retarde

Retarde délaie
rumine et pars
cherche la rime infime
infra crépusculaire
matière des corpuscules
ils avancent dans le noir
rougeoie colore-toi
blême où vas-tu ?
ne singe pas
ne fais pas signe ni société ni peuple ni rien
sois
quelque chose ou
rien
nul ne va jamais si loin que ça
ici ou là
façon de faire semblant de faire à sa façon
quand nenni
turbulences plutôt
perturbations plutôt
quête insensée mendiant policé
à force de prétendre nous avons oublié
d’entendre la voix
vent dans les feuilles de l’arbre
mouvements des animaux
oiseaux
pas de destin
ne crois pas cela non
pas de destin —
attention.

Éclairs dans le ciel
tout brille certes
mais tout a déjà brûlé.

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

21.5.20

Demain, pour l’anniversaire de Jean-Pierre Cometti, qui aurait eu 76 ans, j’avais l’intention d’aller manger une pizza à la Mère Buonavista, à Castellane. Comme l’an dernier. C’était le rituel que je m’imaginais. Je n’aime pas célébrer les anniversaires de décès. Morbide au carré. Cette fois, non plus, je n’irai pas. Peut-être est-ce une malédiction. Ou le fantôme de Jean-Pierre qui veille sur moi, s’amuse à déjouer mes plans en vue d’en fomenter d’autres. La Mère Buonvista sera fermée. J’aurais été curieux de connaître son sentiment sur la période que nous vivons. Mais je ne peux plus lui poser la question. Au lieu de quoi, je me contente de l’imaginer. Ce qui est mieux que rien, enfin, je crois. Je n’y irai pas demain. Je ne crois pas aux signes du destin. (Est-ce que je crois au destin ?) J’irai marcher avec Pierre dans les Alpilles. De l’air. C’est bien. Je pense souvent à Jean-Pierre. À l’influence qu’il a eue sur moi, tant réelle (son enseignement, ses livres, ceux qu’il a écrits, ceux qu’il a publiés, ceux qu’il a traduits) que fantasmée (comment je m’imaginais lui ressembler, essayer de lui ressembler), pour finir par faire quelque chose de très différent de ce que lui faisait mais, du moins c’est ce qu’il m’avait signifié en publiant mon livre sur Steve Reich puis en lisant mes livres que je lui adressais, qu’il appréciait vraiment. Est-ce qu’on a besoin de modèles comme cela, à suivre ? Certains diraient qu’il faut s’en défaire, s’en débarrasser, les brûler, je ne sais trop quoi. Peut-être, sauf que le temps s’en charge pour soi. Alors à quoi bon faire tout ce cinéma ? Le monde est moins bon sans lui. Mais n’en va-t-il pas toujours ainsi ? J’ai relu la page que j’ai écrite l’an dernier pour dire la même chose que cette année. Au début, je n’ai pas compris. Et puis, au fur et à mesure, je me suis souvenu. Je suis heureux de ne pas avoir à subir cela, cette année, encore une fois. Mais j’aurais aimé déjeuner avec Jean-Pierre dans une manière de tête-à-tête spectral avec lui. Ce sera pour une autre fois, c’est ce que je m’étais dit déjà, l’an dernier. Quand je pense à lui, quand j’écris en pensant à lui (mon prochain livre est dédié à sa mémoire), ne suis-je pas dans ce tête-à-tête spectral avec lui ? Est-ce à dire que j’écris sous sa dictée ? Non, ce n’est pas tout à fait cela. Mon écriture est l’ombre portée de son fantôme. De tout ce que j’associe à lui. Évidemment, c’est un fantôme, c’est un fantasme. Mais il me semble que j’en ai besoin. Et qu’il me fait du bien. Preuve peut-être, qu’il y a bien une vie après la mort.

mer plate

Mer plate
quand le tonnerre gronde
et que l’orage menace
mais tout est si paisible
en face
sur l’île —
qui a dit qu’il fallait toujours
chercher à dépasser
les contradictions ?

