À qui parler sinon personne autant se taire non ? mon nihilisme a des accents rageurs comment sauver le monde et le faut-il seulement ? tout le monde a quelque chose à dire ou réclamer ou revendiquer une morale à faire à l’autre seul mode d’affaire à tous une haine des siècles rentrées en chacun et qui surgit soudain personne ne sent plus heureux certains plus légers cependant la tête en moins qui a roulé au loin casanova dans la préface à l’histoire de sa vie ironise ainsi vive la république il est impossible qu’un corps sans tête fasse des folies hier comme aujourd’hui comment pense qui n’a pas l’esprit ?
Soi-même comme une langue étrangère soi-même dans une langue étrangère.
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
Ce matin, c’est le deuxième ou troisième matin de suite que cela se produit, ce qui est logique, me semble-t-il, puisque je passe le plus clair de mes journées et de mes nuits aussi à lire Casanova, ce matin, je me suis éveillé en me parlant dans une sorte de pastiche de langue du XVIIIe siècle, ou alors en récitant des passages extraits de Casanova que j’aurais appris les lisant, comme dans une sorte de rêve se prolongeant après la fin du sommeil, je ne sais pas, je ne crois pas, en tout cas, c’est ainsi que je me parle le matin au moment de l’éveil, ensuite, cela se dissipe, ce brouillard linguistique, pour laisser place à quelque chose de, disons, quelque chose de plus prosaïque, disons. Et ce matin, que beaucoup trop de livres étaient publiés. Pourquoi ai-je eu cette idée ? J’entends par là : pourquoi ai-je eu cette idée-ci à ce moment-là ? Je ne le sais pas. C’est une idée que je tiens pour vraie, mais enfin je ne l’ai certainement pas découverte pendant la nuit, alors pourquoi ce matin, après avoir passé ces derniers jours plongé dans Casanova ? Peut-être, l’idée des mémoires, qu’on écrit à la fin de sa vie, dans une intention de publicité posthume, lesquels sont étrangers au présent, qui narrant le passé sont de fait tournés vers l’avenir. Oui, c’est une possibilité. Encore que je ne sois pas dupe, sachant que je publie moi-même des livres (et même : pas autant que je le voudrais), je participe moi aussi de cette croissance exponentielle de l’imprimé (qu’il le soit sur le papier ou dans les nuages digitaux de l’académie à venir), mais cela ne fait rien, ne change rien : je trouve toujours qu’il y a trop de livres, beaucoup trop de livres. Sauf que, quand j’y pense, quand j’analyse cette idée, je ne trouve pas qu’il y ait trop de livres simpliciter, je trouve qu’il y a trop de mauvais livres, ce qui n’est plus du tout la même idée. Qui suis-je, me rétorquera-t-on, qui suis-je pour juger de la qualité des livres et décréter que la majorité sont mauvais et qu’il y en a trop qui plus est ? Qui suis-je ? Eh bien, moi, bien sûr. Mais je m’écarte de mon sujet. Quel sujet ? En effet. Une autre des raisons pour lesquelles j’ai ressenti avec une vivacité remarquable le sentiment qu’on publiait trop de livres, ce matin, juste après le moment de l’éveil, c’est peut-être celle-ci que, envisageant d’écrire un nouveau livre, j’ai des scrupules à l’écrire, parce qu’après tout, ce ne sera jamais qu’un livre parmi d’autres, un livre de plus, un livre destiné, tout comme l’immense majorité des livres publiés, à l’oubli absolu. À quoi bon écrire un livre si personne ne s’en souviendra (après que personne ne l’aura lu) ? Je pourrais dire, prenant un ton moralisateur, que c’est une question que tout écrivain se doit d’affronter avant d’écrire un livre, qu’on n’est pas écrivain si on n’a pas affronté cette question dans sa chair, qu’on n’est pas écrivain tant qu’on ne l’a pas surmontée, mais non, je me moque éperdument des écrivains, de l’essence de l’écriture. Alors quoi ? Je ne sais pas. J’ai des scrupules, c’est tout. Et je ne sais s’ils m’honorent, ces