14.8.20

L’ordre du monde n’est pas donné, il faut le faire. Si l’on veut, il faut faire du monde un cosmos, c’est-à-dire : mettre de l’ordre dans l’univers. Et tout, en un sens, revient à cela : quel ordre mets-je dans l’univers ? Comment est-ce que je m’y prends pour ordonner l’univers ? Il peut sembler que ce soient là des questions passablement abstraites, détachées de la réalité quotidienne, mais il n’en est rien. L’ordre du monde n’est pas une décision théorique — ce qui ne signifie pas qu’on ne puisse pas donner un ordre au monde en se fondant sur des raisons théoriques —, c’est intimement lié à l’expérience que l’on a de la vie, jusques en ses expressions les plus banales. L’ordre du monde ne se désolidarise pas de l’ordre de mon langage, de l’ordre de mes actions, de l’ordre de mes désirs. L’ordre, ou le désordre. Il faut éprouver l’ordre du monde, le ressentir dans sa chair pour qu’il ne coure pas le risque de s’effondrer sur nous au moindre désordre qui s’y manifeste. Qu’est-ce qui, soudain, fait passer un comportement antisocial pour un comportement socialement souhaitable ? Une femme, invitée à dîner par les parents de l’enfant à qui elle s’adresse, lui dit : « Soit tu restes à distance soit je mets mon masque », et ce n’est pas un comportement antisocial, mais un comportement encouragé par le tour que prend la société. Le désordre est si grand dans les idées que les comportements humains sont prohibés et les comportements inhumains, valorisés. En fait, il est probable que le désordre soit si grand, et si soudain, parce qu’il n’y a pas d’ordre dans les idées, pas d’ordre dans les désirs, pas d’ordre dans l’univers, mais un grand désordre qui passe inaperçu en temps normal dans la mesure où, en ce temps-là, cet ordre n’a pas besoin de se manifester, les événements du monde se produisant de manière plus ou moins automatique, sans personne qui préside aux actions, les gens faisant ce qu’ils ont à faire, allant au travail, conduisant leur véhicule, prenant leur métro, mangeant leur nourriture, baisant leur éphémère conjoint sans que personne réellement ne soit dans ce qu’il fait. Quand quelque chose se produit qui dérange ce fonctionnement automatique de l’univers, quand soudain il faut être dans ce que l’on fait, on se rend compte que personne ne sait comment faire parce que personne n’a jamais appris à être dans ce qu’il fait, mais simplement à agir de façon automatique, porté par les habitudes, l’écoulement des transports, qu’ils s’agissent des transports en commun, de la liesse populaire autorisée à date fixe, du versement du salaire, du paiement de l’impôt, ou de ne je ne sais quoi d’autre. Dire à un enfant, « Ne t’approche pas de moi », et que cela, au final, ne soit pas plus choquant que de dire « Bonjour » ou « Je suis végan », n’exprime-t-il pas pourtant une étrange inversion des valeurs, une inversion qui n’a rien de violent ni de sauvage, qui est au contraire normale ? Face à une menace invisible, plongé dans un climat de peur, chacun devient une menace, chacun est un danger, et la plus élémentaire humanité, des mœurs douces et policée, une peine superflue qu’il n’est pas besoin de se donner. Le désordre de l’univers se manifeste moins sous la forme d’un grand chaos (violent, destructeur, brutal, incompréhensible) que comme une atomisation, une fragmentation : plus personne n’a de rapport à l’ensemble, chacun compte pour lui-même, et seulement pour lui-même, et l’égoïsme — c’est-à-dire le fait de ne prendre en compte que la forme de vie que je valorise au mépris de toutes les autres, de n’être capable d’accéder à aucun désir si ce n’est le mien — est encouragé par ceux-là qui prétendent protéger la société, en être au fondement solide : le pouvoir, le gouvernement, l’autorité, l’État. C’est l’État qui atomise les individus pour les transformer en purs égos qu’on peut terroriser, terrifier, à qui on peut intimer les ordres alternatifs de jouir, de désirer, de se réjouir, de pleurer, d’aduler, de haïr, d’avoir confiance, d’avoir peur. Égos gouvernables à l’infini, chacun étant substituable à n’importe qui dans le désordre universel. L’ordre du monde n’est pas une question bêtement scientifique : qu’est-ce qu’il y avait à l’origine du monde ? C’est une question morale : qu’est-ce que je fais du monde que j’habite ? Qu’est-ce que je fais de ce monde dont je ne suis ni le propriétaire ni le locataire, qui n’appartient à personne, mais où il se trouve que je vis ? La destruction du monde, n’en déplaise aux fanatiques de l’apocalypse, lesquels manquent cruellement d’imagination, ne prendra sans doute pas la forme d’un grand brasier, il n’y aura pas un grand boum, réplique de celui que l’on a inventé pour expliquer la création ; elle est beaucoup plus banale, beaucoup plus ordinaire. Elle a lieu, de fait, chaque fois que l’on confond la peur et la prudence. La prudence consiste à mettre en œuvre des moyens pour parvenir à des fins. La peur, à poser des fins apocalyptiques et chercher des moyens de l’empêcher. Sauf que ces moyens seront toujours disproportionnés parce qu’ils seront toujours ou excessifs ou insuffisants. L’ordre du monde, c’est à moi de le faire. Non que j’en sois le maître, bien au contraire : parce que je ne fais que l’habiter. Le monde est mon habitacle et je suis son ordre.

