scissions dans la soie

Scissions dans la soie
frissons sur le moi
tout le monde cherche
quelque chose à quoi se raccrocher
tout le monde cherche
un lit où s’étendre
et les fluides de se répandre
au bout d’un laps long
les yeux se décillent
on ajoute une décille au boiteux
un liquide s’écoule
tout le monde cherche
une raison de continuer
que ce soit ma satanique science
ou ton angélique ignorance
il faudrait être fou ou surdieu
pour imaginer un jour s’arrêter.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

2.5.20

Après passage éclair dans le jardin bondé de gamins surexcités et de vieilles dames masquées, retour à la maison. Je relis le poème que j’ai écrit hier, le copie, modifiant ce qui doit l’être, laissant le reste intact, et puis je relis les phrases notées avant d’aller me coucher, où il est question d’une tension. Normalement, me dis-je les relisant, ces phrases, normalement, j’ai tendance à penser qu’il faut résoudre les tensions, mais le peut-on toujours ? Le faut-il toujours ? Probablement pas. Je lis : « Finitude radicale — Puissance infinie. En tant que je suis mortel, je suis fini et donc radicalement limité (la finitude est à la racine de mon existence en tant qu’elle prendra fin tôt ou tard). Et pourtant, je dispose d’une puissance infinie d’invention, dans le langage notamment, sans limites, où un nombre fini de signes, et petit, me permettent de former une infinité de propositions, et signifiantes. » Je reçois une notification m’informant que j’ai publié tous les jours depuis quarante jours. Ce qui est vrai, mais inférieur à la réalité de l’écriture. Depuis quand n’ai-je pas passé une journée sans écrire ? Je ne sais pas. Je n’ai pas compté, et il n’y a pas de notifications automatisées pour me dire depuis combien de jours je n’ai pas passé un jour sans écrire. Je ne trouve rien de plus stupide que l’impératif « nulla dies sine linea » parce qu’il est un impératif, qu’il fait peser une sorte d’obligation morale sur ce qui devrait être l’exercice de ma liberté pure, parce qu’il fait de l’écriture une habitude, un métier, une tâche bourgeoise c’est-à-dire, on écrit pour passer le temps ou gagner sa vie par pour comprendre le temps qui passe et inventer la vie. Mais enfin, ce n’est pas de cela que je voulais parler. J’écris. Je me garderais bien de ranger cette activité sous l’autorité d’une quelconque maxime. J’écris, probablement parce que cela, malgré tous les problèmes que cela pose, me rend moins malheureux.

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terre à terre étants

Je préfère regarder au-dessus
loin des terre à terre étants
parfois les marques sur mes bras
ressemblent à des nuages
quand j’ai passé trop de temps
appuyé de tout mon poids
je les regarde étonné
les découvre déportées
sur mon corps importées d’outremer
quand on regarde le monde par en bas
il n’a pas l’air assez étrange
pas l’air assez fou
lors que nous devrions perdre
la tête le sens l’orientation
à mi-chemin entre ici et nulle part
hominidés captifs de la raison d’être
déraisons d’espérer
comment garder le sang froid ?
quand le vent souffle
yeux en larmes et autres
allergènes
dieu semble très gêné
quand de lui tous ne voient
que le trou de son cul.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

