30.11.18

Il pleut, j’ai froid, et je n’arrive pas à me débarrasser de mon rhume. Une partie du personnel de l’école où Daphné va est en grève et Daphné ne veut pas faire la sieste, en fait elle est surexcitée, elle chante un chanson à propos d’une sorcière au lieu de dormir. Cette nuit, quand Daphné s’est réveillée vers 3 heures du matin, je me suis aperçu que j’avais le nez bouché et que je dormais la bouche ouverte. J’ai cru que j’allais m’étouffer. Mais non. J’ai quand même réussi à me rendormir. Ce matin, j’ai du mal à me lever. J’avais envie de dormir encore. Des heures encore. Des jours entiers. Je me suis levé. Nelly a accompagné Daphné à l’école. Et moi je suis resté à la maison. J’ai pensé à la France un instant et je me suis souvenu qu’hier j’avais voulu traduire un poème de Bukowski qui me ressemble. Enfin, en le lisant, je me suis dit c’est moi. Ce n’est pas moi, c’est lui, mais tu vois, quoi. C’est ça, la poésie. Alors ce matin, je ne sais pas pourquoi, je l’ai traduit. J’ai eu du mal avec des images qui évoquent des images sexuelles, et puis cette expression you are in the ego-dream que j’ai traduite par tu vis dans tes rêves, ce n’est pas ça, je sais, mais il faut bien mettre quelque chose. J’adore le titre de ce poème : i wanted to overthrow the government but all i brought down was somebody’s wife / j’ai voulu renverser le gouvernement mais tout ce que j’ai réussi à tomber c’est la femme d’un autre.

j’ai voulu renverser le
gouvernement
mais tout ce que j’ai réussi à tomber c’est la femme d’un autre

30 chiens, 20 hommes sur 20 chevaux et un renard
et regarde, ils écrivent,
tu es la dupe de l’état, de l’église,
tu vis dans tes rêves,
révise ton histoire, étudie le système monétaire,
remarque que la guerre raciale date de 23000 ans.

voilà, je me souviens c’était il y a 20 ans, j’étais assis avec un vieux tailleur juif,
son nez à la lumière de la lampe avait l’air d’un canon tourné vers l’ennemi ; et
il y avait un pharmacien italien qui vivait dans un appartement avec un loyer très cher
dans le meilleur coin de la ville ; on avait comploté pour renverser
une dynastie vacillante ; le tailleur cousait des boutons sur une veste,
l’Italien me plantait son cigare dans l’œil, m’enflammait,
une dynastie vacillante à moi tout seul, toujours aussi bourré que possible,
cultivé, affamé, déprimé, mais en fait
un joli petit cul aurait dissipé toutes mes rancœurs,
mais je ne le savais pas ça ; j’ai écouté mon Italien et mon Juif
et je suis sorti marcher dans les allées sombres fumer les cigarettes que j’avais taxées
et regarder l’arrière des maisons qui brûlaient,
mais quelque part on a raté notre coup : on n’en avait pas assez, on n’était pas assez grands ou petits,
ou alors on voulait juste parler ou on s’emmerdait, et du coup l’anarchie c’est tombé à l’eau
et le Juif est mort et l’Italien s’est fâché parce que j’étais resté avec sa
femme alors qu’il était parti à la pharmacie ; il s’en foutait que
son gouvernement personnel soit renversé, et elle se laissait renverser facile, et
j’ai eu des remords : les enfants dormaient dans la chambre à côté ;
mais ensuite j’ai gagné 200 $ au craps et j’ai pris un bus pour la Nouvelle-Orléans,
et debout au coin de la rue j’ai écouté la musique qui venait des bars
et ensuite je suis entré dans les bars,
et je me suis assis j’ai pensé au Juif mort,
tout ce qu’il faisait c’était coudre des boutons et parler,
et comment il était parti alors qu’il était plus fort que nous tous —
il est parti parce que sa vessie ne marchait plus,
et peut-être que c’est ça qui a sauvé Wall Street et Manhattan
et l’Église et Central Park West et Rome
et la Rive Gauche, mais la femme du pharmacien, elle était jolie,
elle en avait marre des bombes sous l’oreiller et d’entendre râler contre le Pape
et elle avait un très joli visage, de très belles jambes,
mais je crois qu’elle ressentait la même chose que moi : le faible ce n’était pas le Gouvernement
mais l’Homme, l’un après l’autre, les hommes ne sont jamais aussi forts que leurs idées
et les idées sont des gouvernements faits hommes ;
et tout a commencé sur un canapé avec un martini renversé
et s’est fini dans la chambre à coucher : le désir, la révolution,
la bêtise c’était fini, et avec le vent les stores faisaient du bruit,
faisaient le bruit des sabres, craquaient comme des canons,
et 30 chiens, 20 hommes sur 20 chevaux pourchassaient un renard
à travers champs sous le soleil,
et je suis sorti du lit j’ai bâillé me suis gratté le ventre
et su que bientôt     très bientôt  j’allais me
bourrer la gueule   encore.

