La légèreté de l’esprit. 38.

Quelle est ma civilisation ? (Pense à la civilisation de qui ose chanter faux à la gloire de Dieu, voire de qui ne chante pas du tout.) Me posant la question, je savais ce que j’allais y répondre : De civilisation, je n’en ai pas. Ma question était donc malhonnête, mais la réponse, elle, non pas moins vraie.

26.6.22

Si fatigué, je voudrais me coucher dans un endroit sombre et frais pour une éternité. Je pense cette phrase et me dis, avant de l’écrire, mais cela ressemble à la mort, tu ne trouves pas ? Si, je trouve. Alors pourquoi est-ce que, si ce n’est pas ce que je désire, la mort, comme je le crois, pourquoi est-ce que je l’écris ensuite, cette phrase ? Pas que pour le plaisir d’écrire des phrases, écriture qui, aujourd’hui, me demande des forces que je n’ai pas. Mais d’où viennent-elles ? Quoi ? Les forces qu’il te faut pour écrire et que tu n’as pas puisque tu écris. Je sors quelques instants dans l’espoir de me réveiller, et ne trouve rien dehors, qu’une chaleur que je trouve désagréable et le bruit assourdissant des cigales que la température de l’air réjouit. Pas moi. Quel temps fait-il à Paris ? Je me pose la question mais ne cherche pas la réponse, occupé que je suis à marcher et éviter les tombeaux roulants où je pourrais finir si je ne faisais pas assez attention (je ne file pas la métaphore, j’ai réellement le sentiment que cet automobiliste au volant de sa vieille Mercedes délabrée a essayé de me rouler dessus cependant que, traversant, je me trouvai sur sa route). Je laisse passer cette idée, gratte là où, autour des malléoles des chevilles, les moustiques m’ont dévoré (qui pourrait nier que ces femelles ont bon goût ?), extérieure droite, intérieure gauche, et puis regarde le temps qu’il fait avant que, empêché par mon activité frénétique, je ne décide d’aller me passer de l’eau fraîche sur les pieds, laquelle ne coule pas, mais tiède, à moi, ô Calendula ! Il fait 21°C et de rares averses ponctuent la journée ; — un temps selon mes désirs, il me faut bien l’avouer.

La légèreté de l’esprit. 37.

Assis à ma table d’écriture, j’entendis sonner les cloches de l’église. Déserte, délabrée, célèbre pourtant, hangar à touristes, médiocre support de communication, vestige fragile d’une civilisation finie, pas accomplie, comme une bête qui souffre trop : achevée. Les civilisations s’achèvent. Elles s’accomplissent dans la forme que prend leur anéantissement. Et ensuite, elles passent. On s’en souvient, comme des jolies histoires à raconter auxquelles plus personne ne croira jamais.

25.6.22

Sur un mur de la grande banlieue d’Aix-en-Provence, inscrite à l’imitation du style tag, cette exclamation menaçante : « ATTENTION VOISINS VIGILANDS ! », laquelle va en effet comme un gant à la horde d’analphabètes xénophobes qu’on devine en être à l’origine. Je me dis, mais c’est à peine cette inscription qui suscite cette idée, c’est un fond  de vie sur lequel mes vagues mentales roulent depuis trop longtemps peut-être, je me dis : quand tout aura été saccagé, nos descendants se plaindront-ils en quelque façon, se rebelleront-ils d’une manière ou d’une autre contre ce fatras insensé que nous leur aurons légué ou bien feront-ils comme si c’était une fatalité, comme si, les choses étant ainsi, elles ne peuvent pas être autrement ? Et nous ? C’est facile d’accuser les autres, les boomers, les bougnoules, les juifs, les fachos, les gauchos, mais quand tu te regardes en face, trouves-tu ce que tu vois particulièrement reluisant ? (Pas moi.) Te regardes-tu seulement en face ? (Pour une fois, ne mens pas, ne te mens pas.) Arrière-pays provençal, donc. Chaleur sèche de l’été. Vent qui adoucit l’atmosphère, la rend respirable à l’ombre. Parfum de figuier. D. explique à Daphné, qui ouvre des yeux immenses, fascinée, le rapport entre les illustrations de Miquel Barceló et le texte de la Comédie de Dante. Donc quelque chose est possible. Mais faut-il toujours que ce soit rare ou est-ce qu’on s’en aperçoit seulement parce que c’est rare ? Je voudrais répondre, je voudrais dire que je sais, mais ce n’est pas vrai, alors je cherche des solutions à des problèmes qui n’existent que pour moi et deux ou trois phénomènes cosmiques avec qui nous pensons en harmonie, pas exactement la même chose, non : en harmonie. L’identité n’est pas intéressante, c’est l’accord qui compte, des âmes, des volontés, des notes entre elles, parfois même ça dissone, mais c’est si beau quand ça sonne. Pourtant, il y a trop de monde sur la route, et ce n’est pas rare, mais tristement banal, comment se ferait-il alors que je m’en aperçoive ? Schubert, Forellenquintett (hier au soir, dans le casque) et Trio pour piano n°1 (celui-ci, ce matin, en me rasant) et puis, à la demande de Daphné, dans la voiture, les sonates de Scarlatti par Scott Ross.