1.5.20

De nouveau, l’avion survole la ville. Je le prends en photographie. Ensuite, je regarde le monsieur qui vit dans l’immeuble en face, celui de gauche, au premier étage. Son tee-shirt (ou est-ce un polo ?) rentré dans son pantalon de jogging, aux pieds des pantoufles ouvertes, genre de sabots dans talons, le tout non pas gris, mais noir passé, il balaie son balcon. Avec méthode. Tous les jours. Enfin, je crois. Il balaie et puis il ramasse le fruit de son travail avec une pelle et jette le tout par-dessus le balcon. Jette ensuite un coup d’œil sur sa droite, mais je ne sais pas si c’est pour s’assurer que personne ne l’a vu (auquel cas, pourquoi ne regarde-t-il pas avant ?) ou si c’est pour s’informer de l’état du monde (auquel cas, pourquoi regarde-t-il seulement à droite ?). Et disparais de mon champ de vision. Tout à l’heure, je suis allé me promener. Parvenu à l’autre bout de la traverse Paul, passage magnifique, hors du temps, mais pas tout à fait, ici aussi les ordures sont présentes, que les gens jettent par terre, sales, je n’ai pas fait demi-tour comme avant-hier quand j’étais sorti courir, j’ai continué sur la gauche sur l’avenue Clot Bey avant de tourner à nouveau à gauche sur l’avenue de Hambourg pour rejoindre le pouce de César. Parvenu au premier rond-point assez hideux d’où, prenant à droite, on rejoint la mer, j’ai ressenti une certaine émotion, comme s’il m’arrivait quelque chose d’inédit alors que c’est un chemin parfaitement banal. Sauf qu’il y a plus d’un mois et demi que je ne m’étais pas rendu dans cette zone-là, obéissant strictement à la loi, demeurant demeuré dans mon kilomètre rond comme le périmètre où il m’est assigné de séjourner. Ce n’était pas beau, non, c’était émouvant. Pas kitsch, parce que j’avais conscience de la laideur de l’endroit, ou plutôt : de sa non-beauté, ce qui est pire, en un sens, de l’absence de beauté et de laideur de l’endroit où je me trouvais quand j’ai ressenti cette émotion, peut-être, me dis-je à présent, peut-être était-ce de la nostalgie, mais d’une forme étrange de nostalgie. Comment la nommer ? Je ne sais pas. Ensuite, je suis rentré chez moi. En fermant les yeux, à présent, je repense à quelque chose. Je n’étais pas seul dans cette fin de trajet. Il y avait aussi une dame qui me précédait. Elle portait un sac de courses et un masque, un dans chaque main. Elle m’a vu, mais elle ne m’a pas regardé. Je ne sais pas si elle l’a fait consciemment, mais je sais que, même si elle me précédait, elle a pris à plusieurs reprises des directions qui n’étaient pas le chemin le plus court pour aller d’un point à un autre (changer de trottoir pour revenir 500 mètres plus loin sur le même trottoir où se trouvait son arrêt de bus), comme si elle m’évitait. Et cette idée, à présent que j’y repense, me semble étrange, certes — pourquoi chercher à éviter quelqu’un qui se trouve derrière soi et dont donc on ne risque pas de croiser le chemin ni de respirer de putatifs miasmes ? —, mais participer surtout de ce que j’appelle ici « nostalgie », une nostalgie de la raison, d’autant plus profonde et inévitable que son objet — la raison — n’a probablement jamais existé.

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chaque jour j’écris ma fable

Chaque jour
j’écris ma fable.

Vin autrement
couleur de sang
ou transparent
variations avec la lumière
dedans à défaut de la vérité
moins de vanité
éclair dans l’esprit
pas dans le ciel
où le vent grand
fait voyager les pollens
dissémine la vie
vin vie viens
soleil vers la fin de la journée
plus qu’une éclaircie
bien plus
ébloui je lis les aventures
d’un homme qui voulait rentrer chez lui
hibernohellène écriture
fonction de son âge
la mer est couleur de sang
le vin est couleur de sens
je cherche la bonne image
de l’existence dans
cette transparence.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

30.4.20

Chercher quelque chose sans savoir quoi et puis après l’avoir trouvé continuer de chercher parce qu’il est possible de s’être trompé. Est-ce que c’est un problème ? Je ne crois pas. Au fond, je crois que, à supposer qu’on dispose entre les épaules d’une tête pas trop mal faite, on sait très vite ce que l’on cherche, c’est-à-dire : ce que l’on a envie de faire, quelle est la nature de son désir et que, dès lors, tout le reste n’est que composition avec le milieu dans lequel on est né, le milieu dans lequel on évolue, l’éducation qu’on a reçue, celle qu’on aurait aimé avoir, et qu’il faut se faire désormais, les caractéristiques de son rapport à la société, soi face aux autres, surtout quand ces derniers ont le dos tourné (ce qui, pour peu, que tu fasses quelque chose d’original, va t’arriver, tu ne crois tout de même pas que les gens vont t’accueillir à bras ouverts alors que, précisément, tu n’es pas comme eux). Dans le monde social, c’est quasi une loi, et je n’ose le dire qu’à peine, la négation de la loi de la nature, dans le monde social, le même désire le même, alors que dans le monde naturel, l’autre désire l’autre. Oh bien sûr, il y a toujours des exceptions, c’est même à cela qu’on reconnaît les lois, sinon ce sont des diktats, et chacun mettra l’accent sur celle-ci ou celle-là en fonction de ses intérêts du moment, mais il ne me semble pas que cela réfute ma théorie expéditive. Ce que je veux dire, je ne sais pas ce que je veux dire. Le temps a changé au cours de la journée, d’un côté et de l’autre d’une frontière, avant et après notre conversation téléphonique avec Pierre. Avant gris, après soleil. Et l’effet du vent aussi. J’ai fermé aux deux tiers le volet roulant dans la chambre à coucher où j’écris, assis sur le lit, et si je penche la tête un peu en avant, ignorant les constructions qui ont été bâties entre elle et moi, je vois la mer bleu profond, et ce que je devine être des vagues à la surface, rien que cette vision tient du rêve, aquatique onirique, comme tout ce qui se tient là, à portée de la main, et reste inaccessible pourtant.

