LXV.

Images qui défilent
dans la plus pure
verticalité
pourquoi ne nous lassons-nous jamais
me dis-je au bout d’une heure
ou deux
pourquoi ne nous lassons-nous jamais
d’essayer
de donner du sens ?
pourquoi ne nous contentons-nous pas
me dis-je encore
d’être semblable aux plantes ?
au-delà du sens et du non-sens
aurait dit Aristote
mais les plantes ne pensent-elles pas
elles aussi ?
alors tout est perdu
les images n’ont cessé de défiler
elles
est-ce une raison de ne pas les aimer ?

27.8.19

Passé une partie de la journée à l’Alcatraz, la bibliothèque municipale à vocation régionalede Marseille, qui n’est pas un refuge, pas une oasis même si, oui, en effet, elle se trouve bien au milieu d’un désert culturel ou ce qui, du moins, en a tout l’air. Chaque fois le même air. Lieu étrange, qui semble vide, dedans, malgré les livres, où des messages pour inviter les usagers à aller voir des films dans telle ou telle salle sont gueulés par d’invisibles haut-parleurs. Est-ce la voix de Dieu ? Dieu a-t-il plusieurs voix ? Une féminine une masculine ? Dieu a-t-il l’accent marseillais ? Je sursaute, n’ose pas lever la tête, ne sais donc pas si je suis le seul à sursauter, ou si c’est normal, si le vacarme, les éructations intempestives sont la norme culturelle, une espèce de devoir d’anti-esthétique, participent d’une volonté assumée et acceptée par les usagers (voire désirée) de détruire systématiquement toute possibilité de concentration, tout effort que l’esprit ferait pour s’attacher à un et un seul objet pendant un certain laps de temps. Tu seras toujours interrompu, est-ce l’impératif de l’époque dans laquelle je vis ? Je me souviens de John Cage qui en avait pris son parti et faisait aveccette interruption constante. Mais quelquefois, il faut bien essayer de suivre ses idées, non ? Je parviens quand même à travailler, mal, dans cet endroit, dois changer d’étage pour consulter un livre qui ne se trouve pas en rayon, me demande s’il ne serait pas plus facile de faire circuler les livres plutôt que les usagers, chasse cette question de mon esprit, il est inutile de chercher la logique, elle n’a pas cours, n’a jamais eu cours, sans doute. Rien n’est logique. Rien n’est illogique non plus, par conséquent. C’est autre chose, un autre règne. Quand je sors, dehors n’a aucune importance, ici ou ailleurs, c’est tout aussi insupportable. Je rêve d’une autre ville, mais est-ce d’une ville dont j’ai besoin ou de tout autre chose ? Je rêve quand même d’une autre ville. Je pense aussi (à présent, seulement) à une phrase que j’ai rêvée, c’est ce que je m’imagine, sur les villes et le malheur, mais n’arrive pas à la formuler pour de bon. Alors tant pis. Cette nuit, j’ai rêvé que je me trouvais dans je ne sais pas quelle ville à l’invitation de je ne sais pas qui. J’arpentais la ville pour acheter des cigarettes et entrai finalement dans une librairie à l’ancienne tenue par Danièle Robert où je les trouvai. Nous ne nous reconnûmes pas tout d’abord, mais au bout d’un certain temps seulement. Elle portait un masque, c’est l’impression que j’avais, mais je finissais par la reconnaître malgré ce masque ou à travers ce masque. Alors nous échangeâmes quelques mots à propos de Christian Tarting, que je n’avais pas vu depuis longtemps. Et puis je suis sorti de la librairie comme du rêve.

