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12.9.19

Je n’ai plus envie d’écrire comme un écrivain. En ai-je jamais eu envie ? Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je n’ai plus envie d’écrivain. J’ai envie d’écrire autrement. Comme un compositeur, par exemple. Traduire Feldman, ses masterclasses, est fascinant. Passionnant. Un réservoir incroyable d’idées, des idées qui n’ont que peu de rapport avec la littérature — Feldman parle de littérature, Kafka, Beckett, notamment —, mais ont d’autant plus de résonnance. Ne pas écrire comme un écrivain, c’est-à-dire ne pas se contenter de ses petits trucs, de ses tics, facilités, de tout ce que tu sais déjà faire (ou crois savoir faire). Regarder tout différemment. Écrire différemment. Entendre différemment le langage. C’est étonnant parce que c’est vague — confus, même —, mais je me comprends, ou du moins je sensce que je veux dire. Assez pour aujourd’hui.

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9.9.19

Quand Morton Feldman parle de la classe moyenne, dans les pages que j’ai traduites aujourd’hui, ou dans d’autres, quand il dit qu’il appartient à la classe moyenne, que tous les compositeurs appartiennent à la classe moyenne, font de la musique pour la classe moyenne, je peux comprendre ce qu’il dit, quand il évoque les provocations de Berio destinées à la petite-bourgeoisie, c’est-à-dire à son milieu, je comprends aussi ce qu’il veut dire, mais si je comprends très bien tout cela, je m’y sens parfaitement étranger. Je sais bien que, si l’on me considère d’un point de vue sociologique, j’appartiens à la petite-bourgeoisie, mais cette appartenance n’a aucun sens pour moi, je ne cherche pas à me définir par rapport à mes semblables (au sens de ceux qui sont supposés appartenir à la même classe que moi), je ne me définis pas par rapport à un certains nombres de sujets, thèmes, débats qui sont ceux qui agitent la petite-bourgeoisie, tout cela m’est étranger, et tout cela m’a toujours été étranger. Il faudrait que je concentre mes efforts — ce que je pourrais appeler un peu vulgairement le gros de mes efforts — sur une tâche, à accomplir, fixer un cap, le suivre, jusqu’au bout, mais je n’y parviens pas, je cherche quelque chose que je ne trouve pas, que je ne peux pas trouver parce que je ne veux pas le trouver, parce que j’ai peur de le trouver, parce que j’ai peur qu’une fois parvenu au bout, je me rende compte encore une fois que ce que je fais n’intéresse personne et que, donc, je me retrouve tout seul, comme je l’ai probablement toujours été. C’est absurde. Si je l’ai toujours été, cela ne changera rien. C’est absolument contradictoire, mais je n’y peux rien. Comme si quelque chose me poussait à être normal — à appartenir à ma classe — tout en sachant que je ne le peux pas, parce que j’ai évidemment intégré un certain ensemble de normes qui, si elles me sont étrangères, ne me sont pour autant pas inconnues, des valeurs qui me donnent envie de fuir, mais que je sais exister, que je sais tenir à cœur aux gens qui m’ont élevé et à des gens comme moi, des gens dont je suis censé me sentir proche parce qu’ils me ressemblent. Ce n’est pas normal que je ne me sente proche de personne. Ce qui, pour employer un vocabulaire que j’ai employé hier, est et n’est pas une façon de parler. Ce n’est pas littéralement vrai. Mais ce n’est pas littéralement faux non plus. Mais je ne suis pas comme Proust non plus, que je me sente étranger à ma classe ne signifie pas que je me sente proche d’une autre classe supérieure, à laquelle je désirerais appartenir, ce qui est parfaitement bourgeois, vouloir être mieux que l’on est en réalité. Et je ne suis pas non plus une sorte d’intellectuel crypto-communiste qui fantasme sur une classe à laquelle il ne pourrait pas appartenir parce qu’elle le dégoûte fondamentalement. Je n’appartiens à rien. C’est à la fois réjouissant et tragique, je me sens à la fois léger et perdu. Est-ce que l’un ne va pas sans l’autre ? C’est possible. Il faut inventer des coordonnées où s’orienter en permanence, et se rendre compte — tout seul — que, souvent, la plupart du temps, presque tout le temps, elles ne mènent nulle part, qu’il faut recommencer à zéro, tout seul, comme avant, comme depuis toujours, comme jusqu’à la fin. Ce qui m’étonne, c’est que la conséquence logique de cette espèce de raisonnement contourné serait de me laisser dépérir, d’abandonner une bonne fois pour toutes, de me suicider, mais non, j’en suis incapable, je cours, je me sens en bonne santé, en meilleure santé, par exemple, que l’an dernier à la même époque, plus mince, plus endurant, plus vif, et tout et tout, alors quoi ? à quoi cela conduit-il à la fin ? parce qu’il y aura bien une fin, il y aura nécessairement une fin, mais laquelle ? laquelle ? Silence embarrassant.

