8.7.17

Les limites de mon humanisme, je les ai atteintes aujourd’hui, quand nous sommes sortis, en fin d’après-midi, Daphné, Nelly et moi. La chaleur étouffante, le bruit de la circulation qui la multiplie par dix, les gens qui semblent déguisés, perdus, paumés, fous, je ne sais plus, agglutinés qu’ils sont dans les rues, dans les jardins, manie grégaire de s’amasser. D’où vient le plaisir qu’elle procure ? Comment se fait-il que tout le monde ne le ressente pas ? Ceux qui l’ignorent sont-ils des anomalies de l’espèce ? Et les artères soldées noires de monde, leur atmosphère irrespirable, l’admiration négative que suscite l’absence de signification quand tu ne comprends même plus ce que font tous ces êtres qui n’errent pas non, qui foncent, tracent, sillonnent, droit au produit, droit à l’événement, droit devant. (Mais que font-ils là ? que font-ils là ?) Femme vache du nord un anneau dans le nez. Homme souche qui fume assis les yeux rivés sur son téléphone. Enfant clochard qui porte un tee-shirt Stanislas Paris VIe — énième ironie d’une époque avec laquelle tout le monde veut tellement être en prise. Mais l’époque, c’est cela, surtout, et moi, je ne la vois que trop. Alors, enfin, quand tu crois être sauvé du monde, de la masse, de l’époque, quand tu pousses la porte qui ouvre sur la cour intérieure, tu assistes impuissant au spectacle terrifiant de l’arbre qui est tombé, déraciné, mutilé, déchirant l’espace qui te protégeait un peu du reste, de l’au-delà, à commencer par ton vis-à-vis.
— Paris, capitale de la fin du monde.

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6.7.17

Pas grand-chose à écrire, même si je sais que ce n’est généralement pas ce qui empêche les écrivains d’écrire. Mais c’est vrai que je suis assez peu écrivain, en fait, au sens où j’ai des scrupules, par exemple. Aussi, le projet de l’histoire de la forêt est-il assez loin de moi en ce moment. C’est peut-être que je n’ai pas encore trouvé comment finir et que ce paradoxe me handicape un peu : le livre est déjà fini, mais il faut encore le finir. Alors je ne fais rien (entre deux volumes des araignées, c’est là que je me trouve même si j’aimerais bien me mettre tout de suite à la suite), ou presque, j’attends, je lis Dostoïevski, je viens de finir Crime et châtiment, où j’ai lu les plus belles pages peut-être que j’ai jamais lues de ma vie, la scène où Raskolnikov le meurtrier demande à Sonia la prostituée de lui lire un passage de la Bible et où elle lui lit l’épisode de la résurrection de Lazare, passage passablement émouvant, mais d’une ambiguïté radicale, qui travaille les oppositions entre le péché et le salut, l’humilité et la supériorité, la foi et le crime et crée une tension qui est en fait toute la tension du roman, la tension entre la vie et la mort, enfin, entre la vie et la mort, non, il n’y a pas d’entre la vie et la mort, mais bien plutôt un ensemble de processus qui comprend la vie et la mort et que parcourt Raskolnikov dans son délire fiévreux qu’accentue la canicule, tout est à deux fins dans le roman, comme les preuves justement contre Raskolnikov qui peuvent aussi tourner en sa faveur, tout peut tourner tout le temps et, de fait, il me semble que tout tourne tout le temps dans le délire de l’assassin qui sait ce qu’il va advenir de lui, qui sait donc qu’il s’est trompé, mais doit encore souffrir intensément insensément avant de se rendre enfin à l’amour. — Qu’il faut être fort pour faire d’autant de misère un roman édifiant. — À présent, Les frères Karamazov.

