deux mars deux mille vingt-trois

Une journée qui n’aura compté pour rien ou presque, c’est-à-dire pour Paris. Identique à elle-même, la ville manque d’âme ; il faut dire que le départ était un peu court pour d’authentiques retrouvailles au retour. Le matin, encore à Rome, à l’angle de la Via dei Giubbonari et du Vicolo delle Grotte, le patron du bar où nous prenons un ultime petit-déjeuner s’extasie devant Daphné qui passe tout le temps que nous sommes là à lire son livre. Comment ne pas s’extasier, en effet, face à telle enfant ? Auparavant, j’étais allé faire un dernier pèlerinage Piazza Farnese, me demandant : à quelle condition est-il possible qu’un lieu soit parfait ? Est-ce  que décrire la place, comme l’aurait fait Perec, permettrait de répondre à la question ? Je ne le crois pas, il manquerait l’essentiel : il manquerait l’air entre les choses. Là, cet air eut un parfum singulier, cette année, sans que je sache très bien pourquoi, sans même que j’ai vraiment envie de savoir pourquoi. Il y eut un lieu parfait, là, à ce moment-là ; n’est-ce pas suffisant ? Dans l’avion, pour alléger mon bilan carbone, je m’endors sur Montaigne dont la profondeur m’apparaît enfin, depuis quelques temps, après des années d’incompréhension quasi totale : c’est une profondeur simple, honnête, la plus difficile à atteindre, celle qui nous est la plus étrangère, peut-être. Je lis : « L’ame qui n’a point de but estably, elle se perd : car, comme on dict, c’est n’estre en aucun lieu, que d’estre par tout. Quisquis ubique habitat, Maxime, nusquam habitat. » (Essais, I, VIII). Étrange proximité de cette langue, qui fait le pont entre deux langues, n’est-ce pas Maxime ? Comme chez Rabelais, non ? Et, c’est cette pensée polyglotte qu’on retrouvera encore, bien plus tard, chez Stendhal, qui doit alimenter toute écriture, pensée polyglotte qui n’a rien à voir avec le barbarisme, en est tout le contraire, émane d’un amour du langage, d’un amour des langues. Comme quand on revient chez soi et que l’on s’attend encore à entendre la langue de l’étranger : les oreilles sont neuves, parce qu’elles sont plus riches des sonorités et des sens qui les ont alimentées. On entend mieux, on parle mieux, on pense mieux à plusieurs langues.

premier mars deux mille vingt-trois à Rome

La perspective d’un retour à la normale ne me réjouit guère. Dans l’intervalle romain, un rayon de soleil déchire le gris du ciel. Villa Borghese. À la Galleria, je me trouve fasciné par le destin plante de Daphné qu’Apollon essaie en vain de violer. Rien de fixe dans la pierre, tout est en train de changer, de se métamorphoser, les doigts de la jeune fille, tendus vers le ciel, deviennent des feuilles, les boucles de ses cheveux aussi, ses pieds des racines, et pourtant, elle est toujours en train de courir. C’est cette course arrêtée qui empêche le dieu de se saisir d’elle : Daphné dépasse la vitesse de la lumière en atteignant à l’immobilité parfaite de la plante qui pousse. Elle révèle par sa métamorphose un autre rapport au temps et à l’espace, son corps n’est plus orienté par un mouvement rectiligne, elle s’étend dans tous les sens à la fois, en haut et bas, devant et derrière, elle pousse vers le ciel et vers la terre dans une sorte de géométrie totale. Dans sa métamorphose, elle conquiert l’espace-temps, et le dieu qui la touche ne sent pas la victime de son désir, mais une plante qui le ridiculise. Le trou qui fascinait le fascinus du dieu se révèle tout à coup vide, plein d’un autre être qui est pourtant le même. La métamorphose est un changement qui maintient l’identité de l’être tout en l’altérant radicalement. La vierge prend racine contre laquelle la verge divine bute en vain. Il n’y a plus rien à tirer. La métamorphose est générale qui affecte encore le langage : le nom propre de la vierge deviendra le nom de la chose. Δάφνη, c’est le nom et c’est la chose, c’est la totalité sans faille, sans hiatus, de l’être. Par là, nous est offert un accès à une compréhension supérieure de l’univers, conception étrangère à nous autres, qui héritons des Modernes notre sens aigu des dichotomies, notre foi en la binarité. À la binarité, ne s’oppose pas la non-binarité, comme nous croyons pouvoir le découvrir (et que nous sommes naïfs, en effet), mais la totalité sans fragments, qui n’a donc rien à voir avec notre totalité de modernes, laquelle s’oppose toujours à ses parties auxquelles elle entend imposer son pouvoir, une totalité première, qui se donne en tant que telle, la totalité du récit qui à la fois raison et mythe, la totalité de l’univers qui est en même temps culture et nature. Je suis uni à tout ce qui existe, voilà pourquoi je puis me métamorphoser.

