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4.5.19

Pourquoi faire semblant ? Que la vie a un sens, qu’il existe quelque chose comme la réalité, tout ça tout ça. Si tu y réfléchis bien, tu te rends vite compte que ce n’est pas vrai, que tout n’est que non-sens, que tout ce qui devrait avoir du sens est systématiquement combattu pour le rendre ridicule, dérisoire, voire haïssable, des gens qui crient dans la rue que personne n’écoute, d’autres s’enferment dans des salles climatisées pour faire la promotion de leurs idées médiocres, des conférences de Jeff Pesos ou je ne sais pas trop qui d’autre, d’autres s’efforcent de se faire remarquer, d’autre se sont déjà fait remarquer et monopolisent un espace que tous les autres rêvent d’occuper même s’ils affirment haut et fort le contraire. Il faut toujours se méfier des gens qui affirment haut et fort quelque chose, sont tout excités quand ils peuvent montrer des images de leur petit corps difforme en mouvement, tout ça tout ça. La célébrité, l’anonymat, la gloire, l’échec, le succès, la médiocrité, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Tu penses que Raphaël Glucksmann est connu, d’autant qu’il a l’immense avantage sur le commun des mortels dont je fais partie d’être le fils de son père, qu’il a réussi sa vie parce qu’il a fait un gosse à une fille connue qui a arrêté de travailler pour qu’il puisse mener à bien sa microscopique tâche de mâle politique franchouillard, mais tu t’aperçois qu’il ne parviendra même pas à rassembler 5 % des voix aux élections. Même pas 5 % de personne, tu imagines ? 5 % de rien. Et si tu y réfléchis encore un petit peu, si tu penses à autre chose qu’à Raphaël Glucksmann proprement dit, qui est peut-être un mec bien peut-être pas, je ne sais pas, ça ne m’intéresse pas de le savoir, non, si tu penses à ce que cela signifie, qu’une starlette du petit écran existe autant tout en existant si peu, ne trouves-tu pas que c’est vertigineux ? Effrayant. Mais ce n’était pas de cela que je voulais parler. Moi, je ne vote pas. Alors, les uns ou les autres, peu importe, tous ces gens m’indiffèrent superbement. Quand tu y réfléchis bien, je crois que c’est ce que je voulais dire en fait, quand tu y réfléchis bien, de quoi est-ce que tu te rends compte ? Eh bien, que tout ce sur quoi la réalité est fondée — l’époque, l’opinion, les tendances, la mode, les faits, les croyances, tout —, tout est paradoxalement dépourvu de fondement. Tout pourrait être complètement différent. La réalité semble s’étendre, se propager sans solution de continuité uniquement par la force d’habitudes dont on ne sait même pas très bien pourquoi on les a prises un jour. Effrayant. Moi, je trouve cela effrayant. Tout pourrait être différent. Mais non. La réalité est la réalité. Pourquoi ? Eh bien, mon vieux, parce que c’est comme ça. Et puis, qu’est-ce que tu voudrais mettre toi, hein, toi qui te plains tout le temps de tout le monde, qu’est-ce que tu voudrais mettre toi à la place de la réalité ? Ah ah, tu fais moins le mariole ! C’est vrai. J’y ai pensé hier, après la visite de Cousteau, parce que mon pote Bob — Bob, c’est Boris, mon pote anarcho-syndicaliste pas syndiqué — m’a dit que je l’avais fait marrer avec cette histoire de Commandant Cousteau. Tu vois, comme si j’avais inventé tout ça. Mais non, ça ne s’invente pas. La vérité, c’est que j’ai vraiment été visité par le Commandant Cousteau, hier. Je sais ce que tu vas dire, mais c’est comme ça. Je n’y peux rien, moi. D’autres, c’est la Vierge, moi, c’est le Commandant Cousteau, tu vois, on ne choisit pas. On fait avec. Et j’ai envie de dire, tant mieux, tant mieux que ce soit le Commandant Cousteau et pas la Vierge, parce que c’est la preuve que je n’ai rien inventé du tout, si ç’avait été la Vierge, les gens auraient eu raison de me dire, ouah trop drôle ton histoire avec la Vierge, mec, mais le Commandant Cousteau, où est-ce que je serais allé chercher ça, hein, honnêtement, où ?