Au fond du paysage
un point de doute
par où les sentiments
si nous en avions
pourraient s’enfuir
prisme des sensations
malgré nos notions toujours
plus confuses
à l’autre bout de la chaîne
contestataire j’évoque
les raisons de croire encore
en quelque chose mais
a-t-on jamais vu ma chère
populace si rare si frêle ?
c’est le désert
aurait-on envie de s’écrier
mais non le désert
c’était avant
et à présent moi
je cherche un nom un verbe
une phrase
pour dire quelque chose
après.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

le problème de l’élan

Le problème de l’élan
me dis-je
c’est qu’un instant
il s’arrête
plus de mouvement
quand moi je le sais
pourtant je voudrais continuer
peine perdue que de chercher
un nouvel quelque impulsion
pour devancer la machine
il n’y a pas de machine
rien que cette chose que moi
je suis
je nomme moi
plus d’élan
des manières d’avancer sans
toute recherche tend
vers l’impossible
elle et son contraire
la découverte
sans le dire
je fais de l’étymologie
sauvage
invente dans le langage
des arts de ne pas m’épuiser
des efforts qui n’ont pas besoin de dire
leur nom
ils sont — non mieux :
ils font.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

19.5.20

Que faire d’un pays, me suis-je demandé ce matin, que faire d’un pays qui interdit à ma fille d’aller à l’école, qu’en faire sinon le laisser suivre le cours de son histoire, c’est-à-dire se détruire ? Mais c’est absurde, me suis-je fait remarquer tout de suite après, c’est absurde, en effet, en vérité, ce pays s’est déjà détruit, est tombé en ruines que l’on découvre de-ci de-là, au gré des excavations involontaires provoquées par les aléas du temps qui passe. Tout ce qu’on peut faire dans ce pays de ruines, c’est se promener parmi elles. Certaines sont assez belles, il paraît, pour attirer les touristes, mais elles ne sont plus assez debout pour accueillir ses enfants que l’État, brave comme une petite bête apeurée, confie à la garde de leurs parents, qui les confient à leur tour à la garde de leurs grands-parents. Ni travail ni patrie, tout juste la famille. Recomposée, c’est-à-dire décomposée. Est-ce que c’est triste ? En un sens, oui, c’est vrai, mais en fait, non, c’est tellement convenu qu’on se sentirait en droit de réclamer une meilleure intrigue, cousue d’un autre fil moins voyant, moins banal, mais non, en a-t-on seulement encore la force ? Je ne crois pas que nous vivions après la fin de l’histoire, nous vivons simplement de mauvaises histoires, sans envergure, que personne n’a envie de vivre, mais qu’on vit quand même parce qu’on ne sait pas trop quoi faire d’autre. C’est ce qui arrive aux peuples sans plus de vitalité, avant qu’ils ne disparaissent. Aussi, me semble-t-il un peu vain d’écrire ce que j’écris parce que je sais qu’il n’y aura bientôt plus personne pour me lire, parce que je sais que déjà personne n’a envie de me lire, on préfère se raconter la geste domestique de son petit enfermement, c’est là qu’on est bien, à respirer cet air confiné, insalubre, nauséabond. C’est ainsi qu’on croit prendre soin de sa santé, parce qu’on a encore l’impression de respirer, mais quand on aura fini — de respirer —, il n’y aura plus personne pour penser.