vingt-huit février deux mille vingt-trois à Rome

Des idées dès le réveil. Pourtant, j’ai mal dormi. De bon matin, infrabasses infâmes qui montent de la rue. Elles pourraient me faire écrire tout autre chose, mais non : cela, je l’effacerai. Je ne tomberai pas. Je m’efforcerai d’oublier toute la laideur du monde. D’accord, mais que restera-t-il alors ? J’écris, j’efface. J’écris, j’efface. Toujours quelque chose en moins. De mes idées, après le réveil, que faire ? Écrire dans le carnet. Hygiène privée. La démocratie est une idée de génie et une catastrophe humanitaire. Vais-je reprendre ma page où je l’avais laissée ? Là où, oui, mais pas le sujet. Où ? Saint Louis des Français. À force de ne plus rien apprendre à personne, à force de ne plus rien vouloir enseigner à personne, parce que tout apprentissage, tout enseignement est vécu comme une violence, une oppression, une domination, que restera-t-il ? Mes pages, le problème, ce n’est pas de les écrire ; mes pages, le problème, c’est de les lire. Qui les lira ? Qui les lit ? Bien sûr, qu’il y a un grand désespoir en moi, comment vivre autrement ? Il n’y a pas de vie au-delà de la finitude : la conscience que je vais mourir et la conscience que j’existe sont une seule et même conscience, elles sont indissolublement liés. Le péché originel a déchiré le voile du mensonge derrière lequel on tenait la réalité dissimulée. Seule la fausse conscience est heureuse. La vraie conscience est désespérée. Il fallait détruire pour vivre, à défaut de la désirer, épouser la finitude. Car, sans doute, ne pouvons-nous cesser de désirer l’immortalité, et peut-être ce désir est-il la raison pour laquelle le désespoir ne nous a pas encore épuisés, mais il est impossible d’y succomber sans renoncer au savoir. Question de déséquilibre : le dégoût des choses ne doit pas occulter la beauté du monde. Ainsi, tu sais de quel côté faire pencher la balance. 