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13.8.20

Aujourd’hui, j’ai écrit dans mon carnet pour la première fois depuis un mois, ou plus, je ne sais pas exactement. Au regard des événements spectaculaires qui se produisent chaque jour par centaines dans le monde, j’ai conscience que cet événement est mineur, mais il n’est pas sans importance pour moi : quelque chose se produit quand j’écris dans mon carnet, qui ne se produit et ne peut pas se produire ailleurs que , d’où l’importance d’écrire dedans. Mais enfin, cela ne résout pas les problèmes qui se posent à moi et que je tente de noter le plus consciencieusement possible depuis que je les perçois. Il est possible que ma vie d’écrivain soit un fiasco total, mais qu’est-ce qui me pousse alors à me dire qu’il faut que je la vive quand même, que je la vive jusqu’à bout ? Est-ce une forme d’entêtement ? Cela provient-il de la croyance que quelque chose peut prendre forme comme une œuvre ? Est-ce une manière de me suicider : aller au bout d’une logique absurde pour finir par en finir ? Ou alors est-ce que je me dis qu’il faut faire ce pour quoi on est là et que moi, je suis là pour ça ? Comme si j’avais compris, comme si j’avais déjà compris. Et c’est vrai, il me semble que j’ai déjà compris, il y a longtemps, ce pour quoi j’étais là. Peut-être que je me trompe. On ne peut jamais exclure la possibilité de l’erreur, peut-être que je me trompe, peut-être même que l’univers est trompeur, que nous sommes voués à nous tromper, mais c’est ce qu’il faut que je fasse. De quoi est-ce que j’ai besoin ? D’une foi, d’une méthode ? Oui, pourquoi pas ? Ou de tout autre chose, de quelque chose que je dois inventer dans le moment que je le fais. Je crois que j’ai déjà employé cette expression qui ressemble à une formule, et je ne puis pas exclure que je me paie de mots. Ce qui me poserait un grand problème. Je ne veux pas être parlé par les mots, être parlé par le langage. C’est trop souvent ce qu’il se produit : on croit avoir une idée originale, mais elle est simplement une odeur dans l’air du temps. Ce que nous disons, ce n’est pas nous qui le disons, c’est une voix qui s’exprime par notre bouche, parle par ce petit trou d’air où s’engouffrent des expressions, des croyances, des certitudes, des convictions que nous n’éprouvons pas personnellement, que nous nous contentons de porter. Je ne veux pas être parlé par le langage. Écrire, c’est le contraire d’être parlé par le langage, c’est se faire une langue, pas un style — un style est une réduction à l’absurde de la langue, une version étriquée, et stérile —, laquelle est toujours infiniment plus riche qu’un style, parce qu’elle n’est pas univoque, monologique, monodique, monophonique, monomaniaque. L’écriture, c’est la polymanie de la langue. À l’épreuve, dans l’expérience, l’exploration. Avant, ce matin, je m’étais rasé le crâne. Mais c’est une autre histoire.