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3.5.19

Il y a tellement de choses à dire qu’il y a trop de choses à dire. Et du coup, plus personne ne dit plus rien ? Ce serait tellement bien. Ce matin, en écrivant un texte dont je ne veux pas parler, j’ai pensé à cette expression le monde du silence et, à présent que j’y repense, je me dis que c’est une vieille expression, en ce sens que c’est une expression qui date d’une autre époque où ça pouvait encore faire rêver. Aujourd’hui, qui est-ce que ça fait rêver ? Aujourd’hui, qu’est-ce qui fait rêver ? Je ne sais pas. Des débiles mentaux qui chantent des trucs de débiles mentaux autotunés ? Des meufs qui se prennent pour le centre du monde parce que le fait de montrer leurs fesses sur écran géant dans des stades remplis de décérébrés leur donne l’impression d’être féministes ? Devenir l’homme le plus riche du monde ? Ce qui veut dire, soit dit en passant, le plus gros connard du monde. Et si c’était une femme ? Ce serait la plus grosse connasse du monde. Je sais que c’est n’importe quoi ce que je raconte. Mais j’ai l’impression de comprendre et de ne pas comprendre. En même temps. C’est une impression étrange. Comme si tu te disais : ça ne sert à rien de critiquer la bêtise, la bêtise a déjà triomphé. Est-ce que j’ai déjà dit ça ? Oui, probablement. Mais je ne sais pas trop ce que ça veut dire. Qu’est-ce que je veux dire, de toute façon ? Certainement pas que je rêve qu’un mec avec un bonnet rouge sur la tête ressuscite pour me révéler le sens de la vie, non, même si ce serait drôle. Imagine. J’étais en train d’écrire cette page de mon journal, une page qui ne valait pas dire grand-chose, je te l’accorde, mais j’avais envie de l’écrire alors je l’ai fait, bref, j’étais en train d’écrire cette page de journal quand tout à coup, tu devineras jamais qui j’ai vu, en face de moi. Le Commandant Cousteau. Je te jure, il était là, exactement comme toi, pareil, un peu plus à droite, ou à gauche, je ne sais plus, je te jure que c’est vrai. Non mais ça va, tu me connais, je peux inventer des histoires bizarres, mais le Commandant Cousteau, je n’irais pas jusque là. Dans le meilleur des cas, j’ai dû voir un Connaissance du monde quand j’étais petit avec ma mère et mon frère, je me souviens d’un docu sur le Yémen et d’un autre avec Haroun Tazieff, oui, un truc sur les volcans, forcément, enfin, je crois, je ne me souviens plus, celui sur le Yémen, si, j’en suis sûr, mais le Commandant Cousteau, honnêtement, je ne sais pas. Il était là, comme je te vois, et puis il s’est mis à me parler, je ne suis pas sûr d’avoir compris, sur la mer, la planète, c’est tout ce que j’ai retenu, en fait, je n’écoutais pas, j’étais tellement scié de le voir, comme ça, que je n’ai pas pu écouter un traître mot de ce qu’il me racontait. Au bout d’un moment, il a arrêté de parler, et je lui ai demandé : Non mais qu’est-ce que tu fous chez moi ? Tu es mort. Barre-toi de chez moi, con de mort ! Ah ouais, tu crois que je n’aurais pas dû ? Possible. Tu as peut-être raison. Mais bon, j’ai déjà assez de mal avec tous ces vivants qui parlent, si en plus il faut que j’écoute les morts. Non mais qu’est-ce que tu voudrais que je lui dise, moi, au Commandant Cousteau ? Commandant, avez-vous un ultime message a délivré aux vivants ? Comment ? Votre bonnet est troué. Oh, quelle métaphore ! Quelle profondeur ! Fascinant. Merci, mon Commandant, merci. Comme François Busnel à la télé. Non. Pas moyen. De toute façon, le monde dans lequel je vis n’est pas fait pour le silence. Alors bon. Tout à l’heure, je suis allé au supermarché chercher quelque chose que je n’ai pas trouvé. Tout était si bruyant. Et si sale. En garant ma voiture dans le parking, ça sentait tellement mauvais que j’ai cru que quelqu’un était mort et que son corps était encore là, en train de se décomposer. J’ai jeté un petit coup d’œil autour de moi, rien. Ce devait être l’odeur de l’accumulation de litres et de litres de pisse de clochard, ça, et les gaz d’échappement, la crasse qui s’accumule, personne qui ne nettoie jamais, c’est trop pourri, ça, et les emballages de macdo éclatés par terre, les morceaux grillés de vache morte, les frites, la graisse animale, végétale, rance, la sauce, les sodas, tout, tout ça, par terre, des couches de crasse sur des couches de crasse sur des couches de crasses, et quand tu remontes à la surface en te disant que tu vas enfin pouvoir respirer, c’est le bruit qui t’assomme, musique de débiles mentaux qui chantent des trucs de débiles mentaux autotunés, personne qui écoute, mais musique qui te rentre dans le cerveau pour ne plus en sortir, ou alors seulement bien plus tard des années plus tard, une dame est entrée en même que moi dans le supermarché, elle était au téléphone, quand je suis sorti du supermarché, je l’ai aperçue, elle était encore au téléphone, je suis redescendu au parking, j’ai essayé de retenir ma respiration, mais j’avais l’impression que ça sentait quand même, qu’est-ce que je suis venu faire ici, je me suis dit, qu’est-ce qu’on peut bien venir faire ici ? c’est l’antichambre de la mort, cet endroit, tous les endroits comme ça, la pointe avancée du progrès, la réalité. Et qu’est-ce qu’on fait dans la réalité, on attend de mourir ?