vingt-sept février deux mille vingt-trois à Rome

L’orage de la nuit a fait place à un ciel bleu parfait que mettent en lumière de beaux et blancs nuages. Piazza Farnese. Sept nonnes passent. Le soleil m’aveugle.  Je plisse les yeux pour jouir de toute sa substance. En autographie, j’immortalise moi-même la scène pour la postérité ignorante. Tout le monde le fait, pourquoi devrais-je échapper à la règle ? Tournant le dos à l’église Santa Brigida, appuyé contre la fontaine, sans le moindre effort, je fais un avec le temps qui passe. Qu’est-ce qui pourrait venir gâcher la journée, aussi parfaite que le bleu du ciel, qui s’annonce ? La pluie ? Non, quand elle tombera, elle ne sera rien qu’annoncée. Alors quoi ? Un passage à la librairie. Entretemps, le coup de canon quotidien retentira du haut du Janicule, médusant les touristes qui penseront que ce sera la troisième guerre mondiale, même pas, nous nous promènerons dans le jardin botanique, somewhere out of this world. De la librairie, oui, je voulais dire quelques mots, mais j’en ai perdu l’envie. Zéro dépaysement, tout est partout comme ailleurs, comme nulle part, en fait, les mêmes noms, les mêmes têtes, les mêmes phrases creuses. C’est la face post-moderne, cool, du capitalisme : on prend un emballage célèbre et original (ici Henri Beyle dont on affiche le mascaron stylisé comme un vulgaire logo) et on le remplit de produits standardisés jusqu’à la nausée. Que cette chose existe, quel intérêt cela peut-il bien avoir ? Ai-je retrouvé l’envie de parler ? Non, certes pas, je pense à mon soleil matinal, à mon ciel bleu : même si je désirais honneurs et gloire, le monde se chargerait de m’en priver, je n’en ai pas, et peut-être vaut-il que je me conforme à ce destin (amor fati). Mes pages, à qui sont-elles destinées sinon à des amis lointains que je ne connais pas, à quelques rares esprits que l’époque n’aura pas encore rendu captifs, à diverses folles qui savent ne pas renoncer à l’amour ? Traversant une fois de plus la place, je me sens étrangement chez moi. De tout ce qu’il peut bien m’arriver, de tout ce qui aura bien pu me passer par l’esprit aujourd’hui, ce que je voudrais retenir enfin, c’est ceci : l’étrangeté subite d’un nouveau chez-soi, son apparition, sa venue, et le nouveau monde qu’il crée. 

vingt-six février deux mille vingt-trois à Rome

À San Pietro in Montorio, là-même où il y a un peu plus de 190 ans, si je compte bien sur mes doigts, le 16 octobre 1833, Stendhal commençait sa vie de Henry Brulard sans doute parce que, disait-il, il allait avoir la cinquantaine. Daphné, à qui je lis le début, ne semble pas trouver que ce soit si grave que cela. Et moi, moi qui ne vais pas encore avoir la cinquantaine, pourtant, je perçois déjà tout le drame de la situation, la claire lucidité de qui se saisit de ce fait, soudain, et en perçoit toute la profondeur, toute la gravité. De profondeur ni de gravité, il n’y en a aujourd’hui, sur les marches de San Pietro in Montorio où s’était assis Stendhal pour rêver une heure ou deux à sa cinquantaine prochaine, rien que des gens qui font des selfies, des filles qui sourient pour la photo que prend l’amant du moment. Mais pourquoi ces gens sourient-ils ? Qu’y a-t-il de si réjouissant à se prendre ou se faire prendre en photographie ? N’est-ce pas, au contraire, d’une infinie tristesse ? Comment peut-on se réjouir de se contenter de cette vie qui nous est vendue et qui, en tout point, est odieuse ? Moi, je ne le puis pas. Traversant cette cantine à ciel ouvert qu’est le Trastevere, malgré toute cette nourriture engloutie sous mes yeux écœurés (moi aussi, c’est-à-dire, je mange trop), je repense au lamento à mi-voix de Stendhal, et me demande : et moi, qu’ai-je fait jusqu’à présent ? J’ai commis quelques livres qui ne laisseront pas la moindre trace dans la mémoire des humains, et puis quoi ? Rien, ou presque. Je m’interroge plus avant : et maintenant, que vais-je faire ? Me reste-t-il encore quelque chose à faire ou bien tout est-il là, dans ce passé pas si lointain que cela, mais qui ne me semble plus être moi ? Aurai-je seulement encore la force de faire quelque chose ? Il n’est pas impossible, cela, je me le suis déjà dit, il n’est pas impossible que je sois déjà fini, mais alors pour quoi est-ce que je vis encore ? L’autre jour, j’ai rêvé que je tuais mon frère. Au moment d’aller en prison, je me mis à pleurer et décidai de revenir en arrière et de ne pas tuer mon frère parce que la perspective de ne plus voir Daphné aussi souvent qu’avant d’être enfermé me semblait insupportable. Il est évident que je suis un être d’une parfaite immoralité, d’un égoïsme absolu, je ne pense qu’à moi, même quand je me lamente, c’est toujours sur moi, mais qu’y puis-je ? Je ne sais pas.  Devrais-je y pouvoir quelque chose ? Peut-être doit-il en être ainsi, mais je voudrais faire quelque chose de plus que ce seul journal, lequel ne me satisfait pas, pas forcément une seule chose de plus, il pourrait s’agir de plusieurs choses de plus, mais je voudrais mener à bien autre chose, quelque chose. 

