d’autres obsessions

Ton pouls contre le mien,
et la marque rouge urticaire
que ta barbe laisse au creux de mon cou.
J’ai beau me dire, tu sais, je n’en aurai jamais assez,
je sais qu’un jour tout sera fini.
Et mon regard quittant ton regard pour la dernière fois,
pourrais-je considérer ton corps comme chose morte
— je voulais dire : souvenir —,
absence à remplacer ?
Je ne suis pas assez fort, tu sais
(et c’est à toi que je parle à présent),
pas assez fluide non plus,
j’ai des idées fixes, et chasse mes obsessions
par d’autres obsessions ;
mes poèmes, je les écris avec une gomme
tachée de sang,
regarde s’amenuiser mes chances devenir quelqu’un de bien.
Je voudrais être quelqu’un d’autre, quelqu’un comme toi, tu sais,
au lieu de quoi, je me rase tous les jours,
de peur de ne plus me ressembler.
Que cette vie est surprenante,
et en même temps banale.
Ne pourrions-nous nous en dispenser ?
Quelle musique cessent d’écouter les gens qui s’aiment
et celles qui ont fini de s’aimer ?

— R.A. Singleton

15.11.21

Les écrivains singent les youtubeurs littéraires. Les poètes s’inspirent du langage du big data. Les romanciers se font les documentaristes d’eux-mêmes ou de la société qui ne les aime pas. Et moi ? Moi, je ne sais pas. Quand j’y pense comme ce matin, à la littérature pas à moi, à la littérature, c’est-à-dire : quand je pense à l’état contemporain de la littérature, quand j’y pense comme ce matin, Nelly étant malade, c’est moi qui ai accompagné Daphné à l’école, ensuite je suis allé courir, ce que je fais chaque fois que c’est moi qui accompagne Daphné à l’école, le matin, je ne me douche pas, je mets ma tenue de course, et je l’accompagne avant d’aller courir, l’école se trouvant juste à côté du parc où je vais courir, la perfection, quand j’y pense comme ce matin, que je sois ou non en train de courir, ce n’est pas le sujet, je me dis que la littérature est un art mineur, destiné probablement à disparaître à moyen terme, à moins de couper le courant. Mais je n’en sais rien. L’électricité, c’est bien utile. La pensée que la littérature va disparaître ne me rend pas triste, que ce soit fini ou non, moi, je continuerai de faire ce que je fais, il me semble simplement que c’est comme ça. Aussi, le dis-je. De toute façon, ceci n’est qu’une parenthèse, beaucoup trop longue, je m’en rends compte, en fait, je ne la prévoyais pas si longue, je crois qu’elle m’a échappé, c’est absurde, mais passons, je n’ai pas envie de me lancer dans une quelconque description catastrophiste de je ne sais pas trop quoi, pas envie de commettre une diatribe qui sera aussi virulente qu’un pétard mouillé, ça fait pschuitt et n’impressionne personne, au mieux, ça fait pschuittt rire tout le monde, mais pas de quoi en parler à la télé, même si cette diatribe aurait peut-être du sens, je ne dis pas le contraire, tout a du sens du moment qu’on le formule correctement, ou n’en aurait peut-être pas, comment savoir ? aucune idée, d’autant que je n’en ai pas envie, j’ai d’autres choses en tête. La seule question qui se pose, c’est : parviendrai-je à les y faire tenir suffisamment longtemps pour qu’elles donnent quelque chose ? Un peu comme Athéna dans le crâne