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29.4.19

C’est la deuxième fois en quelques jours à peine qu’un pigeon vient se cogner contre la vitre de la fenêtre qui se trouve juste en face du bureau où j’écris. Est-ce que les pigeons ne font pas la différence entre les vitres et le vide ? La première fois, le pigeon a rebondi sur la fenêtre avant de repartir en sens inverse. Aujourd’hui, il s’est cogné contre la vitre, mais il n’a pas fait demi-tour, il a insisté, comme s’il ne comprenait pas pourquoi il ne pouvait pas passer par là ou comme s’il voulait quand même passer par là, malgré la vitre, là où, selon lui, il aurait dû y avoir du vide. Et c’est vrai, qui suis-je moi pour empêcher un pigeon de passer par là où il veut passer ? Je me suis demandé aussi ce qu’il se serait passé si la vitre n’avait pas été fermée : s’il avait pu passer par la fenêtre ouverte, l’aurait-il fait ? Et dès lors, le regard du pigeon n’était plus un regard d’incompréhension, mais un regard de menace : si le pigeon avait pu passer par la fenêtre, il l’aurait fait, et peut-être serait-il venu m’agresser, comme dans un remake bas de gamme des Oiseaux de Hitchcock. Mais ce n’est pas sérieux, non, est-ce que c’est sérieux ? Dans une certaine mesure, c’est désespérant, et je comprends pourquoi les gens ne s’intéressent pas à ce que je fais : rien de tout ce que je raconte, comme cette histoire de pigeon qui pourrait s’il le pouvait passer par la fenêtre qui se trouve juste en face du bureau sur lequel j’écris pour m’agresser dans une sorte de reproduction dans le réel des Oiseauxde Hitchcock, rien de tout ce que je raconte n’a d’intérêt. N’est-il pas un milliard de fois plus intéressant de savoir qu’un certain nombre de vieilles vedettes de droite ont passé un moment ensemble, qu’un intellectuel réactionnaire se plaint de ne plus pouvoir mettre le nez dehors, qu’un fils d’intellectuel de gauche s’engage en politique (sans la moindre chance de succès, mais ça, c’est un autre problème) que de lire mes histoires de pigeons qui volent ou ne volent pas ? Ce n’est pas à moi de répondre à la question. Mais alors pourquoi est-ce que je la pose ? Probablement parce que j’essaie de trouver une solution à un problème plus profond, comment traiter cette faille entre ce que je suis destiné à faire et ce que je fais effectivement, comment m’en sortir avec cette peur d’écrire que je ressens, la peur terrible de me donner tout entier à l’écriture d’un texte qui sera peut-être refusé par tout le monde ? Comment avoir le courage d’écrire tout en sachant que je suis fondamentalement seul, que personne ne m’attend, que personne ne désire me lire, que personne ne me soutiendra, que personne ne cherchera à me publier ? Comment écrire avec cette peur du néant, cette angoisse terrible que je ressens tout le temps et que je ne semble pas être capable de surmonter ? En me posant cette question, je me dis qu’il ne faut peut-être pas la surmonter, mais partir d’elle, l’accepter, la prendre pour ce qu’elle est, parce qu’elle exprime quelque chose à mon sujet, dit quelque chose que je suis quand même ce quelque chose, je ne voudrais pas l’être, je préférerais ne pas l’être, je préférerais être plus fort, je préférerais ne pas avoir peur, je préférerais ne pas connaître de telles angoisses, la nuit, au lieu de dormir, je préférerais ne pas préférer mourir plutôt que de continuer à ressentir ce que je ressens, et tout le reste à l’avenant. Un pigeon vient encore de se cogner contre la fenêtre. Est-ce que c’est le vent qui les pousse contre la fenêtre ? Les pigeons ne sont qu’une distraction. Je pourrais parler de n’importe quoi. Je peux écrire sur n’importe quoi. C’est effrayant d’écrire comme ça sur rien alors qu’il faudrait que je dise tant de choses bien plus importantes. Qu’est-ce que je crois ? Que je vais faire des pigeons un symbole ? Zéro chance. Il faut que je dépasse tout ça ou que je parte de ça, je ne sais pas, j’ai beau réfléchir, encore et encore, je ne trouve pas la solution, et peut-être n’y a-t-il pas de solution, peut-être ai-je atteint ma limite, je n’ai plus rien à dire, tout ce que j’avais à dire, je l’ai dit, et cela n’a intéressé personne, alors ce que j’avais à dire, je l’ai dit, c’est consigné par écrit, mais ce pourrait tout aussi bien n’être rien. Tout est possible, tu sais, même ça, c’est possible, même ce rien-là, c’est possible, peut-être que ce qui m’attend, c’est un immense trou noir, sans force, avec rien dedans, absolument rien, rien qui entre et rien qui sorte, des pigeons qui volent tout autour et se fracassent la tête dessus de temps en temps, et c’est tout, pas de différence entre la vie et la mort, pas de différence entre quelque chose et rien, l’indifférence absolue.

