15.7.21

L’autodestruction de l’Occident pourrait être considérée comme une conséquence de l’autodestruction de la Raison si elle ne s’accompagnait d’une hypocrisie considérable. Au sens adornien, l’autodestruction de la Raison est une conséquence des Lumières, lesquelles, soumettant tout à la critique, finissent par s’y soumettre elles-mêmes. Mais là où, au moment de l’histoire où les Lumières finirent par s’éteindre, la Raison révélait qu’elle portait depuis ses origines sa propre négation en elle-même, l’autodestruction de l’Occident se produit aujourd’hui sur le fond de son maintien paradoxal : la critique de la science occidentale est faite par ceux-là même qui profitent des avantages que fournit la science occidentale. Ainsi, la critique de la médecine occidentale n’implique jamais de la part de ceux qui s’y livrent le renoncement à l’hygiène ni aux soins que rendent possibles des structures sociales scientifiquement organisées. Pas plus que, pour dire d’autres de ces choses triviales, la pratique du yoga ne s’accompagne de l’adoption des règles de la société profondément inégalitaire qui lui a donné le jour : mon yoga est égalitaire, comme moi, ou du moins, légèrement inégalitaire puisque, si je veux jouir des mêmes droits que ceux dont jouit qui se trouve au-dessus de moi dans la hiérarchie sociale, je désire tout de même pouvoir me différencier de qui se trouve en-dessous. Je veux pouvoir refuser la vaccination, au nom de cette liberté dont me permet de jouir mon appartenance à une société occidentale, du moment que les toilettes de l’entreprise pour laquelle je travaille sont régulièrement et efficacement désinfectées par une invisible femme de ménage. Je veux jouir de mes droits du moment que ces droits ne m’empêchent pas de jouir. De fait, les partisans d’une liberté fantasmée sont les prototypes du locataire universel qui, loin de s’épanouir dans un contact privilégié avec ses semblables et la nature, fruit de sa conscience que toute chose est précaire, se sert des choses qui sont à sa disposition et puis s’en débarrasse dans l’indifférence la plus parfaite. Là où le propriétaire prend soin de sa propriété, la conserve et la fait fructifier, le locataire jouit puis jette sans considération aucune ces objets qui peuplent son monde d’usages éphémères et insignifiants. L’autodestruction de l’Occident participe ainsi moins de l’autodestruction de la Raison (quand même elle en serait une manière de conséquence ou d’effet secondaire) que d’une destruction du temps comme durée au profit du temps comme usure. Rien n’appartenant au locataire universel, les choses s’usent de plus en plus vite. Les choses, et les personnes : le boomer est voué aux gémonies du seul fait de son âge, de son appartenance à une autre génération que celle à laquelle appartient le locataire universel, il devient la victime expiatoire d’une époque qui le poursuit de sa haine, une époque pour laquelle le temps est détestable parce qu’il fait vieillir, parce que l’éternelle jeunesse est un mythe dont on aimerait qu’il devienne réalité. Mais les fantasmes ne sont pas la réalité, et la dégradation du monde — cette souillure que, la causant, on feint haut et fort de déplorer— en est la preuve irréfutable.