de Zeus. Je crois que j’ai souvent dit qu’il fallait que je m’obsède, qu’est-ce que je peux me répéter en ce moment, mais je n’y parviens pas, c’est dommage, je trouve, mais le sens de cette phrase est bizarre : qu’est-ce qui est dommage — que je ne sois pas un malade mental ? Nous sommes tous des malades mentaux, ce qu’il faudrait, je crois, ce qu’il faudrait que je parvienne à faire, c’est canaliser toutes mes maladies mentales en une, qui serait vraiment obsessionnelle, vraiment maladive, quoi, et qui donnerait des fruits. Sauf que : les fruits d’une obsession maladive peuvent-ils n’être pas pourris ? C’est imbécile. Pas l’idée de la canalisation, enfin, la canalisation, quel mot ridicule, très mal choisi, la concentration de mes efforts. Ce journal, ça va, il tient la route, il attire mes efforts à lui sans que je ressente le besoin de faire le moindre effort — je n’ai pas besoin de me forcer pour faire les efforts nécessaires à l’écriture de ce journal —, mais le reste ? Non. D’ailleurs, j’y pense, la dernière fois que je n’ai pas tenu ce journal, c’était chez S. Je ne dis pas que c’était à cause de lui, non, ce n’est pas ce que je dis, mais comment nier que les événements sont liés ? Qui est toxique pour qui ? Qui ? C’est ce que je veux dire, tant pis si c’est formulé de façon un peu trop violente. Pas le temps de prendre des précautions pour ne pas choquer. Je vais au fait. Pour dépasser cela, pour en finir avec cette période de mon existence, pour devenir réellement quelqu’un d’autre, j’ai acquis la conviction qu’il fallait que j’écrive 365 jours de suite sans hiatus, pour revenir au jour J — ou plutôt ¬J — et le dépasser, pour boucler la boucle, terminer le cycle, accomplir l’éternel retour. J’ai aussi acquis la conviction que c’était une superstition indigne de moi, mais tant pis, il faut que j’aille au bout de mon idée. Donc, ce journal, ça va, pas de problème (le fait qu’il ne pose pas de problèmes étant — pour une fois — positif), non, le problème, c’est tout le reste. Ce manque de concentration des énergies, des forces en présence, cette dispersion, en quelque sorte, non, ce n’est pas le mot qui convient, je ne me disperse pas, mais le manque de continuité. J’ai des tas d’idées qui se succèdent les unes aux autres, mais elles vont trop vite. Je pense à quelque chose qui me fait penser à quelque chose qui me fait penser à quelque chose qui me fait penser à quelque chose et au bout du quelque chose je sais toujours de quel quelque chose j’étais parti mais aucun quelque chose n’a donné lieu à quelque chose. Tout est à l’état de quelque chose — ébauche, fragment, work in progress, mais rien d’accompli en soi. L’à accomplir qui ne s’accomplit jamais. Des promesses, quoi. J’en ai déjà parlé de tout ça, non ? Oui, je crois. Preuve que c’est bien un problème. Mon obsession. Dont il faut que je fasse quelque chose. Chut ! Tu recommences. Mais c’est bien, déjà, nous avons un non-problème (le journal) qui nous permet de rester en vie en attendant de trouver de quoi fabriquer une idée digne de ce nom, tu vois, tu vois que tu progresses. Et la littérature ? Qu’est-ce que tu veux que j’en aie à foutre, de la littérature ?