4.7.17

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Hier, j’ai fait le ménage toute la matinée — environ deux heures trente minutes, voire plus — en écoutant goodbye enemy airship the landlord is dead à fond, et comme cela faisait une éternité que je ne l’avais pas écouté, je crois que j’ai pris encore plus de plaisir à écouter ce disque qui était comme un mantra pour moi, pour nous, au début des années 2000, mais ce n’est pas pour ça que je l’aime tant, ce n’est pas un souvenir, non, c’est un chef-d’œuvre, oui, sans doute oui. — Le ménage ? Ah oui, le ménage. Le ménage, c’était à cause d’une araignée qui avait fait sa toile à côté du lit conjugal, de mon côté évidemment c’est bien pour ça que j’ai traduit des araignées, et qui m’avait mordu et donné de l’urticaire, j’en suis sûr, Nelly l’a tuée la veille, et moi, le lendemain, à savoir hier, j’ai commis une sorte de génocide écologique à base de produits à base de javel, balais à serpillère jetable, aspirateur et gants taille L (mais où sont les XL ?) en latex, il faut dire que la femme de ménage (je veux parler de moi, bien sûr) l’avait fait en dilettante ces derniers temps, le ménage. Deux heures et demi, donc, et mal au dos, donc, ensuite, mais je suis allé courir un peu, quand même, l’après-midi, pas longtemps, j’avais déjà sué comme un cochon toute la matinée, le tout aurait pu me permettre d’aller à Versailles sans forcer, mais pourquoi faire ? Aucune idée. — Aujourd’hui, j’écris cette page du journal en écoutant goodbye enemy airship the landlord is dead, comme un mantra, je disais, sans un mot, une musique parfaite (il y en a d’autres).

La veille de la veille, je m’étais dit qu’il fallait que j’arrête ce journal. Affirmation pas aristotélicienne du tout, malgré les apparences, non, mais parce que, me suis-je ainsi dit après m’être dit qu’il fallait que j’arrête d’écrire ce journal, je ne métabolise rien dans ce journal. Un journal d’ailleurs n’est pas un métabolisme, c’est au mieux un répertoire. Pas comme un roman, par exemple. Et c’est vrai qu’il faut métaboliser pour écrire. Mais d’abord, me suis-je dit ce matin en réponse à mon objection de la veille de la veille : 1) ce n’est pas un vrai journal, Jérôme, il n’a rien d’intime, au contraire, tu ne l’écris que pour le faire lire et 2) ce n’est pas tout ce que tu écris et 3) quand même ce serait tout ce que tu écris ou presque, comme en ce moment, ce ne serait pas tout, il n’épuiserait pas la totalité de ton écriture. Ce qui est juste. Le journal n’est pas, ne peut pas, ne saurait être une œuvre. Mais la fonction répertoire a une valeur — précieuse. Enfin, je crois.

À tous ceux qui, réalistes, admirateurs de leur propre importance, drogués à la réussite, winners par-delà les océans et retour, et retour, détraqués de la domination, rois de la jungle, partisans de la rigueur, phallogoséconomocrates et leurs femelles libertines accouplées à la chaîne, à tous ceux qui veulent changer le monde, à tous ceux qui veulent faire le bien de l’humanité, y compris malgré elle, à tous ceux qui veulent faire le bien de l’humanité, surtout malgré elle, à tous ceux qui sont persuadés de se trouver en haut, tout en haut, au sommet de la chaîne alimentaire, à tous ceux qui pensent avoir trouvé le fin mot de l’histoire, je conseille de faire le ménage, je conseille de frotter, gratter, aspirer, laver, essuyer, briquer, faire briller, transpirer, se fatiguer, se vider l’esprit avec une éponge, une brosse à chiottes, récurer à fond, et un peu plus encore — toute la réalité, toute la vérité est là. Tu ne me crois pas ? — Essaie.

