opale

Opale
visage taches
de sang dans
la verdure
pays avant qu’il ne soit
calciné
parfois j’oublie
de regarder la route
je pense à autre chose
des idées de rien
la courbure du temps
de tes fesses
reflets dans le miroir
opale
image non
réel là sans
hypnose ni glose
éclair du naturel
la lumière me dis-je
trouve toujours
le bon moyen
de s’exprimer
je jette encore un regard
t’embrasse
où ai-je passé
la dernière éternité ?

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

28.5.20

Je sais ce qu’il faut faire. Comment l’expliquer ? Je m’imagine toujours un regard, qui n’est pas le mien mais qui est le mien, et qui me juge, me regarde, m’observe vivre, et je vois bien, adoptant ce regard, ou le refusant au contraire, tout ce que l’on pourrait me reprocher, je le vois bien, je l’entends bien, mais est-ce que c’est difficile à expliquer ou est-ce que je ne trouve pas les bonnes phrases pour l’expliquer ? Ou est-ce que je ne crois pas ou ne sais pas ou n’espère pas suffisamment pour expliquer ? Je ne sais pas. Et je sais. Tout le problème ou l’absence de problème est là. Se regarder d’une façon et se regarder d’une autre façon. Peut-être que je suis trop intelligent pour ne pas me regarder seulement de l’intérieur ou peut-être que je ne suis pas assez intelligent pour ne pas me regarder seulement de l’intérieur ? Comment fait-on pour faire la différence ? Je sais ce qu’il faut faire. Ce qu’il faut faire, c’est ce que je fais. Et je sais combien cela peut paraître inexact, apparence déformée de la réalité, mais comment l’expliquer ? À force de vouloir expliquer les choses, ne finit-on pas par tourner en rond ? Et puis, il se trouvera toujours quelqu’un pour te reprocher une chose ou son contraire. Tu me diras, je ne parle à personne, mais cela ne change rien, ce quelqu’un, s’il n’y avait personne d’autre, ce quelqu’un, ce serait moi. C’est ce que j’aime, par exemple, quand je parle avec Pierre : je peux me taire longtemps, ne rien faire que l’écouter, et cela me suffit, parce qu’après tout, parler, c’est aussi se taire, c’est-à-dire : écouter, et puis quand je parle, à mon tour, lui parlant de tel ou tel projet, je ne sens pas de jugement a priori, mais une profonde écoute, au contraire. Je n’aime pas les gens qui ont des convictions. J’aime les gens qui cherchent la bonne façon de dire quelque chose à dire. En tout cas, j’aimerais être quelqu’un comme ça. Oh, peut-être que, oui, en effet, c’est l’assurance d’une vie sans succès, mais quelle différence cela fait ? Ces derniers temps, regardant les gens qui font métier d’écrire et qui ont du succès, je les ai trouvés très laids, repoussants, des choses plus ou moins vieilles, mais toutes grossières, fripées, très repoussantes, traits repoussants, même retouchées, les images que je voyais de ces gens provoquaient chez moi une répulsion, un rejet esthétique, un désadhésion immédiate. Et il y a toute une partie du monde, ainsi laide : lotissements, hlms horizontaux, dortoirs, dépotoirs, imitations en béton d’un pays fantasmé, grisaille crade même en plein soleil, amer bitume. Et puis, il y a toute une autre partie du monde, si belle, je la regarde, je la parcours, je l’aime chaque jour un peu plus, je me lève avec elle chaque matin et, même quand j’ai l’impression que je ne la supporte plus, je sais qu’à supposer que la vérité existe, la vérité est là. Et si la vérité n’existe pas, elle y est quand même. 

image immobile

Image immobile
où la vision
dessine le pays sans halte
l’absence de repos
herbes jaillies du creux
du bitume
dans l’amertume —
trous
folie propre à ce qui passe
image ?
non mobile
ouvert à tout
réception maximale
pas passive
pas dans les manques
où l’être fait défaut
devenir
je ne me soucie pas
de qui se suffit de gésir
humanoïdes connectés
cerveaux débranchés
végétative vie
contrainte
pas végétale
éteinte
le contraire
dans mon ouverture optimale
je suis étranger à tout
ne suis étranger à rien
en quoi l’inverse de l’inverse
m’empêcherait-elle
d’exister de croître
de n’être pas comme l’être
identique mais
de me déployer ?