14.11.21

« L’ennui, c’est que je m’ennuie », dit Daphné. Est-ce qu’à force de vouloir être ailleurs, on finit par n’être plus nulle part ? Hier au soir, je me trouvais bien habillé, je me trouvais bien, tout simplement, mais quelque chose n’allait pas cependant. L’atmosphère. Qu’est-ce qui a changé du tout au tout ? Perçois-je désormais quelque chose que je ne percevais pas auparavant ? Est-ce une sorte d’effet secondaire des confinements pandémiques, lesquels auront révélé des aspects qui, autrement, auraient continué de passer inaperçus, dans une sorte de latence sous le seuil de la sensibilité ? Ou bien est-ce qu’on peut se déshabituer de la laideur ? Jusqu’à ne plus la supporter. C’est vrai, le fait que Nelly n’aime pas cette ville ou, plus exactement, le fait qu’elle n’aime pas la vie qui va avec cette ville, ce fait a une influence importante sur moi, décisive, certes, il ne sert à rien de le nier ni de la minimiser, mais il me semble tout de même que je perçois les choses différemment par moi-même. Que s’est-il passé, ainsi, entre le moment où je disais qu’il faudrait me payer pour je revienne et maintenant où je veux revenir ? Peut-être ai-je changé parce que le monde a changé, mais enfin, les changements du moi sont des changements du monde, et inversement, il y a, entre l’un et l’autre, sinon des relations de biunivocité, du moins des parallélismes qu’il ne sert à rien non plus de nier. Il y a quelque chose d’indécrottable, ici, comme si toute une dimension de l’existence demeurait inaccessible — interdite en soi. Je ne nie pas qu’il y ait de la beauté, mais cette beauté est naturelle ; c’est la beauté du paysage, une beauté qui nous est étrangère, d’autant plus que nous ne l’aimons pas pour ce qu’il est, le paysage, ou bien nous en avons une conception conservatrice ou bien nous nous en prenons à lui pour le saccager, mais ce paysage, il est notre autre, nous sommes sans communes mesures avec lui : je peux trouver une plante belle, mais je ne peux pas lui parler, dirais-je en une image. Voilà le genre de relations qu’il me semble possible d’avoir avec cet endroit, une sorte de contemplation passive, végétative, qui confine à l’immobilité. Ici, tu peux devenir pierre, mais tu ne peux pas croître. Régionalisme qui cache l’univers. Ne m’étais-je pas aperçu de cela, depuis l’endroit où je me trouvais, avant de revenir ? Fallait-il faire ce mouvement pour comprendre ce les propos de R., un jour qu’il me faisait part de son étonnement de me voir revenir ici, parce que généralement, m’avait-il dit, les gens qui partent là-bas ne reviennent pas ici ? Fallait-il faire ce mouvement de va-et-vient pour voir à quel point j’avais changé et à quel point, malgré ma croyance que ce n’était pas le cas, à quel point je pouvais aimer celui que j’étais devenu ? Fallait-il que je revienne pour comprendre que les expériences négatives que j’avais faites m’avaient construit aussi, d’autant que je les ai dépassées, que je suis donc irréductible à elles, pour toujours ? Je note les idées sans réfléchir, sans y penser avant, les relis à peine. Elles sont là — comme des choses.

13.11.21

