17.6.19 + 18.6.19

17.6.19
Confusion entre cosmétique et esthétique, entre le fait de décorer le monde, de lui donner une jolie apparence ou de trouver que tout est beau, de voir la beauté partout, et la recherche de la possibilité de la beauté, qui est aussi celle du bien, comme quand on dit, par exemple, la beauté sauvera le monde ou éthique et esthétique sont une.

18.6.19
J’ai commencé à écrire cette page, et je me suis rendu compte que j’avais déjà écrit ce que j’allais écrire. Pourquoi est-ce que je me répéterais ? Pourquoi est-ce que je ne me répéterais pas ? Je ne sais pas. Les deux sont possibles. Mais je n’ai pas envie de me répéter. Je maigris, j’élague. Si tu ne changes pas, tu meurs. Comme les plantes, qui poussent tout le temps, sont tout le temps en train de croître. La nature, quoi, ce qui croît (φύσις). Bref. Je traduis Morton Feldman en ce moment, je me perds dans son étrange façon de penser, faite d’étroitesse totale et d’ouverture totale, radicale en tous les sens, pas tolérante du tout et tellement accueillante, décisive et déterminée, achevée et inachevable, capable de passer d’un sujet à un autre en un claquement de doigts, avec un sens de l’anecdote fascinant (juif new-yorkais ?). Cet après-midi, j’ai traduit les pages du jour en écoutantFor Philip Guston, et j’étais en quelque sorte noyé tout au fond de cet univers sonore et intellectuel, mais pas étouffé, bien, en fait. En fait, je suis fasciné par les compositeurs comme John Cage ou Morton Feldman, par cette faculté de penser si singulière qui me semble tellement supérieure à ceux qu’on considère généralement comme des penseurs. Si on prêtait un peu attention à l’histoire des idées, on s’apercevrait probablement que Cage et Feldman sont bien plus importants que ceux que l’on tient pour importants, qu’ils disent des choses plus importantes que d’autres réputés pour être « des grands penseurs ». Ce qui me fascine, c’est la façon dont Feldman semble presque ne pas parler de musique et ne parler que de musique simultanément, c’est la liberté de ton, l’absence de corsage académique, de formatage académique, de pression disciplinaire qui ne pèse pas sur lui qui lui permet de dire tout ce qu’il a envie de dire. Comme, par exemple, « la civilisation occidentale, c’est moi. » Est-ce qu’on se rend compte de l’énormité d’une telle déclaration et, simultanément, de son exactitude pure et simple ? Mais les gens ne s’intéressent pas à ça, ceux qui lisent encore, lisent les auteurs qu’on leur dit de lire, et puis en font des livres, et ça tourne en rond comme ça sur des générations et des générations. Je pourrais me dire non mais on s’en fout des gens, mais ce serait à côté de la plaque. Feldman peut aussi bien citer Kafka, Beckett, Pascal, Proust, et tutti, que chanter Schubert, Beethoven, quand il parle à haute voix, comme vous et moi. Enfin, pas exactement, comme vous et moi. Mais passons. C’est épuisant, aussi. Je me sens happé. Mais c’est bien, aussi. Avec l’Idiot de Dostoïevski, c’est un mariage impossible, mais bon. Est-ce que Feldman parle de Dostoïevki ? Pour l’instant, non, mais ça ne devrait plus trop tarder. Ce qui m’inquiète, surtout, c’est que je pourrais ne plus écrire. En tout cas, dans des moments comme celui-ci, je ne peux plus écrire. Je n’ai pas le temps, pour ainsi dire. C’est étrange d’écrire une telle phrase. Paradoxal. Presque aucun sens. Et pourtant si, elle a un sens. Je n’ai peut-être plus rien de grand à faire. Sauf que ce n’était pas cela que je voulais dire. Je voulais dire que l’écriture se dilue dans le temps qu’on passe à faire autre chose, quand même ce serait lire, traduire, qui sont des formes de penser, qu’elle se dissout dans ce temps, et qu’elle est toujours sur le point de disparaître. Mais peut-être, c’est ce qu’on peut aussi se dire, peut-être faut-il qu’elle en passe par là, peut-être faut-il faire cette expérience-là sur le point de disparaître pour estimer toute l’importance qu’on lui attache, tout le prix qui est le sien, toute sa nécessité malgré toute sa contingence.

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LV.