scrupules. Après tout, peut-être ne sont-ils que le fruit d’un surmoi qui me surplombe, moi, produit de l’éducation que j’ai reçue, n’étant pas un enfant-roi, du manque de confiance en moi, les sceptiques n’étant jamais que des enfants trop bien élevés, c’est probable. Tout est probable. Plus ou moins. Non, ce que je veux dire, mais qu’est-ce que je veux dire ? Je n’ai pas tant de doutes que cela, sinon je n’aurais pas écrit les livres que j’ai déjà écrits, plus ceux qu’on a refusé de publier, plus ceux que je ne me suis pas encore décidé à publier, et caetera, mais quand même, on pourrait s’imaginer que les choses soient différentes. C’est toujours un peu la même question : est-ce que je trouve le monde triste parce qu’il est triste ou parce que je suis triste ? Est-ce que c’est le monde qui me rend triste ou moi qui rend le monde triste ? Et comment trouver une réponse certaine à cette question ? On ne le peut pas. De toute façon, on ne trouve jamais que des réponses ad hoc aux questions. Alors qu’il ne le faut pas. Le monde est triste parce que les livres, et les artefacts culturels en général, prétendent apporter des réponses aux questions, prétendent traiter des problèmes (le racisme, le patriarcat, l’ultra-libéralisme, la violence, la sexualité, et tout et tout), alors qu’il ne le faut pas. Surtout pas. Mais alors quoi, il faut quoi ? Il faut des livres qui posent des questions. Il faut des livres qui créent des problèmes. Pas qui les résolvent. Une éducation, par exemple, une éducation fondée sur des livres qui parlent du monde présent, donnent des clefs pour vivre dans le monde présent, une éducation fondée sur une culture tournée vers le temps présent est une éducation vouée à l’échec (et la civilisation qui l’accompagne, avec) : elle fabriquera un petit robot fonctionnel, pas une femme géniale. Une éducation doit parler de tout autre chose, envisager tout autre chose, apprendre à parler des langues mortes, des langues folles, inaudibles. Elle doit ouvrir un horizon immense, terrible, et effrayant. Tout le reste, c’est du vent qui passera, et dont plus personne ne se souviendra. Comme l’immense majorité des livres qu’on a publiés, qu’on publie, qu’on publiera. Voilà toute notre civilisation : elle produit de l’oubli. Même sa mémoire n’est qu’une métaphore de l’oubli. Ce serait quoi, le contraire ? Une civilisation qui ne produit rien, une civilisation qui ne résout pas, une civilisation qui invente du mémorable. Les mythes inventaient du mémorable. Mais il n’y en a plus, on les a détruits et puis, une fois détruits, déconstruits, comme dit le petit peuple qui croit bien penser sans trop savoir quoi, et puis on n’a rien mis à la place parce qu’on n’a pas la moindre idée de quoi mettre à la place. À la place, des peintres en bâtiment passent après Google News pour gribouiller sur les murs du monde la dernière petite morale à la mode. Je pourrais dire : les mythes grecs sont mon mémorable à moi (mon père me les lisait enfant, nous les lisons à notre fille), mais pas mes contemporains, c’est donc tout le contraire d’une civilisation. Quel sera notre mémorable à nous ? En aurons-nous seulement un ? Ou sommes-nous la fin ? En attendant une autre civilisation.
Comment se mesure l’espace entre l’espace et l’espace le peut-t-il seulement ? et quand il pleut se dilue-t-il ? je ne sais pas c’est vrai que je ne sais pas si c’est le bruit de la pluie ou l’arrosage automatique et par suite quel sens donner à l’éternel retour si c’est la vérité des saisons ou la fable d’un charlatan — aussi j’écoute l’enfant elle qui sait et me répond sans que je l’interroge et regardant le ciel dit-elle tu vois quand tout sera fini tout reviendra tout redeviendra ruines et les égyptiens et les grecs et moi alors et toi aussi mon amour ? oui et tout à l’infini.
Vieille comme une âme sans âge.