La page d’hier n’avait rien de rhétorique. Au contraire. Qui le comprend, qui la comprend, me comprend. Un inconnu sur FMR. R. aussi, qui m’écrit pour me parler autant d’écriture que d’amitié. Dans le cahier des éclaircies, repensant à certaines choses que j’ai notées hier ainsi qu’à d’autres qui m’ont frappé ces derniers temps, je note les propositions que voici. // La littérature est l’ennemie de la littérature. // La littérature — en tant que « champ littéraire » — s’oppose à la littérature — en tant qu’invention, imagination, fiction, pensée. // Il faut détruire la littérature — en tant que champ littéraire et jusqu’à l’idée que l’on s’en fait ; — le romanesque ne peut pas être la norme car, en tant que telle, il est castrateur. Le roman à sujet — qu’il fasse scandale ou soit plein de bons sentiments ou défende les opprimés — est cela même avec quoi il faut en finir. Sa lisibilité extrême — quand même elle serait marouflée sous un prétendu travail sur la langue — nous condamne à l’illisibilité, une analphabétisation par excès de lettres, par excès de thèmes, de sujets, par excès de livres, par excès du livre qui, à courir après un sens accessible, se vide de tout sens, parle, parle, mais pour ne rien dire. Ne rien dire, tel est in fine le désir du champ littéraire : mettre en circulation des coquilles vides, de purs objets dont la consommation comme acte accompli en soi puisse procurer une jouissance finie. Comme, dans le champ littéraire, tout livre est destiné à être remplacé par un autre (fût-ce celui de son auteur même, le prochain), aucun livre ne doit pouvoir demeurer : il faut que le livre s’oublie afin que son souvenir ne perturbe pas l’achat du suivant. Que vaudrait, en effet, un consommateur qui aurait la tête pleine de ce qu’il vient de lire ? Il n’achèterait plus rien. Lire interdit désormais de relire : c’est un acte pur qui se consume lui-même avec son objet et doit donc sans cesse être répété dans la nouveauté du neuf. // Comme la littérature dysfonctionne, il faut inventer autre chose. Peu importe le nom. Casser le cycle vicieux de la nouveauté. // Un livre qui ne contiendrait pas la possibilité en soi qu’il soit le dernier ne mérite pas d’exister, et à plus forte raison d’être lu. // Tout livre doit porter en lui la possibilité de la fin du livre, la fin de la littérature, la fin du monde. // N’est-ce pas logique, entretenant des pensées de ce genre, que je ressente le besoin de me replonger dans Finnegans Wake ? Logique, rationnel de se passionner pour un texte qui semble défier ainsi la logique, la raison, mais qui, en vérité, en participe pleinement. Il est simplement rigoureux, à l’encontre de tout esprit de concession. En ce sens, c’est la littérature. Je commence par lire à haute voix, puis découvre, un peu par hasard, la lecture qu’en a faite Patrick Healy dans les années 1990. Tiens le livre ouvert tout en l’écoutant le lire. Expérience schizauditive intéressante. Je constate qu’il commet des erreurs de lecture, bute parfois sur des mots, comment cela ne serait-il pas ? Mais, au-delà de ces détails, ne pouvant écouter Joyce lui-même lire son livre en entier, je trouve du sens à écouter un Irlandais lire un tel texte à haute voix, texte d’aède, qui fut vraiment conçu pour cela : être lu à haute voix, et qui renoue donc en l’explosant de l’intérieur avec la grande tradition de la littérature, texte qui est donc bien plus proche d’Homère que ne l’est Ulysses qui ne renvoie pas à Homère en tant que figure de l’aède, mais à ses supposées productions, par allusions, références, thématiques, mais pas dans la nature même d’une pratique, — ce qu’est la littérature. Avant d’être un art, avant d’être un machin qu’on enferme dans un champ avec ses codes, ses rites, ses figures, sa mythologie, la littérature est une pratique. N’est-ce pas avec cela qu’il faut renouer ? Joyce l’avait compris.

