29.6.19

hier le voisin du dessous non stop il faut dire que j’étais en slip c’était la canicule je ne suis jamais en slip je porte des caleçons moulants des boxers je crois que c’est comme ça qu’on dit des boxers ce n’est pas très bon pour les spermatozoïdes mais comme j’ai déjà eu une fille je crois que ça va vu la surpopulation mondiale pas la peine d’en rajouter bref j’étais en slip même si je ne suis jamais en slip j’étais en slip je m’étais réveillé le matin vers cinq heures et demi du matin et je m’étais levé tout de suite après m’être réveillé en me disant vas-y mec qu’est-ce tu fais c’est maintenant ou après ce sera trop tard il fait chaud vas-y mec comme hier dans une demi-heure il fera déjà trop chaud reste pas là bouge bouge cours et donc je m’étais levé pour aller courir mais pas en slip non slip short tee-shirt chaussettes baskets tout tout tout je ne suis pas comme ces vieux croûtons qui courent torse nu ils ont l’air tout fier d’eux mais ils sont moches ça pendouille ballote de tous les côtés je suis allé courir et puis au retour perte de poids sue sue sue tout tout tout et puis après traduis Morton Feldman non mais c’est vrai je ne mens pas mes journées sont vraiment comme ça il fait chaud de plus en plus chaud il fait chaud comme dirait Passi à Paris Porte de la Chapelle Lyon et Marseille et moi et ma fille d’abord je me lève tôt et comme je fais du sport pour perdre du poids parce que je suis un gros tas je me lève je m’habille je bouscule une porte ou deux et je vais courir et puis je traduis Morton Feldman et là après avoir traduit Morton Feldman je ne sais pas pourquoi mais comment je pourrais le savoir c’est une porte qui a claqué sans que je n’y puisse rien une porte a claqué et le voisin du dessous s’est précipité sur son balcon pour crier à mon intention je cite il faut le vivre pour s’imaginer ensuite que quelqu’un comme moi puisse vivre quelque chose comme ça la con de ta mère la pute va niquer tes morts je cite la con de tes morts va niquer ta mère enculé de Parisien il n’aurait pas mis la majuscule mais passons ils viennent chez nous ils nous prennent tout c’est le gilets jaunes qui ont raison je cite toujours l’aigle là-haut la con de ta mère la pute va niquer tes morts dit-il en tapant contre les murs sans personne pour le regarder sans personne pour l’écouter moi pour l’entendre oui pauvre de moi mais si je n’avais pas été là quelle différence et c’est vrai me suis-je dit si j’avais été absent ce n’est tout de même pas de ma faute si la porte claque si j’avais été absent il aurait quand même crié aurait-il crié quand même ta mère la pute va niquer tes morts ou inversement enculé de Parisien parce que pour ces gens-là qui en savent tellement plus sur moi que je ce que j’en sais sur eux à vrai dire rien je suis un Parisien aurait-il crié je ne sais pas mais je crois que les gens les gens sont fous quand même je dois dire parce que ce n’est pas tout je dois dire que ce n’est pas la première fois qu’il fait ça qu’il crie comme ça j’en ai déjà parlé je crois mais je ne me souviens pas quand et je n’ai pas envie de chercher pas la première fois mais ou bien ou bien ou bien tous les humains sont humains et alors c’est quoi un humain ou alors tous les humains ne sont pas des humains et alors c’est quoi un humain tu vois non peut-être pas non moi non plus je ne vois pas ce que je te demande que tu vois en ce moment ce que je vois c’est Nelly et moi avant la naissance de Daphné et il faisait chaud très chaud comme aujourd’hui comme hier nous remontions une rue de Berlin en direction du botanischer garten nous étions heureux nous recyclions des choses que nous n’aurions même pas imaginé recycler en France il y avait le pfand invention d’un peuple de génie il faisait chaud très chaud si chaud mais la vie était belle tu vois tellement belle perdus dans une ville trop grande pour ses étrangers qu’est-ce qui fait que les gens deviennent fous méchants bêtes grossiers marseillais où passe la frontière entre l’humain et autre chose réponds la con de ta mère la pute enculé va niquer tes morts