14.7.21

Je découvre que l’architecture de mon poème-carnet et celle d’un fil de réseau sont isomorphiques. La structure linéaire de l’un étant symétrique à l’autre, je décide de constituer ce fil à partir des phrases notées dans mon carnet. Les phrases de l’un et les phrases de l’autre se suivent, en tant que sens, en tant que forme linéaire qui se déroule, les unes à la suite des autres. Que le poème-carnet soit antérieur quant à sa rédaction au poème-fil (rédaction qu’il reproduit à l’identique), cela constitue l’histoire du poème, mais n’entraîne pas de modifications quant à son sens (pas plus que ne le ferait une deuxième réplique de ce poème-carnet sous la forme, par exemple, d’un poème-livre, ce que j’envisage de faire par ailleurs, à supposer que je parvienne au bout du carnet où s’écrit le poème). Ainsi, pour dire les choses plus pompeusement encore, se trouverait confirmée mon idée selon laquelle il n’y a pas de différence entre les media (papier, numérique, etc.), tout ce qu’il y a, j’allais dire : « c’est de la littérature », et puis j’allais dire : « c’est de l’écriture », mais non, tout ce qu’il y a, ce n’est même pas cela, en fait, toutes ces abstractions enflent inutilement le nombre des êtres (même l’idée d’écrivain, ou son pendant tout mou du quartier latin, l’auteur), tout ce qu’il y a, c’est un être qui écrit. Je regarde, les yeux ébahis, les gesticulations d’un auteur (ou écrivain) devant une caméra et, si je comprends un à un tous les mots qu’il emploie, si je comprends un plus un le sens de toutes les phrases qu’il forme avec ces mots, je ne comprends pas ce qu’il fait, pas pourquoi il le fait, je ne comprends pas pourquoi il se tient là devant cette caméra, pourquoi il faut que tout se transforme en cette sorte d’exhibition ridicule, symptôme peu ragoûtant d’un temps peu avenant. Si je ne comprends pas, n’est-ce pas que le problème, c’est moi ? Or, si le problème, c’est moi, n’est-ce pas que la solution, aussi, c’est moi ? Un grand désert s’étend entre les êtres. Il arrive parfois qu’on parvienne à le parcourir pour rejoindre l’un de ces êtres ou, parfois, que l’un de ces êtres vienne à soi. La plupart toutefois, ne nous apercevons-nous pas de la distance infranchissable qui nous sépare ? Ne nous étonnons-nous pas de la croyance absurde que nous affectons d’entretenir au sujet de cette distance, de la proximité fantasmée des êtres les uns par rapport aux autres ? Proximité fantasmée, dis-je, qui n’est jamais que la projection de notre désir de voir tous les êtres nous ressembler ou de devenir soi-même un autre, d’abolir la différence ou de nous abolir en elle. Combien sont grandes ces chimères comme est grand le désert. 14+7=21.

13.7.21

Chaque jour, le sentiment que la bêtise occupe une place plus grande encore que la veille a un effet quasi paralysant. Que puis-je bien faire, moi, dans un monde comme celui-ci ? De quel espoir d’exister disposé-je réellement ? C’est le stade 1 de la conscience, en quelque sorte. Et, si j’en demeure à ce stade, rien ne justifie que je sorte de mon lit le matin, si je ne dispose d’aucun espoir d’exister, tout effort, même le plus infime, est peine perdue. Mais y a-t-il un stade 2 ? Doit-il y avoir un stade 2, quelque chose comme une révélation (même banale, même pas mystique) d’une vérité plus profonde du monde, au-delà des apparences, au-delà de la sociologie triviale par la contrainte de laquelle nos corps sont gouvernés ? Mais qu’il y ait un stade comme celui-ci ou qu’il n’y en ait pas, est-ce que cela change quoi que ce soit ? (Ceci ne constituerait-il pas une manière de stade 3 ?) Que je ne sois pas fondé à croire que quelque chose comme un vérité plus profonde que les vérités triviales de la vie ordinaire existe, une vérité unique, qui plus est, cela ne doit pas impliquer que je reste dans mon lit, que je renonce à tout effort. Ne pas croire en cette sorte de vérité ne doit pas me donner lieu de désespérer, ni me donner des raisons supplémentaires d’espérer, d’autant que je ne sais pas si, tout se déroulant exactement selon mes désirs, je ne serais pas encore plus malheureux que je le suis aujourd’hui ? Est-ce que je suis malheureux ? Tout dépend du point de vue auquel on se place. Je suis heureux et malheureux. Et c’est la vie même, dans sa trivialité, qui donne une telle profondeur à la vérité. Parfois, je suis las avant même que les choses arrivent. Parfois, je me contente de vivre les choses avant de me demander mon Dieu, est-ce donc cela qu’on appelle vivre Et toutes ces parfois (je pourrais en ajouter d’autres à la liste), tous ces parfois sont à la fois aussi désespérantes et aussi fascinantes les unes que les autres. Mais je ne sais plus ce que je voulais dire. Peut-être parce que je ne voulais rien dire, ne savais pas quoi dire. Tout comme ces derniers jours, quand me disposant à écrire ce journal, je me demande s’il faut que j’écrive « Rien. » ou « Absolument rien. » sans autre considération, même si cet « Absolument rien. », c’est déjà beaucoup trop. Et puis, m’étant fait cette demande, j’écris, beaucoup plus que je ne l’avais espéré. Est-ce donc ainsi que les choses doivent se faire ? 