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

la beauté du monde

La beauté du monde
et la laideur
de l’immonde
si proches en fait
qu’elles se touchent
presque
quand tu traverses
passes de l’une à l’autre
sans hiatus
un rictus oui
trop même
plisse les yeux
ne regarde pas au-delà
mais dedans
en plein
il ne faut pas avoir peur
de la mort
de l’existence de la laideur
peut-être que non
que toute la réalité
du ciel ne s’épuise pas
ici dans cette succession
de succion réflexe
d’un phénomène par ce
qui le nie
mais il te faut quand même
traverser le pays
tout entier traverser
la vie.

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

je suis perdu

Je suis perdu
peut-être
mais il y a quelque chose
de plus que ce là-là
j’ai beau revenir
sur mes pas
j’avance
spirale du labyrinthe
géométrie sans destin
où un —
que je ne comprends pas
partout autour
de moi
il y a des hommes
insulte aux lèvres
qu’est-ce qui les pousse à être si laids ?
je les entends
qui crient
quand même je ne comprendrais pas
ce qu’ils disent
partout autour
de moi
il y a des hommes
pourquoi sont-ils
si laids ?
je regarde ailleurs
un peu plus haut
je crois
je vois des couleurs
j’entends des rêves
les morts râlent leurs vies
dans les époques sombres
y en eut-il d’autres
jamais ?
je voudrais en dessiner
les peindre
mais comment faire voir
les couleurs
à un peuple de daltoniens ?

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

25.5.20

Je traverse un pays baigné de lumière qui plonge dans la mer. Au loin, loin  derrière, un mec gueule un truc du genre « T’y as pas de couilles ou quoi ? », mots que je ne comprends pas, ne veux pas comprendre, je le laisse disparaître, dépérir, seul avec lui-même et sa rancœur dans la voix, comme celui qui avait essayé de m’arracher les cheveux, il y a longtemps, en vain. Un autre fait rugir son gros moteur sans égards pour ce qui dépasse les frontières étroites de son véhicule de luxe. Rien de nouveau sous le soleil. Je traverse un pays baigné de lumière qui plonge dans la mer, quitte Gémenos, traverse Roquefort, Cassis, prends la Gineste jusqu’à Marseille. Le ciel pur azur est un paradoxe, rassurant et terrifiant, apaisant et effrayant. Comment peut-on haïr le monde quand un tel ciel existe, là, qui s’offre gratuit au regard de tous ? Mais la réponse, sans doute, est dans la question : le regarde-t-on ? On agit, on s’agite, tout sujet excite, provoque ire et délire, on n’entend rien, ne comprend pas plus, les yeux rivés sur les écrans, que regarde-t-on, que voit-on ? Rien de nouveau sous le soleil. Je traverse un pays baigné de lumière qui plonge dans la mer. Ce que le ciel allume, ce qu’il éclaire de sa lumière exacte quand elle ne laisse aucune ombre, midi, dur et clair, chaud et limpide, reste-t-il une place pour nos doutes sceptiques ? Sur tout le reste, peut-être, mais sur cela, que sous une telle lumière les raisons de haïr le monde s’éteignent, non. Tout est mensonge quand on détourne le regard. Légendes sans histoires. Manies compulsives. Obsessions d’elles-mêmes. Je regarde ce pays que j’aime. Mais je pourrais aimer n’importe quel pays. J’aime tous les pays. Je ne suis pas enraciné ici. Je suis en vie. C’est tout autre. Je respire et pense et écris. J’écrire et pense comme je respire. Tout est nouveau sous le soleil. 

stylite styliste

Stylite styliste
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en haut de la colonne
la tour
site sur le toit du monde
sis sans état
comme tous les saints
styliste stylite
sur terre l’air béat
yeux levés vers on ne voit où
le ciel le plafond
un interstice par où
passe la lumière
le sens
la science des altitudes
et des mesures
des plaines ouvertes
grandes à mes pieds
art du surplomb
pour qui ne manque pas
d’aplomb de suite
dans les idées
art de faire chanter les plantes
sauvages en marge
de l’autoroute
moteur blanc
âme maussade
un vers un végétal
articulations sans ligaments
il y a un point à l’horizon
qui ne dit pas son nom.

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

ici

Ici
toit de pierres plates
rien qui le regard
arrête
abstraite manière de voir
les formes
où suis-je ?
dans quel pays transporté
nature jaune des innombrables
soleils
immortelles
dit-il
et je l’écoute
pensant à des déesses
nichées dans des abris de fortune
des abris de misère
attendant époques plus propices
qui probablement
ne reviendront jamais
y pensant
comment puis-je
me dis-je
ramener l’affaire mythologique
à une question de statistique ?
tu sais
en guise de réponse alors
j’ai beau tout faire
pour ne pas l’aimer
je ne suis jamais
que l’enfant de mon époque
et je ne l’appellerais pas
maman non mais
ma chère vieille mère
comment l’on dit dans la phrase
ma chère vieille mère
quand allez-vous enfin
vous décider à crever ?

