vingt-cinq janvier deux mille vingt-trois

Horoscope du vingt-six janvier deux mille vingt-trois. Ce fruit est le secret miracle de Brigitte Macron pour prendre soin de sa peau et se maintenir en forme. Le noyau terrestre interne de la terre serait en train de changer de sens de rotation. L’Allemagne donne son feu vert à l’envoi de chars Léopard en Ukraine. Moi j’aime tout ici : un ephad sur le chemin de la bientraitance. L’éducation à la sexualité, un outil d’émancipation encore trop peu appliqué en France. ChatGPT lance un abonnement payant très cher et qui ne vous servira pas. Newcleo, la pépite européenne qui bouscule les codes du nucléaire. Puis-je être certain que ceci, ceci ou bien encore ceci (imaginons que je montre des choses du doigt tout en parlant cependant que, par exemple, je serais en train de marcher) subsistera encore après ma mort ? Et le faut-il seulement ? Tout à l’heure, en levant la tête, j’ai eu l’impression que la cime de la tour se perdait dans les nuages où elle s’apprêtait à disparaître. « Moi aussi, me suis-je dit, je m’apprête à disparaître », et je me suis demandé si ceci, ceci ou bien encore ceci subsisterait encore après ma mort ? Mais ce n’est pas vrai que je suis en train de disparaître, c’est simplement la fatigue qui pèse sur moi. Chaque nuit, après être allé au studio, quand même, comme hier, la séance ne serait pas très bonne, j’ai du mal à trouver le sommeil. Trop d’excitation, peut-être. Il me semble que j’ai déjà écrit cette phrase, mot à mot, mais je ne parviens pas à trouver, vérifiant rapidement, si c’est vrai ou si ce n’est qu’une impression. J’étais en train de marcher. Je regardais le ciel. Et je me disais que c’est un temps à neige. Mais, comme depuis plusieurs jours que dure ce temps à neige, il ne neige pas. Peut-être n’est-ce pas un temps à neige, peut-être que c’est un temps à neige mais que, tout simplement, il ne neige pas. Il n’y a pas d’explication à donner, pas d’explication supplémentaire à chercher. Au fond, nous savons tout, c’est ce que je me dis, et puis, croisant le visage défait de ce jeune homme à la terrasse du café juste en bas de chez moi, je pense que nous ne savons rien, que nous sommes accablés de douleur, de souffrance et que nous cherchons par tous les moyens à échapper à cette douleur, à cette souffrance quand il faut les affronter,  au contraire, aller jusqu’au bout d’elles, quitte à se détruire. Il faut aller au bout du malheur, de la tristesse, et rejeter toute forme de divertissement ; — c’est seulement alors que tu pourras espérer découvrir quelque chose. Le crois-tu vraiment ? Je ne le crois pas : je l’ai vécu. Pamela Anderson affirme que Tim Allen lui a montré son pénis lors d’un tournage. Dans une salle de traite, ce sont les détails qui font toute la différence. Guillaume Musso en tête des ventes pour la 12e année consécutive : comment expliquer ce succès ? Ne crois pas que rien n’ait de sens. C’est faux : c’est toi qui refuses le sens, c’est toi qui hais le sens, c’est toi qui chaque jour qu’il t’est donné de vivre humilie le sens et te réjouis, paradoxe de la tristesse, de cette humiliation. Allez, rigole à présent. Stage de jeûne : « Je suis partie parce que ça se passait mal pour moi. Mon amie est décédée trois jours après mon départ. » Une apocalypse quantique dès 2024 ? Les experts paniquent. Amandine Pellissard (Familles nombreuses) se lance dans le X : comment son mari a-t-il réagi ? L’animal que vous voyez en premier en dit long sur votre personnalité cachée. Pour cette chienne sénior pleine de vie et assoiffée d’aventures, le handicap n’a jamais été un frein. Énigme visuelle (très) difficile : Seuls les génies trouvent l’animal caché en 7 secondes. Allez-vous réussir ce défi ?