2.
Note sur rien. — Le 22 mars 1662, au Louvre, l’Abbé de Bossuet sermonna Louis XIV en ces termes notamment : « Ô Dieu ! encore une fois, qu’est-ce que de nous ? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! et que j’occupe peu de place dans cet abîme immense du temps ! Je ne suis rien : un si petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant ; on ne m’a envoyé que pour faire nombre ; encore n’avait-on que faire de moi, et la pièce n’en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre. »

1.7.17

La notion de posthume chez Nietzsche est à la fois plus complexe et plus simple qu’elle ne semble à première vue. Plus complexe car nous n’avons pas affaire là à une posture, à un relent de romantisme à l’odeur plaisante mais excessivement artificielle, elle n’a pas grand-chose à voir avec l’idée du génie incompris. Mais c’est aussi en cela qu’elle est plus simple parce qu’il s’agit d’une expérience vécue. Paradoxe, il faut vivre une expérience pour comprendre qu’on est posthume. Eh bien, oui, c’est comme ça. Ce n’est que récemment que j’ai compris la nature de cette expérience qui aboutit à produire chez celui qui la fait le sentiment d’être posthume ; l’expérience que c’est perdu pour cette fois-ci, pour cette génération-ci, pour cette époque-ci, et qu’il faut ainsi attendre une autre époque pour avoir une chance d’être lu.
Nietzsche, encore une fois (GS, V, 365) :

L’ermite parle encore une fois. — Nous aussi nous fréquentons des « personnes », nous aussi nous revêtons modestement le vêtement sous lequel (et comme quoi) on nous connaît, estime, recherche, et ainsi vêtus nous nous rendons en société, c’est-à-dire parmi des travestis qui ne veulent qu’on les dise tels : nous aussi nous agissons en masques avisés et coupons court joliment à toute curiosité qui ne se bornerait pas à notre « travestissement ». Mais il est bien d’autres sortes d’expédients pour « fréquenter » les gens parmi les gens : par exemple en tant que fantôme — ce qui est fort recommandable si on veut se débarrasser et se faire craindre d’eux. La preuve : on porte la main sur nous et nous restons insaisissables. Voilà qui effraye. Ou bien : nous entrons par des portes closes. Ou bien lorsque toutes lumières sont éteintes. Ou bien encore : alors que nous sommes déjà morts. Ce dernier expédient est celui de l’homme posthume par excellence. (« À quoi pensez-vous — vous ? — disait un jour l’un de ceux-ci avec impatience, « serions-nous d’humeur à supporter cette étrangeté, ce froid, ce silence sépulcral, toute cette solitude souterraine, cachée, muette, ignorée, qui chez nous se nomme vie et pourrait tout aussi bien se nommer mort, si nous ne savions ce qu’il advient de nous — et que ce n’est qu’après la mort que nous parvenons à notre vie et devenons vivants, oh ! très vivants ! Nous autres hommes posthumes ! » —)

Tu te trompes quand tu y vois quelque chose d’affecté ; au contraire, il faut plutôt y voir la conversion de la résignation en quelque chose de positif, en quelque chose qui arrive, was aus uns wird, écrit Nietzsche : en ce que nous devenons.

C’est l’été. Il pleut à Paris.

29.6.17

6 mois que je n’ai pas fumé. Quand il m’est arrivé d’avoir envie de fumer, au point presque d’aller gratter une cigarette à quelqu’un dans la rue, je me suis demandé si cela en valait la peine, si ce à quoi je m’apprêtais à renoncer ce faisant n’était pas plus important que la petite contrariété présente. Et fût-elle grande, cette contrariété, ne serait-ce pas plus grave encore de renoncer au moi que j’avais décidé de devenir pour avoir l’impression de me sentir mieux quelques instants ? pour un moment de soulagement ? J’ai toujours un paquet de cigarettes quelque part sur une étagère de la bibliothèque que nous avons stockée dans la chambre à coucher en attendant de déménager (et oui, elle est là depuis un moment déjà, deux ans, à quelques semaines près), comme un vestige oublié d’un passé qui l’est presque tout autant. Est-ce qu’il faut savoir oublier les vestiges du passé ? Non, il ne faut pas savoir, il ne faut pas le faire, il ne faut pas vivre pour oublier, il ne faut pas vouloir nier ce que tu es ou as pu être, il faut tendre, c’est-à-dire : devenir. S’il y a bien quelque chose que nous apprend Nietzsche, c’est cela : tu ne changes pas en renonçant, tu changes en agissant, ce n’est pas en te dépouillant de ceci ou de cela que tu peux devenir qui tu veux être (qui tu es ou quelqu’un d’autre, c’est comme tu veux), mais en devenant, en agissant, en étant positif. Ce devrait être un article premier dans une perspective de développement personnel : fais, ne défais pas. Mais notre époque est obsédée par la normalité, tout le monde veut être normal, tout le monde veut être rassuré.

