Opale visage taches de sang dans la verdure pays avant qu’il ne soit calciné parfois j’oublie de regarder la route je pense à autre chose des idées de rien la courbure du temps de tes fesses reflets dans le miroir opale image non réel là sans hypnose ni glose éclair du naturel la lumière me dis-je trouve toujours le bon moyen de s’exprimer je jette encore un regard t’embrasse où ai-je passé la dernière éternité ?
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
Je sais ce qu’il faut faire. Comment l’expliquer ? Je m’imagine toujours un regard, qui n’est pas le mien mais qui est le mien, et qui me juge, me regarde, m’observe vivre, et je vois bien, adoptant ce regard, ou le refusant au contraire, tout ce que l’on pourrait me reprocher, je le vois bien, je l’entends bien, mais est-ce que c’est difficile à expliquer ou est-ce que je ne trouve pas les bonnes phrases pour l’expliquer ? Ou est-ce que je ne crois pas ou ne sais pas ou n’espère pas suffisamment pour expliquer ? Je ne sais pas. Et je sais. Tout le problème ou l’absence de problème est là. Se regarder d’une façon et se regarder d’une autre façon. Peut-être que je suis trop intelligent pour ne pas me regarder seulement de l’intérieur ou peut-être que je ne suis pas assez intelligent pour ne pas me regarder seulement de l’intérieur ? Comment fait-on pour faire la différence ? Je sais ce qu’il faut faire. Ce qu’il faut faire, c’est ce que je fais. Et je sais combien cela peut paraître inexact, apparence déformée de la réalité, mais comment l’expliquer ? À force de vouloir expliquer les choses, ne finit-on pas par tourner en rond ? Et puis, il se trouvera toujours quelqu’un pour te reprocher une chose ou son contraire. Tu me diras, je ne parle à personne, mais cela ne change rien, ce quelqu’un, s’il n’y avait personne d’autre, ce quelqu’un, ce serait moi. C’est ce que j’aime, par exemple, quand je parle avec Pierre : je peux me taire longtemps, ne rien faire que l’écouter, et cela me suffit, parce qu’après tout, parler, c’est aussi se taire, c’est-à-dire : écouter, et puis quand je parle, à mon tour, lui parlant de tel ou tel projet, je ne sens pas de jugement a priori, mais une profonde écoute, au contraire. Je n’aime pas les gens qui ont des convictions. J’aime les gens qui cherchent la bonne façon de dire quelque chose à dire. En tout cas, j’aimerais être quelqu’un comme ça. Oh, peut-être que, oui, en effet, c’est l’assurance d’une vie sans succès, mais quelle différence cela fait ? Ces derniers temps, regardant les gens qui font métier d’écrire et qui ont du succès, je les ai trouvés très laids, repoussants, des choses plus ou moins vieilles, mais toutes grossières, fripées, très repoussantes, traits repoussants, même retouchées, les images que je voyais de ces gens provoquaient chez moi une répulsion, un rejet esthétique, un désadhésion immédiate. Et il y a toute une partie du monde, ainsi laide : lotissements, hlms horizontaux, dortoirs, dépotoirs, imitations en béton d’un pays fantasmé, grisaille crade même en plein soleil, amer bitume. Et puis, il y a toute une autre partie du monde, si belle, je la regarde, je la parcours, je l’aime chaque jour un peu plus, je me lève avec elle chaque matin et, même quand j’ai l’impression que je ne la supporte plus, je sais qu’à supposer que la vérité existe, la vérité est là. Et si la vérité n’existe pas, elle y est quand même.
Image immobile où la vision dessine le pays sans halte l’absence de repos herbes jaillies du creux du bitume dans l’amertume — trous folie propre à ce qui passe image ? non mobile ouvert à tout réception maximale pas passive pas dans les manques où l’être fait défaut devenir je ne me soucie pas de qui se suffit de gésir humanoïdes connectés cerveaux débranchés végétative vie contrainte pas végétale éteinte le contraire dans mon ouverture optimale je suis étranger à tout ne suis étranger à rien en quoi l’inverse de l’inverse m’empêcherait-elle d’exister de croître de n’être pas comme l’être identique mais de me déployer ?