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
J’essaie d’écrire mon prochain livre. Je sais que, dit de la sorte, cela a toutes les chances de sembler idiot, et c’est vrai, mais c’est ce que je fais. J’essaie d’écrire mon prochain livre. Certains font des livres de cette idée, certains n’écrivent jamais de prochain livre, d’autres ne se posent même pas la question, qu’ils écrivent leurs livres comme d’autres vont au travail, comme d’aucuns vont en résidence financée par la Région, l’État, Papa, se vident les bourses de création, ou que le fait qu’on ne puisse plus jamais écrire ne leur traverse même pas l’esprit, les livres s’enchaînant chez eux, peu comme un besoin pressant. Moi, j’essaie d’écrire mon prochain livre. Ce qui ne va pas de soi. Parce que c’est quoi, un prochain livre ? Un livre, à la rigueur, si l’on n’est pas trop scrupuleux, un livre, on voit assez bien ce que c’est, mais un prochain livre, c’est plus compliqué. C’est un être étrange : on en a une idée et on n’en a aucune idée. C’est un être paradoxal. Une sorte de monstre sans pouvoirs surnaturels, qui se cherche tout simplement, et n’est pas sûr de jamais se trouver. J’essaie d’écrire mon prochain livre. Et je sais et je ne sais pas à quoi il pourrait bien ressembler. Le plus difficile dans cette affaire, ce n’est pas d’écrire — je n’ai jamais eu le syndrome de la page blanche, pas plus que je n’ai connu de writer’s block, nein —, c’est d’écrire quelque chose de nouveau ; si c’est pour refaire la même chose, écrire encore le même livre, cela ne m’intéresse pas. Sauf que, cette fois, j’ai envie d’écrire le même livre, enfin, le même livre : j’ai envie d’ajouter un volume au livre que j’ai commencé d’écrire. Et, dès lors, toute la question qui se pose, c’est de faire la même chose (un peu comme quand, chez Wittgenstein et Kripke, on sait que N additionne parce qu’elle fait toujours la même chose, i.e. + 1) et de ne pas faire la même chose (de ne pas me parodier, ce qui semblerait peut-être normal pour un écrivain comme les autres, mais à moi qui ne suis pas un écrivain comme les autres, cela m’est tout simplement insupportable). J’essaie d’écrire mon prochain livre. C’est-à-dire : j’essaie de faire la même et j’essaie de ne pas faire la même chose. À en devenir fou. Et je crois que c’est cette folie-là, la folie du paradoxe, qui peut nous donner le sens de l’écriture. Le monstre de l’écriture, si qui écrit n’en ressent pas la menace et le désir, à quoi bon écrire ? Autant faire des livres. À la chaîne. Un tous les deux ans, un tous les ans, tout dépend de la taille de ton illusion. Mais comment écrire sans illusions ? Comment écrire sans s’illusionner ni tromper quiconque, j’entends : ni soi ni les autres ? Comment faire des phrases qui ne soient pas des parades mais des explosions, pas des pétards mais des étincelles, pas des redites mais des dites ? Comment écrire ? Je ne sais pas. J’essaie d’écrire mon prochain livre. Je n’ergote pas, je ne mégote pas, je ne m’égote pas. À moi, il me semble que ce sont des questions qu’on ne peut tout simplement pas éviter. Si on le fait, on ment, on se ment, on ment à tout le monde. Et mentir, ce n’est pas écrire. C’est faire ce que tout le monde fait, c’est communiquer. J’essaie de ne pas communiquer. J’essaie d’écrire mon prochain livre.
Hier, j’ai commencé la lecture de la divine Comédie de Dante. Chose d’autant plus étonnante que je connais bien Danièle qui a traduit le texte en terzina et que j’ai eu, avant sa traduction, maintes occasions déjà de la lire. Étonnant ? Oui et non. Les textes ne sont pas simplement des textes. Ce sont aussi des expériences que nous nous sentons ou non capables de faire. Une histoire de surmoi, si l’on veut s’exprimer ainsi. Une histoire d’histoire, en ce qui me concerne. En ce qui concerne la Commedia. Je crois que j’avais envie de lire ce livre dans le livre de ma mère, une vieille édition publiée à Milan dans les années 1960 par la Società Dantesca Italiana. Les pages coupées verticalement en deux : en haut le texte de Dante en bas les commentaires suivis de l’œuvre (plan, schéma, sens, explication du vocabulaire, etc.). Sauf que lire ce livre-là dans ce livre-ci, c’est aussi lire une langue qui n’est pas la mienne mais qui est quand même la mienne. Au deuxième degré, pour ainsi dire. Le fait que ma langue maternelle ne soit pas la langue maternelle de la mère de ma mère et que, par suite, on monte et puis on descend, comme chez Dante, la langue maternelle de ma mère ne soit pas le français, mais l’italien, ce fait m’a toujours semblé extrêmement important, mais aussi, ne l’ayant apprise, cette langue, ni de ma mère, ni de ma grand-mère, ni de l’école, ni de personne, ce fait m’a toujours semblé profondément compliqué. En France, faisons ce détour, en France, les bons élèves, ou ceux que l’on souhaite tels, ne doivent pas apprendre l’italien, qui est une langue réservée aux élèves de seconde catégorie, les mauvais, mais l’allemand. Je ne sais pas si les choses sont encore ainsi, mais c’était très clair quand j’ai eu à choisir une