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12.8.20

Mon existence manque-t-elle d’urgence ? Étrange question que je viens de me poser. Je regardais une espèce de puce danser sur le plafond entre ici et la fenêtre, ruminant la détestable soirée que je venais de vivre sans que je sache très bien ni pourquoi ni comment, quand je me suis posé cette question. Un peu sur le ton : Ne pas avoir peur de la mort, finalement, n’est-ce pas un problème ? Oh, pas pour faire des gestes magiques supposés conjurer quelque chose de plus ou moins distinct, non, mais pour, vivant dans la terreur de ne rien accomplir durant le laps de temps de plus en plus court qui me sépare de ma mort, faire, inventer, écrire — jusqu’à l’épuisement. Au lieu de quoi, c’est ce qu’il me semble, je prends mon temps. Peut-être que je suis sur la mauvaise voie, c’est même certain, mais ne faut-il pas que j’aille au bout de cette voie, plutôt que de traîner en chemin comme il me semble que je le fais en ce moment ? Calme, tu parles : mou. Gras. Ces dernières semaines, il me semble que je les ai perdues à chercher quelque chose à dire, au lieu de me rendre à cette évidence que l’énergie doit précéder le sujet, la vitalité, l’idée. Ces derniers jours, en revanche, je m’éveille, je me lève, je m’habille, et je vais courir. Il faut à la fois beaucoup penser et ne pas penser du tout pour ce faire. Une profonde conscience et un grand oubli de soi, une destinée et une absence de visée, pour se tendre et se laisser porter dans le même mouvement. Rues désertes ou quasi. Le corps se met en route presque de lui-même, pilote automatique, comme si je n’étais pas là, pas tout à fait, pas encore éveillé, pas encore présent, et pourtant : je suis intégralement là. Et je suis uniquement là. Que serait l’équivalent de ce pilote automatique, l’écriture automatique ? Non. Surchargée. L’appel aux ressources de l’inconscient ? Je n’y crois même pas. Un abandon à la langue ? Comme si l’on se jetait dans un cours où l’on sait que l’on va se dissoudre. Et couler. Pas à pic. Avec le flot. Quel rapport avec l’urgence et la peur de la mort ? Étroit. L’instinct. Une énergie qu’il faut contenir et orienter. Se laisser envahir par elle et, au moment d’être submergé par elle, s’en saisir et ricocher, être la surface contre la surface, avec la surface. C’est abstrait, non ? Affreusement abstrait, oui. N’est-ce donc qu’une manière de me convaincre que je ne suis pas fini, que je ne suis pas venu à bout de la petite parcelle d’existence qu’il m’était donné de travailler, et qu’il n’est pas vrai qu’il ne me reste plus rien à faire, plus rien à entreprendre, mes ressources épuisées, ma mort prochaine, zéro vitalité ? Métaphores passables pour un destin minable. Possible. Alors quoi faire ? S’en remettre à demain ? Mais si demain ne vient pas ou si demain s’avère la fin ? À force de transiger, ne finira plus par demeurer qu’une infinie étendue d’ennui, d’hédonisme satisfait et d’angoisse irrationnelle. Je cherche un chemin pour y échapper. Mais je ne devrais pas, je devrais arrêter et me mettre à avancer.