 Et puis, il y a eu un orage.

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28.11.18

Est-ce que cette entreprise veut dire quelque chose ou n’est-ce qu’un monstre de stupidité ? Est-ce seulement une entreprise ? Pourquoi y a-t-il des mots, des mots comme celui-ci entreprise, qu’on a l’impression de ne plus pouvoir utiliser, des mots vampirisés ? Tu te poses mal la question en te demandant où ça va alors que ce n’est pas du genre de ce qui va quelque part, mais du genre de ce qui accompagne. Mais qui accompagne quoi ? Ma vie. Est-ce que ma vie se distingue de ce que j’écris ? Oui, bien sûr. Heureusement. Si ma vie ne se distinguait pas de ce que j’écris, ma vie serait un échec. Est-ce que c’est si simple que cela ? Je ne sais pas. Non, j’imagine que je caricature. N’est-ce pas justement ici, que tu dois renoncer à toute forme de caricature ? N’est-ce pas justement ici, que tu dois lutter contre la caricature ? Pourquoi, quand j’écris un livre, je pourrais m’accorder le droit de céder à la caricature ? Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Alors qu’est-ce que tu veux dire ? Je ne sais pas. Est-ce que j’ai raison de faire ce que je fais ? De faire ce que je fais comme je le fais ? Comment faire autrement ? Comme tout le monde ? Peut-être. Alors, le domaine des possibles serait réduit à ceci : soit soi soit en phase ? C’est atroce. Tu ne crois pas que tu exagères, atroce, c’est un peu fort, non ? Non. Ce journal, qui n’est pas un journal, que j’ai appelé journal faute de mieux, journal pour ne pas avoir à chercher un autre mot qui n’aurait pas voulu dire grand-chose non plus, journal pour ne pas me perdre en néfastes considérations lexicographiques, journal après tout ce n’est qu’un mot parmi d’autres dans le grand nombre, ce journal doit m’accompagner partout, il doit être avec moi partout. Mieux : il doit devenir une partie de moi. Ne l’est-il pas déjà ? S’il ne l’était pas, crois-tu que je prendrais le risque de le prétendre ?

Pas envie de me raser en ce moment. Broussailles en noir et blanc. Je l’écris. Ensuite, Daphné me dit va te raser papa pas aujourd’hui je lui réponds je n’ai pas envie.

Il y a quelque temps, le footballeur préféré des Français, le héros de la Nation triomphante, déclarait que l’argent du foot était indécent. Pour annoncer ensuite la fin de sa carrière ? Qu’il renonçait à son salaire ? Qu’il allait faire don du montant de son transfert pour lutter contre la pauvreté ? Non. Pour commenter tout simplement : c’est comme ça. Ainsi, le peuple adule-t-il dans les stades et à la télé les mêmes milliardaires réalistes auxquels il veut couper la bourse dans la rue ensuite. C’est comme ça.

Utopie zéro.

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27.11.18

Si seulement je pouvais me contenter de détester tout.