seconde langue : dans les bonnes classes, on fait allemand seconde langue (on peut aussi avoir fait allemand première langue, mais dès lors, on fait anglais seconde langue, jamais italien ni espagnol) et dans les mauvaises, italien. Outre une division linguistico-géographique de l’Europe passablement étriquée et fondée sur une hiérarchie régionale qui relève du pur fantasme (au Nord, parce que c’est en haut, les bons, au Sud, parce que c’est en bas, les mauvais), et probablement d’un racisme moins visible que d’autres, bien que tout aussi réel, mais qui est si profondément ancrée dans la mentalité primitive de l’Européen, que cette hiérarchie est partagée par les peuples qui en sont eux-mêmes les victimes (les Italiens du Nord étant persuadés que les Italiens du Sud sont des êtres inférieurs), cette conception était si profondément ancrée dans les manières de penser des gens qui avaient fait des études que ceux-là même qui auraient dû la combattre comme raciste et inepte la reproduisaient à leurs dépens. Ainsi de ma mère qui, étant bilingue, ayant étudié l’italien, ayant lu Dante dans le texte, ayant écrit un mémoire sur Pratolini, étant fille d’une immigrée piémontaise, aimant passionnément l’Italie où elle passait presque toutes ses vacances, ayant encore de la famille en Italie, savait parfaitement toute l’erreur de cette façon de voir les choses, la reconduisait malgré cela en faisant étudier à son fils, éphèbe méditerranéen à la peau sensible et aux yeux perçants, une autre langue, pour ne pas dire une langue autre. Si je cherchais, je pense que je trouverais encore nombre de raisons qui font que la divina Commedia est, pour moi, un texte dangereux, un texte que je ne peux pas lire en français, que je ne peux pas lire traduit, mais que je dois affronter en italien et que, si l’on voulait, lire ce livre-là dans ce livre-ci a pour moi un sens anagogique qui renvoie à une histoire qui me dépasse mais dont je participe pleinement — que je le veuille ou non. Mais ce n’est peut-être pas le plus important. Cette hiérarchie qui veut que le Nord l’emporte sur le Sud est loin d’être étrangère aux événements qui ont lieu en ce moment dans le monde, opposant les Blancs et les Noirs, c’est-à-dire : le Nord contre le Sud. Cette hiérarchie est si profondément ancrée dans la mentalité européenne (en cela, malgré l’acculturation dont les Européens sont victimes, à rebours, les Américains sont des Européens — l’Occident, c’est l’Europe) qu’elle se reproduit dans toutes les sphères de la société, et à tous les niveaux. Le Blanc contre le Noir est, j’ai des scrupules à employer une métaphore si grossière mais tant pis, le plus visible, mais il n’est pas le seul, loin de là. À mon niveau, quand je travaillais chez Grasset, un jour, j’avais eu Henri Tincq au téléphone (Henri Tincq dont je viens d’apprendre en me documentant pour écrire ces lignes qu’il est mort en mars), pour une affaire liée à son livre sur les Catholiques. C’était le printemps, et il faisait beau ce jour-là à Paris, chose rare, mais pas assez pour que Tincq ne m’adresse un : « Vous devez être content. Les gens comme vous, vous aimez bien ça, le soleil. » Les gens comme moi, mon patronyme ne laissant aucun doute à ce sujet, c’est-à-dire : les gens du Sud. Moi, lisant, vivant, respirant, et puis moi écrivant, surtout, il faut que je lutte contre cette hiérarchie, pas comme le fait une victime de violences policières, mais en luttant contre l’interprétation de ma propre histoire par ceux (l’État) qui ont forgé la conscience de ceux (mes parents) qui ont interprété ma propre histoire pour moi. Et lire Dante en italien, c’est aussi cela. Revenir sur moi-même, celui que je suis, pas au sens d’une identité ossifiée, hypostasiée, pas au sens par suite de ce que mon époque fait de la question de l’identité, laquelle voit dans l’identité une essence, solide, quelque chose qui définit et ancre, mais comme un ensemble de possibles, quelque chose qui est toujours en train de devenir et qui, donc, en ce sens, alors que l’identité dure est toujours coupable, au moins en cela qu’elle s’oppose à tout ce qui n’a pas la même identité, se définissant systématiquement par la négative, a la chance incroyable d’être innocente. C’est pour cela que j’ai tant envie et si peur de lire Dante : devenir innocent.
Partout où il y avait une beauté une beauté possible un pas en avant dans le désert il y a le nom d’une marque et elle a un prix affiché grand c’est la vie partout où il pouvait y avoir une chance d’éclaircie et de méta- morphose on l’a baptisée réduite à un nom propre chose lequel n’est pas le sien mais de n’importe qui de n’importe quoi le nom d’un valeur laquelle enveloppe le monde tout autour et une entière jusqu’à la fin de tout.
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
Entre les orteils des continents inexplorés — pourquoi ai-je pensé cette phrase pourquoi me la suis-je dite à moi-même et pourquoi l’ai-je écrite ? à force de marcher peut-être toujours question d’avancer mais pour aller où ? cela qui le sait qui le sait sinon mes pieds ?