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11.8.20

La distance par rapport aux choses du monde, l’indifférence face à ce qu’il se produit, toutes les attitudes de la sorte tracent une voie sûre vers le salut, mais c’est une voie triste, désespérée, trempée dans l’oubli. Et puis la voie qui monte n’est-elle pas la même que la voie qui descend ? La route qui conduit à la cité de Dieu, celle qui descend aux enfers ? On peut être fatigué, las, harassé par l’espèce de bouillie intellectuelle dans laquelle on s’efforce malgré tous les obstacles d’avancer, mais a-t-on le droit de renoncer ? Enfin, le droit, non, ce n’est pas le bon vocabulaire. On a tous les droits, c’est dire que l’on n’en a aucun, mais le faut-il ? Se trouver face à l’absurdité du réel, l’inanité de la vie commune, l’absence de signification de l’existence, c’est peut-être une expérience nécessaire à faire : qui ne la fait ne comprend pas grand-chose à ce qui lui est donné de vivre, à ce qu’il traverse. Un matin, on se lève, et l’on découvre effaré que jamais les êtres humains n’ont cessé de croire à la causalité. On aimerait que les lumières s’éteignent mais que personne ne dorme. Et c’est le contraire qui se produit. Finirai-je un jour par désespérer ou suis-je comme un joueur qui est allé trop loin et ne peut plus s’arrêter de parier : le bon numéro ne sort jamais, mais il continue de miser ? En fait, je n’ai pas envie d’écrire cette page, je me force, elle me déplaît, j’ai l’impression de gloser sur un sujet qui, au fond, ne me touche pas, ne me concerne pas, ne me ressemble pas, que je ne nomme pas tant il est laid, et sur lequel je généralise sur un ton désincarné. Je n’ai pas envie d’écrire cette page, étrangère au monde auquel elle s’adresse et dedans pourtant. Quoi de plus étrange que de respirer, de penser, d’écrire, d’avoir envie de vivre quand tout le monde a peur de la mort ? C’est tout ? Oui, il arrive qu’on n’ait pas envie d’écrire en moraliste, que l’on préfère garder pour soi les maximes, taire les sentences, gommer les portraits peu reluisants de l’humanité, comme Rauschenberg effaçant un de Kooning. C’est le soir, des bruits me parviennent atténués par cette distance de six étages qui me sépare de la rue. Je crois qu’il m’est arrivé d’aimer cette saison, mais plus maintenant, pas cette année du moins, qu’elle transpire de ce catéchisme de la culpabilité qui fait frémir les peuples sans vitalité et confère un sentiment d’illusoire virilité à ceux qui les dirigent. Vieillesse morale sans antiquité, embourbée dans un présent perpétuel qui fait tout le temps de la vie. De l’endroit élevé d’où j’écris, j’observe les lumières pâles de la ville, fenêtres d’où rayonne une ampoule jaune orangée, les torches électriques de l’éclairage public, d’un blanc vif, aveuglant, autant de satellites immobiles figés dans leur présence banale. Si l’on ne peut pas vouloir vivre cette époque, on peut quand même vouloir vivre à cette époque. N’est-ce pas tragique et magnifique ? N’est-ce pas ainsi, dans cette ambivalence permanente, qu’il faut envisager l’expérience de l’existence, la rendre, la rendre vivante, la garder en vie ? J’écoute une rumeur sourde, manipule la pierre que j’ai prélevée dans le cimetière nouveau de Cépie. Il faudra, je crois, que je tire au clair le pourquoi de ce prélèvement, mais pas ce soir, pas après tout ceci.