12.7.21

Si les pages de ce journal ne reflètent pas mon état d’esprit, de qui le reflètent-elles ou de quel esprit sont-elles le reflet ? Sont-elles le reflet d’un autre esprit que le mien ? Mais à qui appartient cet esprit et comment se fait-il que ce soit moi qui m’en fasse le reflet ? Manqué-je à ce point de personnalité, d’originalité, d’esprit ? La notion de reflet est trompeuse, certes, mais ce n’est pas réellement ici que se situe le problème, plutôt dans cette impression, dirais-je, que ce qui me vient à l’esprit, parfois, souvent, comment savoir ? que ce qui me vient à l’esprit n’est pas à l’unisson de ma vie. Alors d’accord, ne pas être à l’unisson ne signifie pas exactement la même chose que ne pas être en harmonie, mais ces remarques grammaticales sur les métaphores malheureuses que j’emploie me semble faire diversion. C’est-à-dire que, si ce que je pense ne se trouve pas en accord avec ce que je vis, que me faut-il faire : changer la façon dont je pense ou changer la façon dont je vis ? Changer les deux ? Tout est possible, après tout, et c’est vrai que, après tout, je m’en fous pas mal de l’état du monde, et je m’en foutrais encore plus si je n’étais pas le père d’une petite fille qui allait devoir vivre dans un monde sans doute pire encore que celui que nous connaissons aujourd’hui et qui n’a lui-même plus grand-chose à voir avec celui dans lequel j’ai grandi. Évidence. Un constat de ce genre est un symptôme du vieillissement, de mon vieillissement, certes, comment pourrait-il en être autrement puisque l’on ne peut pas ne pas vieillir ? Mais pas uniquement, il y a quelque chose d’autre que j’essaie de mettre à jour, parfois, et parfois, pas du tout, parce que je n’en ai pas l’énergie ou tout simplement pas le désir et que, certaines des pages que je consacre à mon époque, à sa bêtise, etc., certaines de ces pages qui me font penser à des parodies plus ou moins assumées plus ou moins volontaires plus ou moins conscientes des aphorismes de Minima moralia, sans doute parce qu’elles leur sont bien inférieures, me semblent impuissantes à accomplir ce qu’elles voudraient pouvoir accomplir. Mais qui a dit que la littérature, cette notion étant comprise dans son acception la plus large, qui a dit que la littérature avait un quelconque pouvoir ? Peut-être est-ce ma littérature qui est impuissante, tandis que la littérature d’autres ne le serait, qui vendent des livres, ont une influence, comptent, peut-être est-ce moi qui suis impuissant et mes livres sans force. Peut-être.