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peuples de faibles

Peuples de faibles
couards
hypocrites bandemous
dictateurs impotents
éternels prolétaires
et leurs banderoles
auxquelles se pendre par le cou
art de la petite bourgeoisie
nulle façon de vivre
sinon médiocre
on se cache derrière sa race
son masque son petit doigt
et on espère que quelqu’un vienne
qui nous sauve
or le ciel est vide
on expire
nos énergumènes l’ont déserté
ou bien peuplé de vierges
à enculer outretombe
pour le bonheur de mâles décérébrés
dont on se demande comment
ils peuvent encore subsister
peuples d’animaux malélevés
impropres même à l’abattage
gamins hirsutes qu’on surveille
des puces plein le corps
sans prendre la peine de les regarder
peuples issus du grand ratage
bigbang farcesque pour qui n’a pas d’idées
on fait semblant de vous entendre
de vous aimer de vous comprendre
mais à la vérité nul ne l’ignore
depuis le début tout est foutu.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

29.4.20

Tout à l’heure, quand je suis allé courir, et que je n’ai pas pris le chemin qui tourne bêtement autour de la maison, mais que j’ai continué tout droit après la fin de la rue, pour descendre la traverse qui la prolonge en direction de la mer, je savais très bien que je m’apprêtais à enfreindre la loi, une infraction infime, certes, mais réelle, à la lettre de la loi, et j’ai été gagné par un sentiment de liberté que j’ai trouvé beau et bête à la fois parce qu’il exprimait quelque chose de réel : j’avais enfin l’impression de faire ce que je voulais et parce qu’il exprimait une volonté ridicule, dérisoire, ineffective. Parvenu au bout de la traverse, j’ai fait demi-tour, j’avais envie de continuer, et pourtant, je ne l’ai pas fait, de la même façon que je respecte les dispositions décrétées, quand même je les trouverais médiocres, fondamentalement stupides, d’un autre temps, ce n’est pas pour moi que je vis confiné, c’est pour les autres, moi, je ne me serai pas confiné, j’aurais accepté le risque de mourir, qui existe, confiné ou pas, un peu plus un peu moins ça dépend des jours, j’aurais pris ce risque parce que tout vivant le prend, ou alors vit dans la peur, qui est le contraire de la prudence, qui est une contrainte qui pèse sur la prudence, la rationalité agissante, c’est pour les autres que j’accepte cet état d’urgence insupportable, invivable, pour la vie de ceux qui sont plus fragiles que moi. À présent que j’y repense, j’ai un peu honte de ce sentiment, il n’avait pas grand sens, ou plutôt il ignorait la dureté du monde dans laquelle je vis, quelques instants durant, je me suis laissé dominer par une illusion de liberté alors que je suis en réalité broyé par des Entreprises et des États qui n’ont nul souci de moi, uniquement de leur croissance. Si je le voulais, je pourrais enfreindre la loi, méthodiquement, je finirais par me retrouver en prison, mais qu’est-ce que j’aurais fait ? J’aurais échangé une illusoire liberté contre une détention factuelle, j’aurais gagné en lucidité ce que j’aurais perdu en espace vital, encore moins d’espace vital, encore moins d’air à respirer, et puis quoi ? Rien. L’action individuelle est infinitésimale, mais elle est la seule possible, la seule réelle, la seule qui tienne suffisamment au monde pour ne pas croire qu’il est mieux sans moi (comme quand on dit « la nature se porte mieux sans moi » sans voir l’erreur qui consiste à se penser comme hors de nature, à penser le monde, le réel, la nature par soustraction, héritage du réalisme qui se demande ce que sont les choses indépendamment de l’esprit comme si l’esprit lui-même pouvaient être indépendamment des choses) ni moi sans lui. J’écris des poèmes.

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un mur dans le jardin

Nous avons bâti un mur
dans le jardin
pour nous protéger de l’air
c’est beau
si beau que dessus
nous pourrions faire de l’art
comme on en voit dehors
dans les rues
mais toutes les fresques sont télévisées
désormais
on a épuisé le talent
et ne sait plus comment ça se regarde
quand ce n’est pas de l’image en mouvement
c’est que nous aussi
nous restons immobiles
là derrière notre mur
qui devrait nous protéger de l’air
si seulement il ne nous fallait
pour notre malheur
continuer de respirer.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

reine de chine

Reine de chine
qu’elle pleuve ou brille
d’où viennent les nénuphars
qui peuplent notre étang ?
étranges pays que nous ne visiterons jamais
au-delà de la mer de calcaire
nageoires nous menacent
traces du passé ou présages de sciences
nouvelles et inespérées qui peut-être
nous sauveraient
qu’ai-je fait
scène divine
pour pleurer ou briller ?
des taches sur le soleil
en vidant mon verre
un soir d’été
enivré
qui se souvient encore de quelque chose
quand les yeux étaient ouverts
et les persiennes mi-closes ?
trop de questions
pas assez de questions.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.