Les gens sont obsédés par l’identité parce qu’ils manquent d’imagination. Enfin, non, je devrais plutôt dire : Les gens qui sont obsédés par les questions d’identité sont des gens qui manquent d’imagination. La première fois que je suis allé au Salon du livre, pour des Monstres littéraires, une personne importante s’était étonnée que, moi, qui m’appelle Orsoni, écrive sur l’Amérique latine, comme si, parce que je ne suis pas Latino-Américain, je ne pouvais pas écrire en Latino-Américain, comme si, moi, parce que je porte un nom d’origine corse, j’étais condamné à écrire des livres qui se passent dans des bars en Corse. Cette remarque — d’une intelligence rare — m’avait tellement décontenancé que je n’avais pas su quoi répondre et, de fait, n’avais rien répondu. N’est-ce pas pourtant cette force-là que fournit l’imagination, la force d’inventer, de s’inventer ? Quand je lis James Joyce ou Robert Musil, je n’ai pas besoin d’injecter dans le texte mes soi-disant racines culturelles, comme certains se sentent obligés de le faire, je peux devenir un Irlandais en exil et un ingénieur autrichien. Quand j’écris, je peux être n’importe qui, n’importe quoi. Un homme, une femme, un Noir, un Juif, un Blanc, un Arabe, un chien, un oiseau, une note de musique, John Cage, Énée, qui je veux. Pourquoi faudrait-il que je me contente d’être moi-même ? C’est toujours cette idée petite-bourgeoise de regarder à l’intérieur de soi et de toujours trouver la même chose. Moi, si je m’ausculte, je ne trouve pas une seule personne, mais des milliers, des personnes impossibles, des personnes si possibles qu’elles mériteraient d’avoir un semblant de réalité. Mais rester dans son petit monde, son petit univers d’origine, son ethnie, non. Nous sommes terrifiés par la mondialisation parce que nous sentons que c’est le monde qui nous mondialise. Et, à ce titre, nous avons raison d’avoir peur parce que le monde va nous transformer en ce que nous ne sommes pas et que nous ne voulons pas forcément être. Or, nous pouvons devenir des mondes, nous sommes des mondes, pas un seul. Plutôt que de laisser le monde nous faire, faire des mondes. Mais pour ce faire, il faut commencer par se demander ce qu’est le monde, cesser de se le représenter comme le Grand Autre, le père castrateur, la mère nourricière, ou l’inverse, je ne sais pas trop quoi, un immense phallus ou un vagin sans fond, ou les deux à la fois, quelque chose de terrifiant qui s’oppose à mon petit moi au-dedans de moi, et voir qu’il n’y a pas qu’un monde, mais une infinité, et qu’il est en notre pouvoir de les faire. Le drame, c’est un peu toujours le même : un jour, les réalistes ont pris le pouvoir et depuis ils refusent de le rendre à ceux qui ont de l’imagination.

Hier soir, pendant que je regardais Love avec Nelly, j’ai entendu à plusieurs reprises des gens crier dans la rue. Comme je suis d’un naturel curieux, j’ai fini par aller à la fenêtre histoire de voir ce qu’il pouvait bien être en train de se passer. Évidemment, j’aurais pu m’en douter, j’aurais dû m’en douter, c’étaient les voisins d’en-dessous qui faisaient des leurs. Dans la scène telle que j’y ai assisté, le mec tournait autour de sa voiture en tapant dessus, en essayant d’ouvrir les portes en vain, puis il reculait, se prenait la tête entre les mains, levait les bras au ciel, se frappait le torse, la tête, cependant qu’à l’étage, au cinquième, donc, la femme lui criait des trucs que je ne comprenais pas et que, pour comprendre, il aurait fallu que j’ouvre la fenêtre, mais le vent soufflait si fort que je n’ai pas voulu et puis en plus le mec aurait pu voir que je l’observais et je ne voulais pas qu’il s’en prenne à moi pour se venger de sa malchance. Combien de temps, le mec est-il resté comme ça, dehors, alors qu’avec le vent, il faisait très froid ? Je ne sais pas, une heure peut-être, peut-être plus. J’ai compris qu’il n’arrivait plus à ouvrir sa voiture parce que la clef ne marchait plus ou une autre raison que je n’ai pas perçue clairement, je n’avais pas franchement envie de savoir, tout ce qui m’intéressait, c’était ce spectacle édifiant et délicieusement drôle. Qu’il est bon de se moquer des autres quand ils souffrent des maux qui nous accablent aussi. Ne nous sommes pas nous aussi retrouver en effet dans l’incapacité d’ouvrir la porte de notre appartement dimanche dernier, au moment de partir à la plage ? Cette précision apportée, le lendemain matin, quand nous nous sommes levés, la voiture n’était plus là. Preuve qu’on parvient toujours à résoudre les petits problèmes du quotidien et qu’il ne sert à rien de tourner en rond, se frappant la poitrine et accusant le ciel, la nuit venue quand le Mistral souffle si fort et qu’il fait un froid de gueux. Mais aussi, ai-je dit à Nelly, ce n’est pas vraiment la peine, quand on vit à Marseille, d’aller au théâtre ou au cinéma, le spectacle est là, en permanence, partout, les excès des acteurs ont quelque chose du cabotinage, de la commedia dell’arte, certes, mais ce à quoi ils jouent est si fort, si puissant, qu’on en oublie certaines de leurs outrances. C’est la réalité même.