11.7.21

Qui peut nier que le règne de la bêtise dans la culture d’une société exerce une influence directe sur le comportement de ses membres ? La bêtise, et son lot accablant, presque infini, de conséquences, parmi lesquelles on mentionnera l’appauvrissement du langage, la difficulté d’accéder à ses propres contenus mentaux, ses émotions, ses sentiments (rien n’est plus faux que l’idée selon laquelle le sujet aurait un accès direct et complet à ses contenus de conscience ; le sujet n’est pas une entité, d’ailleurs, il n’est que ce qui a appris à dire je et peut ordonner dans un langage commun le chaos de sa conscience), l’incapacité de s’ouvrir aux pensées, sentiments, émotions d’autrui (d’où cet égoïsme de plus en plus intolérant qui ne concerne pas seulement le lointain étranger, l’inconnu croisé dans la rue, le voisin déplaisant, mais qui même se trouve dans mon lit et dont je change au gré des décrets infondés de mon désir absolu autant que passager). Nous ne parlons pas de barbares qui auraient été cultivés (quelque chose comme la figure fantasmée du nazi cultivé), mais de peuples entiers qu’on renvoie à la barbarie au nom d’un ensemble de principes égalitaires qu’on nomme démocratie. Principes qui, cependant, loin de conférer un quelconque pouvoir au peuple, l’en dépossèdent totalement : ce sont quelques grands groupes multinationaux qui détiennent tout le pouvoir. Ou, pour les nommer en un mot, des empires. L’empire de la société mondiale inclusive exclut toute compréhension du monde, se bornant à renvoyer chacun à son microcosme culturel particulier, son sentiment d’appartenance à une race, une religion, un genre qui n’ont probablement aucune existence. En cédant la place au consommateur universel, l’individu privé s’est vu frustré de la possibilité de constituer un monde public, partagé, commun. Il est sans horizon, prisonnier d’une subjectivité inexprimable, car inintelligible. La fin de l’intelligence que nous vivons n’est pas seulement le passage d’une époque culturelle à une autre ; elle nous fait entrer dans une ère d’inintelligibilité, d’incompréhensibilité, où chacun est sommé de se considérer lui-même comme achevé, parfait, comme la fin de l’histoire (que la locution fasciste par excellence « OK boomer » exprime avec une éloquence abrutissante). Avec cette fin permanente de l’histoire, tous la répétant dans une sorte de singerie généralisée, c’est aussi une ère potentiellement interminable d’où toute forme d’humanités (art, lettres, etc.) sera absente. Entendons-nous bien : il y aura encore des œuvres, mais elles donneront toujours l’impression de singer quelque chose de très ancien et qui n’a plus de sens pour nous. Même les classiques auront ce goût, rendus sexy par quelque présentateur vedette qui, avec force sourires et gestes ridicules de communiquant habile, s’efforcera de les rendre accessibles à un public toujours plus grand, toujours plus illettré par sa faute, à lui et à l’empire qui le paie grassement pour faire son sale boulot, ce goût un peu passé, qui laisse une sensation désagréable sur la langue, et que les best-sellers qui appartiennent à leur époque n’ont pas, eux qui brillent sous le gloss de leur couverture édulcorée. Le kitsch plaît toujours mieux que l’art. C’est qui condamne l’art à mort et élève le kitsch à la vie éternelle. Et pour répondre à cette question rhétorique, nous avons raison d’être envahis par le désespoir parce que cette bêtise omniprésente, étouffante, rien ne nous assure que nous puissions nous en défaire, rien ne nous assure qu’elle n’ait pas déjà triomphé, que nous ne soyons pas, nous-mêmes qui nous sentons désespérés, beaucoup plus bêtes que nos prédécesseurs que nous croyons comprendre, mais ne comprenons pas, car tel est l’effet de la bêtise, nous tromper et nous tromper encore, et que la mort qui nous attend ne soit rien, en réalité, comparée à la vie absurde que nous sommes condamnés à vivre. Aussi, ne vaut-il pas mieux dormir ?