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27.6.19

Merveilleux Feldman (qui, contrairement à moi, aimait Beckett, moi, je ne peux pas, après avoir lu 70 pages de Molloy, j’ai eu envie de faire la sieste, je crois même que je me suis réellement endormi, ce n’est pas innommable, c’est somnolable), qui explique que le problème majeur de la civilisation contemporaine, c’est la suralimentation, problème, ajoute-t-il dans un éclat de rire, dont il est lui-même victime. Mais, c’est vrai, l’excès est notre mal, l’incapacité à nous autoréguler, à dire stop, à nous donner une discipline (pas à la recevoir de l’extérieur, comme dans une entreprise, un État, une religion, etc.), à l’inventer pour nous-mêmes. Ce matin, aussi, comme hier, comme il fait chaud, avant sept heures du matin, j’étais dehors pour courir. J’ai déjà dit pourquoi je courais, pas pour la performance — pour réduire. Et puis, je mange moins, aussi, ne bois presque plus (enfin, de plus en plus rarement). Autre passage de génie dans les talks de Middelburg, la « Loi de Feldman », comme Morton la nomme lui-même : « Si plus de cent personnes aiment ta musique, elle est commerciale. »

À propos de l’Idiot. — Qu’est-ce qui pousse les héros de Dostoïevski à se détruire, à se détruire les uns les autres, à se détruire eux-mêmes ? D’accord, peut-être que le livre veut dire : « Voilà, si le Christ revenait, voilà ce que nous lui ferions. Nous ne sommes pas prêts pour lui, nous ne sommes pas dignes de lui. Nous ne sommes pas prêts à la beauté. Nous ne sauverons pas le monde. » Mais quand même, ce n’est pas une explication. Le nihilisme n’est pas une explication. C’est un fait. Pas une raison. Et, en ce sens, le monde de Dostoïevski est de ses héros est le nôtre. Mais la question reste entière : pourquoi ? — et pas de réponse. Est-ce une telle absence de réponse à la question pourquoi ? qui rend la fin du livre si décevante, presque trop déchirante ? À quoi est-ce qu’elle me renvoie ? À moi ? Mais moi, je ne suis pas comme ceux-là. Ah oui ? Vraiment ?

Commencer (re) les Démons.

Liste des métiers que j’aurais pu exercer si je n’avais pas eu de talent et qui m’auraient permis de mieux gagner ma vie :
enseignant
universitaire
journaliste sportif
critique littéraire
musicologue
organisateur de festival
animateur télé
publicitaire
directeur du marketing

Liste des métiers que j’aurais pu faire si j’avais eu du talent et qui ne m’auraient pas permis de gagner plus d’argent (ou si) :
compositeur
musicien
peintre

