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LVIII.

Je mange des noix de cajou en ne pensant à rien
ou bien alors au néant
ce qui est presque la même chose
tout à l’heure sur le parking de l’immeuble d’en face
des enfants jouaient à se donner des coups de tubes en plastique remplis d’air sur la tête sous les yeux de leurs mères qu’on aurait pu dire présentes sans doute
à présent le soleil couchant jette une lumière brute sur le blanc des hlm
de l’autre côté de l’avenue ils me semblent sales
mais est-ce quelque chose que je vois
ou quelque chose que je pense ?

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21.6.19

Est-ce que le fait que des comportements irrationnels passent pour rationnels (et réciproquement ?) est un signe de dégénérescence ? Par exemple, singer la culture populaire dans une perspective postmoderne peut paraître rationnel (relecture ironique, déconstruction, et blablabla) mais quand la culture populaire envahit le monde entier et que, comme toutes les espèces invasives, elle ne laisse nulle place pour autre chose qu’elle-même, est-ce toujours si rationnel, ou s’est-on tendu à soi-même le piège dans lequel on a — évidemment — fini par tomber ? Par exemple, voter utile semble rationnel, à quoi bon voter en effet pour quelqu’un qui n’a aucune chance d’être élu, ne vaut-il pas mieux voter pour quelqu’un qui a des chances, lui, quitte à sacrifier un certain nombre d’idées, mais quand cet élu mène ensuite une politique en contradiction avec les valeurs auxquelles on croit, là encore, n’a-t-on pas fini par se tirer une balle dans le pied qu’on s’était soi-même proposer de prendre pour cible ? Un philosophe qui prend pour sujet Harry Potter, Game of Thrones ou je ne sais quel sous-produit de consommation courante de l’industrie culturel, n’est-il pas, loin du génie qui aurait le courage de descendre de son piédestal pour parler au plus grand nombre, un petit bouffon fort laid qui essaie de ramasser les quelques piécettes maculées de vinasse et d’excréments que l’industrie culturelle aura laissé tomber sans même s’en rendre compte. Quand l’élite boit à la même source que la masse qu’elle affecte de snober, de quoi a-t-elle l’air sinon d’une petite brigade de crétins déguisés en milliardaires qui ne voient pas plus loin que ce qu’ils affectent de mépriser ? Que les stars du foot ne soient pas simplement des analphabètes que des foules elles-mêmes analphabètes adulent, mais aussi les héros de la civilisation, peut-il vraiment passer pour anecdotique ? Mais, il est probable que tout ceci n’est qu’une illusion d’optique, probable que les jeux olympiques ayant toujours eu une dimension mythique, les athlètes de la Grèce antique avaient cette même dimension extraordinaire, et qu’une poignée d’intellectuels en marge, que tout le monde laissait sur le bas-côté parce qu’ils n’étaient que d’ennuyeux rabat-joie, trouvaient eux aussi scandaleux, sans que personne ne comprenne très bien ce qu’ils racontaient ni pourquoi. Quant à ce qui passe à la postérité — puisque c’est le nerf de la guerre du temps et de l’éternité —, c’est impossible à prévoir. Je ne sais pas très bien pourquoi je raconte tout cela. J’ai passé quasi la journée à traduire Morton Feldman — 4 h 30 non-stop entre le moment où j’ai fini mes exercices de réduction de masse graisseuse et le moment où je suis parti de la maison pour aller écouter Daphné chanter à la chorale de l’école. J’ai fini dans un état de tension nerveuse qui m’a étonné moi-même. D’autant plus étonné que, à la fin de la séance à Middelburg que j’étais en train de traduire, Morton, adepte des séances longues, devait demander à son auditoire combien de temps ils venaient e parler et quelqu’un de lui répondre : 4 h 20. Ce qui devait être quelque chose. J’ai du mal à croire que le monde dans lequel je passe une grande partie de ma journée à traduire Morton Feldman soit le même que celui dans lequel les poètes prennent des héros de série télévisée pour sujet, mais quoi ? Ou bien, c’est le même monde et c’est à n’y rien comprendre ou bien, ce n’est pas le même monde et est-ce qu’on n’y comprend quelque chose pour autant ? C’est-à-dire : ni l’identité ni la différence n’expliquent rien. Est-ce qu’il faut se contenter dès lors de se dire ben oui, c’est comme ça, je ne sais pas, oui, peut-être, c’est comme ça. Et alors ? Dans les pages que je vais lire quand je reprendrai la lecture de l’Idiot, sans doute tout à l’heure, après le dîner, il va se passer quelque chose d’extraordinaire. Dans la quatrième partie, quand le prince est présenté au cercle des Épantchine, dans la perspective du mariage avec Aglaia Ivanovna. Je ne sais pas encore. Hier, je me suis arrêté juste avant. J’ai jeté un petit coup d’œil d’anticipation aux pages qui allaient venir, j’ai deviné, mais j’ai refermé le livre pour ne pas déflorer ce qui m’attendait. On est toujours comme ça, non ? À côté de la plaque, à côté du monde, même quand on essaie de faire des efforts, même quand on laisse les choses se faire d’elles-mêmes, agir sans agir, on n’est jamais tout à fait dans l’axe. Ce qui ne veut pas dire qu’on a tort, non, évidemment, c’est même tout le contraire, mais on n’est jamais aligné, et les autres t’ignorent ou te considèrent comme un personnage bizarre, différent, idiot. Enfin, je ne sais pas pourquoi je dis ça, ce doit être la chaleur. Et ce parfum, qui monte des arbres, des tilleuls, entêtant, stupéfiant. Ce parfum que j’aime tant.