L’univers est peuplé de citations approximatives d’idées pas très bien conçues et d’anecdotes salaces sur le devenir de la matière
on voit des plis politiques dans le ventre de la classe moyenne
on devine des gestes épiques dans un morceau de parpaing
tout le monde est là béat occupé à regarder
manie de voyeur pour qui n’a plus rien d’important à faire
nous avons dilapidé notre originalité
et il n’y a plus personne pour nous pleurer —
tant mieux —
oublie le mot désormais.

16.6.19

Ce matin, j’ai pris le premier bain de l’année. L’eau était fraîche, 18°C, c’était agréable d’oublier quelques instants qu’elle était polluée, que c’était du suicide de se baigner, du suicide de respirer à l’air libre, du suicide de vivre, du suicide de ne pas se suicider, et plonger la tête la première après avoir couru un peu en levant les genoux haut, en faisant des éclaboussures, agréable d’oublier tout le reste autour, tout le monde autour. J’ai nagé jusqu’à la bouée jaune et puis je me suis laisser flotter comme une planche, ventre au ciel, oreilles dans la mer, les yeux fermés, moins par choix que par nécessité, la lumière et le sel m’aveuglaient. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ce livre, le stade de Wimbledon, où le narrateur va à Trieste pour rencontrer un écrivain sans œuvre et se laisse flotter lui aussi dans la mer. Dans l’eau, je ne me suis pas souvenu du nom de l’auteur du livre, à présent je pourrais chercher dans la bibliothèque, mais je n’en ai pas envie. Dans l’eau, je n’ai pas pu m’empêcher de me souvenir de cette scène du livre, mais j’ai tout de même pu empêcher la littérature d’envahir totalement le monde, me laisser respirer quand même, malgré la masse absurde de livres que j’ai lus (bien moins que d’aucuns), peut-être, me dis-je à présent, peut-être que si je m’étais souvenu du nom de l’auteur du livre, je me serais noyé. Mon corps, mon esprit, la mer, l’univers m’ont empêché de me souvenir du nom de l’auteur, et j’ai continué de flotter quelques instants comme ça, encore, à la dérive, les oreilles dans l’eau, les yeux fermés vers le ciel, les bruits du monde me parvenant étouffés par la mer entre eux et moi. Après que j’ai ouvert les yeux, j’ai vu un couple sur un bateau qui avait jeté l’ancre juste un peu au-delà de la bouée jaune. J’ai regardé la femme et j’ai vu qu’elle avait les seins nus. J’ai regardé ses seins mais ils n’étaient pas beaux. Est-ce que j’ai été déçu qu’ils ne le soient pas ? Oui non peut-être je ne sais pas. Peut-être que si elle m’avait regardé torse nu, elle n’aurait pas trouvé belle ma poitrine non plus. Je ne sais pas ce que j’ai pensé du fait que ces seins n’étaient pas beaux. Je sais que je me suis demandé pourquoi les gens achètent-ils un bateau pour venir jeter l’ancre juste à côté de la bouée jaune où je peux aller à la nage ? Si j’avais un bateau, j’irais là où il n’y a personne. Là où je suis seul au monde, seul à la mer. Je pense beaucoup à la solitude, ces jours-ci. Que je suis seul. Et que, probablement, je suis fait pour être seul. Me le suis-je dit, une fois de plus, dans la mer ? Je ne sais pas. J’ai pensé que je flottais. Que j’étais un flotteur littéral, et que c’était beau de flotter ainsi, et que c’était bon. Hier, dans les pages de l’Idiot, Hippolyte rapporte les propos du prince qui aurait déclaré que la beauté sauvera le monde. Mais pas n’importe quelle beauté, sans doute. Pas la beauté du street art en tout cas. La beauté de la mer, c’est possible. La beauté de cette sorte facile et disponible de solitude. Plages bondées qui, pourtant, à quelques mètres du rivage à peine, laissent des espaces libres où être seul au monde. Est-ce que je pourrais flotter, comme ça, pour toujours ? Si je le pouvais, je n’en aimerais pas tant l’idée, je pense, je me noierais. L’homme, me suis-je dit ensuite, l’homme est un animal grégaire avec des seins laids.