10.7.21

Dormirais-je cent ans, au réveil, quelques heures de sommeil manqueraient encore. D’où cette idée, qui me vient à l’instant, d’écrire un roman sur quelqu’un qui dort, mais pas comme une métaphore, ce que serait quelque chose comme le roman de Perec, ni comme Warhol filmant son amant John Giorno en train de dormir dans Sleep, non, dans une littéralité paradoxale, en quelque sorte, car, c’est bien tout ce que fait quelqu’un qui dort : rêver. Survolé hier, les quelque cent pages qui composent un texte commencé le 24 décembre 2013, à Gênes, précisément, et que j’ai finalement abandonné pour des Monstres littéraires. Dans ce texte, je retrouve une grande partie des thèmes que j’ai développés ensuite dans mes autres livres, habitacles compris, et je me dis que, pour montrer cette grande cohérence, il faudrait que je reprenne ce texte, non pour en changer la forme, mais pour l’actualiser : sa préface, notamment, ne me semble plus convenir, et le titre non plus, d’autres choses en outre, qu’il faudrait voir dans le détail. Et ce, en viens-je à me demander, et ce, indépendamment du dégoût que t’inspire l’idée de faire une œuvre ? C’est ce que j’ai ressenti, du dégoût, en effet, voyant ce célèbre avocat militant (peu importe son nom, il n’est qu’une incarnation de plus d’un type universel) jouer au romancier en répondant aux questions de la starlette (idem) qui joue à la journaliste, alors même que c’est faux, qu’il ment, que publier un roman chez un éditeur dont on défend par ailleurs les intérêts ne fait pas de soi un romancier, mais rien ne peut s’opposer au mensonge, dans notre époque de cynisme et d’opportunisme, parce que la vérité ne s’oppose pas au mensonge, la vérité est contenue dans le mensonge. Dégoût face à ce visage souriant, entendant le ton plein de certitude de celui qui jouit de la plénitude de sa bonne conscience, dégoût devant cette image inlassablement reproduite de l’aliénation. Je l’entends qui dit : « c’est ma vision de romancier », et il ment, il raconte n’importe quoi, mais le démasquer renforce sa supériorité, tout finit par être intégré en un seul continuum, le vrai, le faux, le mensonge, la vérité, il n’y a pas plus aucune différence entre ces abstractions confondues au sein d’un même règne, l’argent. Je bâille. Je ne ressens pas la moindre colère. Rien que l’envie de dormir une heure de plus, de me réveiller le plus tard possible, de ne plus rien penser, de garder les yeux fermés, de rêver.

9.7.21

Dix ans aujourd’hui. Mais je ne pense pas trop au passé. Peut-être que, si j’étais plus contemporain, je le ferais, je penserais au mien, par pur égoïsme. Non. Ce n’est pas mon genre. Mais quel est mon genre ? Albertine ? Toujours dans cette longue plage d’absence, de distance, d’indifférence. Sentiment assez agréable de traverser les jours sans les percevoir. Une certaine fatigue se fait sentir, pourtant : tous les jours, levé trop tôt à mon goût, la faute au bruit que font nos matinaux voisins, les oiseaux. Et ce matin, ces coups de bec ou je ne sais trop quoi, ces coups sur une surface métallique que, me levant, je n’entends plus, appartenaient-ils à la réalité ou à la fiction de mon rêve ? Mais qui pourrait rêver d’une telle fiction ? Difficile coexistence entre les espèces. Est-ce pire que de coexister avec des gens réputés être nos semblables ? Je n’en suis pas certain. La question n’est pas celle de l’espèce, d’ailleurs, mais pure et simple de la coexistence. Qu’est-ce que tu es prêt à sacrifier pour vivre avec quelqu’un ? Sachant que, cette question, à l’évidence, cette question n’a pas le moindre sens, tout dépendant de qui. Avec qui. Je ne voudrais vivre avec personne d’autre que Nelly. Marche cuisante sous le soleil. Je croise des êtres qui pourraient aussi bien être des mirages. Explosions de lumière, de couleurs, partout, massifs mauves qui se détachent comme d’irréelles apparitions sur la toile bleue du ciel, fruits tirant sur l’orange qui explose, parfums d’entêtantes figues (quand je la croque, c’est tout un univers qui parvient à la claire conscience de soi, qui se trouve là, présent, en chair dans l’inconsistance de cette saveur, granulé tout de contrastes), balcons perchés comme au-dessus du vide, îles à la dérive. Chef-d’œuvre involontaire d’une aléatoire Méditerranée qui, dans le même temps, tue ses enfants.