vingt-cinq février deux mille vingt-trois à Rome

Peut-on se mettre un point médian dans le cul ou faut-il forcément l’insérer entre deux lettres ? Pourquoi le succès conduit-il toujours au culte de la personnalité, pourquoi faut-il que qui le connaît se transforme systématiquement en support de  publicité pour des marques vulgaires (POURRITURE DE PHILISTIN !), s’ensuit-il que le succès est nécessairement fasciste ? Il est risqué de revenir sur les lieux où nous avons été heureux parce que le bonheur n’est pas entre les murs des églises, dans les pavés des rues, le marbre des monuments, le bonheur n’est pas dans les choses, il est dans l’air entre les choses, dans la façon dont on respire, dont on sent, le bonheur est une expérience de quelque chose, mais quoi ? n’importe quoi, à vrai dire, le bonheur n’est pas dans la chose dont je fais l’expérience, auquel cas le bonheur serait l’inconnue = X, mais dans le sentiment de la chose, le sensé dont je parlais l’autre jour, je crois, voilà aussi, me dis-je à présent, voilà aussi une forme que prend le bonheur, la pensée heureuse. Se complaire au malheur, s’adonner à un bonheur imbécile sont des péchés aussi capitaux l’un que l’autre, ils devraient nous faire honte. Comment se fait-il que ce ne soit pas le cas ? Notre sensibilité est-elle pourrie ? C’est une hypothèse. Qu’est-ce qui ne l’est pas, pourri ? Dès qu’on dévie un peu des itinéraires conseillés, on s’offre la possibilité d’en faire l’expérience, de faire une expérience. Je ne savais pas en revenant à Sant’Andrea al Quirinale si je connaîtrais la même émotion que la première que nous y étions allés, Nelly et moi. Je m’en souviens très bien. Je m’étais fait la remarque qu’il était difficile de ne pas être catholique dans un tel endroit, de ne pas faire une sorte d’expérience mystique, de ne pas sentir l’immensité de ce qui s’élève au-dessus de soi, infiniment plus grand et plus haut que soi. Au fond de cette immensité, que je croie en tel dieu plutôt qu’en tel autre, voire en aucun, cela fait-il une si grande différence que cela du moment que je puis faire une expérience qui me porte au-delà de moi, non vers la divinité en tant que telle, mais vers l’immensité en tant que telle, vers l’altérité absolue, vers ce qui n’a pas de langage (qui n’est pas l’indicible, ne fais pas l’imbécile, ne confonds pas), vers l’inconnu, ce qui me décentre de moi-même, fait passer mes croyances pour des lubies qu’on radote jusqu’à la sénilité ? Le plus important, n’est-ce que je comprenne, non, mieux : que je ressente, que je le perçoive avec une acuité unique, une qualité de conscience sans pareille, que je ressente que ce que je tiens pour capital, in fine, n’est rien ? L’immensité, laquelle — c’est tout le paradoxe et toute la richesse de l’expérience humaine — peut tenir entre quatre murs (ce phénomène, c’est ce qu’on appelle, entres autres choses, l’art), l’immensité me montre toute l’étendue de mon néant et le bonheur, n’est-ce pas de  reconnaître et d’embrasser ce fait, cette réalité, comme on aime quelqu’un parce que l’on sent au plus profond du secret que l’on garde pour soi tant il nous fait peur, on sent que sans elle, on n’est rien ?