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8.9.19

Est-ce que le fait d’avoir des idées nihilistes te rend plus ou moins heureux que de n’en avoir pas ? J’ai écrit un quatrain parfaitement nihiliste il y a quelques jours dans mon carnet et, en y pensant, à l’instant, tous ces jours plus tard, je me suis demandé : si je ne l’avais pas écrit — c’est-à-dire : si je n’avais pas pensé ces pensées — est-ce que j’aurais été plus ou moins heureux ? Et de combien ? Plus ou moins heureux d’un quatrain ? Combien cela fait un quatrain converti en bonheur ? Comment mesure-t-on le bonheur ? On ne le peut pas. Évidemment pas, tout le monde le sait, ça. On ne peut pas mesurer le bonheur, et peut-être que c’est vrai, mais comment se fait-il alors que j’aie dit à Nelly, en revenant de la boulangerie, à la fin de la matinée, que plus je voyais d’autres gens qu’elle et plus je l’aimais, elle, que, peut-être à force de ne voir qu’elle, je l’aimais moins, c’était une façon de parler, moins l’aimer, mais qu’en voyant des gens qui ne sont pas elle, je l’aimais plus, elle ? Je pourrais m’objecter à moi-même : oui, mais plus et moins, encore une fois et en l’occurrence, ce ne sont jamais que des façons de parler, oui, d’accord, mais y a-t-il autre chose que des façons de parler, et puis le fait que ce soit ma façon de parler à moi, cela ne dit-il pas quelque chose à propos de ce que je ressens, moi, en ce moment, au moment où je dis ce que je dis, au moment où je le pense ? Ma façon de parler, c’est ma façon de penser. Oui, c’est possible, mais est-ce que ça veut dire quelque chose ? ça ne veut pas dire grand-chose, je parle toujours tout seul, même quand je crois parler à quelqu’un, parfois quand j’écris, je m’imagine que je parle à quelqu’un qui n’est pas là, quelqu’un que je n’ai pas vu depuis longtemps, ces derniers temps, quand j’écris, je m’imagine que je parle à Pierre, que je n’ai pas vu depuis longtemps, ou bien alors je pense à lui en écrivant, il est quelque part, il plane, il est dans l’atmosphère, c’est vrai, rien ne veut dire grand-chose, et ça, par exemple, c’est une pensée nihiliste. Est-ce que je suis plus heureux ou moins heureux maintenant après que j’ai eu cette pensée nihiliste ? Comment savoir ? Je pourrais devenir de plus en plus malheureux, mais très lentement, et ne jamais m’apercevoir que je deviens plus malheureux quand je deviens plus malheureux, au moment où je deviens plus malheureux, devenir malheureux insensiblement, et devoir attendre longtemps, devoir attendre un certaine quantité de malheur en plus ou de bonheur en moins pour m’apercevoir que je suis devenu plus malheureux, non, vraiment, cela ne veut rien dire du tout.