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LVII.

Des photos de toi-même
c’est tout
l’horizon
dans les nuages digitaux
au bout de tes doigts
et ta langue
qui pendent
à présent
qu’est-ce que tu fais là
à ne regarder que toi ?
des photos de toi-même
c’est tout ce qui te tient lieu d’horizon
alors que pourtant
imagine
tout ce qu’il est en ton pouvoir de faire
ou
ne pas faire
indifférence superbe
suprême
t’éclater la tête contre un mur
et contempler le spectacle vivant
live
de l’harmonie du rouge et du blanc
mais non
c’est tout ce que tu fais
des photos de toi-même.

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20.6.19

Combien y a-t-il de façons de faire les choses — une, beaucoup, une infinité ? Si tu t’interroges, disons, sur le sens des questions, des questions que tu te poses, combien de sens penses-tu qu’elles auront — un seul, beaucoup, une infinité ? Il y a peut-être autant de façons de faire les choses qu’il y a de gens qui les font — voire plus —, mais est-ce que cela veut dire qu’il n’y a pas une bonne façon de faire les choses ? Par exemple, je parle à quelqu’un de littérature, qui me répond gestion, de quoi parlons-nous ? Est-ce que nous parlons de la même chose de deux façons différentes ou bien est-ce que nous ne parlons pas de la même chose ou bien est-ce qu’il y en a un qui parle de quelque chose et l’autre qui raconte n’importe quoi ? Est-ce que les choses devraient être comme elles sont ou autrement ? Est-ce que je devrais parler d’autre chose, parler différemment, ne plus rien dire du tout ? Est-ce que les autres devraient se taire, et me laisser parler ? Est-il nécessaire que quelqu’un parle tout le temps (pas nécessairement la même personne) ? Est-il nécessaire que quelqu’un ait toujours la parole ? Et si plus personne n’avait la parole, n’aurions-nous plus rien à nous dire ? Si nous n’avons plus rien à nous dire, cela implique-t-il nécessairement que nous n’ayons plus rien à dire ? Si tout le monde fait quelque chose que, d’un point de vue relativement rationnel, on peut considérer comme débile, qui a raison, ceux qui continuent à le faire coûte que coûte ou bien ceux qui s’arrêtent et disent aux autres non mais franchement c’est n’importe quoi ce que vous faites ? Quand est-ce qu’on peut légitimement estimer qu’une civilisation est sur le déclin ? Quand la plupart des gens font n’importe quoi en toute liberté, quand les décisions prises par les représentants des peuples semblent toutes plus stupides les unes que les autres ou quand presque plus personne n’écoute de musique de son temps ni n’est en mesure de citer un compositeur de musique de son temps ? La passion pour la musique ancienne est-elle le signe d’une culture raffinée ou le symptôme d’une civilisation qui ne s’entend plus elle-même ? Si elle ne s’entend plus elle-même, comment une civilisation saurait-elle s’écouter ? Qui décide de qui écoute quoi ? Est-ce parce qu’il y a trop bruit qu’on n’écoute plus que de la mauvaise musique ? Pourquoi y a-t-il de la musique alors que le silence (l’absence de bruit superfétatoire), c’est bien ? La musique n’est-elle plus qu’un instrument de dressage ? Une civilisation qui se sert de la musique comme d’un instrument de dressage, n’est-elle pas barbare ? Une civilisation barbare est-ce une contradiction dans les termes ou ce qui finit par arriver, inéluctablement, à toute civilisation ? Le destin de la civilisation est-elle la barbarie ? La barbarie est-elle — par suite — l’essence de la civilisation ? Ne sommes-nous pas que des sauvages, en fait, qui faisons semblant de n’en être pas ? Ne sommes-nous pas tous, par nature, des menteurs, qui faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour retarder l’heure de notre mort ? Il fait chaud. Tout va bien.