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
Après avoir passé la matinée en compagnie de Morton Feldman, je suis allé courir, et courant, j’ai eu l’idée d’une « note du traducteur » pour ma traduction, exercice que je n’aime pas trop habituellement, d’autant moins qu’il retarde d’autant plus l’entrée du lecteur dans le texte qu’il a envie de lire, s’imagine-t-on différer la lecture pendant 180 pages, simplement parce que l’on croit que l’on a quelque chose à dire ? quelque chose de plus intéressant que le texte que l’on a choisi de traduire ? ce n’est pas sérieux, et en effet non, ce n’est pas sérieux d’écrire une note du traducteur, mais enfin, il m’avait semblé, courant, que je pourrais dire ce que j’avais à dire en moins de deux pages, ce qui est la maximum raisonnable, tout ce qui outrepasse cette saine mesure étant le fruit d’une hybris méprisable, et après avoir couru, je me suis mis tout de suite au travail, écrivant les deux pages d’un jet continu ou presque, tout ruisselant de transpiration, sans même prendre le temps de faire mon gainage. Et c’est cela qui m’a le plus marqué dans cette affaire, que je ne prenne même pas le temps de faire mon gainage, avant d’écrire ma « note du traducteur ». Encore heureux, me suis-je dit, encore heureux que la littérature passe avant l’exercice physique. Pourquoi me suis-je dit cela ? Je ne sais pas. Probablement parce que, inconsciemment, je pense que, faisant passer l’exercice physique avant la littérature, je deviendrais le fils exagéré de mon époque, laquelle enjoint à ses enfants de préférer le souci de soi au souci du soi, laquelle m’enjoint de préférer le souci de moi au souci du moi, de faire passer un fictif équilibre de bien-être avant les idées que je peux bien avoir sur tel ou tel sujet et, surtout, en l’occurrence, sur un autre que moi qui m’est étranger : s’il fallait faire, c’est ce que je veux dire, des recoupements communautaires en Morton Feldman et Jérôme Orsoni, on ne trouverait que fort peu des propriétés qui font l’appartenance à une même communauté, et pourtant, moi, je me sens proche de lui. Je ne suis pas le fils de mon époque. Pas totalement, en tout cas. Et c’est heureux. Quand j’observe les enfants de mon époque, je ne les comprends pas, ou trop bien, mais cela revient au même, les gens ne se comprennent pas, de toute façon, et ne puis par suite m’empêcher de penser que, à supposer que j’écrive pour quelqu’un, je n’écris pas pour eux, raison pour laquelle ce que j’écris ne trouve que pas ou peu de lecteurs, ou alors c’est que c’est mauvais, ce n’est pas impossible non plus. En passant des mois avec un autre que soi, et pas n’importe lequel, je veux le préciser, un autre qu’on aime pour tout un tas de raisons qu’il n’est pas nécessaire d’expliciter, on développe une forme de personnalité parallèle, un autre moi que moi, qui n’est pas sans rapport avec le moi que l’on est mais qui se tient toujours à distance de ce dernier. Il y a la langue que je parle moi quand je parle et puis la langue que je parle quand c’est Morton Feldman qui parle à travers moi. Chacune n’est pas sans influence sur l’autre, mais elles ne sont pas identiques. Un peu comme Morton et moi, nous ne sommes pas pareils, mais sommes les mêmes.
Si je m’arrête est-ce que je meurs ou bien est-ce que je flotte sans contraintes sans contraires autres que l’allure immobile que je ferais mienne ? si je m’arrête est-ce que le vent va me souffler dans le lointain deviendrais-je nuage léger comme un peu de fumée ? si je m’arrêtais qui deviendrais-je au repos volontaire sinon une image figée chose par son absence de force ? où est le principe de mon mouvement dans l’air du temps ? je ne vais pas m’arrêter la poitrine légère les yeux dans le néant je vais continuer qui peut m’arrêter ?
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
Il n’y a pas de mais je ne le retiens pas garde mon souffle aucune parole ne sort de ma bouche apnée de l’oreille idem à force de tout entendre on n’écoute plus rien ou l’inverse je ne sais pas très bien je contemple la grisaille du temps et du temps toute l’eau du monde dégouline sur mes pieds nus je compte les gouttes une à une et très vite très vite ne sais plus combien des milliards probables partout sur la terre déluge et sécheresse vivre cette contradiction n’est-ce pas faire l’expérience d’être vivant ? peut-être bien ou alors non je ne dis rien n’est-ce pas certain de toute façon qu’il n’y a personne personne pour m’entendre non plus ?
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
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