vingt-quatre février deux mille vingt-trois à Rome

Comment ne pas être en admiration devant l’enfant qui dessine tout en chantonnant ? À San Pietro in Vincoli, assise sur les marches à côté du Moïse de Michel-Ange, au dos d’une feuille où étaient imprimés les billets pour visiter l’infâme Colisée, Daphné dessine ce qu’elle voit de ses yeux d’enfant merveilleuse. Si le dessin est loin d’être parfait, la vie qu’il exprime, elle, l’est — assurément. Un peu plus tôt dans la salle Pietro da Cortona de la pinacothèque des Musei Capitolani, sans que nous ne comprenions très bien pourquoi, elle avait entrepris de dessiner le buste de Benoît XIV qui surplombe la pièce, avec les emblèmes de  la papauté, allant même jusqu’à copier l’inscription en latin qui se trouve en-dessous, épigraphiste improvisée, et dont faute de ce précieux document je ne parviens pas à me souvenir. Car, malheureusement, le carnet où cela était consigné a été perdu ; d’où le verso de l’infâme billet. À son âge, il va sans dire que je n’avais pas une vie esthétique aussi riche et profonde que la sienne (ce qui ne l’empêche pas de regarder des dessins animés ni d’imaginer en riant dans son labyrinthe imaginaire — le forum romanum — un minotaure dotés deux pénis aussi durs que du cristal) et ainsi, la voyant, je me fais l’impression d’être un benêt. Ce que je suis sans aucun doute, là n’est pas la question. Mais alors où est-elle, la question ? Nulle part. Pas de question, pas de réponse. Je ne suis même pas certain d’aimer encore cette ville, pas plus que je ne suis certain de ne pas l’aimer. Non, je ne suis certain de rien, mais c’est l’époque qui veut cela, non ? Qui pourrait être encore saisi par l’émotion quasi absolue dont, dans ses Promenades dans Rome, Stendhal dit qu’elle l’envahit au Colisée ? Ce n’est tout simplement plus possible : tout a été vendu au commerce, et le touriste se trouve comme coupé de lui-même, toute expérience esthétique lui étant interdite. Pourtant, elle était encore possible pour Stendhal, non ? Ou bien était-elle déjà truquée ? Peut-être, mais la masse n’existait pas encore. Tu n’es pas là pour jouir, tu es là pour consommer, dit désormais le capitalisme au touriste, ce qui n’est tout de même pas la même chose quand même consommer donnerait l’illusion de jouir. Jouissance qui est fausse, absolument fausse : si, en temps normal, il est très difficile de prouver que le bonheur que procure le capitalisme n’est pas un faux, dans le cadre de l’expérience esthétique, c’est trop simple ; — coitus semper interrumptus, hordes sauvages de consommateurs lâchés dans l’arène, tous les coups sont permis pour faire jusqu’à la nausée le même selfie. Dans l’expérience que vend à faire le capitalisme, il n’y a rien d’authentique, tout est standardisé, réitérable à l’infini. De fait, la FULL EXPERIENCE qui permet de descendre dans le bout d’arène reconstituée sentir le frisson morbide et imbécile du gladiateur n’est rien moins que pleine, totale, complète, elle est dénaturée, elle est l’expérience du vide, du vide qui se monnaye. Est-ce que ce que j’admire dans mon admiration de l’enfant, ce n’est pas la possibilité d’un regard neuf, la chance d’un tel regard — innocent ? Aussi, pour remplacer le carnet perdu, lui en avons-nous offert un autre, où exercer toute l’innocence de son œil. Sur le fond rouge fragola de sa couverture, des vespas font route vers le Colisée. Vacances romaines qui, pour kitsch qu’elles soient, ne cessent pas pour autant d’être désirables, n’est-ce pas ?