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25.6.19

Qu’est-ce qu’il faut croire ? Qu’est-ce qu’il faut faire ? Je ne sais pas. J’ai des idées, mais que veulent-elles dire ? Se peut-il qu’elles ne veuillent rien dire ? Aujourd’hui, j’ai traduit un petit texte de Morton Feldman dans lequel il présente au public de Middelburg son œuvre For Philip Guston. Il explique qu’il a composé cette œuvre parce qu’il s’était brouillé pour des raisons esthétiques avec Philip Guston (parce que celui-ci avait renoncé à l’abstraction) et que Guston a pourtant demandé qu’il dise le Kaddish lors de ses funérailles — ce qu’il a fait, dit-il. Et puis, un jour, quelqu’un qui voulait faire un livre sur Guston est venu voir Feldan pour lui demander ce qui se passait dans la tête de Guston. Et Feldman a répond qu’il avait arrêté de se poser des questions. Et il raconte au public de Middelburg que c’est à ce moment-là qu’il a su qu’il composerait une pièce dans laquelle il arrêterait de se poser des questions. Est-ce qu’un écrivain peut travailler comme ça ? En ne se posant pas de questions. Oui, je suppose que oui, un écrivain, ce n’est pas fondamentalement différent d’un compositeur, c’est peut-être simplement le médium, comme on dit, qui change. Est-ce que je voudrais écrire un livre qui ne se poserait pas de questions ? Peut-être. En tout cas, je suis de plus en plus convaincu qu’il faut partir sans savoir où l’on va, sans savoir ce que l’on va raconter, sans même avoir quelque chose à raconter. Tout le monde ayant quelque chose à raconter, eh bien, l’artiste, n’est-ce pas celui qui n’a rien à raconter, qui ne sait pas ce qu’il a à dire, qui ne sait pas ce qu’il va dire, qui invente ce qu’il dit en le disant, contre tous ces gens qui font profession de professer, les chercheurs de bonnes histoires qui sont convaincus que tout a déjà été fait, raconté, et tout et tout, et qui fouille dans les poubelles de l’histoire, dans les caniveaux des faits divers, dans les dessous sales de l’époque pour trouver des choses à raconter ? Mais si tout a déjà été fait, si tout a déjà été raconté, si toi, tu le penses, pourquoi est-ce que tu ne te contentes pas de ne rien faire ? Moi, je ne le pense pas. C’est pour cette raison que je ne suis pas et ne serai jamais postmoderne. Chaque fois que je ressens un désir, plutôt que de l’inhiber parce que je suis tétanisé, je devrais ne pas me poser la moindre question, et avancer avancer avancer, quand même il ferait noir.