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LVI.

Quand tu commences à prendre la réalité pour une parodie de ce qu’elle est
est-ce que le monde s’est épuisé soudain
fatigué
ou bien est-ce toi qui as déraillé
et ne sais plus quoi faire
sinon cette version comique
pour ne pas t’effacer
en silence
devant un manque d’existence
si flagrant ?
si tu regardes dans le vide
sache au moins que le vide n’est pas
un endroit.

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19.6.19

Je suis peut-être désespéré, mais je ne suis pas débile.

Avec le temps qui passe ou, pour le dire plus crûment, plus cruellement, avec l’âge, on se ramollit, le corps, certes, mais le reste, aussi. C’est d’abord une remarque sur le regard qui s’est adouci, les mœurs aussi, mais cette soi-disant douceur n’est est réalité que de la mollesse, le corps s’épaissit, la ligne s’affaisse, les fesses aussi, c’est toute l’organisation qui tend ainsi à se ratatiner. Si ce n’était que le corps, ai-je envie de dire sans trop savoir ce que cette distinction peut bien signifier, passerait encore, la santé, certes, mais avoir la santé pour n’en rien faire, à quoi ça sert ? Non, c’est toute la personne qui se tasse ainsi, la pensée avec. Surtout la pensée, c’est dramatique. On ne se rend pas forcément compte à quel point la consommation d’alcool accentue ce phénomène. Toujours plus épais, mou, toujours plus avachi. Nietzsche déplore quelque part la consommation de bière. Mais où ? Dans le Crépuscule des idoles, je crois. Il faut que je cherche. Nietzsche parle des trois grandes drogues de l’Europe : l’alcool, le christianisme et la musique. Il écrit : « Que de pesanteur chagrine, d’avachissement, de moiteur, de négligé pantouflard, que de bière on trouve dans l’intelligence allemande ! Comment se peut-il que des jeunes gens qui vouent leur existence aux plus hautes visées de l’esprit ne sentent pas en eux l’instinct primordial de la vie de l’esprit : l’instinct de conservation de l’esprit — et qu’ils boivent de la bière ? L’alcoolisme de la jeunesse savante ne met peut-être pas en cause sa science — on peut même être un grand savant sans avoir le moindre esprit —, mais, sous tous les autres rapports, il reste un problème. Jusqu’où ne la trouve-t-on pas, cette lente dégénérescence que la bière provoque sur l’esprit ? ». On en revient toujours au point de départ — Nietzsche, l’Italien. Une histoire de régime. N’est-il pas dommage que notre époque ne sache entendre ce mot de régime qu’au sens transitoire, alors qu’il s’agit bien au contraire d’une discipline, d’une hygiène. Mais il est vrai que nous n’entendons plus rien à la discipline — que nous voyons comme une punition, une entrave à la liberté venant de l’extérieur — ni à l’hygiène — qui n’est jamais pensée que sur le mode de la privation, de la soustraction, du moins quelque chose là même où il faut de tout — à rien. Non pas faire l’économie de, mais faire une économie de. Est-il étonnant qu’on comprenne si peu de choses à l’esprit (lettres, politique, société, monde, et tout), quand on entend si mal le corps ? Courir, manger, marcher, penser, dormir, s’occuper non de l’état (un corps qui change) — de la dynamique (le changement du corps).

Ensuite, sans m’en apercevoir, j’ai traduit Feldman à la suite du journal. Genre de lapsus heureux qui en dit long sur la continuité qu’une vie peut nourrir parfois. Rarement ? Oui, par malheur, rarement.