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10.8.20

Comment peut-on avoir bonne conscience ? Je crois que je n’ai jamais connu pareil sentiment. Faut-il une disposition d’esprit spéciale ou, au contraire, abandonner ses facultés critiques, ironiques ? Faut-il s’adonner à la pure positivité ? Ou se reposer sur un roc solide, un dogme, une croyance, une règle de vie stricte qui permet de faire descendre l’idéal transcendant dans l’immanence de la vie de tous les jours ? Est-ce que le fait de n’avoir jamais la conscience tranquille signifie que je suis libre ? La liberté est terrifiante, tellement que tout semble bon pour l’éviter : on n’aime rien tant que les interdits qui nous maintiennent dans les bornes strictes d’une vie bien réglée, aux limites claires, aux frontières infranchissables. En suivant ma règle, je fais le bien, peu importe le mal que je peux faire par ailleurs, le bien s’identifiant avec la règle et son application sans exception, il est toujours sans commune mesure avec le mal. Il est même probable qu’on n’en ait pas conscience, il n’appartient pas à cette sphère, il se situe dans un au-delà inaccessible. La règle, l’interdit, l’ascèse, voilà qui clarifie les notions. Et le sommeil du juste est à la portée de n’importe qui. Ne pas causer de souffrance peut sembler un objectif désirable, une sorte de morale ultime, aisément universalisable, qui tient pour acquis bizarre qu’on ne souffre pas soi-même. Mais qui ne souffre pas ? Qui peut se trouver à ce point en accord avec lui-même, bien de sa personne, que nulle tension, nul doute, nul brume qui ne se dissipe pas, nul remord, nulle crainte ne vient plus perturber la paix de l’existence ? Une vie ainsi vécue, il me semble, ce serait comme si elle avait dit son dernier mot, comme si on avait conclu, plutôt à la suite d’une révélation que d’une conversation, qu’il n’y a plus rien à ajouter, simplement à vivre comme ça, indéfiniment. Mais de celui qui ne se réveille pas la nuit, persuadé d’être un escroc, un raté, un imposteur, peut-on dire qu’il vit sa vie ou la triste parodie  de l’existence simplifiée à l’extrême ?  Ne peut-on pas encore se demander s’il n’est pas tout simplement abruti, comme anesthésié, confit dans la certitude d’accomplir le devoir qu’implique un bien à la portée de toutes et chacun ? Les tourments ne valent-ils pas mieux que les serments ? Les points d’interrogation, mieux que les points finaux ? Quand on cesse de délibérer sur les fins (que l’on pense qu’on ne délibère que sur les moyens ou qu’on pense que l’on a déjà trouvé la fin — ses deux attitudes ne s’excluant d’ailleurs pas l’une l’autre), quand on cesse de délibérer sur les fins, ne s’interdit-on pas par la même de faire le bien ? On trouve des solutions aux problèmes sans les avoir tous explorés. Un jour, on s’arrête, fatigué. Et l’on dort, bercé par la mélodie lénifiante du règne des fins, c’est-à-dire : de la fin de l’histoire. Paix tranquille. Petite mort pire que la vraie.

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8.8.20

Est-ce que le monde s’effondre ou est-ce simplement son état normal ? Cette question, voici comment je crois que je peux l’entendre : je ne vis pas dans un univers entier, plein, que je peux embrasser, auquel je peux m’unir, dans lequel je puis me fondre, je ne perçois jamais de lui que des images zoomées, microscopiques visions : un aspect de la réalité m’est soudain jeté à la figure et je ne vois plus que cela, et puis un autre, et puis un autre, dans ce qu’il faut bien appeler une perception stroboscopique de la réalité, de plus en plus vite, toujours plus de catastrophe : des maladies, des explosions, des cataclysmes, des extinctions, toujours plus fort, chaque fois pire. La mort est certaine, mais est-ce cela qui nous intéresse, ou bien de nous détourner de la réalité brutale et implacable de cet antiphénomène en nous terrorisant toujours un peu plus ? Le paradoxe ne serait-il pas celui-ci : quand j’ai peur de la mort, je ne pense pas à la mort, à ce qu’elle fixe, à ce qu’elle détermine, à ce qu’elle ouvre, au continuum spatiotemporel qu’elle délimite pour moi — parce que tout se rapporte toujours à ma mort pour moi —, à ce qu’elle rend possible au sens de ce à quoi elle m’oblige pour moi, non ? Quand j’ai peur de la mort, je ne pense pas à la mort, je cherche comment y échapper. Sauf que je n’échapperai pas à la mort. Chercher comment échapper à la mort, ce n’est pas chercher comment vivre, c’est même tout le contraire, c’est chercher comment dévivre, comment déjouer le sort. Négation de la mort = négation de la vie. N’est-ce pas une des raisons pour lesquelles les postmodernes que nous sommes détestons tant le destin, auquel nous préférons la fabrication de micro-identités factices ? Tant que je suis acharné à me faire un corps qui me ressemble, un corps de poils, un corps de femme, un corps de chien, un corps de mal, j’ignore le terme, la fin, l’accomplissement dans l’arrêt de toutes choses miennes. Le fantasme ultime des postmodernes est la déconstruction de la mort qui, impossible, se multiplie dans une infinité de microdéconstructions, répliques des microzooms au travers desquels la réalité nous est donnée à voir : politiques des poils, politiques des légumes, politiques des pigments, politiques des chiffons, politiques des accords sujet-verbe-complément. Tout est bon. Tout est bon du moment que ça détourne. Quand je regarde mes doigts de pieds en éventail, comme je le fais en ce moment, je ne me demande pas de quoi ces pieds sont l’expression politique, non pas : je sens un nœud dans mon ventre, je ressens la peur de ne rien faire d’ici là, de ne rien faire de ce d’ici là qui ait quelque valeur, de ne rien accomplir dans ce laps toujours plus court qui me sépare de mon terme définitif. Tout est ridicule quand on pense à la mort. Comment ne pas être obsédé par cette idée ? Comment ne pas voir en elle une puissance pour décupler nos forces ? Comment se replier chaque jour un peu plus sur sa microidentité, le dernier microfait d’actualité ? Comment ne pas dilater le cosmos que je suis ? Comment ne pas vouloir envahir l’univers ? Comment ne pas vouloir devenir l’univers ?