vingt-trois février deux mille vingt-trois à Rome

L’air entre les choses. C’est ce que je préfère. Le respirer. Le sentir. Être parmi. Sorti faire quelques pas à la nuit tombée, je me suis perdu, et il a fallu que je me concentre, reconstitue à reculons mon chemin pour le retrouverenfin. ll faisait de plus en plus noir et moi, je ne cessais d’avancer. En vérité, je n’avais fait que tourner en rond, mais c’était suffisant pour me dire, ayant oublié mon téléphone — l’alpha, l’omega, la boussole unique de tout destin —, que je ne savais pas exactement où j’étais. Je n’aurais pu être n’importe où, non, j’étais à Rome, cela je le savais, qui ne faisait aucun doute, et j’aurais pu me satisfaire de demander mon chemin au premier indigène venu, « Scusate, dov’è Campo dei Fiori ? », cela aussi, oui, j’aurais pu le faire, mais pendant quelques instants, le temps de ressentir ce léger frisson qui vient titiller, le tirant de son ordinaire torpeur, le touriste en voyage, j’ai préféré mon sentiment à la vérité, bien plus prosaïque, qui voulait que je ne courre aucun danger. En courre-t-on jamais vraiment en Occident ? Tout dépend de quel point de vue on se place, évidemment. Mais à vrai dire, tout est fléché, balisé, rassurant. Quelle angoisse, être rassuré. À la touriste française qui, angoissée face à son artichaut qu’elle ne sait comment entreprendre, s’enquiert auprès du serveur afin de déterminer ce qu’elle a le droit ou non d’en manger, ce dernier lui répond : « Tutto… Tutto o niente », populaire simplicité qui me rassure par sa radicalité ordinaire, franche, riante. Tout ou rien, bien sûr, quoi d’autre ? Gourmandise comme raffinement véridique de la civilisation à laquelle répondent gaiement les oiseaux de François. Tout ou rien, madame. Que ce soit une devise, oui. Mais quel en serait le blason ? Oh, des plus simples, dépouillés ou quasi. Porte d’or aux deux fauvettes affrontées de sable.

vingt-deux février deux mille vingt-trois

Sur Instagram, on peut voir des vidéos où Slavoj Žižek explique quel est le point commun entre le bouddhisme et la psychanalyse, quelles sont les origines quantiques de l’univers ou encore quelle est la signification profonde du Kinder Surprise, et cette vision de l’intellectuel en machine logorrhéique n’a rien de très rassurant quant au destin de l’espèce humaine dans la mesure où une intelligence artificielle moyennement développée pourrait tenir des discours similaires avec la même voix nasillarde et le même anglais de boutique. Est-il plus rassurant que, sur Instagram, on puisse voir aussi, sans solution de continuité ni la moindre tentative de hiérarchisation des contenus, des vidéos de raton laveur chatouilleux ? Pas vraiment, cela aussi une intelligence artificielle moyennement développée pourrait le faire. Et, d’ailleurs, tout cela, c’est une intelligence artificielle moyennement qui le fait. Que nous nous en remettions pour penser, pour sentir, pour vivre à des machines ou à des individus qui singent maladroitement des machines, non, cela ne laisse rien présager de bon, et l’on se demande à vrai dire, à part la pure et simple destruction, quel pourrait être un avenir désirable pour notre planète. On peut trouver des explications à tout, tout connecter avec tout, mais cela, non, cela ne s’appelle pas à proprement parler penser, ni penser ni rien. De fait, la pensée semble devenue hors de tout contrôle, elle paraît mener une vie autonome sans commune mesure avec les intérêts, les désirs, les angoisses, les peurs, les espoirs des personnes qui sont effectivement sensées penser. On peut tout justifier, tout expliquer, tout comprendre, un tel pouvoir est l’expression même de la nature de la raison, mais cela n’est pas suffisant : pour qu’il y ait du sens, encore faut-il qu’il y ait quelque chose de sensé. Cela, ce sensé, qui ne se chiffre pas, ne se laisse pas dire en formules générales ni définitives, ce sensé qui est plein de scrupules et de doutes, ce sensé est ce qu’il y a de plus difficile à appréhender, à exprimer et, pourtant, c’est à cela qu’une vie devrait être consacrée, à formuler quelque chose, ne serait-ce qu’une chose, quelque chose qui mérite de l’être. Dans ce sensé, il y a du sens, certes, de la pensée, donc, mais aussi du senti, lequel ne se rend pas facilement, attache l’individu au monde dans l’expérience. Tous ces agents rationalisateurs, capables de tout expliquer, de tout justifier, la guerre, un œuf Kinder ou les origines de l’univers, sacrifient le sensé de la pensée, le sentiment de l’intelligence aux puissances purement techniques chargées de tout monétiser. Ce n’est pas tant qu’on ne puisse pas échapper au capitalisme, c’est que tout est fait pour s’y enfoncer chaque jour un peu plus en profondeur. Nous sommes vendus et sommés en sus d’applaudir à la transaction. Le nivellement universel n’est pas une chance pour l’individu devenu un peu plus démocratique, c’est la forme que prend la marchandisation de l’expérience, laquelle dilapide tout le sensé pour ne conserver que des conjonctions qui se peuvent multiplier à l’infini. Et, et, et, et, et, etc. ad inf., voilà comment on atomise l’expérience pour la livrer démembrée au marché. Sans liaison des phénomènes autre que rhapsodique, plus rien n’est possible que n’importe quoi. Alors vas-y, scrolle jusqu’au bout de ta vie, scrolle, c’est le but de ta vie.