Voici ce que Nietzsche écrit (GS, IV, 304) :

« En faisant, nous omettons. — Au fond j’ai en horreur toutes ces morales qui disent : “Ne fais point ceci ! Renonce ! Surmonte-toi !” — en revanche j’obéirai volontiers aux morales qui me poussent à agir et à agir derechef, quitte à ne rêver du matin au soir et la nuit durant que de cela, à ne penser à rien sinon à faire bien et aussi bien qu’il m’est, à moi seul, possible de le faire ! Qui vit ainsi se détache sans cesse de telle ou telle chose qui ne rentrerait pas dans pareille vie : sans haine ni répugnance, il voit aujourd’hui ceci, demain cela se séparer de lui, pareil aux feuilles jaunies que le moindre souffle un peu vif ôte à l’arbre : ou encore, il ne s’aperçoit pas même de cette séparation, tant son œil ne fixe rigoureusement que le but, ne regardant absolument que devant soi, et jamais de côté, ni en arrière, ni vers le bas. “Notre faire doit déterminer ce que nous omettons” — ainsi il me plaît, ainsi dit mon placitum. Mais je me refuse à aspirer consciemment à mon appauvrissement, je n’aime aucune de ces vertus négatives — vertus dont le désaveu et l’abnégation de soi constituent l’essence. »

Plutôt que de te rassurer, plutôt que de vouloir qu’on te dise c’est bien, comme s’il fallait que quelqu’un d’autre que toi-même valide ce que tu fais, apprends à faire bien, fais aussi bien qu’il est en ton pouvoir de le faire, et remarque peu à peu comme tu es meilleur, plus libre, plus léger, et comme te semblent ridicules les postures multipliées de tes contemporains qui attendent l’approbation de leurs semblables quand, justement, toi, tu as de moins en moins de semblables.

28.6.17

Je viens de finir la gaya scienza, que je n’avais jamais lue alors même que Nietzsche est le premier philosophe que j’ai lu. Et en lisant, je me suis surpris à sourire à certains passages que je trouvais quelque peu naïfs avant de m’apercevoir qu’ils l’étaient seulement parce que les connaissais par cœur et que ce qui prête à sourire dans cette gaie science, ce n’est pas tant la gaie science elle-même que le moi antérieur à moi-même qui a appris à penser ces pensées. Et qu’ainsi, au lieu de sourire à ces pensées avec un je-ne-sais-quoi de méprisant au coin des lèvres, je devrais plutôt y sourire comme je sourirais à l’enfant en moi, ou plutôt à l’enfant qui découvre le monde et dont l’activité est tout sauf risible parce qu’elle a des chances de changer le monde. Et surtout, combien nouveau semblent par contraste les passages consacrés à l’évolution, à la grande santé, ou aux Européens, les « “sans-patrie” » qui « aiment le danger, la guerre, l’aventure, qui ne se laissent pas accommoder, prendre, réconcilier ni laminer », conquérants, fondateurs de nouvelles hiérarchies et de nouveaux esclavages. Moins pour la lettre même qui peut être trompeuse que parce qu’ils sont tout d’affirmation. Et comme nous avons besoin d’affirmer, de dire oui au lieu de calculer, de compter les voix, de chercher l’utilité dans notre inaction, notre paresse, notre mollesse. « Le oui caché en vous est plus fort que toutes sortes de non et de peut-être, dont vous souffrez solidairement avec votre époque ; et même si vous deviez gagner la mer, vous autres émigrants, ce qui vous y pousserait, vous aussi serait encore — une croyance ! »