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7.8.20

Comment se faire un sang de foudre
une âme de combat
ne plus résister à l’envie violente de fuir la foule
vivre seul
tout le monde l’est déjà
il faut se hisser par-dessus
quelque forme de vie meilleure que soi
dépasser la pensée réflexe
aimer l’abîme qui laisse perplexe
tendu comme un arc
qui vise
le trou dans la vérité
tout est trop bien établi
comment ruiner les outils
aimer la flamme mieux que le feu
comment imaginer un monde sans rien dedans ?
tout peuple est à l’image de son récit de la création
dans le nôtre
il n’y a plus personne
rien qu’un gros boum !
sans quoi avant
récit de primate qui découvre le feu
après l’invention du moteur à explosion
qu’est-ce qui fait boum !
dans nos vies ?
qu’est-ce qui éclate ces vies
qu’est-ce qui les pousse à la limite
ces vies
détruit les frontières béantes
entre ici et ailleurs
l’intérieur et l’extérieur
moi et l’autre ?
qu’est-ce qui pousse au crime
au délire
à la rime ?
avec quoi se faire une lyre
une ceinture d’explosifs
une boîte d’antidépresseurs
une ordonnance renouvelable
un contrat à durée déterminée
un masque lavable
une bouteille d’alcool à brûler
tout semble si banal quand on ne sait pas écouter
c’est vrai
et puis un car de touristes déverse sa cargaison sur une ville sans nom
le virus se répand
au-dessus
le ciel est bleu qui nous ignore
inexistant.