Beaucoup de choses à dire aujourd’hui. Trop.

Au déjeuner, une (notable car délicieuse) salade de noix, figues (sèches toutes deux), olives (de Kalamata), roquefort et chèvre, arrosés d’huile d’olive.

Marché jusqu’à la mer et retour. Un peu plus d’une heure et demie en tout. En passant, je suis allé embrasser Nelly au café où elle travaille et puis j’ai continué de marcher dans le vent et les embruns avant de remonter le Prado pour rentrer à la maison. Sentiment incomparable. De n’être pas quelque chose d’autre, mais de faire partie. C’est quand on oppose le moi et le monde, la culture et la nature, le Je et l’Autre, le dedans et le dehors, l’âme et le corps qu’on produit les plus grandes confusions. Et le dérèglement climatique. C’est ce que je me suis dit, oui.

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26.11.18

Nuages à l’horizon. Et quelques-uns aussi dans le ciel bleu. Vent fort. Trouver des façons de raconter les choses qui ne transforment pas les choses en ce qu’elles ne sont pas : — des façons de raconter les choses. Et une fois ceci dit, convenir qu’on ne transforme jamais le monde en langage, comme si quelque chose se tenait là, en face de toi, en dehors de toi, comme s’il y avait d’un côté le monde extérieur (la nature, le paysage, l’environnement, et caetera) et de l’autre le monde intérieur (la culture, le moi, l’art, et caetera), mais que chaque chose qui a lieu — chaque événement — est lié à un autre et à un autre et à un autre. Cette relation des évènements les uns avec les autres, tu peux bien l’appeler le monde, si tu veux, à condition de ne pas en faire un ensemble clos, fini, potentiellement fini, à quoi tu opposerais quelque chose d’autre, son contraire (quand même à la fin, ils convoleraient en noces ontologiques).

Liste infinie des idées qui sont restées lettre morte. Impression que, désormais, toutes mes idées pourraient rester lettre morte, que je n’aurai plus jamais la force d’aller jusqu’au bout d’une idée. Et que ce n’est peut-être pas plus mal comme ça. Qui s’en soucie de mes idées ? Si je ne me trompe pas dans mes calculs, personne.

Je préfère le ciel bleu. Même en noir et blanc.

Mots qui ont résonné singulièrement aujourd’hui : Monk, καιρóς.

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25.11.18

Ce que la République française n’est pas : la république des Françaises (et des Français).

À titre personnel, c’est vrai, moi je ne manifeste pas, alors je devrais peut-être me taire à ce sujet, mais comme tout le monde parle et parle et parle, à tort à travers et ailleurs, je ne vois pas vraiment de raisons de me taire, donc, si moi, je ne manifeste pas (j’ai manifesté une fois au lycée, c’était drôle, c’était la première fois, et puis une autre à la fac, mais j’avais fini au café, je crois que c’était au Deux Garçons, parce que je trouvais ça tellement ridicule de marcher dans la rue aux côtés de gens que je ne connaissais pas en criant des trucs débiles auxquels je ne croyais pas du tout que je n’ai pas pu faire semblant très longtemps), bref, je ne manifeste pas, mais j’ai quand même beaucoup de mal à me faire à l’idée qu’il faille demander à l’État la permission pour aller quelque part. Beaucoup de mal avec l’idée aussi que si tu ne tiens pas bien sagement dans le petit périmètre où l’État a bien voulu te laisser faire l’idiot, eh bien, l’État va te casser la gueule, dans le respect des droits de l’homme et du citoyen, bien évidemment, mais te casser la gueule quand même. Et qu’en plus, il y aura des gens pour t’expliquer que c’est normal. Tu as le droit de ne pas être d’accord, mais tu as surtout le droit de fermer ta gueule, sinon on te casse la gueule et tu vas en prison. L’espace public est peut-être à tout le monde, mais certainement pas à toi, mon petit gars. C’est la démocratie, quoi.

Le meilleur endroit du monde ? Il y en a plusieurs, mais parmi ces meilleurs endroits au monde, en ce moment, je compte les pages du carnet dans lequel j’écris au crayon. Et partout où se trouvent Nelly et Daphné.