27.6.17

Cette nuit, ou plutôt ce matin, parce que je me suis réveillé juste après et que c’était déjà le matin quand je me suis réveillé, cette nuit, j’ai rêvé que je croisais MC (gros éditeur de la place de Paris), qui me confiait, sans vouloir être désagréable, bien sûr, précisait-il, qu’il n’aimait pas mes livres. Moi, en revanche, je lui répondais quelque chose de franchement désagréable, mais je ne me souviens pas de quoi, et puis je l’abandonnais pour aller raconter ma mésaventure à Nelly. C’est un rêve hautement improbable, pas réaliste du tout malgré ses apparences parce que, premièrement, MC ne perdrait certainement pas son temps à lire mes livres et parce que, deuxièmement, la dernière fois que je l’ai croisé dans le quartier, devant l’église Notre Dame des Champs, exactement, j’ai fait semblant de ne pas le voir (contrairement aux fois précédentes où j’avais dû supporter ses incessants bavardages d’homme du métier), et que je ferai certainement la même chose la prochaine fois, ce qui n’est pas très courageux, certes non, j’en conviens, mais peut me sauver la vie, du moins la partie de cette vie que je ne passe pas avec lui (c’est toujours ça de pris). Si les apparences de ce rêve ne sont paradoxalement pas réalistes, ce qu’il me dit, en revanche, l’est bien trop : que je suis mort de trouille à l’idée que mes livres soient mauvais. J’ai beau me convaincre qu’en vendre peu n’est pas signe de nullité, je ne peux pas m’empêcher de me dire qu’il est tout à fait possible que je sois un écrivain exécrable, ou pire : médiocre, passable, tout simplement quelconque. Ce que je regrette à propos de ce rêve, c’est qu’il ne m’apprenne rien que je ne sache déjà  ; — que je suis partagé entre, d’une part, l’angoisse d’être mauvais et, d’autre part, la certitude d’être bon. Ce qui est déchirant, littéralement, on s’en doute — Literarichspaltung. J’y ai pensé hier, avant la nuit de rêve, parce que je réfléchis à la façon d’écrire le cinquième chapitre de mon histoire de la forêt. Et comme toujours, je me dis : mais Jérôme, peut-être que c’est complètement nul. Peut-être. Jérôme n’a pas de réponse toute prête pour me rassurer.

Le bon art (et non, ce n’est pas un pléonasme), le bon art n’est pas immédiatement rentable. S’imagine-t-on Wittgenstein vendre 300000 exemplaires du Tractatus de son vivant ? Nietzsche se rendre à la foire du livre pour dédicacer des exemplaires du Gai savoir à des hordes de fans en délire ? Borges s’émerveillait d’avoir vendu 36 exemplaires de son Fervor de Buenos Aires parce qu’il trouvait magnifique que des gens qu’il ne connaissait pas puissent s’intéresser à ses poèmes. Évidemment non, le bon art n’est pas immédiatement rentable. Mais comment se fait-il qu’il ne se trouve même plus un mécène pour financer à perte l’invention et ce, alors même que partout l’argent coule à flot pour pourvoir aux besoins des producteurs des œuvres les plus indignes de l’esprit humain ? Les élites seraient-elles devenues à ce point populaires ?