12.11.21

J’ai peur d’écrire un nouveau livre. Même si ce journal fonctionne comme une œuvre d’art, ce n’est pas un livre au sens où un roman de 250 pages destiné à concourir pour un prix à la rentrée littéraire l’est (ce qui est désormais le modèle du livre, le modèle du livre, ce n’est pas Finnegans Wake, pas Mille plateaux, pas les Philosophische Untersuchungen, pas Silence). Je m’objecte que j’ai écrit Habitacles, mais Habitacles n’était pas destiné à devenir un livre, simplement une suite de cahiers qui ont fini, bonheur mais hasard aussi, par devenir un livre. J’ai peur d’écrire un nouveau livre parce que j’ai le pressentiment qu’il ne serait pas publié et je n’ai pas envie d’affronter encore une fois un échec de ce genre. Je n’en ai pas le courage. J’ai envie de vivre, pas de souffrir (même s’il faut parfois souffrir pour vivre, je ne désire pas la souffrance, je désire la vie). Je n’écris pas de nouveau livre pour ne pas avoir à prendre mon petit paquet métaphorique sous le bras et démarcher les gens qui comptent dans l’espoir que quelqu’un aimera suffisamment peu l’argent pour envisager d’en perdre en le publiant, pas envie d’avoir l’impression de mendier, pas envie de découvrir ce que je sais déjà, que je suis fini, que personne ne croit en moi, fini avant même d’avoir commencé. Il faudrait que je surmonte cette peur, pourrais-je me répliquer, que je fasse preuve de résilience, mais pourquoi ? Personne ne m’attend, personne ne me désire, les articles dans la presse, les prix littéraires, les honneurs, ce sont les autres qui les ont, pas moi ; qui serait assez fou d’ailleurs pour me récompenser d’une quelconque façon que ce soit ? J’ai peur d’écrire un nouveau livre — ce qui ne signifie pas que je n’en suis pas capable, j’en ai commencé plusieurs, à vrai dire, mais voilà, ils ne peuvent pas supporter le poids de cette peur et, terrifiés, demeurent à l’état d’ébauches inachevées. Supporter le poids de cette peur, ce journal le peut, lui, qui me permet de dire ce que je ne pourrais pas dire ailleurs, que j’ai peur, que le champ littéraire dans lequel je suis pris de fait est un obstacle à la créativité, comme on dit, un obstacle à l’invention, à l’imagination, à la fiction, — que le champ littéraire est un obstacle à la littérature. De fait, si je n’écris pas de nouveau livre, n’est-ce pas à cause de ce champ littéraire ? Ce qui ne change pas grand-chose à l’histoire de la littérature, j’en ai bien conscience : personne ne m’attend, personne n’a besoin de moi. Et je peux le comprendre, et je peux vivre avec, et je vis avec, mais je ne peux pas écrire un nouveau livre dans ces conditions-là. La peur me paralyse. Je pourrais tenter de me duper moi-même. J’y ai pensé ce matin, je me suis dit : Regarde Habitacles, pourquoi est-ce que tu ne ferais pas la même chose, pourquoi est-ce que tu ne procéderais pas cahier après cahier ou chapitre après chapitre, le livre se ferait sans même que tu t’en rendes compte ? Et c’est vrai que c’est une possibilité, que ce n’est peut-être pas aussi bête que ça en a l’air, c’est vrai, c’est vrai. Est-ce que cela revient donc à me dire que j’ai tort d’avoir peur ? Non, parce que ma peur est fondée, elle n’a rien d’irrationnel. L’irrationnel, dans le contexte que je viens de décrire sommairement, et que je n’ai pas besoin de décrire plus précisément, et que je n’ai pas envie de décrire plus précisément, parce que je n’ai pas envie de me plaindre, je suis jaloux, oui, cela m’arrive, je l’ai dit l’autre soir à Nelly quand j’ai appris que son auteur avait eu un prix, toujours le même, qu’est-ce que je peux le détester, je ne le connais pas, mais je le déteste, l’irrationnel serait de me mettre à écrire un nouveau livre, de préférer la nécessité de le faire à l’intelligence de la situation, d’être donc en quelque sorte bête, de me faire bête, de m’aveugler, de trouver la force qui me permettrait de refuser de voir la réalité telle qu’elle est — le champ littéraire se moque éperdument de moi —, refuser de la voir pour inventer quelque chose qui donnerait un livre. Mais à quoi bon ? Si je trouvais à quoi bon, peut-être que cela me permettrait de surmonter ma peur, mais à quoi bon ? Je ne crois pas au paradis, pas plus qu’à l’enfer, pas à la postérité, je ne crois qu’à l’oubli dont je fais déjà l’objet depuis que je me suis mis en tête de publier la vie sociale, c’est la vie, sociale, c’est ainsi, qu’y puis-je ? Peut-être que commencer par m’avouer que j’ai peur, c’est-à-dire : ne plus me contenter de ressentir la peur, mais la nommer, l’exprimer, peut-être est-ce un bon début, à défaut d’être un bon livre, un bon sujet de livre, peut-être, mais je n’en sais rien. Je ne me plains pas, si je le faisais, je n’aurais pas peur de le dire. J’ai peur. Et je n’ai pas peur de dire que j’ai peur.