Plage, le matin. Et puis retour à la maison parce que le temps se gâte. L’après-midi, pluie et vent dehors. On croirait presque une tempête (petite). Ça finit toujours par passer.

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23.11.18

Il y a quelques jours, un missionnaire autoproclamé qui se faisait passer pour un touriste américain a payé des pêcheurs pour qu’ils le conduisent avec leur bateau sur une île située au large de l’Inde là où vit une tribu qui refuse tout contact avec « le monde extérieur » (c’est-à-dire : le monde entier moins eux). Lors de son premier contact avec les membres de la tribu, un enfant lui a décoché une flèche qui est venue se planter dans sa Bible. N’écoutant pas ce qui avait tout l’air pourtant d’un message divin, le touriste / missionnaire américain, après avoir rebroussé chemin une première fois, est retourné sur l’île où il a finalement trouvé la mort, tué par des membres de la tribu. Dans le journal de sa mission, il avait notamment écrit : « J’ai trop hâte de les voir adorer Dieu. »

Quelle morale tirer de cette histoire ? Qu’il ne faut pas vouloir faire le bien de l’Humanité malgré elle ? Oui, bien sûr que oui. Mais surtout, que les gens n’apprennent rien, jamais, de rien. Et à la fin, ils meurent.

Mon rapport au succès ? Je ne sais pas, je n’ai pas de succès. C’est tout ? Je ne sais pas. Je m’interroge parfois, sur le succès, ou la réussite (des autres). Est-ce que je trouve quelque chose mauvais (a priori, pour ainsi dire, mais pas seulement, en fait, a posteriori aussi) parce que je suis jaloux d’un succès que je ne connais pas et que je ne connaîtrai probablement jamais ? Oui, c’est possible. Tout à fait possible. De toute façon, la bêtise — la débilité — a triomphé, et je suis dans le camp des vaincus. Est-ce la seule excuse que tu as trouvée pour justifier ton échec ? Oui. Est-ce que ta seule réponse à cette supposée défaite est une sorte de repli — écrire au crayon dans un carnet ? Pour l’instant, oui. Et ce journal ? Je ne sais pas, je répondrai par une autre question : Qu’est-ce qui distingue ce journal du secret absolu ? 20 lecteurs par jour ? C’est à peu près la même chose, tu ne crois pas ? Tu as l’air tellement déçu, triste et plein de rancune. Non, il ne faut pas confondre lucidité et défaitisme. Le défaitiste déteste le monde entier ou se met une balle dans la tête (ou trouve tout autre autre moyen de mettre un terme à ses jours). Moi, à vrai dire, je ne déteste personne. J’aime Nelly. J’aime Daphné. C’est mon lien avec le monde. Pour le reste, je suis simplement lucide. Quand quelque chose ne me plaît pas, je dis que ce quelque chose ne me plaît pas. Quand je trouve quelque chose débile, je dis que ce quelque chose est débile. Souvent, j’ai même des arguments pour justifier ce que je crois et dis. Souvent, aussi, il arrive que je me trompe. Mais je n’ai jamais eu de mal à reconnaître que je m’étais trompé quand je m’étais trompé. Quant à moi, je n’accuse personne, je ne tiens personne pour responsable de mon échec. Si je dis que telle ou telle personne m’a laissé tomber, c’est que telle ou telle personne m’a laissé tomber. Une fois faits ce genre de constats, eh bien, tant pis pour moi, ce n’est pas de chance. Mais je ne changerai pas ma façon de faire pour que ça marche. Comme si j’avais quelque chose à dire aux décérébrés qui animent le monde de la culture.

Cette nuit, avant de m’endormir, en pensant plus ou moins à ce que je viens d’écrire à l’instant, je me suis dit que je pouvais dater la victoire de la bêtise. La dater pour moi : le 4 janvier 2016. Le jour de la mort de Jean-Pierre Cometti. Ce jour-là, même si je ne l’ai pas formulé ainsi immédiatement, j’ai compris qu’en un sens j’étais un enfant et que je serai toujours un enfant. Un enfant génial, peut-être, mais pas plus. Et que donc quelque chose avait cessé ce jour-là. Est-ce la vérité ou est-ce une idée stupide ? Les deux à la fois ? Quelques jours plus tôt, Daphné avait eu 3 mois.

