si je m’arrête

Si je m’arrête
est-ce que je meurs ou bien est-ce que
je flotte sans contraintes
sans contraires
autres que l’allure immobile
que je ferais mienne ?
si je m’arrête est-ce que le vent
va me souffler
dans le lointain
deviendrais-je nuage
léger comme un peu
de fumée ?
si je m’arrêtais
qui deviendrais-je
au repos volontaire sinon
une image figée
chose par son absence de force ?
où est le principe de mon mouvement
dans l’air du temps ?
je ne vais pas m’arrêter
la poitrine légère
les yeux dans le néant
je vais continuer
qui peut m’arrêter ?

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

il n’y a pas de mais

Il n’y a pas de mais
je ne le retiens pas
garde mon souffle
aucune parole ne sort
de ma bouche
apnée de l’oreille
idem
à force de tout entendre
on n’écoute plus rien
ou l’inverse
je ne sais pas très bien
je contemple la grisaille
du temps et du temps
toute l’eau du monde
dégouline sur mes pieds
nus
je compte les gouttes
une à une et très vite
très vite ne sais plus
combien
des milliards probables
partout sur la terre
déluge et sécheresse
vivre cette contradiction
n’est-ce pas faire
l’expérience d’être vivant ?
peut-être bien ou alors non
je ne dis rien
n’est-ce pas certain de toute façon
qu’il n’y a personne
personne pour m’entendre
non plus ?

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

je ferme les yeux

Je ferme les yeux
les oreilles non
sons diffus dans l’atmosphère
souffles d’air
mélanges qui ne laissent pas d’être
étranges entre un moteur à explosion
et le chant d’un oiseau
espèce invasive
et moi ?

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

abjects objets

Abjects objets
aux rites arides
pas d’air entre nos rythmes
frénésie du dispositif
pas de mer entre nos récifs
même les os sonnent creux
peureux
tout coule
je fixe un point blanc
un peu trop longtemps
et j’oublie
je revis
est-ce que je peux faire semblant
que je suis là
que je participe
et m’absenter
en revanche de cette réalité
bonne qu’à me haïr
et la détester en réponse
est-ce que je peux m’absenter
derrière le cache
des apparences
donner le change
à qui le veut
et trouver ailleurs
une ombre de paix ?

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

les ruses fusent

Les ruses fusent
à quelle vitesse va
la vérité ?
et le faux
lourdeur sans altitude
nous entraîne-t-il
nous appesantit-il
toujours un peu plus bas
toujours un peu plus las ?
je trace un cercle
avec les yeux
tout autour de moi
des astres scintillent
idées ou bien couleurs
manières de s’arrimer
au monde
et puis de défaire
tous les liens
qui peut encore
vouloir dire le vrai ?
que peut encore
vouloir dire le vrai ?
je fais un nœud
autour de mon cou
avec une langue
ou bien j’étouffe
ou bien je découvre
le bon moyen de m’exprimer.

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

1.6.20

Je n’aime pas me sentir sommé, qu’on me donne des ordres, sur quoi penser, quoi ressentir, quoi dire, comment le dire. Il est tellement compliqué d’avoir simplement une idée personnelle que je ne me sens pas capable d’avoir les idées des autres. Le monde social est ainsi fait qu’il est traversé d’injonctions globalisées (à l’échelle de la planète) à prendre position, à affirmer ou à nier, à aimer ou à détester, mais comment le peut-on si facilement, si rapidement, passant d’un sujet mondialisé à un autre sans le moindre répit ? Ce qui était dans toutes les têtes il y a un jour encore semble à présent appartenir à un passé lointain, sorte de préhistoire automatiquement obsolète, le monde est mis à jour, chaque version annulant la précédente ; — logique du logiciel, pas du langage. Ne vivons-nous pas, de fait, dans une sorte de préhistoire à l’envers, une posthistoire où l’abandon du langage signifiant nous reconduit à un état antérieur à l’histoire ? Les phénomènes nous stupéfient, nous ne saisissons que des bribes inintelligibles, jamais des totalités, si petites soient-elles, que des fragments décomposés d’un univers qu’il est impossible de cerner, trop gros pour nous, trop gros pour tout le monde, trop gros pour le monde même. L’excès d’informations ne rend pas seulement les phénomènes inintelligibles, il rend le monde trop gros pour lui-même — maladie de l’obésité : quand on est trop gros, on ne peut même plus se porter soi-même, tout mouvement est difficile, le moindre effort épuise. Et puis comment cette injonction à être affecté, cette soumission à l’émotion, à l’empathie universelle, au souci de tout (toutes les luttes, tous les drames, toutes les différences, toutes les opinions, et ainsi de suite à l’infini), comment cet ordre qui nous est donné d’être affecté ne produirait-il pas in fine son contraire : l’indifférence absolue, totale, superbe ? Comment ne pas être indifférent ? Comment ne pas vouloir être indifférent ? Comment ne pas penser ma pensée ? L’affection permanente conduit à la dissolution de l’individualité dans l’égoïsme immédiat. Les images circulent à la vitesse de l’instantané et disparaissent aussi vite. La vie n’est qu’une succession dépourvue de toute signification d’une série sans somme d’instantanés entre lesquels il est impossible de faire le moindre lien, la vie est défaite, il n’y a plus d’expérience, rien que des lambeaux de vérité à durée limitée. Allongé sur mon lit, je regarde par la fenêtre. J’envie le mépris du ciel. Je peux voir toutes les images que je veux dans les nuages, ce ne sont jamais que des images projetées, sans rapport avec une quelconque réalité. Je peux bien projeter dans le ciel tous les anthropomorphismes du monde, le ciel, lui, se moque pas mal de toutes ces formes. Qu’on le nomme d’une façon ou d’une autre, il est là. Il est. 