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24.6.19

Dans l’histoire, les temps n’ont pas toujours passé à la même vitesse. Il y a longtemps, en effet, le temps passait lentement. Un événement avait lieu avant même que l’on s’en aperçoive, et il fallait attendre un certain temps avant qu’un barde ne s’en avise et, le chantant, fasse qu’il soit. Plus tard, les historiens, en bons scientifiques, toujours pressés, contribuèrent certes à l’accélération du temps, mais il fallait toujours du temps avant que l’on se rende compte que quelque chose avait eu lieu et qu’on l’enregistre pour la postérité. C’est avec le développement des moyens de communication modernes que le temps s’est accéléré jusqu’à ce qu’un jour, si incroyable que cela puisse paraître, l’événement et sa conscience deviennent simultanés. Pendant longtemps, ce privilège de la simultanéité fut réservé aux seuls militaires qui pouvaient vivre à distance ce qu’il se passait sur le théâtre des opérations (qui, de fait, était devenu double, le théâtre des opérations et le théâtre du théâtre des opérations). Mais, il ne fallut pas attendre bien longtemps pour que, par la grâce de la démocratisation de la vitesse technologique, la simultanéité devienne mondiale et que la fameuse et bien nommée « magie du direct » n’étende son empire sur le monde entier. On put alors regarder un homme marcher sur la lune sans lever les fesses de son canapé, l’événement était devenu à la fois effroyablement lointain et si proche qu’on commencerait même bientôt à douter qu’il ait simplement eu lieu. Parce que, en effet, la simultanéité réduisait le temps à presque rien mais, en même temps, elle permettait à tous de se faire une opinion (hors-jeu ou pas hors-jeu) et, donc, suite logique et inéluctable, de nier la réalité de l’événement de la réalité. Mais ce n’était encore rien. Car, désormais, le temps va si vite que les événements ont lieu avant même qu’ils aient lieu. Bien sûr, l’humanité a toujours cherché à anticiper ce qui allait se passer, à prévoir voire à prédire, à tel point qu’on savait le jour même le temps qu’il allait faire le lendemain, et c’est à n’en pas douter un grand progrès. Lequel rabat toutefois sa superbe devant l’avènement de l’événement avant même son déroulement. Ainsi, par une belle journée de juin dans l’arrière-pays provençal, une journée chaude, oui, mais qui n’avait rien d’exceptionnel, on pouvait voir sur les panneaux des autoroutes des messages s’afficher, qui mettaient en  garde le Français contre les risques de déshydratation provoquée par les fortes chaleurs. C’était la canicule. Or, la propriété de la canicule, depuis qu’il y a une quinzaine d’années, toujours en France, elle a eu lieu sans que personne n’en soit averti auparavant, rien qu’après, quand on s’était mis à compter les vieux morts qui avaient déjà succombé à la vague de chaleur, la propriété de la canicule, dis-je, c’est qu’elle a lieu avant qu’elle ait lieu. La canicule décite la canicule. « C’est la canicule » signifie que c’est la canicule. Implacable théorie de la vérité. Et rien ne peut l’empêcher d’exister, en toute réalité. Le thermomètre a beau indiquer des températures qui sont d’une banalité qui confine à l’ennui, sorte de torpeur estivale qui gagne le corps et l’esprit, c’est trop tard pour les chiffres, l’événement a déjà eu lieu et ceux qui se mettraient en tête de le contester n’ont guère plus qu’à lui courir après. D’où ce sentiment que nous avons, de plus en plus, de plus en plus souvent, de plus en plus nombreux, de venir trop tard, d’être après coup. Les événements se déroulent désormais sans nous. Quoi que nous mettions de nous-mêmes dans le monde, celui-ci nous ignore, méprise notre arrogance ; qui sommes-nous pour imaginer qu’un événement nous requiert pour se déroule ? Quelle vanité ! Tout a déjà eu lieu avant qu’il ait lieu et il en sera toujours ainsi. À moins qu’un jour, à la faveur d’un paradoxe radical dont l’histoire, machine ironique à faire se passer des choses, a le secret, il ne se passe plus rien. Les événement se déroulant avant qu’ils n’aient lieu, n’arrivera-t-il pas un jour, quand il n’y aura plus personne pour les vivre ? Ils se dérouleront encore pendant un certain temps, c’est probable, avant de finir toutefois par se dissiper, s’estomper, s’effacer, disparaître, comme les mirages qu’ils seront devenus, comme les songes qu’ils auront toujours été. Cette ironie onirique de l’histoire — transformer ce qu’il y a de plus réel, le seul réel qu’il y ait, d’ailleurs, l’événement, en rien du tout, en rêve, en pur néant —, cet ironique onirisme de l’histoire sera peut-être aussi le salut de l’humanité. « Ça va, demandera-t-on alors dans quelques années, tu n’as pas trop chaud ? Oh, tu sais, j’ai ma bouteille d’eau ». S’ouvrira pour ceux qui auront la chance de connaître cet avenir, une ère de simplicité, un nouvel âge d’or — on pourra vivre sans trop s’en soucier. Et pour savoir le temps qu’il fait, lever les yeux au ciel et se dire : Il va faire une belle journée.

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LVIII.

Je mange des noix de cajou en ne pensant à rien
ou bien alors au néant
ce qui est presque la même chose
tout à l’heure sur le parking de l’immeuble d’en face
des enfants jouaient à se donner des coups de tubes en plastique remplis d’air sur la tête sous les yeux de leurs mères qu’on aurait pu dire présentes sans doute
à présent le soleil couchant jette une lumière brute sur le blanc des hlm
de l’autre côté de l’avenue ils me semblent sales
mais est-ce quelque chose que je vois
ou quelque chose que je pense ?