8.7.21

Dans l’improductivité, j’atteins des sommets. Journée à ne rien faire, donc, sinon perdre des heures à essayer des costumes pour en trouver un. Je me trouve éloigné de tout, me semble-t-il, mais non sans idée de mon élégance, ainsi, je me sens léger, ainsi, je me sens parfait. Tout est superficiel dans cette absence paradoxale d’activité (beaucoup d’agitation en fait pour quasi rien) et, de la sorte, quelque chose est beau. Quoi ? Je ne sais pas ? Quelque chose comme une belle robe (et Nelly dedans). Quelque chose comme moi. Pourtant, sans trop y réfléchir, j’écris des sentences élégiaques, un peu, des décrets publics qui touchent à l’état du monde, à l’état de leur auteur. À mon état. Des maximes privées à usage universel. Qu’y puis-je ? Cette semaine est une semaine d’abandon. Je bois. Je me tiens dans l’indifférence. Et pourtant, dans cette manière d’absentéisme, le plus grand moralisme semble se révéler. Blaise Pascal dans son quadrige. Rien ne saurait être vrai pour qui n’a jamais menti. Rien ne sera jamais profond pour qui n’a jamais su être frivole. Mais en voilà assez.

7.7.21

Laisser-aller : je ne sais pas si c’est l’expression qui convient, mais l’action, elle, oui, ou la non-action, devrais-je dire plutôt, ce laisser-aller se confondant par bien des aspects avec un farniente qui n’hésite pas à dire son nom. En fait de faire, oui, il faudrait faire quelque chose, mais je n’en ai pas la force, pas l’énergie, aussi décidé-je, pour accompagner le cours des choses, de me fondre dans le lit du fleuve où coulent les choses, de ne rien faire, ou de ne pas faire grand-chose, bref : de me laisser vivre. Une semaine, après tout, ce n’est pas si long, et il y a tant de choses à faire à ne rien faire, laisser les choses se faire pendant notre absence. Des plans — des projets, si tu veux —, des plans, j’en fais, pour après, la semaine suivante et celles qui viendront après : moins une matière qu’une méthode parce que des sujets, ce n’est à la fois pas ce qui manque et pas ce dont on a besoin pour écrire. Hier, j’ai découvert d’un air ahuri qu’un éditeur qui officiait déjà quand je travaillais encore comme sous-fifre dans l’édition allait publier un nouveau livre de plus à la rentrée littéraire chez un éditeur indépendant — selon la formule consacrée pour désigner ces maisons qui n’ont pas grand-chose d’indépendant, mais font comme tout le monde avec moins de réussite que les maisons riches qui, elles, quand elles font comme tout le monde, gagnent de l’argent. Et là, du haut de mon ahurissement, je me suis interrogé sur la raison qui pousse ce genre de types, genre de types qu’on ne peut tout de même pas qualifier d’écrivains, des types qu’on aurait qualifiés jadis d’hommes de lettres, la raison qui pousse ce genre de typesà déjecter à intervalles réguliers des petites choses de taille constante (entre 150 et 250 pages) qu’on s’acharne à appeler romans alors qu’elles n’ont rien de romanesque, mais tout de grotesque (si le dire, ce n’était pas faire injure au charmant ornement qui porte ce nom). Bref, je me suis interrogé du haut de mon air ahuri et, comme je n’ai pas envie de me plonger dans le bain acide de l’aigreur, je n’ai rien répondu du tout à cette interrogation, me contentant de me dire que, cette semaine, c’est décidé, je ne ferai rien, on verra la semaine d’après, quand j’aurai laissé le désordre envahir mes idées, ce qu’on peut en tirer. Pas une matière, donc, une méthode. Depuis le matin, bruit assourdissant des cigales sur fond de ciel gris aveuglant.

