24.4.21

Partout se voient les signes d’un mouvement rétrograde. Mais est-on jamais monté et où ? Dans les arbres, des fruits bizarres, déplacés, bouteilles en plastique, emballages en carton qui débordent des poubelles et tombent, excroissances visibles d’une plante toxique, ou sont simplement jetés à terre, sans autre forme de procès, sans attention à rien, ni à ce qui précède, ni à ce qui après vient ; — preuve peut-être que plus personne n’a le sentiment d’être chez lui nulle part. Dans l’air, des vapeurs lourdes et omniprésentes, parfums d’un monde pesant qu’une infime et invisible minorité seule supporte parce qu’il ne profite qu’à elle. Je déambule un peu, perd mon chemin en bas de chez moi, et puis élis un banc de béton où je m’assois. En face de moi, les traces de l’année d’avant, des slogans qui traduisent la haine et la rancœur. Aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé ? Au-dessus le ciel est bleu pourtant, tant qu’aveuglant. Derrière mon dos, je sens la présence d’une vie animale, discrète, je me retourne, regarde quelques instants ce petit mammifère occupé à ronger une branche, et me demande : faut-il devenir minuscule pour échapper à l’horreur du monde ? Mais faut-il seulement tenter d’y échapper ? Tout autour de moi, des symptômes, et nous sommes tous malades. Fatigue, je crois. Dont ne me sauve pas la lumière. Dans mon carnet, ou sur des feuilles de papier qui traînent sur le bureau (je ne les ôte pas : je les destine à cet usage), je compose des phrases, me les répète plusieurs fois, en invente d’autres qu’elles appellent. Je ne résiste pas, je me fais poreux, me laisse transpercer, traverser de part en part, je ne renonce pas, non, je deviens l’univers.

23.4.21

Dans un entretien accordé à un journal, un savant explique sans rire qu’il faut se préparer à déménager sur Mars parce que, dans quatre milliards d’années, la terre sera devenue invivable. Dans quatre milliards d’années— comme si ce genre d’énoncés pouvait avoir le moindre sens. En réalité, quand on prend le temps de les observer autrement qu’on ne le fait au quotidien, assistant au défilé vertigineux des vérités découvertes ou simplement assénées jour après jour, on s’aperçoit que chaque vérité, prise individuellement, a de grandes chances d’être vraie, en effet, mais que, quand on les ajoute les unes aux autres, elles ne veulent plus rien dire du tout. Ni ensemble ni séparément. Une experte va dire à juste titre qu’il faut en finir avec les émissions de CO2, un autre qu’il faut envisager de quitter la planète pour aller en habiter une autre, une troisième qu’il faut respecter les croyances de chacun pour le bien de tous, et ainsi de suite. Or, si chacune de ces affirmations, considérée du point de vue de ce qu’elle affirme, est vraie, considérée du point de vue de l’espèce de système cohérent qu’elle devrait former avec les autres vérités, elle est dépourvue de sens, se fane en dégageant ce parfum trop fort des fleurs qui pourrissent. Des vies sont consacrées à la recherche de la vérité, et tout ce qu’on découvre, ce sont des vérités partielles et si fragiles qu’elles meurent dès qu’on essaie de les accorder avec les autres vérités. Ce n’est pas que la vérité n’existe pas, c’est qu’il y a trop de vérités et, par suite, pas assez. On se représente la vérité comme le chiffre du mystère que l’on s’efforce de percer, sauf que, multipliées à l’infini, les vérités ne font que rendre les choses plus confuses encore. Le progrès n’allant pas ainsi vers plus de clarté, une grande lumière qui se ferait sur les choses et les êtres, un grand jour, mais vers une obscurité toujours plus épaisse dont il s’avère impossible de sortir, l’autre planète n’étant jamais qu’un fantasme qu’une fois habité, il faudra quitter pour un autre, et ainsi de suite. Ce matin, pendant que Nelly et Daphné étaient à la plage, je suis allé me promener un moment, regardant les fleurs que je n’avais pas reconnues sur le bord de l’autoroute et qui s’offraient à mes regards sans retenue, une picris ou une autre de la famille des Asteraceae, et j’ai composé un poème en marchant. Parvenu au bout du chemin, j’ai noté le poème et puis je l’ai rebroussé pour rentrer chez moi.

Lumières, 18.