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15.6.19

Je pourrais vivre léger — légèrement —, me satisfaisant de choses simples. N’est-ce pas ce que je fais, déjà, en grande partie ? Oui, mais écrire, n’est-ce pas lourd ? Ajouter au monde toutes ces phrases qui ne veulent pas forcément dire grand-chose, toutes ces phrases, ne sont-elles pas de trop ? Je ne sais pas. Ce dont je doute, en tout cas, c’est de laisser mon empreinte. Non que je désire tout particulièrement m’effacer, mais n’est-il pas ridicule de vouloir laisser quelque trace de soi ? J’étais allé courir et, sans que je sache très bien pourquoi, je pensais à un article qu’un écrivain connu avait consacré à un autre écrivain connu, et je me disais qu’eux, ils avaient laissé leur empreinte sur le monde, même beaucoup d’empreintes, même trop d’empreintes sur le monde, et qu’ils étaient nombreux dans le même cas, des gens de toutes sortes, pas simplement des écrivains, non, évidemment, non, aussi des politiciens, des scientifiques, des sportifs, et d’autres auxquels je ne pense pas en ce moment que j’écris, toute une ribambelle d’individus, en fait, qui laissent des empreintes de leur passage sur Terre sur Terre. Or, sans que je sache très bien pourquoi, moi, je me suis dit que je n’avais peut-être pas envie de laisser d’empreinte de mon passage sur Terre sur Terre, ni ailleurs que sur Terre, je n’avais envie de laisser l’empreinte de mon passage sur Terre nulle part, peut-être parce que je n’avais pas envie de me faire à l’idée que j’étais en train de passer sur Terre, non pas tant par peur de la mort, de la fin du passage, qu’à l’idée même du passage, qui est quelque chose d’assez laid, finalement, au lieu de passer en laissant des traces, des empreintes, tout ce que l’on voudra, ne ferait-on pas mieux de flotter léger à quelques centimètres — quelques centimètres, c’est suffisant — au-dessus de la Terre pour ne pas laisser de marques dessus ? Question qui n’est pas rhétorique, quand même on ne pourrait l’entendre qu’au sens métaphorique. Parmi les plus belles pages que j’ai lues jusqu’à présent de l’Idiot, celles d’hier soir m’ont particulièrement ému. Juste avant que n’éclate le scandale, au Vauxhall de Pavlosk, le prince Mychkine semble absent, il songe, à disparaître, à être oublié de tous, à se retirer du monde, en somme, à des paysages qu’il a aimés, ailleurs, en Suisse. Et puis, il fixe Aglaia comme si elle n’était pas une personne mais un tableau, comme si elle n’était pas là, juste à côté de lui, mais très loin. Tout s’est éloigné, comme si plus rien de ce qui nous entoure n’était réel, comme s’il y avait un monde entre le monde et moi, moi, n’ayant plus rien à faire dans ce tiers-monde étrange, étranger. « D’ailleurs, se demande le prince, rêve ou réalité, n’est-ce pas tout un ? » Ce n’est pas que je ne puisse pas discerner le rêve de la réalité, c’est qu’il y a des moments où il n’y a pas de différence entre le rêve et la réalité (ce qui est radicalement différent). Le rêve du prince de n’avoir plus qu’une seule idée durant toute le reste de sa vie n’est pas le rêve d’un idéaliste qui rêvasse, c’est le rêve de quelqu’un qui a compris quelque chose d’extrêmement simple et d’extrêmement compliqué — simple parce qu’il a suffi d’un instant pour le saisir, compliqué parce que personne n’a envie de l’écouter. Simple à entendre, compliqué à faire entendre. Aglaia s’aperçoit ensuite que le prince la regarde fixement. Elle se moque de lui. Et puis, elle cesse de se moquer de lui. « Aglaia, écrit alors Dostoïevski, murmura en aparté dans un brusque mouvement de colère : — Idiot ! » Cette exclamation — tout le monde entend son murmure — est à la fois une insulte et un constat. Le prince est idiot et idiot. C’est toute l’ambiguïté de l’idiotie de l’idiot : l’idiotie, vue de l’extérieur, peut être jetée à la figure de l’idiot pour se moquer de lui, le tourner en ridicule, le dégrader, nier sa normalité, en faire un être à part et inférieur, l’insulter, l’idiotie, vue de l’intérieur, accompagnée de ce sentiment d’étrangeté au monde, est une singularité totale qui permet d’accéder à une manière de point de vue unique sur le monde, une compréhension plus profonde des êtres, pas incommunicable, mais difficile à communiquer parce que l’idiot ne ressemble à personne d’autre, il n’y en a pas deux comme lui. L’idiot est à la fois radicalement autre et le plus humain de tous ; — c’est peut-être ça, l’idiotie de l’idiot.

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LIV.