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26.8.19

S’il me semble que je n’ai rien à écrire, est-ce parce que je suis vide à l’intérieur ou bien que le monde est vide à l’extérieur ? Pourtant, le monde est plein de choses, d’objets, de gens qui parlent, semblent avoir des idées, des gens qui ont des idées sur ces idées, des gens qui ne parlent pas mais agissent, tuent d’autres gens, les mangent, leur font l’amour, en prennent soin, les aiment, les détestent, un peu tout et n’importe quoi, quoi, et moi, alors si j’ai l’impression que je n’ai rien à écrire, c’est probablement que je suis vide à l’intérieur, oui, sauf que je ne crois pas à l’intérieur, à un intérieur distinct et différent de l’extérieur, alors qu’est-ce ? Pour quelle raison me semble-t-il que je n’ai rien à écrire ? Parce que plus personne ne veut plus publier mes livres ? Parce que les livres des autres sont meilleurs que les miens ? Parce que je préfère me cacher, me draper dans la dignité, me réfugier dans ma tour d’ivoire ? Tout et rien à la fois, je crois que je pourrais répondre aux questions que je me pose comme ça, sans rien dire, silence éloquent. Si je n’ai rien à écrire, s’il me semble que je n’ai rien à écrire, peut-être, je dis bien peut-être, peut-être est-ce que je n’ai pas assez bien cherché, si je cherchais mieux, si je cherchais encore, si je cherchais encore plus, je finirais par trouver quelque chose à écrire, quelque chose sur quoi écrire, un sujet, tout le monde a quelque chose à dire sur quelque chose, mais est-ce bien sérieux ? Les sujets, c’est bon pour la télévision. 1 minute 30 quand c’est bon, 30 secondes sinon. Quelquefois 1 heure et demie aussi quand quelqu’un de célèbre vient de mourir. Les sujets, c’est bon pour la télévision, ce n’est pas bon du tout, bref. Alors quoi ? Paresse, faiblesse, fatigue, déprime ? Mais qui a dit que je n’avais rien à écrire ?

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LXIV.

Feuilles de rien qui tombent
on dirait la pluie
songe d’une chance
impossible
pas besoin d’une phrase
entends-la
une odeur en suspens
une chose qui n’existe pas
un parfum n’est pas un objet
sur la ligne de flottaison
insensible
qu’est-ce que tu dessines ?
des steppes où nos pas se croisent.

25.8.19

Face à l’histoire universelle — c’est-à-dire : face à l’histoire des États-Unis d’Amérique —, il faudrait une histoire singulière, pas un destin lié aux grandes mutations du monde, aux transformations de l’histoire majuscule, quelque chose de plus simple. L’histoire de quelqu’un qui voyage, pense, rêve, écoute de la musique, écris parfois une page dans un carnet ou ailleurs. Une telle histoire, je n’en doute pas, peut sembler défaitiste (lui ferait défaut, assurément, l’ampleur dela Guerre et la paix), mais qui peut bien encore avoir envie de gagner, de remporter une bataille, qui plus est une guerre ? Histoire d’une sensibilité tout autre, qui ne soit ni repentir ni gloire outrancière, ni ascétisme ni excès fastueux. Est-ce la fatigue du jour qui parle à ma place, et la chaleur ? Peut-être que oui, mais la fatigue jette un autre jour sur le monde, laisse un espace ouvert à une nouvelle conscience qui reste muette autrement. C’est ce que je me dis. J’écris lentement. Sans savoir vraiment ce qui reste à dire ou s’il ne reste déjà plus rien. Mais j’écris. N’est-ce pas ce qui importe le plus ? Quelquefois, l’action l’emporte sur le quoi. D’autres pas.