6.7.21

Le matin, on trouve les jeunes pousses de notre petit olivier dévorées par des parasites qui sortent à la nuit tombée. Nous avons eu beau bien noyer l’arbre à plusieurs reprises dans l’espoir de tuer ces bêtes, cette fois, cela n’a pas marché. Nelly doit acheter des vers qui, se nourrissant des parasites en question, devraient régler le problème, mais est-ce que ce sera suffisant ? À la boulangerie, la patronne, qui a l’habitude de parler à ses employées comme à des moins-que-riens (les vendeuses sont toujours des femmes), insulte l’une d’entre elles devant les clients, dont moi donc, sur un ton vraiment désobligeant, suggérant avec une ironie vulgaire qu’elle est tellement intelligente qu’elle devrait aller travailler à la cour des comptes (mais pourquoi la cour des comptes ? je ne sais pas, je n’entends pas, m’efforçant de ne pas tout écouter). Parfois, quand j’en ai vraiment assez de l’entendre médire comme elle le fait, sans la moindre des considérations pour les personnes qu’elle emploie, ni pour les personnes qu’elle sert, je décide de ne plus retourner dans sa boulangerie, mais les autres sont si mauvaises que je finis toujours par revenir, je pourrais aussi lui dire que ce n’est pas une façon de parler à ses employées, mais il vaut peut-être mieux que je ne mêle pas de ce qui ne me regarde pas, d’autant que mon intervention héroïque ne changerait probablement rien à la situation et ne ferait au contraire que l’aggraver. Est-ce qu’il y a des vers qui mangent ce parasite qu’est la bêtise ? Pas les gens, non, la bêtise des gens. Prédateurs concrets de parasites abstraits. Je suis la victime de préjugés de classe, je m’en rends compte (mais quelle est ma classe ? — aucune idée), croisant tous ces hommes en surpoids et en pantacourts qui viennent des quatre coins de la Provence (de la France ? du monde ?) pour participer à la compétition de pétanque qui se déroule chaque année au Parc Borély, tous ces hommes que je trouve laids et qui me semblent abêtis. Ce matin, l’un deux dissimulait mal derrière une paire de lunettes de soleil les traces des coups de poing qu’il avait dû prendre dans la figure. Le pire, ce sont ceux qui, pour faire équipe, portent des vêtements aux mêmes couleurs, parfois même conçus spécialement à cet effet, avec sponsor à l’occasion. Toute cette laideur, tout cet abêtissement, je le sais, tout est dans ma façon de voir, de les voir, eux qui, après tout, ne font rien de mal, se contentant de fumer, de boire de la bière et du pastis, et de jeter d’assez grosses boules de métal en direction d’une plus petite en bois, le fameux cochonnet, ballet anérotique des plus disgracieux, contribuant à renforcer les clichés qui veulent que cette région (l’une des plus belles du monde, pourtant, à supposer qu’on ne s’acharne pas à la défigurer) soit un repère de fachos machistes, indécrottables arriérés. C’est beau, mais les gens sont des cons ; — n’est-ce pas le dernier mot de toute morale ? Hier, j’ai lu pour la première fois un roman de Manchette, Laissez bronzer les cadavres, et commencé un second, l’Affaire N’Gustro. C’est à la fois très prenant (facile à lire) et décevant car, quelque chose en moi ne semble pouvoir s’empêcher de se demander à quoi bon ? Tout ceci n’est-il pas vain, tout ceci ne tend-il pas à se confondre avec le pur divertissement, la critique politique et sociale ne servant jamais que d’alibi intellectuel pour justifier un vide abyssal. Pourtant, dans l’Affaire N’Gustro, il y a quelque chose de bolañien dans la peinture du mal qui me fait penser à la Littérature nazie en Amérique, sans le topos borgésien, et que Manchette anticiperait de près d’un quart de siècle. Or, cette peinture du mal me semble d’une importance capitale à condition qu’elle soit faite comme la fait Manchette : sans moralisme, de façon rigoureuse, descriptive. En feuilletant le volume je tombe sur l’expression de Manchette, écriture béhavioriste (il l’emploie à propos de Nada, que j’entends lire plus tard), laquelle exprime bien cette volonté de décrire avec précision au lieu de charger l’écriture de préjugés moraux qui résolvent le problème avant de l’avoir posé (ce que fait la littérature contemporaine, qui n’est qu’une vaste tautologie bien-pensante même quand elle se réfugie derrière les apparences d’un nihilisme de commerçant). La question que je me pose, toutefois, c’est de savoir si cette écriture béhavioriste ne s’épuise pas, si elle n’échoue pas, si elle ne finit pas par s’avérer vaine, divertissante, industrielle, sans art.