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XLIII.

Guerre civile ou figuier de barbarie
quelque chose m’échappe
peut-être est-ce le sens de la vie
ou les racines d’une plante
que l’on sème
antique en attendant ses fruits
dehors un homme fait crisser les pneus de sa voiture
dérape
plus tôt un autre avait fait cabrer son petit engin motorisé
fenêtres ouvertes
les vapeurs d’herbe des centaines de joints au moins que fume la voisine du dessous montent en orientaux remugles
ça y est
me dis-je
c’est enfin le printemps.

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XLII.

Tout va craquer
le bitume comme le béton
lézardes dans les murs
monstres qui préfigurent
le destin du monde
du soleil toute l’année
et des milliards de peaux brûlées
avant la pluie —
l’éternelle pluie.

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25.4.19

Nelly a passé la journée d’hier à Paris, pour le travail. Ce matin, après qu’elle est partie accompagner Daphné à l’école, comme tous les matins, je suis tombé sur un mook qu’elle avait dû ramener d’un rendez-vous, un genre de magazine culturel, quoi, mais avec des pages plus épaisses, des grandes photos de gens, des publicités, et tout ce qui va avec. Je ne suis pas certain du contenu du magazine en question (pour être tout à fait honnête, j’ai déjà oublié son nom, il faudrait que je me lève pour aller regarder la couverture, mais je n’en ai pas envie, pas la force non plus, je crois), mais je sais qu’on y parlait de livres qui rendent les gens heureux ou qui font peur ou qui racontent des histoires édifiantes ou intimes ou les deux, ça dépend des livres, on y parlait de gens déjà connus des gens, ou de gens qui étaient appelés à le devenir bientôt, à l’évidence, le tout sous la forme de questions-réponses avec des photos des gens qui vendent leurs livres ou sont déjà connus des gens, ou vendent leur pièce de théâtre, ou vendent leur film, ou sont tout simplement déjà connus des gens. Mais ça, je l’ai déjà dit. J’ai été étonné parce que, moi, à l’exception d’une ou deux personnes peut-être trois mais pas quatre moins de quatre personnes donc dont j’avais déjà entendu parler, je suppose comme tout le monde, mais je n’en sais rien, peut-être pas, bref, moi, à l’exception de moins de quatre personnes, je ne connaissais absolument personne dans le magazine. Et surtout, me suis-je demandé, comment les gens peuvent-ils bien avoir envie de lire ce genre de magazines ? Mais, c’est ce que je me suis dit tout de suite après m’être posé cette question qui est devenue banale, somme toute, pour moi, ce n’était pas la bonne question à me poser parce que, peut-être, ce ne serait pas la première fois que des phénomènes de cet ordre se produisent, peut-être que personnen’achètera ce magazine (j’ai oublié de préciser que c’était un « nouveau » magazine), et qu’il disparaîtra comme des dizaines d’autres magazines avant lui. Non, la bonne question, me semble-t-il, est celle-ci : comment peut-on avoir envie de figurer dans un magazine de ce genre ? Parce que c’est un long cheminement pour y parvenir. Ne crois pas que tu te réveilles un matin en découvrant qu’on t’a envoyé un message dans la nuit pour, soudain, être interrogé par un pigiste au Mook du book, ou quel que soit le nom de cette chose-là, non, les événements ne se déroulent pas de cette façon, que nenni. Moi, par exemple — mais quel autre exemple que moi pourrais-je bien prendre que moi ? —, moi, par exemple, ce matin, quand je me suis levé, je n’avais pas de message de mon attachée de presse sur mon répondeur m’invitant à répondre aux questions du Mook du book, mais il est vrai que je n’ai plus d’attachée de presse depuis que je n’ai plus d’éditeur, mais ce n’est pas ce que je voulais dire non plus, ce que je voulais dire, c’est que, moi, on ne me propose pas de