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18.5.20

Ce matin, quand le réveil a sonné et que je me suis éveillé, je ne savais pas si j’avais dormi ou non, j’avais un doute, en tout cas je me suis dit : une chose est sûre, si j’ai dormi, j’ai mal dormi, mais je crois que j’ai dormi, mais alors est-ce que j’ai mal dormi à cause du réveil que j’avais mis la veille avant de m’endormir, lequel aurait lui-même causé une forme d’angoisse me faisant mal dormir ? Peut-être. Peut-être pas. Oui, l’un ne va pas sans l’autre. Quoi qu’il en soit, tant bien que mal, je me suis levé, j’ai pris les affaires que je devais prendre, j’ai mis le café sur le feu et moi au travail, jusqu’à ce que Nelly et Daphné se lèvent à leur tour, après quoi, je me suis remis à travailler, jusqu’à ce que j’aille courir. Je ne sais pas si c’est une bonne idée de se réveiller à 6 heures du matin pour travailler chez soi (à 6 h 15, au plus tard, j’étais à ma table de travail, les yeux s’ouvrant progressivement), peut-être, peut-être pas, peut-être qu’il faudrait que je mette le réveil encore plus tôt, quitte à me coucher plus tôt, le soir, dormir plus tôt, je crois qu’à moi-même c’est mon dessein plus ou moins avoué — changer de rythme, casser le rythme, trouver un rythme, inventer un rythme, découvrir quelque chose de moi du monde que j’ignore, faire quelque chose, non pour le plaisir de faire quelque chose, non pour meubler un espace vide qui aurait besoin d’être meublé, non pour avoir quelque chose à raconter ensuite, non, pour voir ce qu’il se passe dans ce temps autrement vide de moi du matin quand j’y suis alors que d’habitude je n’y suis pas. Je crois que j’ai bien travaillé, que ce n’était pas du temps perdu, ce qui aurait été un comble, me donner du temps en plus pour le perdre en fait, et donc peut-être qu’il y a quelque chose à approfondir, dans ce temps-là, dans cette aurore à venir. Quand je me suis levé, j’ai allumé une lampe dans le salon, il ne faisait pas encore jour tout à fait. Un peu plus tard, je n’en avais plus besoin. C’est un détail anodin, mais qui me semble avoir du sens, travailler avec le jour qui se lève, être là quand le jour se lève, être déjà là, ou être là en même temps que lui, dans une forme de simultanéité dynamique du temps qui passe, qui ne passe ni ne se passe sans moi. Je ne pourrais pas veiller tout le temps, non, mais c’est une expérience que je veux faire.

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rouge à s’en brûler

Rouge à s’en brûler
le regard
friche du monde
allégé
fugue
plus haut la source
canal qui traverse
le pays
eau
je voudrais couler
pas me noyer
flux
devenir liquide
iridescent
sang bleu blanc
mi eros mi violent
tout au bout sans goutte
flot
l’océan
ce que dans mon jargon prosaïste
j’appelle d’une femme mot
la mer la mer.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

Défilé des paysages

Défilé des paysages
à vive allure entrecoupé
d’allégories de la mort
formes obscures qui émergent
de la terre
même en lumière pleine
elle ne l’exprime pas
plutôt sa négation
sur la route
première sortie depuis
dieu sait quand
le monde semble moins
partagé que jamais
entreprises multiples
illimitées on dirait
de l’ensevelir
sous des montagnes de béton
humaniser la colline
en la colonisant
faire des dépendances
d’arpents de sauvagerie
ce n’est pas le monde
de fait que nous arpentons
mais la vision âcre
que nous avons.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

Fleurs de nulle part

Fleurs de nulle part
sauvages
ignorées
besoin de cet abandon
pour se sentir
exister
s’épanouir peut-être
pistils dis-je
avec l’impression
de rendre une manière d’oracle
que je ne comprends pas
pistils dis-je derechef
c’est ici que s’effondrent
les civilisations les empires
sur le bas-côté
halluciné le talus
germinaisons
pétales dédales
globale
effloraison.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

un peu après la fin

Un peu après la fin
j’attends
que quelque chose se passe
mais rien
je ne suis pas triste
non pourquoi le serais-je ?
il ne passait rien avant
pourquoi se passerait-il
quelque chose à présent ?
il fait nuit
je sors
respirer quelque chose dehors
le calme apparent
et l’ennui omniprésent
qu’il couve dans sa tranquillité sûre
dépravée.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.