21.6.19

Est-ce que le fait que des comportements irrationnels passent pour rationnels (et réciproquement ?) est un signe de dégénérescence ? Par exemple, singer la culture populaire dans une perspective postmoderne peut paraître rationnel (relecture ironique, déconstruction, et blablabla) mais quand la culture populaire envahit le monde entier et que, comme toutes les espèces invasives, elle ne laisse nulle place pour autre chose qu’elle-même, est-ce toujours si rationnel, ou s’est-on tendu à soi-même le piège dans lequel on a — évidemment — fini par tomber ? Par exemple, voter utile semble rationnel, à quoi bon voter en effet pour quelqu’un qui n’a aucune chance d’être élu, ne vaut-il pas mieux voter pour quelqu’un qui a des chances, lui, quitte à sacrifier un certain nombre d’idées, mais quand cet élu mène ensuite une politique en contradiction avec les valeurs auxquelles on croit, là encore, n’a-t-on pas fini par se tirer une balle dans le pied qu’on s’était soi-même proposer de prendre pour cible ? Un philosophe qui prend pour sujet Harry Potter, Game of Thrones ou je ne sais quel sous-produit de consommation courante de l’industrie culturel, n’est-il pas, loin du génie qui aurait le courage de descendre de son piédestal pour parler au plus grand nombre, un petit bouffon fort laid qui essaie de ramasser les quelques piécettes maculées de vinasse et d’excréments que l’industrie culturelle aura laissé tomber sans même s’en rendre compte. Quand l’élite boit à la même source que la masse qu’elle affecte de snober, de quoi a-t-elle l’air sinon d’une petite brigade de crétins déguisés en milliardaires qui ne voient pas plus loin que ce qu’ils affectent de mépriser ? Que les stars du foot ne soient pas simplement des analphabètes que des foules elles-mêmes analphabètes adulent, mais aussi les héros de la civilisation, peut-il vraiment passer pour anecdotique ? Mais, il est probable que tout ceci n’est qu’une illusion d’optique, probable que les jeux olympiques ayant toujours eu une dimension mythique, les athlètes de la Grèce antique avaient cette même dimension extraordinaire, et qu’une poignée d’intellectuels en marge, que tout le monde laissait sur le bas-côté parce qu’ils n’étaient que d’ennuyeux rabat-joie, trouvaient eux aussi scandaleux, sans que personne ne comprenne très bien ce qu’ils racontaient ni pourquoi. Quant à ce qui passe à la postérité — puisque c’est le nerf de la guerre du temps et de l’éternité —, c’est impossible à prévoir. Je ne sais pas très bien pourquoi je raconte tout cela. J’ai passé quasi la journée à traduire Morton Feldman — 4 h 30 non-stop entre le moment où j’ai fini mes exercices de réduction de masse graisseuse et le moment où je suis parti de la maison pour aller écouter Daphné chanter à la chorale de l’école. J’ai fini dans un état de tension nerveuse qui m’a étonné moi-même. D’autant plus étonné que, à la fin de la séance à Middelburg que j’étais en train de traduire, Morton, adepte des séances longues, devait demander à son auditoire combien de temps ils venaient e parler et quelqu’un de lui répondre : 4 h 20. Ce qui devait être quelque chose. J’ai du mal à croire que le monde dans lequel je passe une grande partie de ma journée à traduire Morton Feldman soit le même que celui dans lequel les poètes prennent des héros de série télévisée pour sujet, mais quoi ? Ou bien, c’est le même monde et c’est à n’y rien comprendre ou bien, ce n’est pas le même monde et est-ce qu’on n’y comprend quelque chose pour autant ? C’est-à-dire : ni l’identité ni la différence n’expliquent rien. Est-ce qu’il faut se contenter dès lors de se dire ben oui, c’est comme ça, je ne sais pas, oui, peut-être, c’est comme ça. Et alors ? Dans les pages que je vais lire quand je reprendrai la lecture de l’Idiot, sans doute tout à l’heure, après le dîner, il va se passer quelque chose d’extraordinaire. Dans la quatrième partie, quand le prince est présenté au cercle des Épantchine, dans la perspective du mariage avec Aglaia Ivanovna. Je ne sais pas encore. Hier, je me suis arrêté juste avant. J’ai jeté un petit coup d’œil d’anticipation aux pages qui allaient venir, j’ai deviné, mais j’ai refermé le livre pour ne pas déflorer ce qui m’attendait. On est toujours comme ça, non ? À côté de la plaque, à côté du monde, même quand on essaie de faire des efforts, même quand on laisse les choses se faire d’elles-mêmes, agir sans agir, on n’est jamais tout à fait dans l’axe. Ce qui ne veut pas dire qu’on a tort, non, évidemment, c’est même tout le contraire, mais on n’est jamais aligné, et les autres t’ignorent ou te considèrent comme un personnage bizarre, différent, idiot. Enfin, je ne sais pas pourquoi je dis ça, ce doit être la chaleur. Et ce parfum, qui monte des arbres, des tilleuls, entêtant, stupéfiant. Ce parfum que j’aime tant.