répondre à ce genre de questions, les choses ne se passent pas comme ça, c’est un long processus, il faut avoir envie de produire les productions susceptibles de paraître dans ce genre de parutions, il faut les produire, il faut avoir suffisamment de talent ou suffisamment peu de talent, je ne sais pas, pour écrire un livre, monter une pièce, tourner un film, je ne sais pas, que le rédacteur en chef du Mook du book jugera digne de figurer dans les pages de son magazine. Moi, par exemple, ce que je fais n’a aucune chance de figurer dans les pages du Mook du book, et si je voulais un jour figurer dans les pages du Mook du book, ou de quelque autre production de la même espèce, il faudrait que je consacre une partie considérable de mon temps à mener à bien une telle entreprise. Ne passe pas dans le Mook du bookqui veut. Est-ce pour des raisons de ce genre que je trouve indigentes ce genre de publications ? Parce que, en vérité, je sais que je n’y figurerai jamais, que nul miroir ne m’y est de fait tendu, que c’est l’altérité absolue, comme une autre civilisation qui m’est étrangère, comme si le magazine m’adressait un message subliminal : Oh oui, tu peux bien me lire, moi, je ne parlerai jamais de toi, comme si je feuilletais le catalogue d’une agence de voyage qui vendrait des destinations où je sais que je n’aurais jamais les moyens d’aller, une galaxie à des milliards de dollars-lumière de là où je me trouve. Possible. J’aimerais qu’on parle de moi, pourtant, c’est vrai, je ne dois pas le cacher, mais je navigue en quelque sorte sous le radar. Nulle part, personne. Personne n’a envie de parler de moi, personne n’a envie de me faire parler sur moi. Est-ce si terrible que cela ? Honnêtement, je ne sais pas. Certains jours, je me dis que oui. D’autres jours, je me dis que non. D’autres jours encore, j’écris cette page de mon journal sans trop savoir pourquoi. Comme une (trop bavarde) logorrhée sur la culture, la civilisation, les laides-lettres, moi, et tout le reste. Est-ce que tout ceci a un sens ? Quand tu te poses ce genre de questions, à vrai dire, c’est mauvais signe. Très mauvais. Tu peux regarder la télévision aussi longtemps que tu veux, lire tous les Mooks du book du monde que tu veux, lire tous les livres dont on parle dans tous les Mooks du book du monde que tu veux, tous les journaux, magazines, revues, tout tout tout, tu ne trouveras jamais cette question : Est-ce que tout ceci a un sens ? ou alors seulement pour lui donner une réponse immédiate, c’est-à-dire : refuser la question, la transformer en question rhétorique, mais non, la vraie question, violente, terrible, abyssale, même, radicale, terrifiante, pétrifiante, le regard de la Gorgone fait langage, non, tu ne la trouveras jamais. Pourquoi ? Il y a tant de raisons. Je suis sûr que toi-même tu es en train de faire la liste des raisons, tu sais bien pourquoi, tu ne te l’avoues jamais, tu ne t’autorises jamais à en faire la liste, mais tu les connais. Par cœur. Pourquoi ne t’autorises-tu pas à faire la liste des raisons pourquoi ? Parce qu’il est probable qu’alors, tu perdrais toute la force, toute la foi qu’il faut que tu rassembles chaque matin pour te lever et faire ce que l’on attend de toi et te demanderais au lieu de ça : Est-ce que tout ceci a un sens ? C’est ce que je me suis demandé ce matin. Et ensuite, ensuite, j’ai fait le ménage dans l’appartement.

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XLI.

Prends des notes sur la nature
regarde autour de toi
le problème ce n’est pas le béton
mais toutes ces histoires racontées trop de fois
quel problème vas-tu encore inventer ?
déconsidère un peu les choses
décentre déconcentre-toi
va voir ailleurs si tu n’y es pas
tu pourrais traverser le ciel
sans rien forcer
simplement en te laissant porter
par cette rafale de vent.