Construction zéro
sous la peau l’âme
fouille quelque forme
jaune
cependant que ce mammifère
qui n’en eut jamais
crie mais qui sait
s’il jouit ou est à l’agonie ?
une lumière rouge s’allume au loin
et puis s’éteint
donne le tempo nuit
du néant.

22.4.21

Hier, il y avait cette petite fleur jaune qui poussait au milieu des mégots et des gravas sous une rambarde de sécurité de la bretelle d’autoroute où j’étais arrêté attendant qu’un feu passe au vert. Je l’ai remarquée : sa parfaite incongruité avait attiré mon attention sur elle. Si j’avais été botaniste, j’aurais pu lui rendre son nom, ne pas la laisser mourir anonyme, mais comme je ne le suis pas, et que je ne me suis pas résolu, la voyant, à l’abandonner toutefois à son triste et solitaire destin, je l’ai prise en photographie. Deux fois. Pourquoi ? Sans doute parce qu’il m’a paru miraculeux qu’une plante parvienne à pousser et fleurir dans un lieu qui semble si peu propice à l’épanouissement de quoi que ce soit, hormis ces sentiments effroyables que sont la haine, la colère, le dégoût, l’ennui, et j’en omets. Mais peut-être qu’une nature différente de celle de l’humanité ne s’embarrasse pas de considérations de ce genre pour vivre. Peut-être que la vie l’emporte sur la crasse et la noirceur du monde. Est-ce pour cela que j’ai pris cette petite fleur en photographie ? Si je ne l’avais pas fait, quelque chose ne m’aurait-il pas manqué ? Tout de suite après avoir commencé à écrire, je me suis arrêté pour chercher le nom de la plante en question. J’ai trouvé des fleurs qui me semblaient lui ressembler, mais n’en étant pas sûr, j’ai laissé tomber, révélant ainsi un trou énorme dans le savoir que je prétends le mien : je suis à peu près incapable de nommer la végétation. Cette inculture-là, que révèle-t-elle de moi ? De moi, c’est-à-dire : de tous ceux qui, comme moi, sont absolument incapables de mettre un nom sur les choses qu’ils ont sous les yeux. Tout un pan de l’univers qui m’entoure pourtant au quotidien m’est absolument étranger. Toute une partie de la langue dans laquelle est écrit le livre de la nature révèle mon analphabétisme le plus aveugle. De fait, je ne sais presque rien, ce que je vois, je n’ai pas les mots pour le dire. Comment corriger cela ? Autrement dit, comment corriger notre antinature ?

Lumières, 17.

Formes abstruses de l’espoir
comme :
avancer à reculons
on sillonne les périls
qu’on devine
à l’horizon
blanc sur blanc
semble une tache
indélébile
bien qu’invisible
à l’œil nu.

21.4.21

Qui peut errer sans but et pendant combien de temps ? Et moi, quel est mon but ? Faut-il nécessairement qu’il possède un nom ? Mais comment s’en faire une conscience s’il n’a pas de nom ? Si je dis écrire, voilà mon but, cela ne veut rien dire du tout parce qu’écrire ne se donne pas dans l’immédiat de sa présentation comme un art (quelle formule pompeuse…), contrairement à, contrairement à quoi, justement ? Je ne sais pas. J’avais oublié les pages d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs que j’ai lues hier, pages où le narrateur rend visite à Elstir dans son atelier, j’avais oublié tout ce qui se croisait dans ces  pages : les questions esthétiques et les questions érotiques semblant n’être qu’une, la découverte du nom d’Albertine, la découverte qu’Odette est le modèle du portrait que le narrateur regarde dans l’atelier d’Elstir, la découverte par suite qu’Elstir n’a pas toujours été Elstir, mais d’abord ce M. Biche qui parlait de caca à la table de Mme Verdurin, et que, par conséquent, les noms nous cachent quelque chose. Et que c’est l’amour in fine qui nous révèle ce mystère des êtres derrière les noms, car il n’y a pas un être unique derrière son nom propre, mais d’innombrables individus : « Depuis que j’avais vu Albertine, j’avais fait chaque jour à son sujet des milliers de réflexions, j’avais poursuivi, avec ce que j’appelais elle, tout un entretien intérieur où je la faisais questionner, répondre, penser, agir, et dans la série indéfinie d’Albertines imaginées qui se succédaient en moi heure par heure, l’Albertine réelle, aperçue sur la plage, ne figurait qu’en tête, comme la « créatrice » d’un rôle, l’étoile, ne paraît, dans une longue série de représentations, que dans les toutes premières. » Comme Proust l’écrira plus tard dans la Recherche (mais où ? je ne m’en souviens pas) : « pour Albertine, c’était une question d’essence. » Esthétique, érotique, ontologique — il n’y a pas d’unité supérieure à conquérir, ce me semble, si l’unité est susceptible de se donner, elle se donne dans tous les morceaux, mais il n’y a pas de puzzle, pas de pièces qui s’imbriquent les unes dans les autres pour donner une image totale. Ou alors, cette image, nous l’avons déjà vue sur la boîte, et la reconstituer n’est qu’un jeu de patience un peu trop vain — pas une découverte —, pour faire semblant de trouver ce que nous connaissons déjà parce qu’on nous l’a déjà montré. Notre erreur n’est-elle pas de croire dès lors qu’il y a une unité supérieure, comme elle est de croire que les noms propres désignent un individu et un seul, toujours le même ? Il faut opérer dans la réalité comme dans le langage pour découvrir toutes les singularités qui les composent et auxquelles les conventions, les idées préconçues, les concepts prêt-à-porter, les noms propres nous empêchent d’accéder. Rien n’est donné.