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22.11.18

Au lieu de monter à Paris — tu montes chéri ? non mais je rêve — pour manifester comme la France le fait tout le temps de tous temps ce qui ne sert à rien sinon à encombrer un peu plus les rues de Paris qui le sont déjà bien assez comme ça pleines à craquer trop de monde pas d’espace irrespirables on ferait mieux de dissoudre Paris et puis la France — de toute façon c’est la même chose — et une fois tout ça dissolu passer à autre chose enfin on pourrait continuer à parler français mais pas pour répéter toujours les mêmes choses. Non. Hier avec Nelly nous avons voulu aller au marché aux santons de Marseille pour acheter un nouveau santon je ne sais pas lequel je me disais Gabriel peut-être pour rejouer l’annonce faite à Marie en miniatures d’argile — super kitsch — mais il n’était pas encore ouvert enfin peut-être qu’il l’était mais il n’était pas là où il était l’an dernier et avant nous avons un peu cherché mais nous n’avons trouvé qu’un pauvre marché de Noël l’angoisse absolue quoi alors nous avons fait demi-tour et j’ai raconté à Nelly pour meubler que c’est après la Révolution française que les gens se sont mis à faire des crèches parce qu’ils ne pouvaient plus pratiquer leur religion dans les églises où ils avaient l’habitude de le faire le gouvernement l’avait interdit et c’est vrai qu’on en a des idées en France on en a toujours eu on en a encore il faudrait peut-être qu’on en ait moins ai-je ajouté pour le dire à Nelly. Mais ce n’est pas possible. Aussi il faudrait se dissoudre pour ne jamais plus avoir d’idées. Les idées ne devraient jamais être générales mais toujours particulières.

(Elvin Jones — Music Machine 1 & 2.)

Mensonge (petit). J’ai écrit cette partie de l’entrée du journal d’aujourd’hui hier. Aujourd’hui, j’ai passé la matinée à traduire le livre sur lequel je travaille en ce moment. Et puis, à un moment, j’ai eu une idée de phrase pour une sorte de conte réaliste comme j’aimerais parfois en écrire plus, quelque chose de faussement calme, faussement neutre. Comme j’étais en train de traduire, je n’ai pas écrit cette phrase immédiatement — c’était plus un fragment de phrase —, je l’ai répétée plusieurs fois silencieusement à moi-même et j’ai continué de traduire. J’avais déjà eu une idée de ce genre, ce matin, au réveil, après avoir noté ce qu’il restait du rêve de la veille, soit quatre mots et une apostrophe, mais je ne sais pas, je ne crois pas que j’avais envie d’écrire le conte qui allait avec. J’ai fini le chapitre sur lequel j’étais en train de travailler depuis trois jours et j’ai écrit l’histoire qui allait avec la phrase qui m’était venue en traduisant le texte. 7 remarques : 1. je ne suis jamais « en veille », « sur pause », bref je ne m’arrête jamais même quand je crois être arrêté (occupation autre, rhume, spleen, et caetera) / 2. traduire ne monopolise pas l’esprit (pas tout mon esprit ? y a-t-il des morceaux d’esprit ?) / 3. ou alors des processus mentaux peuvent avoir lieu « en tâche de fond » qui remontent à la surface quand ils ne peuvent plus rester en retrait / 4. je crois que 3. est une meilleure hypothèse que 2. ou du moins elle me convient mieux (c’est la même chose, non ?) / 5. tu peux mettre une bonne idée de côté / 6. tu peux mettre une mauvaise idée de côté / 7. les bonnes idées ne disparaissent pas / 7bis. en es-tu si sûr ? non je ne crois pas.

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21.11.18

Est-ce qu’il restera quelque chose de toi ? C’est une question à la fois inquiétante et stupide. Pour qu’il reste quelque chose de toi, ne faudrait-il pas qu’il y ait déjà quelque chose ? Mais quoi ? Quelque chose, ce peut être le succès. Oui, par exemple. Mais combien de succès ont complètement disparu avec le temps, tant et si bien qu’ils n’en restent rien, qu’un petit nombre de traces de plus en plus illisibles ? Quelque chose qui survive à la mort. Absolument. Sauf que ce n’est pas le mort qui choisit ce qu’il restera de lui. Il n’est pas son propre vampire. Ce sont les nécrophages qui se chargent de son cas. Non vraiment, cette question est stupide. Pourquoi s’inquiéter de quelque chose qui ne viendra qu’après toi ?

Et puis, nous sommes tous morts, depuis longtemps.

Il n’y a rien sous la surface parce qu’il n’y pas de surface.