vingt et un février deux mille vingt-trois

Le paradoxe, bien sûr, c’est que nous existons moins et existons plus, que nous existons moins parce que nous existons plus mais que, même si nous existons plus, nous n’en existons pas moins moins, il se trouve toujours que nous souffrons d’un moins d’existence quand même nous jouirions d’un surcroît d’existence, l’un ne va pas sans l’autre. S’agit-il dès lors de faire la part des choses ? Ce paradoxe du plus et du moins s’entend-il au sens d’une chance qu’il faut saisir d’une part quitte à s’exposer au danger de l’autre, la malheur est-il toujours le prix à payer du bonheur, ne pourrait-il en être autrement ? Qu’est-ce que je raconte ? Quelque chose comme : le chemin de l’originalité et le chemin de la solitude sont un seul et même chemin, sauf que je n’ai rien d’un présocratique, moi qui suis venu bien longtemps après la mort de Socrate, moi qui suis né bien loin d’Athènes. Mais quand tout le monde raconte que le génie, ça n’existe pas, que le talent, ça n’existe pas, que l’originalité, ça n’existe pas, que l’intelligence, ça n’existe pas, et dieu sait quoi d’autre encore, n’est-ce pas l’indice qu’il y a dans ses assertions sûres d’elles-mêmes quelque chose de fondamentalement suspect ? On ne détruit pas les mythes par amour de la vérité (cela, il n’y a que les philosophes qui le font, et on tient en la personne de Socrate un bon exemple du genre de sort que la société leur réserve), on ne le fait jamais que pour prendre le pouvoir. Et d’autres mythes viennent remplacer les anciens mythes. Putsch qui ne dit pas son nom, on efface le nom de quiconque déborde du cadre du récit du nouveau dogme. Les bibliothèques privées tiennent lieu de mémoire, elles conservent le souvenir des vaincus, ce qu’on ne trouve plus dans les rayons des librairies, ce qui se voit désherbé en bibliothèque, notre propriété privée le sauve. Notre malheur, simplement, c’est que nos appartements au confort moderne sont trop petits pour accueillir tous les livres qu’on y voudrait mettre. Et le fantasme d’une maison à la campagne est moins le fantasme de la mise au vert que celui d’une pièce immense, d’une pièce ou de plusieurs consacrées au rangement de nos souvenirs immémoriaux contenus dans les livres. Une utopie paisible articulerait ainsi l’existence autour de deux pôles, le dedans de la bibliothèque et le dehors de la promenade. Ce ne seraient pas les seuls (chacun est libre d’imaginer tous ceux qui lui plairont ou même de continuer à vivre sa grise existence), mais ils formeraient un axe de circulation entre ce qui est à moi et ce qui n’est à personne, le privé et le public, maintenant la différence tout en permettant le passage de l’un à l’autre. Mais qui pense encore à Socrate avec cette angoisse baignée qui est le signe vrai de la peine. « Cela ne pourrait plus avoir lieu », vraiment ?