La légèreté de l’esprit. 36

Pas un livre pour convertir ni un livre pour divertir. Pas un juste milieu. Un livre pour exister. Un livre impossible et inclassable, tel que toute vie devrait l’être. Un livre inlassable. Un livre classable est un livre rendu possible par un autre, autorisé, qui peut avoir des mérites — pourquoi n’en aurait-il pas ? tout ne mérite-t-il pas d’exister ? —, mais sauve toujours les apparences, cherche à reconstituer avec lui-même et les autres une unité, à renouer avec une existence passée, morte, finie. En retard, tous les livres classables, toutes les vies possibles le sont. Pas un livre pour convertir ni pour divertir, un livre pour inventer, rivé sur le néant.

24.6.22

Quelqu’un quelque part lit mon premier livre ; — étrange, moi, par exemple, je ne le ferais pas, mais tant mieux. Voyant la couverture de cet objet bizarre apparaître à l’écran contre toute attente, je me souviens de cette lecture d’un autre titre de la collection à laquelle j’étais allé assister, aux alentours de la parution de mon livre à moi, pour y rencontrer l’éditeur et découvrir, ce à quoi déjà je ne m’attendais pas, que c’était un con. De surprise en surprise, ainsi va ma vie. Incroyable, non ? Déjà, moi, à cette époque, on ne me proposait pas de faire des lectures en librairie. Y a-t-il matière à s’en étonner ? Je ne le crois pas. Un peu trop fataliste, peut-être, je me dis : c’est comme ça. Peut-être que j’ai tort, peut-être que j’ai raison, honnêtement que j’aie tort ou que j’aie raison, qu’est-ce que cela pourrait bien changer ? Est-ce que je voudrais que d’autres souvenirs soient attachés à ce livre ? Je ne le pense pas. C’est ma vie qui est ainsi. Qu’elle soit ponctuée d’échecs, d’expériences désagréables, ne la rend pas moins belle. Est-ce la raison pour laquelle, pensant à une chose puis à une autre sans vraiment de lien logique entre ces pensées, j’en viens à penser que j’ai fini par ne plus vouloir être un autre que moi-même, quand même le moi du moi-même ne serait pas toujours le même, quand même il changerait pour devenir un autre moi, cet autre moi-là que je serais devenu, je ne voudrais pas en être un autre, ou plutôt : que je ne ferai plus rien, plus le moindre effort, plus le moindre geste, pas même celui d’agiter le petit doigt, plus rien pour être un autre que moi-même ? Disons mieux alors que je m’aperçois avoir perdu une quantité incroyable de temps à essayer d’être un autre que moi-même pour plaire aux gens, pour me constituer un réseau et que, toutes ces tentatives ayant lamentablement échoué, j’ai fini par comprendre il y a quelque temps (mieux vaut tard que jamais) qu’il ne servait à rien d’être un autre soi-même pour correspondre à l’idée du soi que les autres ont ou pourraient avoir de soi. Pourquoi alors ai-je fait tout ce que j’ai fait ? Pour être aimé. Et j’ai échoué. Enfin, non, pas vraiment, j’ai fait cela pour avoir une existence publique que je n’ai pas — la preuve, on ne m’invite pas en librairie, ni à parler dans un micro pendant qu’un type grattouille la guitare, ni à répondre à des questions pour un magazine, ni à rien du tout d’ailleurs —, ce qui est profondément imbécile, mais (je le répète) c’est ma vie. Si je devais recommencer, peut-être que je changerais tout, mais qui me dit alors que je ne serais pas extrêmement malheureux, tandis que, aujourd’hui, je suis peut-être un parfait inconnu, mais je ne crois pas que je puisse me dire malheureux, non, c’est tout le contraire. Si tant d’années après, quelqu’un lit encore ce que j’ai écrit, n’est-ce pas la preuve que ce que je fais, je ne le fais pas en vain ? Je hausse les épaules : même si ce devait être en vain, je le ferais quand même, exactement comme je suis en train de le faire en ce moment. Je me lève, vide la machine, étends le linge, débarrasse la table, vide le lave-vaisselle, le remplis, et me dis que je n’ai pas été tout à fait honnête, pour être tout à fait honnête, il faudrait encore que j’ajoute ceci : à la parution de ce livre, je me souviens avoir été envahi d’un profond sentiment de bonheur parce que, malgré tout ce qu’il avait pu m’arriver de merdique (comme la mort de ma mère), et malgré toutes les réserves que je suis enclin à formuler parce que, oui, tout est beaucoup plus compliqué que je pourrais le laisser penser, quand ce livre parut, je réalisai enfin mon désir le plus sincère : devenir écrivain.