ce poème est mauvais

Les milliards de pages qui me séparent encore de la vérité,
n’y a-t-il que moi qui daigne y songer ?
Où est-ce que tout le monde est passé ?
Dans quel recoin sinistre de l’éternité ?
L’univers en extension, j’en suis sûr,
a le goût de ton con,
et je me perds à imaginer une façon moins crue,
moins singulière de le dire,
mais y en a-t-il ?
La vérité est à ce prix —
impossible, étrange.
« Mon Dieu, que ce poème est mauvais. »
Tu souris. Tu ne le dis pas. Mais c’est vrai.

— R.A. Singleton

11.11.21

Peut-être qu’il fait beau dehors, je crois que oui, mais je n’ai pas envie d’aller voir, je préfère rester dans mon lit, encore un peu, écrire là, à l’abri, caché. À l’abri, caché de quoi ? Du monde, je dirais, non qu’il me fasse peur, nulle « iksophobie » (où quelque chose = X) de ma part, simplement l’envie de n’avoir pas envie, ou non, mieux : de n’être pas soumis au régime de l’envie. Dans cette chambre encore sombre — je n’ai pas allumé la lumière, elle vient de l’au-delà de la chambre, de la salle de bains —, dans cette chambre sombre, je n’ai pas envie de refaire le monde, il m’indiffère. Tout ce qu’il m’en provient me laisse froid, étrange, c’est-à-dire : qui ne me concerne pas, ne me touche pas, parle d’autres que moi, à qui je ne ressemble pas, que je ne dirais pas « mes semblables ». Hier, cette quasi citation de Sartre exprimait-elle bien mon état d’esprit (il est le même aujourd’hui) ? Certains êtres ne sont pas des êtres en soi — peut-être le sont-ils pour eux-mêmes, mais en quoi cela me concerne-t-il ? —, ce sont des parasites. Mais je crois que la formulation sartrienne ne me convient pas ; ce n’était pas cela que je voulais dire. Autrui ne vole pas mon monde, le monde n’est pas une propriété, pas ma propriété, je n’ai pas un monde à moi, tu n’as pas un monde à toi, etc. — Sartre était essentiellement un penseur bourgeois, on s’en rend compte aisément —, le monde ne m’appartient pas, il est, comme moi, comme toi, comme nous, qui sommes, chacun à notre façon, le monde et nous, de la façon donc dont il me semble que je dois formuler les choses, autrui ne me vole pas mon monde, autrui me gâche le monde. Le monde est beau (parfois, souvent, il n’est peut-être pas nécessaire d’en quantifier la fréquence au lit), le monde est beau et autrui vient l’enlaidir par sa présence, son action, forme de parasitisme. Mais même cette notion-là : « autrui », dans son espèce de généralité ontologique, même cette notion est absurde, ce n’est pas autrui, qui n’existe pas, c’est telle ou tel autre, que je pourrais nommer ici, mais que je n’ai pas envie de nommer car, le nommer, cela reviendrait à faire exister l’autre ici. Or, l’autre m’est nuisible (mieux que : « l’autre me nuit » ?), etc. Est-ce pour échapper à autrui que tu ne te lèves pas ? Mais, je viens de te le dire : autrui n’existe pas. C’est toujours une ou un. Les entités générales nous font du tort, qu’elles portent ou non une majuscule. Ce serait une solution tentante, mais non, on ne peut pas procéder par soustraction, ôter du monde tout cela qui nous pose problème. Oui, il y a toujours quelqu’un de laid qui vient entacher la belle organisation que nous essayons de mettre en place, mais n’est-ce pas aussi la fonction de l’autre : de nous ouvrir à l’imperfection du monde, de nous obliger à l’accepter, que cela nous plaise ou non ? Ou, mieux dit encore : l’imperfection fait partie de la perfection du monde. Le monde est parfait tel qu’il est, si imparfait soit-il. Que l’imperfection participe de la perfection du monde est susceptible de recevoir deux interprétations opposées : 1) un sens « quiétiste » : je n’ai rien à faire, le monde est parfait tel qu’il est, si imparfait soit-il, vivre, c’est accepter le monde tel qu’il est, parce qu’il est parfait, etc. ; 2) un sens « perfectionniste » : c’est l’imperfection du monde qui le rend parfait, en cela qu’il est ouvert au perfectionnement, à l’action de le parfaire, je ne trouve pas le monde parfait, c’est à moi de le faire, de le parfaire. C’est ce sens « perfectionniste » qui nous pousse à sortir de la tribu pour devenir des individus, pas des répliques, des modèles uniques, originaux, pas des copies, des idiots. Ce sens-là qui nous pousse à écrire. Et maintenant, je peux sortir de mon lit.

de ruines

Dans les marges de moi-même,
il y a des messages cryptés
que je ne comprends pas
et, sur les écrans, des signes qui m’échappent,
— je n’entends rien —
et tout, tout me semble si insaisissable,
comme toi, qui te refuses à me parler,
et tous ces symboles qui refusent de se taire,
pas un cri, pas un souffle,
ce pourrait être un autre pays, mais non : c’est ici,
et ailleurs, ce serait item ;
il y a si longtemps (ce me semble), si longtemps que je ne t’ai pas dit
je t’aime.
Et pourtant, et pourtant, la porte vient de claquer,
à l’instant même.
L’amour est un champ de ruines.

