamais, rien, et que ce réveil, c’était simplement la réponse que me faisait le monde à la question que j’avais adressée à Dieu avant de me coucher, histoire de savoir quand il allait faire que je réussisse. Jamais, donc, me répondait Dieu, ce sont les autres qui réussissent, Jérôme, pas toi. Le plus étrange dans cette histoire, c’est que je ne me suis pas démonté pour autant : je me suis levé et j’ai écrit le poème que j’avais commencé de composer la veille, dans ma tête, avant de me coucher. Était-ce ma réponse au monde qui venait de me dire qu’il ne m’aimait pas, qu’il préférait les autres ? Je ne sais pas. Dites ainsi, les choses, enfin, les choses, le destin, dite ainsi, donc, cette affaire de destin semble caricaturale, d’autant qu’on aurait du mal à persuader quiconque que Google News est hiérophante et la cérémonie des Molières, son oracle, mais c’est ainsi que j’ai interprété ce réveil. Bizarre, j’allais dire, mais bizarre, je ne sais pas. Après tout, est-ce si bizarre que cela de se poser des questions et de vouloir trouver des réponses à ces questions ? À Cumes, cet automne, j’ai cherché la Sibylle sans la trouver, et les temples étaient tous en ruines depuis des siècles. Les seules âmes étaient celles des touristes, lesquels n’ont jamais rien à dire. Est-ce plus rationnel de déchiffrer les prophéties dans les nuages digitaux que sur les feuilles d’arbre ? Est-ce que je veux vraiment savoir ? Pas si cela doit encore m’empêcher de dormir. Non.

je renie tous les poèmes

Je renie tous les poèmes
aussi bien que tout
tout ce que j’aime
j’annule les rendez-vous
avec moi-même l’être
et son destin
je me fabrique des chevaux
de bataille
en haut desquels se jucheront
des nains
ivres et hagards
j’habite des idéaux bâtards
là-haut tout en haut de la montagne
froide et hostile
où se sont réfugiés
les dieux objets
de nos désirs objets
de nos haines de sujets
ils ont peur de nous
et de nos sirènes hurlantes
elles qui déchirent la nuit
moteurs à trop de temps
explosions nocturnes
allumés pour détruire la nuit
la première nuit de l’été
fraîche et de chair
ce matin
n’avais-je pas entendu
une cigale enfin ?
insecte au lyrisme spontané
pour qui ignore désormais
pourquoi il est
pour quoi il est
né.

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

s’épuiser dans l’amour

S’épuiser dans l’amour
et puis ne plus rien comprendre
les agents agissent
et moi la bouche bée béate
est-ce que j’essaie de savoir
ou simplement de survivre ?
les agents agissent
qu’ont-ils d’autre à faire ?
exister n’est pas une raison d’être
de continuer
faire semblant non plus
on joue à vivre mais
au fond c’est le grand
mensonge
quiconque
croit tenir une idée
s’imagine en devoir de l’exprimer
il y a tant d’essences
et si peu d’air
à respirer
combien
combien de temps
encore
à expirer ?

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

20.6.20

Pas mangé de viande de la semaine. En revanche, passé la même semaine à lire Casanova (à peine moins de 500 pages). Quel rapport y a-t-il entre ces deux données factuelles ? Probablement aucun. Ou alors un qui dépasserait mon intelligence. C’est possible. Est-ce que je sais ? Je rêve parfois qu’il y a un sens à tout et parfois qu’il n’y a de sens à rien. Quelle différence cela ferait-il ? Aucune probablement. Si quelqu’un acceptait de ne pas se mentir, quelle vie mènerait-il ? Mauvaise question. Si tout le monde acceptait de ne pas se mentir, quelle vie mènerions-nous ? La question est-elle meilleure ? Par exemple, si quelqu’un essaie d’attirer l’attention de quelqu’un à soi mais que ce quelqu’un ne fait pas attention, est-ce qu’il faut en faire encore plus dans l’espoir d’enfin attirer l’attention ou se replier sur soi-même parce que jamais personne ne fera attention à soi ? Probablement ni l’un ni l’autre. Probablement fallait-il commencer par ne rien faire du tout. Mais, précisément, ne pas faire quelque chose, voilà qui est extrêmement compliqué. Et ne rien faire demande paradoxalement peut-être beaucoup plus d’efforts que de faire quelque chose. Ou sinon d’efforts, d’un seul et unique effort mais beaucoup plus intense. Ne pas manger de viande me semble une démarche consciente alors qu’en manger ne l’est pas. Ou alors le devient-on seulement après de ne pas en avoir mangé ? Est-ce que je suis conscient de lire Casanova comme je suis conscient de ne pas manger de viande ? Peut-être, peut-être pas. Mais pourquoi est-ce que je ne mange pas de viande ? Évidemment, ce ne serait pas la même réponse que je donnerais à la question : Pourquoi est-ce que je lis Casanova ? En un sens, non. Sauf qu’en un autre sens, ce serait la même réponse : pour moi. Je fais les choses pour moi. On peut toujours se dire qu’on fait les choses pour la planète, mais est-ce vrai ? On peut toujours se dire qu’on fait les choses pour les autres, mais est-ce vrai ? Si, du jour au lendemain, tu vas faire tes courses dans des magasins tenus par des personnes d’origine africaine, sans même les connaître, simplement parce qu’elles sont de cette origine, et qu’on t’a dit qu’elles l’étaient et que c’est là qu’elles se trouvaient (ce n’est pas toi qui as fait des recherches, pris des décisions, toi, tout ce que tu fais, c’est obéir), est-ce que tu le fais pour elles, que tu ne connais pas, ou pour toi, pour te donner bonne conscience, accumuler de la vertu, ce supplément grâce auquel tu espères sauver ton âme ? Mentalité religieuse ? Toujours. On n’en sort pas, de toute façon. Le culte de la culpabilité. On s’imagine que, n’allant pas ou plus au temple, on est plus libre — parce qu’on pense en avoir fini avec la religion —, mais c’est faux, la mentalité religieuse prend tellement de formes : l’obéissance au dogme, l’interdit, la mauvaise conscience, la culpabilité. Qu’est-ce qu’on ne te ferait pas faire au nom de quelque chose ! Par la grâce nihiliste de la mauvaise conscience. Pourquoi est-ce que je fais ce que je fais ? Pour moi. C’est tout ? Réfléchis.