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5.8.20

J’ai mal dormi cette nuit. Probablement parce que j’avais décidé de me réveiller le matin tôt pour aller courir. Ce qui est absurde : il vaut mieux bien dormir la nuit si on veut se lever tôt le matin. Demain, par exemple, je n’irai pas courir, pour bien dormir cette nuit, mais est-ce que je vais bien dormir cette nuit ? Pour dire ce qu’il en est, de l’étendue du problème. J’ai mal dormi et, à un moment donné de la nuit entrecoupée d’éveils cauchemardesques, j’ai eu la vision d’insectes en train de mourir dans un piège à insectes, des frelons en train d’escalader des parois lisses sur lesquelles ils glissent jusqu’à épuisement, mais cet épuisement prend des heures, des jours, voire, et l’agonie n’en finit pas, et moi, je voyais ces bestioles agoniser sans fin, l’enfer réel, là, si proche qu’il semble irréel. La panoplie de Dante dans un piège à insectes — quelque chose comme ça. C’est le sentiment que j’ai eu, durant la nuit, qui ne voulait pas dire grand-chose, qui ne voulait rien dire, qui était simplement une impression désagréable, un goût désagréable, un parfum incommodant. Qu’est-ce qui est moralement acceptable ? Qu’est-ce qui est moralement insupportable ? Ne dormant pas, j’aurais eu l’occasion d’y penser, mais j’ai préféré penser à autre chose, comme comment me rendormir au plus vite. Comment me rendormir au plus vite ? Surtout en ne pensant à rien. Il faut avoir la conscience tranquille pour dormir. Mais personne n’a vraiment la conscience tranquille. Surtout pas moi. Ma conscience ne me laisse aucun répit. Il s’agit de s’en fabriquer une. Cool, comme disent les certifiés d’allemand. Je crois que j’ai du mal, moi, à m’en faire une. Suis-je trop moral ? C’est probable. Il m’a toujours semblé que je souffrais trop, que je sentais trop, que j’existais trop. Est-ce que j’envie ce qui s’embarrassent moins ? Drôle de question. Je n’ai jamais réussi à me remplir des choses, à me consumer dans la consommation, à m’épanouir dans la zone commerciale, à me détendre dans la stupéfaction (la drogue me rend paranoïaque), à me délasser dans le luxe, à me sentir bien avec ceux que, pourtant, on me présente comme mes semblables. J’ai toujours eu envie de me jeter par la fenêtre, de changer le monde, de déclamer un poème, de griffonner dans des carnets secrets, d’écrire un livre, de tuer quelqu’un. Les fous ont faim, les autres mangent. Règle bizarre à laquelle on pourrait assigner des valeurs relatives dans le monde occidental. 20/80. 1/99. Plus/Moins. Mais à quoi serviraient-elles, ces valeurs ? Dans les pays suralimentés, tout le monde est au régime, et la majorité obèse. Voilà le genre de paradoxes adipeux qui enrégimentent le monde. Voilà avec quoi il faut inventer sa vie. Tâche grasse.

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4.8.20

Si je tenais la solution à un problème, ne m’empresserais-je pas d’en douter, de la rejeter, de m’en défaire avec force ? Pourquoi ? Probablement parce que j’aurais le sentiment qu’elle me serait dictée par mon époque, par l’air du temps que je respire, plutôt que par des raisons valables, une réelle nécessité, un élan personnel, quelque chose d’énergique et de sincère. L’horizon à l’horizon, j’insiste sur le pléonasme, l’horizon à l’horizon semble si étroit. Si une grande synthèse de tout s’avérait possible, que nous apprendrait-elle, sinon qu’elle ne nous apprend rien ? Comme s’il n’y avait que des morceaux débiles d’une réalité globalement incompréhensible, comme s’il n’y avait que des éclats stupides d’un tout insaisissable, inexistant, des fragments insensés du néant. Ce n’est pas que l’esprit encyclopédique soit devenu impossible à cause, par exemple, de l’immensité et de la diversité des connaissances, c’est qu’une encyclopédie de rien ne vaut pas mieux que pas d’encyclopédie du tout. Une somme de non-sens ne produit pas de sens. Toute eschatologie se réduit à des formules vides et prétentieuses comme « Se préparer à ce qui vient ». On entretient une illusion de sens, d’action, de profondeur, qui ne parvient pas à cacher le trou béant dans lequel passent sans peine les charlatans, mais qui se contente d’en tenir lieu : Qu’est-ce que vous voulez de plus, semble-t-on dire au petit peuple terrorisé, vous ne vous imaginez tout de même pas que vous valez mieux que ça ? Et c’est vrai, les puissants singent la vie des impotents qui, en retour, se disent que, finalement, les uns ne valent pas mieux que les autres. Sur un chemin de campagne entre deux routes départementales, un matin, on peut s’imaginer quelque part hors du monde, jusqu’à ce que l’on dépasse un camping-car depuis lequel un chien qui ne voit pas le coureur aboie tout de même après lui, et que, rentrant au village, on découvre stupéfait un camion coincé entre deux maisons, ne pouvant plus ni avancer ni reculer. Avant de s’unir avec le tout, il vaut mieux s’informer, savoir de quoi le tout est fait. Le mysticisme est un désir compréhensible, presque normal, mais si l’on pouvait ainsi s’unir, avec quoi le ferait-on ? L’union avec le tout présuppose un inventaire qui en dissuade à moins de concevoir le tout comme un tout moins la totalité de ses parties, un tout sans tout, un tout sans rien. Il y a quelque chose d’éminemment désirable dans le mysticisme et de grossièrement rebutant, une solution au problème de la vie, une réponse à la question du sens de l’existence qui semble purement et simplement les nier. Comme s’il suffisait de regarder ailleurs pour ne plus voir les choses comme elles sont, mais comme elles devraient être pour que l’on puisse les aimer et s’unir à elles. Si je tenais la solution à un problème, ne m’empresserais-je pas d’en douter, de la rejeter, de m’en défaire avec force ? Mais alors, cela ne revient-il pas à dire que je ne trouverais jamais de solution au problème quel qu’il soit ?