L’odeur de l’air
après la pluie
au printemps
flashs incohérents
sur d’étranges écrans
un automobiliste accélère
pour écraser un piéton
moi peut-être
cependant que je traverse la rue n’importe quelle rue
grappes de glycines
au-dessus du sol
en suspension
tous les tombeaux sont ouverts
probablement
mais tu ne sais toujours pas
pour quelle raison
il devrait y avoir quelque chose
plutôt que rien.

14.6.19

Sur Twitter, hier, un type a fait une remarque assez désagréable à une fille qui avait cité un extrait de Joseph Conrad en français sans prendre le soin de citer le nom du traducteur. Le monde est peuplé de gens comme ça, qui n’ont jamais rien fait de leur vie, et qui ne feront probablement jamais rien, mais sont toujours prêts à en remontrer aux autres, à leur expliquer comment il faut s’y prendre pour faire le bien, et à surajouter à cette disposition de leur être une fausse modestie oh non, ne me demandez pas pardon à moi, demandez pardon à la justice universelle dont je ne suis que l’agent, alors que oui, c’est eux seuls qui agissent, c’est pour eux seuls qu’ils font cela, pour se hisser un peu au-dessus des autres, et de ce petit promontoire ridicule que c’en est comique, aux autres expliquer comment ils doivent mener leur existence et diriger leur conscience, comment il faut s’y prendre pour atteindre aux portes du Paradis. Ce n’est pas parce que l’Occident s’est largement déchristianisé qu’il n’y a plus de prêtres, au contraire, la situation est même devenue pire ; les prêtres, au moins, étaient facilement identifiables, mais ces individus qui ont une mentalité de prêtre ne le sont pas, ils peuvent surgir n’importe où n’importe quand et te faire la morale parce que tu ne mets pas de protections auditives quand tu écoutes ou joues de la musique fort, parce que tu n’as pas cité le nom du traducteur, parce que tu as recyclé du plastique qui ne se recycle pas et n’a pas recyclé le plastique qui se recycle, etc., micromorsures qu’une tierce âme destine à empêcher les autres de vivre, puritains en habits postmodernes, obsédés par le rire des autres, qu’ils veulent absolument faire taire. Mais ce n’est pas du tout ce que je voulais dire. Cette leçon stupide a éclairé un aspect qui était jusqu’à présent resté obscur pour moi (je crois) : Pourquoi est-ce que j’aime tant lire Dostoïevski dans des traductions qui ne sont pas signées Markowicz ? Eh bien, précisément parce que je ne sais pas comment s’appelle ce traducteur. Si je lis Dostoïevski dans les Babel ou Thesaurus d’Actes Sud, je sais que je lis cette traduction-là (qui s’oppose à d’autres, qui a une certaine réputation, mais ce n’est pas la question, ma question se situe en-dessous de la question de la réputation de la traduction). Or, je ne lis plus Dostoïevski. Je lis Dostoïevski traduit par quelqu’un dont je ne peux ignorer le nom, dont le nom m’a été imposé avant même, de fait, que j’ouvre Dostoïevki (Ah oui, c’est dans cette traduction qu’il faut lire Dostoïvski, m’étais-je entendu dire alors que moi, j’en avais une autre que, par la suite, j’ai méprisée, à tort, mais je m’en suis rendu compte bien plus tard). Je sais que je ne lis jamais Dostoïevski dans le texte, ne lisant pas le russe, je ne le puis pas. Est-ce que, du coup, je le lis hors du texte ? Je ne sais pas. Mais passons ; ne sachant pas le nom du traducteur dans l’édition Folio de l’Idiot, par exemple, c’est le texte que je suis en train de lire en ce moment, je puis avoir l’illusion que ce que je lis, ce n’est pas Dostoïevski traduit par untel ou untel, mais Dostoïevski lui-même. C’est que je me suis demandé, réfléchissant sur l’intervention de notre petit donneur de leçons, n’ai-je pas besoin de cette illusion pour accéder au texte que je lis ? Sauf que ce n’est peut-être pas (seulement) une illusion. Certes, je ne lis pas le russe de Dostoïevski, mais l’effacement du traducteur ne me permet-il pas, dans la mesure où il n’ajoute pas une épaisseur entre le texte et moi, d’accéder plus directement au texte ? Ne faut-il pas que le traducteur soit transparent ? Il y a bien un traducteur quand tu lis un texte traduit, bien évidemment, mais faut-il qu’on t’impose le traducteur entre le texte et toi, ou pire, faut-il que le traducteur s’impose entre le texte et toi ? Un traducteur absolument transparent — inframince — est impossible parce que toutes les langues ont leur épaisseur propre, il n’y a jamais deux épaisseurs de langue égales, le traducteur cherche des passages praticables entre les épaisseurs de langue, donc, la traduction se fait toujours sentir, elle se sent toujours, mais un traducteur opaque est néfaste. Il se tient là, entre le texte et toi, masque le texte, porte son ombre sur la lecture, au risque de l’interdire complètement. C’est pour cette raison que je ne peux pas lire certaines traductions, parce qu’elles s’imposent entre le texte et moi, parce qu’il y a une personnalité de trop entre l’auteur et le lecteur. La lecture est une intimité qui ne supporte pas la surexposition d’un ménage à trois. Il faut que je sois seul avec l’auteur sans que quelqu’un gesticule entre lui et moi. Pourquoi ? Quand quelqu’un gesticule dans ton champ de vision, voire à la périphérie du champ de vision, c’est sur lui que se focalise ton attention. Essaie de regarder un tableau dans un musée avec des gens qui, tout autour de toi, prennent des photos, font des selfies, c’est impossible, ou quasi, il faut faire un effort supplémentaire, un effort d’abstraction, sauf qu’une fois cet effort accompli, te restera-t-il assez d’énergie pour faire les efforts de compréhension, d’interprétation, auras-tu seulement encore la force de jouir ? Rien n’est moins sûr. Ce que j’appelle (peut-être maladroitement) la transparence du traducteur, ce n’est ni la transparence de la traduction (l’illusion que je lis l’original alors que je lis un texte traduit) ni l’effacement du traducteur par un tiers (comme un vulgaire oubli de citation du nom — les gens sont obsédés par les noms propres, c’est fou), c’est plutôt l’idée que la traduction ne doit pas être un filtre entre le texte et moi, mais qu’elle doit bien plutôt libérer la circulation des langues. La traduction est et doit être ultralibérale : elle doit laisser faire, laisser passer, pas intervenir. Elle doit tendre à l’impossible, devenir invisible, devenir inlisible.