gerbes

Gerbes
aventures
sur la devanture
qui ne fabrique pas
petite boutique
son être-là véridique ?
bêtes malades
lancées à tombeau ouvert
sur l’autoroute
hystérique motocycle
mais regarde
et ose appeler cela désir
et ose appeler cela vivre
gerbes
cimes en extase
comme je dis
par antonomase
fais-moi jouir
amour
le taureau est un homme
comme les autres
et réciproquement
qui pourrait dire ce qu’il se passe
au centre du labyrinthe
au centre du moi
à moins d’y avoir mis les pieds
soi-même
et d’en être ressorti
vivant et puissant ?
fais-moi jouir
n’arrête pas
avant que j’ai rendu
mon dernier souffle
gerbes
non fleurs.

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

30.5.20

Que faire de ce journal ? Meilleure question, je crois, que : Qu’est-ce que ce journal ? Que faire de ce journal ? Rien, le laisser être. Sans doute. Tout ce qui me préoccupe en ce moment, ce sont les poèmes que j’écris. Ce qui n’est pas le choix de carrière le plus judicieux qui soit, Pierre ne manque pas une occasion de me le dire, amicale ironie, mais c’est ce que j’ai envie d’écrire. Ce sont des poèmes que j’écrivais quand j’ai commencé d’écrire, puis de la philosophie, et des romans, des nouvelles, plus tard, beaucoup plus tard, contre mon gré, presque. Je n’écris pas de la poésie pour poètes, ni pour nonpoètes, j’écris de la poésie pour les gens qui ont un cerveau, enfin, je crois, je n’aime pas la mystique un peu idiote dont on a enrobé la poésie, et puis la façon dont on a soustrait tout ce qu’il y avait de beau dans la poésie pour en faire un truc vulgaire, prosaïque à l’envers (tu appuies sur entrée et tu as l’impression de faire un vers), le terraterrisme des petites blondes tatouées qui racontent des histoires de chèvres dans des trains ou je ne sais plus trop quoi — je ne comprends pas. Quand c’est trop facile (enfin, quand c’est trop con, quoi), je ne comprends pas : mon esprit se bloque, plus rien n’a de sens pour moi. Évidemment, facile n’est pas synonyme de simple, mais synonyme d’on me prend pour un imbécile, ce que je n’aime pas, parce que je n’en suis pas un, et puis parce qu’il y a une éthique, enfin, une éthique, soyons sérieux, une morale, il y a une morale derrière tout cela, derrière, non, même pas, il y a une morale dans tout ce que je fais, laquelle peut se résumer assez simplement en une affirmation : je ne prends pas les gens pour des imbéciles. Ce qui signifie que, quand les gens sont des imbéciles, je le leur dis, oui, pas par plaisir, presque par devoir, plutôt, mais j’écris au nom de l’intelligence. Ou, plus modestement, de l’idée que je m’en fais. Ce n’est pas rien, toutefois, se faire une idée de l’intelligence. Quand on n’en a pas, peut-on vraiment prétendre dire quelque chose ? Je sais que je suis fou, à côté de mon époque, dans une sorte d’époque contemporaine parallèle à l’époque contemporaine, mais tant pis, est-ce que je peux renoncer à l’idée que je me fais de l’intelligence, simplement parce que cette idée n’est pas monnaie courante ? Qui fixe le cours de l’intelligence ? Odile Dupon ? Est-ce que si je me rasais les aisselles, me teignais les cheveux en blonde, me faisais tatouer les biceps, posant comme ça, pour la postérité affligée, tout à l’air, j’aurais plus de succès ? Faudrait-il, en plus, que je subisse une mammoplastie ? Change de sexe ? Pauline J. Orsini, est-ce que le nom ferait plus vendre ? Pas sûr. Je n’écris pas pour vendre des livres. Si demain il arrivait que je vende des livres, plus de livres, je ne les retirerais pas du marché. Certes non. J’encaisserais. Quand mon ex-éditrice chez Actes Sud m’a écrit pour me dire que Pedro Mayr serait en promotion du 1er au 30 juin, je n’ai pas refusé, j’ai dit oui, si cela peut rendre les gens plus heureux, plus intelligents, non, comment est-ce que je lui ai dit déjà ? attends je regarde : mettre un peu de joie et de raison dans le cœur et l’esprit de nos concitoyens, ce dont je ne crois pas un traître mot, évidemment, mais je parle à mon ex-éditrice, celle qui a refusé mon dernier roman (je n’en écrirai plus jamais), je ne vais pas dire la vérité, à quoi la vérité servirait-elle dans les conditions qui sont les nôtres aujourd’hui, à quoi sinon à créer un peu plus de néant, un peu moins d’être, et rien et rien ? j’ai dit oui, parce qu’au fond, en plus, je fais toujours les mêmes rêves de gloire. Et ce faisant, chaque jour, je deviens un peu plus posthume.