Lumières, 16.

Observez les signes :
ne montrent rien
faut-il que ce monde
aille jusqu’au bout ?
(les trous dans les phrases
je les laisse —
béants).

20.4.21

À intervalles réguliers dans l’immeuble, quelqu’un, j’ignore qui, quelqu’un met un coup de perceuse dans un mur. Puis s’arrête. Durant des heures, parfois. Parfois, pendant quelques secondes à peine. Il y a bien une note manuscrite et maladroite qui se trouve affichée dans le hall d’entrée pour avertir les résidents qu’une certaine Mme X. effectue des travaux chez elle, mais je n’y crois pas. Ce n’est pas un mensonge, ce n’est pas ce que je veux dire. Mais ce n’est pas si simple, non, pas si simple. Pour dire toute la vérité, je crois que cette manière de perce-mur fait partie d’une entreprise plus vaste, oh, peut-être pas un complot conscient, non, ce n’est pas ce que je veux dire, non, je parle de quelque chose de plus subtil et donc de plus pervers que cela : une entreprise de démoralisation générale, une entreprise de destruction globale du monde. Une forme de saccage, oui, puisqu’il faut bien appeler les choses par leur nom, « la mort » la mort. Chaque coup de perceuse est comme une pointe qu’on enfonce dans la chair de l’existence et de son effort pour se maintenir en un état qui ne soit pas trop absurde, pas trop veule. Et, chaque coup de perceuse lui-même n’est autre que l’image microscopique à l’échelle de l’immeuble de ce qu’il se passe à l’échelle macroscopique de la planète : pour préserver les intérêts d’une minorité, on ruine la majorité de la population, sans le moindre scrupule, au contraire, poussant même l’abjection jusqu’à trouver des arguments moraux en faveur d’une telle entreprise de destruction. Rénover son intérieur et détruire tout ce qu’il se passe à l’extérieur, — les autres intérieurs compris. Chaque fois, les coups de perceuse me font sursauter parce que leur éloignement l’un de l’autre dans le temps est si aléatoire que je ne parviens pas à oublier leur existence, ou à ne pas l’oublier, à m’y faire. Ils représentent une menace permanente, invisible, incompréhensible malgré les apparences banales du phénomène. Supplice du bricolage. Supplice du marchandage. Supplice de la morale. Les parois de béton, contreplaqué, aggloméré, je ne sais, ces parois transmettent si bien les vibrations qu’on ignore où s’en trouve la source, laquelle, dès lors, semble partout et nulle part à la fois, la circonférence du foret épousant sans distance celle du monde. Le ciel s’est voilé au fur et à mesure que la journée avançait. Je consulte la météo : demain il pleuvra, sans doute.

Lumières, 15.

Plates-bandes de l’univers
sous des mains surexcitées
la civilisation est un saccage
lui dis-je en une sentence
excessive sans doute
et que je ne comprends pas
tout à fait —
l’herbe sauvage d’ailleurs
a-t-elle jamais existé ?