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

soif immorale

Soif immorale
de passions callypiges
les autres se font
des frissons de que dalle
s’imaginent des drames
qui n’existent pas
mais moi quand je te regarde
je vois la chair dans le marbre
les corps qui dansent
sans halte
les parfums parthénopes
et les odeurs de feu
le bois de la déesse
et le silence en bas
j’essaie de me poser une question
que je ne trouve pas
me souviens de l’argent
que nous n’avions pas
de tout ce qui se perd
dans les rues de naples
qu’on l’aime ou
qu’on ne l’aime pas
la ville aux millions
de pas
l’amour est là.

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

23.5.20

L’autre jour, il y a quoi ? une ou deux semaines — c’était pendant le « confinement » —, il y a trois semaines donc, disons, Nelly me l’avait dit et ce soir elle me l’a dit elle-même, Daphné est tombée, elle s’est fait mal au genou gauche, et puis elle a regardé le ciel et elle s’est mise à penser que le ciel existait déjà avant les dinosaures, et ensuite elle a pensé que tout allait revenir, c’est ce qu’elle raconte, les Égyptiens, les Grecs, dans la première version qu’elle a racontée à Nelly, le jour où elle a eu cette révélation, puisqu’il faut bien appeler un chat « un chat », elle trouvait que c’était triste parce que toutes ces ruines, nous ne serions pas là pour les voir, le cycle du retour, dans son idée, je le suppose, n’était pas complet, pas tout à fait, et puis ce soir, comme elle m’en a parlé à nouveau, et que je savais un peu de quoi il en retournait, je l’ai un peu poussée, je lui ai dit que elle aussi alors, si tout revenait, elle allait revenir, et elle m’a dit oui, on pourrait penser que je l’ai influencée, ce qui n’est pas idiot, étant son père, mais non, pas tant que ça, quand elle n’est pas d’accord, Daphné n’hésite pas à le faire savoir, violemment parfois, ce dont je me suis assuré, en revanche, c’est que nous ne lui avions pas dite, nous, que nous ne la lui avions pas racontée, nous, cette histoire du retour de toutes choses, et non, m’a-t-elle dit, c’est ce qu’elle a pensé quand elle est tombée, et qu’elle a vu le ciel, le ciel qui était déjà là, avant nous, avant tout, et moi, je me suis demandé comment une petite fille peutbien avoir l’intuition du retour de toutes choses à quatre ans et demi, est-ce que tout le monde a cette intuition et que personne n’écoute ? après tout, c’est une possibilité, non ? ou alors quelque chose est-il là, dans le ciel, qu’on peut saisir, à 4, 44, 7 ou 77 ans, tout ce qu’il faut, c’est faire attention, quelle différence cela fait ? saisir d’un coup, en regardant le ciel, n’est-ce pas magnifique de saisir quelque chose d’insaisissable en regardant le ciel ? Daphné avait déjà parlé du ciel, quelques mois plus tôt, cela s’était passé au club de sport où elle va en temps normal, le mercredi, on m’avait dit que, parfois, elle s’absentait, qu’il fallait la rappeler à l’ordre (on ne me l’avait pas dit en ces termes-là, je traduis les mots en français) et moi, donc, ensuite, j’avais demandé à Daphné ce qu’il se passait, et elle m’avait donné cette réponse, qui m’avait étonnée, pour un enfant de 4 ans et quelque chose mais pas beaucoup, je regardais le ciel, papa, m’avait-elle dit, mot à mot, ce qui est, en effet, une activité durant laquelle il ne convient pas que l’on soit dérangé, d’autant moins qu’on finit par y découvrir le secret du retour de toutes choses, de l’éternel retour. J’avais demandé à Nelly de mettre par écrit ce récit de Daphné, et puis comme elle me l’a fait aussi, ce soir, au moment de se brosser les dents, et que je peux le rattacher à cet événement qu’elle a vécu au club de sport du mercredi, moi aussi, je le consigne. Je ne sais pas trop quoi en déduire. Peut-être, d’ailleurs, n’y a-t-il rien à en déduire. Je le consigne, c’est tout.