La légèreté de l’esprit. 35.

Je connais les explosions de l’enfant, sa violence incontrôlable, l’éruption, le refus d’un monde qui ne se plie pas à sa volonté, pire : qui ne ressemble pas à ses désirs, qui nie là où elle s’affirme ; — ce sont les miennes, toutes. Et je me déteste en elle. Et je m’aime en elle.

23.6.22

Comment ne pas reconnaître que l’état de décrépitude morale et intellectuelle de la gauche et l’état de décrépitude de la société, voire du monde, sont intimement liés ? En renonçant à la volonté d’émanciper les individus grâce à un récit au terme duquel ils prennent conscience qu’ils ne sont pas limités au milieu où ils sont nés, qu’ils ne sont pas bornés à la classe sociale de leurs parents, qu’ils ne sont pas enfermés dans leur identité ethnique, religieuse, sexuelle, que cette identité héritée n’a pas à être la leur, qu’elle n’a aucune nécessité, qu’elle n’est qu’une contingence parmi d’autres, la gauche a renoncé à sa mission historique. Or, comment peut-on envisager de changer le monde si l’individu est impuissant à se changer lui-même, si son legs est son unique nature ? Privés de tout horizon transformateur, abandonnés à leur naissance, les individus peuvent être réduits à des consommateurs absolus dont les besoins peuvent être d’autant plus nombreux qu’ils sont facilement satisfaits. Sans histoire, l’individu se retrouve pris dans une sorte de répétition hypercivilisée de l’état de nature : ses désirs ne le projettent guère plus loin que la journée qui vient, les plus aisés parviennent à anticiper les vacances, peut-être, mais celles-ci se consument elles-mêmes, n’ouvrent pas de brèche dans l’avenir, et disparaissent une fois terminées ; c’est la rentrée qui scande le cycle de la vie sociale. Quand la gauche bienveillante accueille Édouard Louis parmi elle comme « un transfuge de classe », parce que, issu d’un milieu défavorisé, il est parvenu à devenir un intellectuel de premier plan (quelle que soit sa valeur réelle, ce n’est pas la question ici), elle confesse dans une sorte de lapsus révélateur l’abandon de sa mission : ce qui devrait être sa norme est devenue anomalie et, devenue plus réactionnaire que les conservateurs, elle la conçoit comme telle. Aussi, à quelqu’un qui, réagissant à une polémique sur un texte littéraire qui a servi de support à une épreuve du baccalauréat, défend les pauvres élèves, qui ont certes tort de se plaindre, mais sont tout de même victimes des méchants adultes qui ne font rien pour eux, dit-il, je réponds ceci : « Je trouve cette façon d’opposer les gentils jeunes aux salauds de vieux dont ils sont victimes parce qu’ils ne font rien pour eux particulièrement simpliste. J’ai été élevé par deux horribles “boomers” à qui je dois à peu près tout ce que je sais. Et pourtant, ils n’étaient pas issus des milieux les plus favorisés et n’étaient pas nés dans les contextes historiques les plus favorables, loin s’en faut. Mais la culture était une valeur fondamentale. L’ascenseur social fonctionnait encore. Il faut dire que la gauche était dans un autre état que celui dans lequel elle se trouve aujourd’hui. On aimait Merce Cunningham et Aragon, Sviatoslav Richter et Rossellini. Je m’efforce de transmettre ce goût à mon enfant, quitte à passer pour un horrible snobinard (« de merde », a-t-on eu le tact de me préciser un jour). La France actuelle est obsédée par le pouvoir d’achat. Difficile dans ces conditions de faire croire à quiconque que la littérature possède une quelconque valeur. Il y aurait beaucoup à dire sur l’état du champ littéraire, comme on dit, dont la structure renforce cette situation, mais ce serait hors-sujet ici. L’erreur est de croire que c’est la faute de quelqu’un, ces cons d’élèves ou ces feignasses de profs. Comment peut-on imaginer que l’école soit une sorte d’empire dans un empire ? Elle est à l’image de notre société : peu sûre d’elle-même et de ses valeurs, obsédée par la consommation (des biens, des services, des personnes) ; elle ne se cherche pas, non, elle se désintègre. Les prémices de la guerre de chacun contre chacun auxquelles on assiste chaque jour avec un peu plus de violence en sont la preuve indiscutable. » Mais qui est-ce que je crois convaincre avec ce genre de bavardage ? À vrai dire, personne. En fait, ce n’est pas vraiment pour convaincre qui que ce soit que j’ai écrit ce que j’ai écrit : ce fragment que l’on vient de lire, lequel n’a guère de sens détaché de tout le reste, est une version particulière du récit émancipateur dont je parlais tout à l’heure. Sans un tel récit, tous se retrouvent livrés à eux-mêmes dans cette guerre de chacun contre chacun qui, pour ne pas effrayer le petit peuple, ne dit pas son nom, mais épuisera pourtant bientôt toute la réalité. Ce qui m’intéresse dans ce récit, c’est le fragment d’autobiographie qu’il raconte, auquel je peux me raccrocher, sans aucune nostalgie, ce n’est pas dans mon caractère, mais comme à une sorte de preuve expérimentale que quelque chose peut avoir lieu qui suscite l’espoir que cela se produise de nouveau, à neuf. Ou bien est-ce que c’est fini ?