une seconde peau

Est-ce que l’une appelle
quand l’autre sent
ou réciproquement ?
qui fait semblant
de jouir
les poings liés
les pieds entravés
il y a quelqu’un
qui se promène
sauf qu’il n’a pas
de nom
appels de phares
dans le rétroviseur
affaires d’hommes
pressés
histoires d’être
un peu plus
angoissé
je regarde la ligne
de démarcation
entre ici et nulle part
ou je ne sais où
c’est vrai qu’il m’arrive
souvent de faire
semblant
regarder au-delà
détourner le voir
personne ne me l’a demandé
non
c’est une habitude
façon détestable
de faire seconde nature
alors quoi ?
je ne sais pas
peut-être je devrais
me taire
ou bien dire
ça suffit
je quitte des yeux
la route
un instant
de trop
et le décor clos
devient comme
une seconde peau.

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

29.5.20

J’aime mes carnets. On pourrait trouver ça stupide comme idée, mais moi, j’aime mes carnets. Des gens bien plus intelligents que moi, qui vendent bien plus de livres que moi, c’est-à-dire, sont bien plus connus que moi, font depuis des années l’apologie du numérique, mais moi : je ne peux pas. Jamais pu. J’ai essayé. J’ai même failli y arriver, pendant un certain temps, oui, mais non. J’aime mes carnets. J’ai de bonnes raisons de les aimer. L’autre jour, par exemple, je ne sais pas vraiment pourquoi, ce n’était pas à cause de ce que j’écrivais, c’était peut-être à cause de comment je l’écrivais, ou je ne sais pas, toujours est-il que j’ai pris mon carnet et que je l’ai jeté violemment devant moi, contre le mur ou la porte du placard, dans l’idée de lui faire mal, non, ce n’est pas un être sensible, dans l’idée de me faire mal à moi, oui possible, mais si j’aime mon carnet, je n’en suis pas pour autant mon carnet, toujours est-il que je l’ai jeté, violemment, devant moi, et ensuite je l’ai ramassé, alors qu’il se trouvait par terre, et je me suis senti mieux, le reprenant, tellement mieux que j’ai fini d’écrire dedans le poème que j’avais commencé avant. Mon laptop, tu vois, si je le balance contre le mur, il ne s’en remet pas, le pauvre, et c’est peut-être cela, d’ailleurs, le progrès : se rendre compte que le progrès, c’est de savoir en finir avec le progrès, que la technique ne remplace pas l’écriture, la froideur du dispositif, la violence du geste. Sinon, quel progrès ? Plus de distance entre les choses et les gens ? Il y a des gens qui vivent à moins de 100 kilomètres de chez moi et que je n’ai pas vus depuis bientôt un an mais avec qui je peux parler sur internet et si je ne prenais pas, moi, si je ne prenais pas conscience que cela n’a aucun sens, je pourrais continuer ainsi, indéfiniment, à vivre dans une réalité trafiquée, illusoire, mensongère, réactionnaire : je reste chez moi feignant d’être partout, en contact avec tout le monde sans contact de proximité — être dans le monde sans le toucher. Ultime fantasme : chacun chez soi en même temps que partout, ne sortir que pour les vacances, quand on s’enferma dans des clubs au sport d’hiver, des clubs en bord de mer. Des camps partout. Où nous nous tenons, retranchés du monde, de la réalité. Je mets mon carnet dans mon sac et je me sens léger, bien, facile. Souvent, quand je pars avec mon carnet dans mon sac, je n’écris rien dedans, ce n’est pas obligatoire, je n’ai pas forcément quelque chose à dire. Tout à l’heure, ou hier soir, peu importe, j’ai mis les trois carnets du même modèle, un modèle industriel bon marché, j’ai mis ces trois carnets côte à côte, et j’ai eu l’impression les ayant remplis de mon écriture noire, étant en train de remplir le dernier des trois, celui qui est en cours, j’ai eu l’impression que j’avais fait quelque chose, que j’étais en train de faire quelque chose, pourtant, en un sens, non, je n’ai pas publié de livre, je n’ai pas d’actualité, je n’ai rien à vendre, rien à fourguer, pas d’avis définitif sur le monde à donner, mais j’ai trouvé que c’était beau, et qu’une vie sans carnet dans lequel on écrit ne vaudrait sans doute pas la peine d’être vécue. C’est une question peut-être trop grave : qu’est-ce qui fait qu’une vie vaut la peine d’être vécue ? pour être abordée de la sorte, de biais, mais c’est comme ça que je l’aborde aujourd’hui. Chacun en fera ce qu’il en voudra. Comme toujours.