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
La beauté du monde et la laideur de l’immonde si proches en fait qu’elles se touchent presque quand tu traverses passes de l’une à l’autre sans hiatus un rictus oui trop même plisse les yeux ne regarde pas au-delà mais dedans en plein il ne faut pas avoir peur de la mort de l’existence de la laideur peut-être que non que toute la réalité du ciel ne s’épuise pas ici dans cette succession de succion réflexe d’un phénomène par ce qui le nie mais il te faut quand même traverser le pays tout entier traverser la vie.
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
Je suis perdu peut-être mais il y a quelque chose de plus que ce là-là j’ai beau revenir sur mes pas j’avance spirale du labyrinthe géométrie sans destin où un — que je ne comprends pas partout autour de moi il y a des hommes insulte aux lèvres qu’est-ce qui les pousse à être si laids ? je les entends qui crient quand même je ne comprendrais pas ce qu’ils disent partout autour de moi il y a des hommes pourquoi sont-ils si laids ? je regarde ailleurs un peu plus haut je crois je vois des couleurs j’entends des rêves les morts râlent leurs vies dans les époques sombres y en eut-il d’autres jamais ? je voudrais en dessiner les peindre mais comment faire voir les couleurs à un peuple de daltoniens ?
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
Je traverse un pays baigné de lumière qui plonge dans la mer. Au loin, loin derrière, un mec gueule un truc du genre « T’y as pas de couilles ou quoi ? », mots que je ne comprends pas, ne veux pas comprendre, je le laisse disparaître, dépérir, seul avec lui-même et sa rancœur dans la voix, comme celui qui avait essayé de m’arracher les cheveux, il y a longtemps, en vain. Un autre fait rugir son gros moteur sans égards pour ce qui dépasse les frontières étroites de son véhicule de luxe. Rien de nouveau sous le soleil. Je traverse un pays baigné de lumière qui plonge dans la mer, quitte Gémenos, traverse Roquefort, Cassis, prends la Gineste jusqu’à Marseille. Le ciel pur azur est un paradoxe, rassurant et terrifiant, apaisant et effrayant. Comment peut-on haïr le monde quand un tel ciel existe, là, qui s’offre gratuit au regard de tous ? Mais la réponse, sans doute, est dans la question : le regarde-t-on ? On agit, on s’agite, tout sujet excite, provoque ire et délire, on n’entend rien, ne comprend pas plus, les yeux rivés sur les écrans, que regarde-t-on, que voit-on ? Rien de nouveau sous le soleil. Je traverse un pays baigné de lumière qui plonge dans la mer. Ce que le ciel allume, ce qu’il éclaire de sa lumière exacte quand elle ne laisse aucune ombre, midi, dur et clair, chaud et limpide, reste-t-il une place pour nos doutes sceptiques ? Sur tout le reste, peut-être, mais sur cela, que sous une telle lumière les raisons de haïr le monde s’éteignent, non. Tout est mensonge quand on détourne le regard. Légendes sans histoires. Manies compulsives. Obsessions d’elles-mêmes. Je regarde ce pays que j’aime. Mais je pourrais aimer n’importe quel pays. J’aime tous les pays. Je ne suis pas enraciné ici. Je suis en vie. C’est tout autre. Je respire et pense et écris. J’écrire et pense comme je respire. Tout est nouveau sous le soleil.
Stylite styliste retour à la ligne en haut de la colonne la tour site sur le toit du monde sis sans état comme tous les saints styliste stylite sur terre l’air béat yeux levés vers on ne voit où le ciel le plafond un interstice par où passe la lumière le sens la science des altitudes et des mesures des plaines ouvertes grandes à mes pieds art du surplomb pour qui ne manque pas d’aplomb de suite dans les idées art de faire chanter les plantes sauvages en marge de l’autoroute moteur blanc âme maussade un vers un végétal articulations sans ligaments il y a un point à l’horizon qui ne dit pas son nom.
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
Ici toit de pierres plates rien qui le regard arrête abstraite manière de voir les formes où suis-je ? dans quel pays transporté nature jaune des innombrables soleils immortelles dit-il et je l’écoute pensant à des déesses nichées dans des abris de fortune des abris de misère attendant époques plus propices qui probablement ne reviendront jamais y pensant comment puis-je me dis-je ramener l’affaire mythologique à une question de statistique ? tu sais en guise de réponse alors j’ai beau tout faire pour ne pas l’aimer je ne suis jamais que l’enfant de mon époque et je ne l’appellerais pas maman non mais ma chère vieille mère comment l’on dit dans la phrase ma chère vieille mère quand allez-vous enfin vous décider à crever ?