22.6.22

Comme s’il ne faisait pas trop chaud pour exister, les autres sont toujours là. (Impossible de les faire disparaître sans devenir un criminel. Suite à cette réflexion, on ne se demandera plus pourquoi les hommes se font la guerre.) Je ne le dis pas à Daphné mais, elle aussi, parfois, elle m’empêche de penser. Comment pourrait-il en être autrement ? À un commentaire qui me répond que c’est le bruit qui empêche de penser, je réponds qu’il ne posait aucun problème à John Cage. C’est vrai, mais le bruit dont il parle en certaines occasions, comme celui de la circulation new-yorkaise, ce n’est pas la même chose que la voix humaine. La voix humaine — voilà, le vrai parasite. Est-ce si vrai ? Je n’en suis pas certain. Toutefois, la plus si jeune maman qui trône dans la cour de récréation de l’ancienne école telle une madone de sous-préfecture, son nouveau-né dans les bras, me dégoûte, mais je ne saurais dire pourquoi : il me semble que c’est une répulsion physique contre laquelle je ne puis rien, une antipathie spontanée, et que tout ce que je tenterais contre elle ne ferait que renforcer le sentiment de répulsion qu’elle suscite en moi. Aussi, ne tenté-je rien, m’efforçant d’occulter sa présence. Tâche impossible. (À moins de devenir un criminel, cf. supra.) Il se met à pleuvoir et je me retrouve là, assis sur une chaise en plastique sale, comme un imbécile, mes lunettes de soleil myope sur le nez. Est-ce Marseille qui, en réalité, me révulse ? Mais Marseille n’est pas une sous-préfecture — quelle différence ? Je me sens moite, poisseux. Pour écrire, je dispose une serviette sous mes fesses, histoire de ne pas coller. J’ai l’impression qu’une grimace de dégoût ne quitte pas mon visage — les odeurs d’égout qui remugle, les visages flétris, les corps honnis, la couche toujours plus épaisse de mensonge dont on recouvre le monde, si seulement c’était pour le protéger, mais non, bien sûr que non, c’est tout le contraire —, je lève la tête vers le plafond, fais craquer les os de ma nuque, décris des cercles avec mon cou, 360 + 360 + 360 degrés pour essayer d’enrayer l’anomalie de mon visage. Est-ce que j’y parviens ? Je ne sais pas. Je baille.