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LVII.

Des photos de toi-même
c’est tout
l’horizon
dans les nuages digitaux
au bout de tes doigts
et ta langue
qui pendent
à présent
qu’est-ce que tu fais là
à ne regarder que toi ?
des photos de toi-même
c’est tout ce qui te tient lieu d’horizon
alors que pourtant
imagine
tout ce qu’il est en ton pouvoir de faire
ou
ne pas faire
indifférence superbe
suprême
t’éclater la tête contre un mur
et contempler le spectacle vivant
live
de l’harmonie du rouge et du blanc
mais non
c’est tout ce que tu fais
des photos de toi-même.

20.6.19

Combien y a-t-il de façons de faire les choses — une, beaucoup, une infinité ? Si tu t’interroges, disons, sur le sens des questions, des questions que tu te poses, combien de sens penses-tu qu’elles auront — un seul, beaucoup, une infinité ? Il y a peut-être autant de façons de faire les choses qu’il y a de gens qui les font — voire plus —, mais est-ce que cela veut dire qu’il n’y a pas une bonne façon de faire les choses ? Par exemple, je parle à quelqu’un de littérature, qui me répond gestion, de quoi parlons-nous ? Est-ce que nous parlons de la même chose de deux façons différentes ou bien est-ce que nous ne parlons pas de la même chose ou bien est-ce qu’il y en a un qui parle de quelque chose et l’autre qui raconte n’importe quoi ? Est-ce que les choses devraient être comme elles sont ou autrement ? Est-ce que je devrais parler d’autre chose, parler différemment, ne plus rien dire du tout ? Est-ce que les autres devraient se taire, et me laisser parler ? Est-il nécessaire que quelqu’un parle tout le temps (pas nécessairement la même personne) ? Est-il nécessaire que quelqu’un ait toujours la parole ? Et si plus personne n’avait la parole, n’aurions-nous plus rien à nous dire ? Si nous n’avons plus rien à nous dire, cela implique-t-il nécessairement que nous n’ayons plus rien à dire ? Si tout le monde fait quelque chose que, d’un point de vue relativement rationnel, on peut considérer comme débile, qui a raison, ceux qui continuent à le faire coûte que coûte ou bien ceux qui s’arrêtent et disent aux autres non mais franchement c’est n’importe quoi ce que vous faites ? Quand est-ce qu’on peut légitimement estimer qu’une civilisation est sur le déclin ? Quand la plupart des gens font n’importe quoi en toute liberté, quand les décisions prises par les représentants des peuples semblent toutes plus stupides les unes que les autres ou quand presque plus personne n’écoute de musique de son temps ni n’est en mesure de citer un compositeur de musique de son temps ? La passion pour la musique ancienne est-elle le signe d’une culture raffinée ou le symptôme d’une civilisation qui ne s’entend plus elle-même ? Si elle ne s’entend plus elle-même, comment une civilisation saurait-elle s’écouter ? Qui décide de qui écoute quoi ? Est-ce parce qu’il y a trop bruit qu’on n’écoute plus que de la mauvaise musique ? Pourquoi y a-t-il de la musique alors que le silence (l’absence de bruit superfétatoire), c’est bien ? La musique n’est-elle plus qu’un instrument de dressage ? Une civilisation qui se sert de la musique comme d’un instrument de dressage, n’est-elle pas barbare ? Une civilisation barbare est-ce une contradiction dans les termes ou ce qui finit par arriver, inéluctablement, à toute civilisation ? Le destin de la civilisation est-elle la barbarie ? La barbarie est-elle — par suite — l’essence de la civilisation ? Ne sommes-nous pas que des sauvages, en fait, qui faisons semblant de n’en être pas ? Ne sommes-nous pas tous, par nature, des menteurs, qui faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour retarder l’heure de notre mort ? Il fait chaud. Tout va bien.