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23.8.19

La fin du monde est plus acceptable que sa propre mort. Sans doute parce qu’elle s’accompagne d’un si — si nous ne nous repentons pas, nous allons tous mourir — et que, par la grâce de ce conditionnel, elle s’avère réversible tandis que la mort, sa mort à soi, elle, ne l’est pas. Aussi parce qu’il est plus facile de se dire nous allons tous mourir que je vais mourir. Nous allons tous mourir nous met sur un pied d’égalité avec le reste de la population, c’est la condition humaine, la loi universelle, et c’est loin une loi universelle, on a le temps. Je vais mourir, non, n’admet pas de distance critique, c’est une certitude. Reste à savoir quand. Aujourd’hui ? Demain ? Dans dix ans ? Cela ne fait pas grande différence, je vais mourir : comment vivre sachant que je vais mourir ? Notre époque est contradictoire. On la conçoit comme individualiste, mais ce n’est qu’à moitié vrai. Elle est à la fois individualiste et collectiviste. Notre époque a individualisé les plaisirs et collectivisé les peines. La jouissance se situe au niveau de l’individu et l’angoisse au niveau de l’espèce. Si je jouis, c’est que je suis bon, unique, exceptionnel. Si je souffre, c’est que je suis malade ou, mieux, que le monde est malade. Mon orgasme est privé — qu’il soit à moi et à personne d’autre ne m’empêche pas pour autant de le partager avec le monde pour lui faire voir à quel point je suis extraordinaire, à quel point je suis moi-même un monde — et ma douleur, publique — il faut prier pour moi, me venir en aide, me soigner, nous défilons ensemble, côte à côte pour rendre le monde meilleur, signons des pétitions, relayons des messages, partageons des combats, c’est à nous en tant qu’espèce qu’il appartient de nous réformer pour que le monde dans lequel je vis soit meilleur, pour que je sois en meilleure santé, pour que je meure un peu plus tard que prévu. Est-ce une confusion ? Probablement pas. Tous les moyens sont bons pour survivre : même si mon existence est médiocre, la magnifier ne peut pas me faire de mal, j’ai plus de chances de survivre ce faisant. C’est vrai. Et c’est faux. Qu’est-ce qu’une vie à moitié vécue ? Une vie qu’on maquille sciemment pour la faire paraître meilleure qu’elle n’est. Les gens n’aiment pas que tu dises que tu es un raté. Chaque fois, il se trouve quelqu’un pour te répondre que non, que tu exagères, que tu te trompes. Tu noircis tout. Et jamais personne pour te dire, que oui, en effet, et qu’est-ce que tu comptes faire désormais, mourir ou bien résoudre le problème ? Vaut-il mieux être trop lucide que pas assez ? La fin du monde est avantageuse : l’échec n’est pas le mien en tant que je suis celui qui a mené la vie que j’ai vécue, il est général : c’est le monde qui va finir, pas moi. N’y a-t-il pas, dans l’idée de celui qui annonce la fin du monde, la croyance que, lui, au moins parce qu’il sait que le monde va finir, en réchappera ? À moins que, plus certainement, il n’y croie pas le moins du monde. Le point levé, le regard droit, on ne s’apprête pas à mourir, plutôt à faire quelque coup. Nous allons tous mourir si…, c’est un cri de guerre mou, une frayeur moyenne pour une classe moyenne, une époque moyenne. Des calculs de moyenne : 2°C, 3°C, 5°C, le Christ remplacé par une tribu d’experts anonymes — les apôtres du Climat — qui révèlent un chiffre comme l’autre, la bonne parole. Difficile de s’identifier à une moyenne quand on se croit supérieur. Il y a bien quelques stars, mais elles s’avilissent, passent de mode, vieillissent, d’autres viennent qui connaissent le même sort, un sort qui, au fond, n’a rien qui le sorte du commun, n’est-ce pas cela qui m’arrive à moi aussi ? Vieillir avec ma star préférée et devenir ringard ou changer avec les modes et me couvrir de ridicule, cruel dilemme, n’est-ce pas ? On vit dans l’entre-deux de l’espèce et de l’individu, position la plus inconfortable entre les messies, les prophètes et les animaux dépourvus de conscience de soi.

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22.8.19

Si une place au monde t’était expressément assignée, crois-tu que tu en voudrais ? Si tu ne trouves pas ta place au monde, cela signifie au moins que tu la cherches. C’est vrai. Je ne sais pas pourquoi je pense à cela. Probablement parce que le monde est un endroit horrible, et bien plus quant à son âme que quant à son corps proprement dit. Un continent brûle-t-il qu’il se trouve immédiatement des gens pour donner des leçons de morale à d’autres gens qui se trouvent eux aussi à des milliers de kilomètres de là, des leçons quant à la façon dont il faut se comporter, dire ou ne pas dire, des gens qui n’ont aucune compétence en la matière de ce continent mais se trouvent tout simplement être connus pour une raison complètement différente. Et se sentent autorisés à avoir quelque chose à dire. Quelle grossièreté, avoir quelque chose à dire. L’âme du monde, c’est ce commentaire permanent qu’on donne sur l’état du monde, les milliards d’images qui sont mises en circulation chaque jour, et les commentaires que ces images suscitent, et les commentaires que ces commentaires suscitent, et ainsi de suite jusqu’à quand ? la fin du monde probablement. La fin du monde probablement, voilà une expression bizarre parce que de fin du monde, il n’y en aura probablement pas, de fin du monde tel qu’on le conçoit (une partie minuscule d’un immense univers), de fin du monde tel qu’on le perçoit (la miniconscience que j’évoquais hier), oui, certainement, mais ce ne sera pas la fin du monde en soi. Avant de s’interroger sur la possibilité ou l’impossibilité de trouver une place au monde, ainsi, peut-être devrait-on s’interroger sur le monde. Avant de se demander où peut bien être cette place au monde que l’on aimerait tant trouver, aussi, peut-être faudrait-il se demander où se trouve le monde où l’on aimerait bien trouver la place en question. Où est la place du monde où l’on aimerait bien trouver une place ? C’est-à-dire, en effet, qu’il faut distinguer le monde en tant que place — au sens où trouver sa place au monde est une tautologie puisqu’il n’y a de monde qu’en tant qu’on y trouve justement sa place — et le monde en tant qu’espace — au sens de grand tout, peut-être même pas, car si l’espace est infini, il ne connaît pas la clôture et, ergo, ignore la totalité. T’assigner une place au monde, c’est t’assigner un monde, c’est délimiter un espace fini dans un espace infini. Le devrait-on ? Ça, c’est une autre question. Si au moment de dire quelque chose du monde, on se le représentait non comme un petit espace proprement délimité (une ville, un pays, une planète, et caetera), mais comme une étendue dont on peut supposer qu’elle ne connaît pas de bornes, le dirait-on ? Vaste question. Non qu’il faille relativiser, mais on n’est pas obligé de parler à tort et à travers de sujets qu’on n’a pas le bonheur de maîtriser simplement parce que c’est quelque chose qui est en train de se passer et qu’on jouit d’un magistère improvisé sur le tas de sa petite ou grande notoriété. Avant de chercher une place au monde, encore faut-il savoir ce que c’est. Du double sens du monde, mundus et κόσμος, qui signifie tant le monde et son ordre que les ornements, ce dont on pare le corps, cosmologie et cosmétique, par conséquent, macrocosme et microcosme. Tout est dans tout. Ou rien. Le petit dans le grand. Ou inversement.