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17.6.19 + 18.6.19

17.6.19
Confusion entre cosmétique et esthétique, entre le fait de décorer le monde, de lui donner une jolie apparence ou de trouver que tout est beau, de voir la beauté partout, et la recherche de la possibilité de la beauté, qui est aussi celle du bien, comme quand on dit, par exemple, la beauté sauvera le monde ou éthique et esthétique sont une.

18.6.19
J’ai commencé à écrire cette page, et je me suis rendu compte que j’avais déjà écrit ce que j’allais écrire. Pourquoi est-ce que je me répéterais ? Pourquoi est-ce que je ne me répéterais pas ? Je ne sais pas. Les deux sont possibles. Mais je n’ai pas envie de me répéter. Je maigris, j’élague. Si tu ne changes pas, tu meurs. Comme les plantes, qui poussent tout le temps, sont tout le temps en train de croître. La nature, quoi, ce qui croît (φύσις). Bref. Je traduis Morton Feldman en ce moment, je me perds dans son étrange façon de penser, faite d’étroitesse totale et d’ouverture totale, radicale en tous les sens, pas tolérante du tout et tellement accueillante, décisive et déterminée, achevée et inachevable, capable de passer d’un sujet à un autre en un claquement de doigts, avec un sens de l’anecdote fascinant (juif new-yorkais ?). Cet après-midi, j’ai traduit les pages du jour en écoutantFor Philip Guston, et j’étais en quelque sorte noyé tout au fond de cet univers sonore et intellectuel, mais pas étouffé, bien, en fait. En fait, je suis fasciné par les compositeurs comme John Cage ou Morton Feldman, par cette faculté de penser si singulière qui me semble tellement supérieure à ceux qu’on considère généralement comme des penseurs. Si on prêtait un peu attention à l’histoire des idées, on s’apercevrait probablement que Cage et Feldman sont bien plus importants que ceux que l’on tient pour importants, qu’ils disent des choses plus importantes que d’autres réputés pour être « des grands penseurs ». Ce qui me fascine, c’est la façon dont Feldman semble presque ne pas parler de musique et ne parler que de musique simultanément, c’est la liberté de ton, l’absence de corsage académique, de formatage académique, de pression disciplinaire qui ne pèse pas sur lui qui lui permet de dire tout ce qu’il a envie de dire. Comme, par exemple, « la civilisation occidentale, c’est moi. » Est-ce qu’on se rend compte de l’énormité d’une telle déclaration et, simultanément, de son exactitude pure et simple ? Mais les gens ne s’intéressent pas à ça, ceux qui lisent encore, lisent les auteurs qu’on leur dit de lire, et puis en font des livres, et ça tourne en rond comme ça sur des générations et des générations. Je pourrais me dire non mais on s’en fout des gens, mais ce serait à côté de la plaque. Feldman peut aussi bien citer Kafka, Beckett, Pascal, Proust, et tutti, que chanter Schubert, Beethoven, quand il parle à haute voix, comme vous et moi. Enfin, pas exactement, comme vous et moi. Mais passons. C’est épuisant, aussi. Je me sens happé. Mais c’est bien, aussi. Avec l’Idiot de Dostoïevski, c’est un mariage impossible, mais bon. Est-ce que Feldman parle de Dostoïevki ? Pour l’instant, non, mais ça ne devrait plus trop tarder. Ce qui m’inquiète, surtout, c’est que je pourrais ne plus écrire. En tout cas, dans des moments comme celui-ci, je ne peux plus écrire. Je n’ai pas le temps, pour ainsi dire. C’est étrange d’écrire une telle phrase. Paradoxal. Presque aucun sens. Et pourtant si, elle a un sens. Je n’ai peut-être plus rien de grand à faire. Sauf que ce n’était pas cela que je voulais dire. Je voulais dire que l’écriture se dilue dans le temps qu’on passe à faire autre chose, quand même ce serait lire, traduire, qui sont des formes de penser, qu’elle se dissout dans ce temps, et qu’elle est toujours sur le point de disparaître. Mais peut-être, c’est ce qu’on peut aussi se dire, peut-être faut-il qu’elle en passe par là, peut-être faut-il faire cette expérience-là sur le point de disparaître pour estimer toute l’importance qu’on lui attache, tout le prix qui est le sien, toute sa nécessité malgré toute sa contingence.

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