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3.8.20

N’est-ce pas étrange, me suis-je fait remarquer ce matin, qu’il faille un permis pour conduire un véhicule automobile, mais qu’il n’en faille aucun pour piloter un organisme aussi complexe qu’un être humain ? Organisme que l’on est pourtant. Si c’est bien moi qui ai eu cette idée, je ne sais pas si c’est une idée de moi ou non, mais qu’importe ? Elle ne brille pas particulièrement par son intelligence, aussi mieux vaut penser qu’elle est de moi. J’étais en train de courir. La veille au soir, au moment de m’endormir, je m’étais dit que le lendemain matin, j’irai courir, et c’est ce que j’ai fait. Mais je ne l’ai pas fait seulement pour aller courir, pour faire, comme on dit, de l’activité physique, mais parce que cette activité, je l’intégrais à un régime de mon organisme grâce auquel un certain nombre de choses devraient s’ensuivre. Pensée qui n’a rien de magique. Un organisme ne se pilote pas, mais on peut se donner une direction, imaginer un chemin. Enfin, quelque chose comme ça. Je ne sais pas exactement ce que cela veut dire. Commencer par rêver quelque chose, même quelque chose de très vague, quelque chose qui s’exprimerait en réponse à une insatisfaction profonde, comme en ce moment : de me sentir loin de ce que je voudrais faire, d’être maintenu à distance de moi-même en quelque sorte, par les circonstances, par des circonstances, une forme d’incompréhension de moi qui circule en passant par l’incompréhension des autres, le sentiment d’être mal à l’aise où je suis, de ne pas trouver les conditions extérieures à l’épanouissement de ce que je voudrais faire — écrire, écrire, écrire. Alors peut-être que, trop souvent, j’accuse le monde quand je suis moi le seul coupable, mais peut-être aussi que les choses ne sont pas aussi simples que cela, comme cette sorte d’intuition, ces derniers temps, qui me murmure je si je pouvais composer de la musique, le problème ne se poserait pas de la même façon. Non, mieux : qu’il ne se poserait pas du tout. J’ai toujours cru en la supériorité de la musique. Que les mauvais musiciens donnent des philosophes et les mauvais philosophes, des écrivains. Je n’ai pas d’argument en faveur de cette affirmation, qui n’est sans doute rien de plus qu’une boutade, mais ce qui se pose à travers les questions que je me pose (musique, philosophie, littérature, pour le dire vite), c’est la question de la forme. Le problème ne vient-il de cela que je n’ai pas le temps, le temps ou l’espace, que je n’ai ni le temps ni l’espace nécessaires pour écrire quelque chose, parce que je n’ai pas la forme qui pourrait donner libre cours à ce que je cherche à écrire ? L’insatisfaction face à ces phénomènes d’incompréhension, de climat, d’atmosphère, de lieu, de personnes, etc. ne serait que l’expression d’une absence de forme, que je cherche, qu’il m’arrive de trouver, que j’ai déjà trouvée, mais que je ne retrouve pas en ce moment. Ainsi, la sorte de poème que j’ai commencé avant de venir ici, au-delà des interruptions banales et de l’interruption que constitue ce changement de lieu, souffre de ce défaut, me semble-t-il, qu’il n’a pas de forme, comme s’il s’agissait d’un organisme vertébré privé de vertèbres : il peut se manifester dans des poussées orgiaques, mais il ne peut pas progresser, il est condamné à n’être que cette chose qui jaillit. Et puis se tarit.

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