22.6.17

Oedipus in Egypt, by Jean-Léon Gérôme

Le paradoxe de l’histoire des grands hommes (l’histoire avec un grand H, comme on dit sans rire, aussi bien que l’histoire de l’art, de la littérature, de la musique, etc.) est qu’elle est racontée par des faibles, des petits qui n’ont ni l’envergure ni le désir d’être grands et tirent leur ersatz de grandeur de l’admiration rétrospective et onaniste (en ce sens, ils fantasment à fond) des grandes figures qui, affirment-ils, ont fait l’histoire. De nos jours, un tel fantasme s’accompagne de lamentations : notre époque ne permet pas à des grands hommes comme Napoléon ou De Gaulle d’exister. Alors même que la fin de cette conception messianique de l’histoire est un progrès parce qu’il n’est pas bon de désirer l’annihilation de ta volonté, de ton désir, la dissolution de ta volonté et de ton désir dans ceux d’un autre que toi, d’un autre plus grand que toi, plus puissant que toi. En étendant le linge, je pensais aux éventuelles causes qui pouvaient conduire des individus qui, sous d’autres rapports, semblent tout à fait rationnels et raisonnables à désirer des événements à ce point contraire à la raison — causes pas très charitables — quand je me suis dit que nous ne cessions de fantasmer un retour en arrière, en retour avant les lumières, c’est-à-dire avant qu’on ne comprenne qu’il était irrationnel de sacrifier son autonomie sur l’autel de l’histoire, qu’un individu ne pourrait pas te sauver, qu’il n’y avait pas à te sauver, simplement à te servir des outils que nous avons forgés au cours de l’évolution et à en forger d’autres pour évoluer encore. Évidemment, en me disant cela, j’avais bien conscience du ridicule de la situation : un homme qui disserte sur l’histoire et la grandeur des grands hommes en étendant le linge par temps de canicule n’est peut-être pas le mieux placé pour parvenir aux bonnes conclusions. Mais pourquoi ? Parce que les tâches ménagères font de moi une femme ? Sauf que ça aurait sans doute fait du bien à Napoleone Buonaparte d’être un peu moins l’arrogant petit mâle corse qu’il était et, surtout, parce que ce genre d’activités permettent de rompre avec la posture du penseur, la posture de la grandeur et ou de la profondeur. Les postures impliquent des idées, toujours les mêmes postures toujours les mêmes idées, des gestes sans originalité et des conceptions toutes faites, des images toutes prêtes, des peaux déjà tannées dans lesquelles tu n’as plus qu’à te glisser ensuite. Et du coup, comme tu te comportes toujours de la même façon, tu penses toujours de la même façon, tu radotes, en fin de compte. L’autre jour, c’était lundi, je crois, c’était déjà la canicule, c’était le matin, et il faisait déjà très chaud à Paris. Ce matin-là de canicule, j’ai croisé un éditorialiste célèbre qui sortait d’une supérette avec un pack de six bouteilles d’eau à la main. Ce qui m’a le plus frappé dans cette scène, ce n’est pas tant qu’il s’achète un pack d’eau que le fait qu’il soit toujours habillé de la même façon : un costume de couleur sombre, une chemise blanche, une cravate et une écharpe rouge autour du cou. Quelle espèce de grand malade porte une écharpe en pleine canicule ? me suis-je demandé. Eh bien, quelqu’un qui dit aux autres quoi penser, évidemment. Et qui s’est enfermé dans son personnage, qui en est totalement prisonnier, qui est si faible qu’il ne peut pas changer de costume parce que les pouvoirs qu’il s’imagine posséder sont liés à cet accoutrement. En maillot de bain et en tongs, il le sait, non seulement les gens ne lui accorderaient aucun crédit, mais surtout il n’aurait plus rien à dire, il serait obligé de chercher de quelque chose à dire, de changer de discours, de réfléchir avant de parler. Nous disposons d’outils surpuissants (l’imagination) et d’archives extraordinaires (toute l’histoire de la littérature), mais nous nous évertuons à singer des attitudes obsolètes pour résoudre nos problèmes. Après quoi, nous nous frappons la tête contre les murs parce que nous ne parvenons pas à résoudre ces problèmes. On peut continuer comme ça, effectivement. On peut aussi étendre le linge.