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
Soif immorale de passions callypiges les autres se font des frissons de que dalle s’imaginent des drames qui n’existent pas mais moi quand je te regarde je vois la chair dans le marbre les corps qui dansent sans halte les parfums parthénopes et les odeurs de feu le bois de la déesse et le silence en bas j’essaie de me poser une question que je ne trouve pas me souviens de l’argent que nous n’avions pas de tout ce qui se perd dans les rues de naples qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas la ville aux millions de pas l’amour est là.
Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.
L’autre jour, il y a quoi ? une ou deux semaines — c’était pendant le « confinement » —, il y a trois semaines donc, disons, Nelly me l’avait dit et ce soir elle me l’a dit elle-même, Daphné est tombée, elle s’est fait mal au genou gauche, et puis elle a regardé le ciel et elle s’est mise à penser que le ciel existait déjà avant les dinosaures, et ensuite elle a pensé que tout allait revenir, c’est ce qu’elle raconte, les Égyptiens, les Grecs, dans la première version qu’elle a racontée à Nelly, le jour où elle a eu cette révélation, puisqu’il faut bien appeler un chat « un chat », elle trouvait que c’était triste parce que toutes ces ruines, nous ne serions pas là pour les voir, le cycle du retour, dans son idée, je le suppose, n’était pas complet, pas tout à fait, et puis ce soir, comme elle m’en a parlé à nouveau, et que je savais un peu de quoi il en retournait, je l’ai un peu poussée, je lui ai dit que elle aussi alors, si tout revenait, elle allait revenir, et elle m’a dit oui, on pourrait penser que je l’ai influencée, ce qui n’est pas idiot, étant son père, mais non, pas tant que ça, quand elle n’est pas d’accord, Daphné n’hésite pas à le faire savoir, violemment parfois, ce dont je me suis assuré, en revanche, c’est que nous ne lui avions pas dite, nous, que nous ne la lui avions pas racontée, nous, cette histoire du retour de toutes choses, et non, m’a-t-elle dit, c’est ce qu’elle a pensé quand elle est tombée, et qu’elle a vu le ciel, le ciel qui était déjà là, avant nous, avant tout, et moi, je me suis demandé comment une petite fille peutbien avoir l’intuition du retour de toutes choses à quatre ans et demi, est-ce que tout le monde a cette intuition et que personne n’écoute ? après tout, c’est une possibilité, non ? ou alors quelque chose est-il là, dans le ciel, qu’on peut saisir, à 4, 44, 7 ou 77 ans, tout ce qu’il faut, c’est faire attention, quelle différence cela fait ? saisir d’un coup, en regardant le ciel, n’est-ce pas magnifique de saisir quelque chose d’insaisissable en regardant le ciel ? Daphné avait déjà parlé du ciel, quelques mois plus tôt, cela s’était passé au club de sport où elle va en temps normal, le mercredi, on m’avait dit que, parfois, elle s’absentait, qu’il fallait la rappeler à l’ordre (on ne me l’avait pas dit en ces termes-là, je traduis les mots en français) et moi, donc, ensuite, j’avais demandé à Daphné ce qu’il se passait, et elle m’avait donné cette réponse, qui m’avait étonnée, pour un enfant de 4 ans et quelque chose mais pas beaucoup, je regardais le ciel, papa, m’avait-elle dit, mot à mot, ce qui est, en effet, une activité durant laquelle il ne convient pas que l’on soit dérangé, d’autant moins qu’on finit par y découvrir le secret du retour de toutes choses, de l’éternel retour. J’avais demandé à Nelly de mettre par écrit ce récit de Daphné, et puis comme elle me l’a fait aussi, ce soir, au moment de se brosser les dents, et que je peux le rattacher à cet événement qu’elle a vécu au club de sport du mercredi, moi aussi, je le consigne. Je ne sais pas trop quoi en déduire. Peut-être, d’ailleurs, n’y a-t-il rien à en déduire. Je le consigne, c’est tout.
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