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5.9.19

Parfois, je me dis que je n’ai plus envie d’écrire, du tout, que je n’ai plus rien à écrire, de toute façon, et que, même si je continuais à écrire, écrire ou ne pas écrire, cela ne ferait pas la moindre différence. Ce matin, quand j’ai regardé mon téléphone, la photographie d’une écrivaine souriante a sauté hors de l’écran et s’est jetée sur moi. Elle est célèbre, elle est en lice pour le prix Goncourt et, en voyant cette image, cette image vraiment très laide, vraiment terrifiante, en réalité, d’elle, je me suis demandé si ce n’était pas aussi une image de la littérature, elle et le prix et la photographie et toutes les photographies de tous les écrivains, tous les livres qu’on vend, tout ce qu’on fabrique et qu’on s’efforce par n’importe quel moyen dont le mensonge de faire acheter aux gens, et une image de la société, du monde, enfin, de l’univers, quoi, j’ai pensé à l’univers que cela décrit et forme à la fin. N’importe quel crétin peut passer pour un génie, mais est-ce que cela signifie que tous les génies passent pour des crétins ? Ou que personne n’en a rien à foutre d’eux ? Honnêtement, j’aimerais avoir la réponse à cette question. Parfois, j’aimerais que quelqu’un me donne toutes les réponses à toutes les questions, celles que je me suis déjà posées, celles que je suis en train de me poser, celles, toutes celles, que je me poserais un jour ou l’autre, tôt au tard, la dernière sur mon lit de mort, si je peux encore penser, si je suis sur mon lit de mort au moment de ma mort, et pas ailleurs, et sinon ailleurs, pour que je n’aie plus le moindre effort à faire, pour que je ne pense plus jamais, pour que j’attende sagement la rentrée littéraire, la liste du Goncourt, pour que je crache dessus, au contraire, pour que je devienne un écrivain quadragénaire dégarni qui compense le manque de cheveux par une barbe grisonnante protubérante, qui bavasse dans les librairies indépendantes, invitées par elles, surtout, parce que c’est ce qu’il a trouvé de mieux à faire pour exister. Sa petite cour, son petit cosmos dans le vingtième arrondissement de Paris. Mais qu’on me donne quelque chose à penser ! Qu’on me donne quelque chose à faire ! Qu’on me donne quelque chose à dire ! Des certitudes ! Est-ce que je peux rester là, vraiment, à me demander si je peux vraiment rester là ? Là ? Vraiment ? Là ? Vraiment ? Là ? Et ainsi de suite. À quoi ça sert ? Honnêtement, à quoi ça sert ? À quoi je sers ? Hier, ou avant-hier, je ne sais plus, j’ai vu une autre photographie de trois écrivains quadragénaires, avec plus ou moins de cheveux en bataille sur la tête, habillés à peu près tous pareil, un avec un barbe, les deux autres sans, enfin, je crois qu’il y en avait un qui avait une barbe de trois jours / une semaine environ, tous les trois autour d’une petite table brinquebalante, mais ronde, évidemment, sinon ce n’est pas une rencontre, pas une table-ronde, dehors, dans la rue, quoi, devant la vitrine d’une librairie, avec un microphone pour trois (je me suis demandé pourquoi ils avaient un microphone pour faire une table-ronde dans la rue — pour que les deux bouts les entendent ?), qui devait passer de mains en mains, et il y avait un paquet de tabac à rouler posé sur la table à côté d’un livre que l’un des trois devait avoir écrit, ou alors deux des trois, pas trois des trois parce qu’il y en avait forcément un des trois qui faisait le modérateur, à défaut de faire tourner la table s’assurait que la parole circulait bien autour, ça ne laissait donc plus que deux candidats pour prétendre au titre d’écrivain du livre — tout est compétition en ce bas-monde —, et l’écrivain sur la gauche de la photographie était en train de fumer une cigarette roulée autour du tabac à rouler, mais le paquet n’était peut-être pas à lui, et je me suis demandéEst-ce qu’ils sont Communistes ?Mais à quoi bon ? à quoi ça sert ? pourquoi ? qu’est-ce que je fais là ? je n’ai rien de mieux à faire que de regarder ces ânes et les âneries de ces ânes, les vieilles écrivaines célèbres, les écrivains plus tout jeunes mais pas connus non plus, je n’ai rien de mieux à faire que ça, franchement, rien, mais si mais si, alors c’est probablement pour cette raison que j’ai décidé désormais de me débrancher du réseau quand j’écris, d’éteindre mon téléphone quand j’écris, de ne plus être en lien avec le monde social quand j’écris, de fabriquer mon monde quand j’écris, d’être ailleurs quand j’écris, et de ne surtout pas, jamais non jamais, écrire pour ça, devenir une veille écrivaine célèbre ou un écrivain pas jeune pas connu du tout, mais alors écrire pourquoi ? Je ne sais pas pourquoi j’écris, sauf que parfois je n’ai plus envie d’écrire du tout, alors j’écris parce que, au moins, pendant ce temps, les autres peuvent bien continuer à ouvrir leur gueule tant qu’ils le veulent, ni dans ma tête ni ailleurs, je ne les entends pas parler.