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13.6.19

Tout est une question de volonté, mais la volonté n’existe pas. Il faut avoir confiance en soi, mais le moi n’existe pas. Si l’on soustrait la réalité aux lieux communs des idées reçues, que reste-t-il ? Rien ou des ectoplasmes, des fantasmes qui se dissipent quand on souffle dessus, un peu comme des nuages au vent, pas grand-chose de bien dangereux, d’une certaine façon, et pourtant si toxiques. Quand on veut, on peut, mais on ne veut pas. Je me disais ça après être allé courir parce que j’étais en train de m’imaginer une sorte de manuel de développement personnel, qui commencerait comme ça : tout est une question de volonté, etc. Si on supprimait toutes les entités dans lesquelles nous nous imaginons vivre, qui sont censées nous habiter, l’univers et nous-mêmes, nous serions plus légers. Le rasoir d’Ockham sert pourtant à mener à bien cette tâche de nous débarrasser de tout le surpoids, le gras de la métaphysique, élaguer les ontologies obèses, mais on dirait que plus personne ne sait s’en servir. À la place de la tonte salutaire de la barbe de Platon, les gens multiplient les choses comme les petits pains, tout devient une entité, tout ce que je peux penser, si je peux le penser, cela doit bien exister, non ? Non. On remarquera qu’il n’y a pas loin du nominalisme au minimalisme zen, pas loin de plaines désertiques peuplées de quelques êtres à peine aux régimes visant à soulager le corps archi-occidental de son surplus graisseux. Je ne cours que pour une chose, maigrir, à tous les sens du terme. J’ai perdu 4 kilos en un peu plus d’une semaine et toujours plus d’illusions. Chez moi, c’est ce que je pourrais dire, mais je ne sais pas trop ce que cela peut bien vouloir dire chez moi, chez moi, donc, l’un ne va pas sans l’autre. Le régime n’est pas une ascèse, c’est une question ontologie, une question d’hygiène métaphysique. Je sais gré aux quelques rougets qui ont grillé sur la plancha ce soir de ne pas me gaver, de ne pas me lester, mais de me laisser flotter dans les idées où les paysages poussent comme des figuiers de barbarie, climat aride, chercher la richesse ailleurs que dans les choses qui sont ou sont censées l’être.