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LVI.

Quand tu commences à prendre la réalité pour une parodie de ce qu’elle est
est-ce que le monde s’est épuisé soudain
fatigué
ou bien est-ce toi qui as déraillé
et ne sais plus quoi faire
sinon cette version comique
pour ne pas t’effacer
en silence
devant un manque d’existence
si flagrant ?
si tu regardes dans le vide
sache au moins que le vide n’est pas
un endroit.

19.6.19

Je suis peut-être désespéré, mais je ne suis pas débile.

Avec le temps qui passe ou, pour le dire plus crûment, plus cruellement, avec l’âge, on se ramollit, le corps, certes, mais le reste, aussi. C’est d’abord une remarque sur le regard qui s’est adouci, les mœurs aussi, mais cette soi-disant douceur n’est est réalité que de la mollesse, le corps s’épaissit, la ligne s’affaisse, les fesses aussi, c’est toute l’organisation qui tend ainsi à se ratatiner. Si ce n’était que le corps, ai-je envie de dire sans trop savoir ce que cette distinction peut bien signifier, passerait encore, la santé, certes, mais avoir la santé pour n’en rien faire, à quoi ça sert ? Non, c’est toute la personne qui se tasse ainsi, la pensée avec. Surtout la pensée, c’est dramatique. On ne se rend pas forcément compte à quel point la consommation d’alcool accentue ce phénomène. Toujours plus épais, mou, toujours plus avachi. Nietzsche déplore quelque part la consommation de bière. Mais où ? Dans le Crépuscule des idoles, je crois. Il faut que je cherche. Nietzsche parle des trois grandes drogues de l’Europe : l’alcool, le christianisme et la musique. Il écrit : « Que de pesanteur chagrine, d’avachissement, de moiteur, de négligé pantouflard, que de bière on trouve dans l’intelligence allemande ! Comment se peut-il que des jeunes gens qui vouent leur existence aux plus hautes visées de l’esprit ne sentent pas en eux l’instinct primordial de la vie de l’esprit : l’instinct de conservation de l’esprit — et qu’ils boivent de la bière ? L’alcoolisme de la jeunesse savante ne met peut-être pas en cause sa science — on peut même être un grand savant sans avoir le moindre esprit —, mais, sous tous les autres rapports, il reste un problème. Jusqu’où ne la trouve-t-on pas, cette lente dégénérescence que la bière provoque sur l’esprit ? ». On en revient toujours au point de départ — Nietzsche, l’Italien. Une histoire de régime. N’est-il pas dommage que notre époque ne sache entendre ce mot de régime qu’au sens transitoire, alors qu’il s’agit bien au contraire d’une discipline, d’une hygiène. Mais il est vrai que nous n’entendons plus rien à la discipline — que nous voyons comme une punition, une entrave à la liberté venant de l’extérieur — ni à l’hygiène — qui n’est jamais pensée que sur le mode de la privation, de la soustraction, du moins quelque chose là même où il faut de tout — à rien. Non pas faire l’économie de, mais faire une économie de. Est-il étonnant qu’on comprenne si peu de choses à l’esprit (lettres, politique, société, monde, et tout), quand on entend si mal le corps ? Courir, manger, marcher, penser, dormir, s’occuper non de l’état (un corps qui change) — de la dynamique (le changement du corps).

Ensuite, sans m’en apercevoir, j’ai traduit Feldman à la suite du journal. Genre de lapsus heureux qui en dit long sur la continuité qu’une vie peut nourrir parfois. Rarement ? Oui, par malheur, rarement.

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