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LXIX.

Ombres derrière l’épaule
peut-être même pas
rigueur du singulier
et s’il y avait une ombre ?
tu te retournes
brusque geste
tout le corps est impliqué
mais il n’y a rien
à voir
que sont dès lors
ces sensations
d’un être
qui n’existe pas ?

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3.9.19

Migraine hier — éclair de lumière violente à l’horizon, à l’endroit où se rencontrent le ciel et la mer, taches devant les yeux, l’aura on appelle ça, je crois, et puis mal de tête jusque dans la soirée, moins intense que la première fois, cependant, sommeil lourd ensuite, après avoir lu dans un état quasi second une quarantaine de pages de la Guerre et la paix (magnifique), je m’endors en écoutant le dernier album de Loscil, au casque, j’en garde le souvenir d’un son qui revient en boucles sur le fond d’un drone sourd, se déplace dans l’espace sonore, de la droite vers la gauche en passant par la nuque et puis de la gauche à la droite en passant par le front, comme une métamorphose électronique d’un objet qui tomberait, heurterait le sol, rebondirait un certain nombre de fois puis trouverait le repos, objet dont on aurait enregistré le mouvement et que l’on aurait traduit en son, engourdi au réveil. Migraine hier, et puis ce matin, face aux spécialistes de l’indignation, de la dénonciation, de l’éloge passable, de la médiocrité partout, amateurs de l’admiration ajournée, lecteurs compulsifs, jouisseurs poussifs, révolutionnaires tussifs, de la médiocrité partout, mieux vaut se cacher sous un drap la tête lourde pleine de mots pleine de sons pleine de soleil plutôt que de supporter cela. Mais quand tu l’expliques, qui essaie de comprendre, y a-t-il seulement quelqu’un qui essaie de comprendre ? Tout ce flux de langage et d’image mélangés, cet écoulement perpétuel d’informations qui ne veulent rien dire, strictement rien, que tu ne peux pas retenir ou alors que des bribes, jamais que des bribes, la vitesse infinie de ces signes digitaux qui te bombardent constamment au point de te détruire en tant qu’entité, de te réduire à un tout petit zéro, minuscule, presque plus d’air à l’intérieur de moins en moins zéro de plus en plus point, te diluer dans le courant perpétuel de l’information qui passe, dissoudre ton identité. La migraine de la veille avait le mérite d’alanguir la durée, de ralentir le temps à l’abri de la lumière, caché derrière les volets pour échapper au jour, les gestes plus lents imposent une concentration plus grande. Pendant ce temps, les gens devaient continuer de vivre, de parler, de s’indigner, de dénoncer, d’aduler, d’éjaculer, je ne sais pas quoi, moi, c’est incompréhensible, je n’ai plus rien envie de comprendre du tout, plus rien du tout. Ce matin, péniblement, j’ai relu la traduction en cours, et puis, alors qu’il faisait trop chaud pour, je suis allé courir, un peu moins péniblement, de moins en moins péniblement, j’ai lu Vasari dans l’après-midi, lentement, en ne comprenant quasi pas, agli artefici del disegno, et je sens encore la masse de ma tête qui pèse, lourde comme si elle ne m’appartenait pas vraiment. Il me semble que ce n’est qu’une impression. L’est-elle vraiment ?

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