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LIII.

Ce que je suis
ce que je ne suis pas
quelle différence ?
il pleut sur la mer
les bateaux font la traversée
imperturbables
moi aussi
je voudrais passer de l’autre côté
mais où ?
personne ne sait.

LII.

J’attends la fermeture
une manière de fin
de tout ce qui se tient
à portée de la main
pas de doutes
ou bien alors pas assez
tu confonds le bruit que font les oiseaux
quand ils meurent
avec celui de l’intelligence
mais tout est un artifice
ne le sait-on pas depuis longtemps ?
et la vie
depuis qu’il fait
toujours moins nuit
avance toujours toujours chancelle
sur la même ligne éthique
le combat des idiots
contre
les apologistes de la bêtise.

8.6.19

De faux steaks pour les pauvres et de faux steaks pour les riches. Mais pas les mêmes. De vrais faux steaks pour les riches et de faux vrais steaks pour les pauvres. Ce qui fait toute la différence. Les riches décident de manger des faux steaks pour ne pas manger de la viande et on donne des faux steaks à manger aux pauvres pour leur faire accroire qu’ils mangent de la viande. D’un certain point de vue, on pourrait se dire finalement tout le monde mange la même chose il n’y a pas de problèmes, mais ce serait à côté du sujet. Le sujet, la question, le problème, c’est : Est-ce que les choses sont ce qu’elles semblent être ou non ? Est-ce que tu veux que les choses soient ce qu’elles semblent être ou non ? Est-ce que tu crois que les choses sont ce qu’elles semblent être ou non ? Et si tu t’apercevais que les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être ? T’es-tu déjà demandé si les choses étaient ce qu’elles semblaient être ? L’industrie agro-alimentaire déploie des trésors d’ingéniosité pour que les choses ne semblent pas ce qu’elles sont, pour que le pavé de soja ressemble à un steak de bœuf, que la tranche de soja ressemble à une tranche de gouda, pour qu’un amalgame de gras peau soja amidon puisse ressembler suffisamment à un steak pour ne pas sembler ce qu’il n’est pas, un amas de gras. Les problèmes ne sont pas désincarnés, tu vois, ils sont là, dans nos vies, en chair et en os. Quelle est la différence entre celui qui veut être trompé et qui l’est (le steak de soja qui ressemble à un steak de bœuf pour les riches) et celui qui ne veut pas être trompé et qui l’est (le steak de soja qui ressemble à un steak de bœuf pour les pauvres) ? Est-ce que, si tu veux être trompé, ça va, mais si tu ne veux pas l’être, ça ne va pas ? Mais pourquoi ne pas vouloir que les choses semblent ce qu’elles sont et soient ce qu’elles semblent ? Les riches, pour un peu d’authenticité, adoptent des comportements irrationnels. Les pauvres, eh bien, les pauvres, il leur arrive ce qui arrive toujours aux pauvres, on les prend pour des pauvres. La transformation ne serait-elle pas celle-ci, toutefois : que les choses soient enfin ce qu’elles semblent et qu’elles semblent enfin ce qu’elles soient ? Qu’il n’y ait plus entre les choses et moi le filtre déformant de l’illusion que je projette sur les choses pour qu’elles soient plus belles qu’elles ne sont (se duper soi-même) ni l’illusion que d’autres projettent sur les choses pour que je ne m’aperçoive pas qu’elles sont laides (mentir). Qu’enfin, les vessies ne passent plus pour des lanternes. Le paradoxe, en outre, n’est-il pas que nous sommes responsables de cette confusion radicale, qu’à force de dire de nous dire et de nous entendre dire que la bêtise, le néant de la pensée, c’était précisément l’identité x = x, un sou est un sou, les choses ne sont plus ce qu’elles sont, plus ce qu’elles semblent, n’importe quelle chose peut ressembler à n’importe quelle chose, n’importe quelle chose peut être n’importe quelle chose, n’importe quoi n’importe quoi, n’importe qui n’importe qui, et qu’à la fin, tu ne sais plus si ce que tu manges, c’est la vraie viande ou de la fausse viande, si tu as commandé de la fausse viande et qu’on t’en sert de la vraie ou si tu voudrais manger de la vraie mais qu’on t’en sert de la fausse, si ta vessie est une lanterne ou ta lanterne une vessie, mais c’est quoi déjà, une vessie ? et une lanterne ? non de quoi tu me parles ? et puis qui êtes-vous, d’abord ?

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