— R.A. Singleton

10.11.21

Ne pas se laisser envahir par autrui — souvenir de leçons sur Sartre où il était dit, à peu de choses près, qu’autrui me vole mon monde — ne donc pas laisser autrui te voler ton monde. Du coq à l’âne. Après avoir vu La nuit venue, où Camélia Jordana pose en vedette désirable, ce qu’elle est probablement, je m’étonne de l’asymétrie qu’il y a entre la violence des propos et l’inoffensivité des œuvres. C’est beau, mais l’image n’y est pour rien, qui se contente d’enregistrer des clichés photogéniques — Paris la nuit, Marseille vue depuis la Corniche. Pas besoin de caméra pour le voir, l’œil suffit. Dès lors, à quoi bon faire un film ? À quoi bon l’art, si ce qu’il me montre, je peux y avoir accès par moi-même ? De fait, le film interdisant d’accéder à la souffrance de Jin, l’immigré chinois, malheureuse victime du système, qui n’est qu’une apparence agréable à regarder, je passe le temps que dure le film assis à la place du passager, admirant sur la banquette arrière de la VTC qu’il conduit cette cinématographie de papier glacée qui embellit même les tentes des migrants, même les corps des perdants. Et justement, le désir que j’imagine que peut susciter le corps de Naomi pour qui le regarde en pleine pole dance, ce désir interdit de concevoir la souffrance, laquelle peine à sortir de son absence dans des larmes sitôt versées que sèches. On voit bien, me semble-t-il, on voit bien à quoi se réduit le genre de projet politique qui porte de telles productions : c’est une conscience qui déborde de bons sentiments en prise avec leur temps, mais tire à blanc. Tout, des couleurs à la musique, des visages lisses, lisses même quand ils sont censés être laids, à la fin si prévisible qu’elle ne dit rien quand elle a lieu, ne fait rien, balle à blanc, tout est aseptisé. Tout ce qui est montré est montrable, et c’est bien le problème : ce qu’il faut montrer, c’est ce qui ne saurait l’être dans l’esprit du temps, l’inmontrable que chaque époque produit. À moins que, peut-être, notre époque gavée d’images n’en produise plus, ne produise plus que des images qui peuvent être montrées, convaincue qu’elle est qu’on a tout vu. Tout est montrable parce que tout a déjà été montré. Tout est acceptable parce que tout a déjà eu lieu. La société ne demande rien d’autre à ses artistes que ceci : il faut qu’ils soient présentables, sinon comment pourraient-ils réussir ? Tout doit pouvoir tenir dans les dimensions esthétiques et morales d’un vidéoclip dont on dira qu’on s’est beaucoup amusé en le tournant parce qu’on s’est beaucoup déguisé. Tout doit pouvoir tenir dans les colonnes d’un article de presse, aussi faut-il que le sujet soit clair et la leçon à en tirer univoque. Tout doit pouvoir être montré à la télévision, aussi faut-il que les artistes soient beaux, qu’ils sachent sourire, avoir un propos concis, un message simple, compréhensible. Tout ce qui est complexe prend du temps, et du temps, il n’y en a pas, c’est l’heure de la publicité. Dans des œuvres de cet ordre — et toutes les œuvres destinées au succès sont de cet ordre —, c’est la morale du temps qui trouve à s’exprimer. Et Dieu que cette morale est lénifiante.

les nœuds de nos mains

Quand des bêtes innombrables auront mangé mes yeux,
penseras-tu à moi ou simplement que je suis devenu
de la viande ?
Bipèdes sans plus d’esprit, si nos pas sont de géant,
comment se fait-il cependant que tout nous adresse au néant ?
Je contemplais depuis trop longtemps peut-être
les fossettes au-dessus de tes fesses
et pensais ce faisant à une ville du nord
froide je crois, mais belle, où nous fûmes,
à nos mains rouges aussi et les nœuds de nos mains.
J’ai fermé les yeux depuis et me suis allongé dans le cours du fleuve,
dans l’espoir qu’il m’emporte,
mais non rien.
J’hésite — c’est vrai —, mais n’est-ce pas pour ton bien
et mon bien ou le bien de quelqu’un ?
J’ignore les formules, les mots par lesquels on fait advenir les choses,
tout ce que je sais faire, c’est suivre les veines rouges
qui cherchent leur chemin aux alentours de tes yeux verts —
vérité complémentaire du monde,
profil d’une statue dont le nez manquerait depuis des milliers d’années
— c’est la Grèce — c’est l’Égypte — mortes civilisations —,
et si c’était ainsi que je t’aimais,
ainsi qu’il fallait que je t’aime aussi ?

— R.A. Singleton