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LXIII.

Impossible de me concentrer
je regarde une série débile sur netflix
me force pour rire
rien n’a de sens
surtout pas ça
probablement
absolument
trop d’adverbes de toute façon
mais je suis humain
tu sais
je fais très bien semblant.

21.8.19

Qu’est-ce qu’on ressent quand on a le sentiment d’être du bon côté de l’Histoire ? Est-ce qu’on se sent supérieur ? Sent-on peser lourdement sur ses épaules un tel poids (le poids de l’Histoire) ? Fait-on chaque pas tiré par le sens du devoir ou poussé par la conviction que ce que l’on fera, ce sera nécessairement bien ? Comment se sent-on quand on est convaincu d’avoir la justice et la vérité de son côté ? Le doute est-il encore permis ? Après la bataille de Schoengraben, dans la Guerre et la paix, Rostov, blessé au combat, s’assoupit, pense à sa famille et songe, alors qu’il a choisi de s’engager dans les hussards pour combattre Napoléon, pourquoi suis-je ici ? Est-ce que, convaincu d’être du bon côté de l’Histoire, on éprouve encore ce genre de sentiments ? Ou bien n’est-t-on qu’une espèce de brute sans âme qui accomplit son devoir ? Nous ne sommes conscients que d’une infime partie de ce qui existe. N’est-il pas possible que, si nous avions accès à une partie un peu moins infime (sans même parler de l’ensemble), nous aurions des conceptions tout à fait différentes de celles qui sont les nôtres du point de vue de notre conscience ? On ne peut jamais avoir que ses propres conceptions, bien sûr, mais c’est une raison de plus de ne pas écarter le doute quant à sa conduite à soi, pas celle du voisin, celle de sa petite personne. Quand on doute, peut-on considérer que l’on se trouve du bon côté de l’histoire À force de douter, on n’agit plus, est-il impossible que ce soit préférable ? Tout à l’heure (je n’ai pas envie d’aller à la ligne alors qu’ici, probablement, il le faudrait), je me suis fait observer que l’échec de la Vie sociale, qui est mon échec en tant qu’écrivain, quand même cet échec ne serait pas nécessairement définitif, me réveillait encore, quelquefois, la nuit. Et j’ai ajouté, il ne réveille sans doute pas celle que je considérais comme mon éditrice et qui l’a refusé de la façon qu’on sait. Je sais ce qu’on me dit qu’il faut passer à autre chose (ce que j’ai fait puisque je continue d’écrire), que je devrais penser à m’autoéditer, mais ce genre de remarques témoignent d’une incompréhension profonde : j’ai passé ma vie à vouloir être écrivain et, en publiant les livres que j’ai publiés, j’ai eu le sentiment d’avoir réussi ma vieet maintenant, cette vie, ne l’est plus, elle est ratée. Je ne suis pas devenu écrivain après avoir été ou tout en étant autre chose, charpentier, journaliste ou actrice, j’ai toujours voulu être écrivain, et pas comme on est écrivain du dimanche, non, totalement et rien d’autre. L’échec de ce livre est l’échec de ma vie. Qu’il faut réinventer dès lors. Vaste chantier ? Assurément. Je suis en train.

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LXII.

Tout le monde parle
mais on ne comprend pas grand-chose
est-ce affaire de confusion
ou parce que rien de tout cela n’a de sens ?
il y a des fleurs sur le bas-côté de la route
nous garons la voiture
cueillons trois coquelicots
tu peux toujours chercher
autre chose
ailleurs
plus loin
oui tu le peux
mais quoi ?