À part ça, je n’ai pas grand-chose à dire. Est-ce que cette quasi absence m’angoisse ? Je ne sais pas. Quasi ?

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20.11.18

J’écris dans mon carnet. Le bison rouge. C’est ainsi que je l’appelle. Et c’est tout ce que je fais. Enfin, c’est tout ce que je fais, non, ce n’est pas vrai. Je traduis aussi. Mais traduire, ce n’est pas faire comme écrire, c’est faire pour moi. Ce n’est pas autant faire, pourrais-je dire. C’est faire, certes, oui, c’est indéniable, je ne traduis pas sans rien faire, ce n’est pas possible, ce serait peut-être souhaitable, s’effacer entre les langues, pourquoi pas ? mais c’est un peu moins faire qu’écrire. Aussi dis-je que je ne fais rien d’autre qu’écrire. C’est le sentiment que j’ai. Quand même ce ne serait pas exactement vrai. Est-ce que c’est ce que tu vas faire pour le reste de ta vie ? Oui, pourquoi pas ? Ce serait une idée. Je n’ai pas d’autres idées en tout cas, en ce moment. Je consigne les rêves dont je me souviens dans mon carnet onirique, et j’écris des remarques, des notes, des aphorismes, des questions dans le bison rouge. Il ne me viendrait pas à l’idée, par exemple, d’écrire un livre en ce moment. À cause de ceux que j’ai écrits avant, le dernier surtout, celui qui ne verra probablement jamais le jour, mais je ne dis pas ça pour me plaindre. Parfois, je veux dire par là : parfois en ce moment, parfois en ce moment, j’ai l’impression d’être muet. Non pas muet, ce n’est pas ça, silencieux, j’ai l’impression de garder le silence et que je pourrai toujours garder le silence ainsi, que ce silence vaut mieux. Mieux que quoi ? Que tout, précisément. Mais cela non plus, ce n’est pas vrai. Je ne suis pas silencieux puisque j’écris. Est-ce que c’est une question de vérité ? On ne peut pas écarter purement et simplement la question de la vérité ou l’opposer à la question du sentiment. C’est ce que je ressens. Du moins, je le crois.

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19.11.18

Je suis une minorité de un.

Ce matin, au moment même où je m’apprêtais à m’agacer parce que je ne me souvenais pas des rêves que j’étais censé pourtant avoir faits la nuit durant, et à intervalles réguliers, je me suis souvenu d’un rêve ou de deux, je ne sais pas, je suis tenté de dire que ce n’était qu’un seul rêve alors qu’il est tout aussi probable que ce soient en fait deux rêves, rêve ou deux qui se déroulaient dans une ville qui était Barcelone mais n’était pas Barcelone. En me souvenant de ce détail, je me suis senti heureux de m’être souvenu de ce rêve ou deux parce qu’il n’y a bien que dans un rêve ou deux ou plus que l’on peut se trouver dans une ville et ne pas se trouver dans cette où l’on se trouve en même temps. C’est la logique du rêve d’embrasser la contradiction, ce à quoi nous nous refusons toujours la veille durant alors que nous aurions tant besoin de savoir embrasser les contradictions ; elles sont permanentes, partout, et nous les refusons, nous les rejetons sans cesse et par là même — comment pourrait-il en être autrement ? — par là même pensons de travers. Je ne me suis pas levé du lit, tout d’abord, j’ai suivi les conseils qu’un site de lucid dreaming m’avait donnés la semaine précédente, je suis resté allongé dans la position où je me trouvais au moment où je me suis souvenu que j’avais rêvé et je me suis fait à moi-même le récit de mon rêve. Ensuite, j’ai consigné ce récit de rêve par écrit dans le carnet onirique que je conserve à cet effet à côté du lit, dans le lit même tout d’abord, et puis aux toilettes enfermé parce qu’il n’est pas toujours évident de se concentrer quand Daphné est dans les environs (laptop hors d’usage sur les genoux en guise de table, carnet et roller, yeux à moitié fermés). Ces rêves, me suis-je dit, ou les rêves, je ne sais plus si je me suis dit ces rêves ou les rêves, je crois que c’était les rêves, les rêves, il ne s’agit peut-être pas tant de les analyser (généralement, l’analyse n’est pas difficile à faire en transferts, déplacements, etc.) que de comprendre ce que toi seul peux dire au sujet de toi-même et que, par suite, toi seul peux comprendre.

Est-ce que tout le monde est une minorité de un ?

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