vingt-quatre janvier deux mille vingt-trois

Tu ne peux vivre que dans la conscience de la finitude. La finitude, qui implique ta finitude, la finitude de toutes choses. Toute autre forme de vie nous bercera d’illusions et nous finirons par dormir, et nous finirons par ne plus rien ressentir que sentiments artificiels, sentiments factices, sentiments fabriqués pour une forme de vie qui n’est pas, ne peut pas être la nôtre, une forme de vie mensongère. « Qu’est-ce que la vérité ? », rétorquera-t-on, comme on a rétorqué toujours, comme on rétorquera toujours, sauf que ce n’est pas la question : la vérité est une propriété des phrases et non du monde, et non du soi. Une forme de vie qui n’est pas mensongère peut être une forme de vie fidèle à soi, fidèle à l’idée, l’image que l’on se forme de ce moi étrange, déroutant, insaisissable, introuvable, même, et aux prises avec quoi, aux prises avec quoi ? aux prises avec moi, aux prises avec qui je me retrouve toujours, au désir que l’on a d’accomplir certaines choses, la volonté qui se maintient de persévérer dans cet ordre des choses quand même l’ordre du monde, l’ordre du monde social, c’est-à-dire, nous enjoindrait de suivre un cours des choses qui n’est pas le nôtre, un autre flux, un autre débit, un autre rythme. Vivre une autre vie. Le sociologisme relativiste, humiliant toutes les valeurs crédibles pour que les remplace la seule qui a du crédit : l’argent, achèvera de convaincre l’Occident que nous ne sommes que des fragments de pouvoir, des effets de domination, qui devons nous manipuler à l’infini pour être libres, mais il y aura longtemps déjà que tu n’écoutes plus. Auras-tu seulement jamais écouté ? Je ne le crois pas, ou alors d’une oreille distraite, mais pas assez distraite. Hier, lisant les Promenades dans Rome de Stendhal, à la date du 27 août 1827, ce paragraphe qui est aux antipodes de notre sensibilité souffrante : « Ce qu’il y a de plus beau en musique, c’est incontestablement un récitatif dit avec la méthode de Mme Grassini et l’âme de Mme Pasta. Les points d’orgue, et autres ornements qu’invente l’âme émue du chanteur, peignent admirablement (ou, pour dire vrai, reproduisent dans votre âme) ces petits moments de repos délicieux que l’on rencontre dans les vraies passions. Pendant ces courts instants, l’âme de l’être passionné se détaille les plaisirs ou les peines que vient de lui montrer le pas en avant fait par son esprit. Cela, expliqué en dix pages élégantes, serait compris de tous et augmenterait la masse de science qui permet aux sots d’être pédants. J’en aurais le talent, que je ne le ferais pas. Je ne désire être compris que des gens nés pour la musique ; je voudrais pouvoir écrire dans une langue sacrée. » Cette dernière phrase, je l’avais déjà notée, il me semble ; en tout cas, je me souvenais de cette langue sacrée, dont la seule évocation fait trembler d’angoisse (« Il faut que j’en parle à mon psy ! ») les tristes postmodernes que nous sommes devenus. Nous allons disparaître (en réalité, nous avons déjà disparu, mais nous refusons d’y croire) et nous nous accrochons à toutes les chimères que nous pouvons trouver pour ne pas plonger dans le néant. Dans le vocabulaire que j’essaie d’inventer au cœur du chaos bancal qu’est cette époque qui me sert de toile de fond, les expressions « conscience de la finitude » et « langue sacrée » sont synonymes ou, du moins, leur présence sur la même page n’implique nulle contradiction : la beauté n’est pas une question de transcendance ni d’immortalité, elle s’inspire d’autres atmosphères. Un peu comme si l’on disait : il n’y a d’écriture qu’exclusive.

vingt-trois janvier deux mille vingt-trois

Comme je ne sais pas quoi faire, je me lève pour préparer un autre café, et puis pense à la mort, la meilleure des motivations pour écrire, qui ne m’empêche pas cependant de boire le café que je viens de préparer. En fait d’écriture, j’ai écrit ce matin, deux vers d’un poème et quelques lignes de note sur les liens entre le contrat social et le mythe de Faust, j’ai pensé à d’autres choses, aussi, que je n’ai pas écrites, à une idée, entre autres, dont S. m’avait fait part, il y a plusieurs années de cela, et qui m’avait semblé parfaitement absurde, si absurde que d’aucuns aux États-Unis d’Amérique la mettent désormais en pratique, d’où elle finira par nous parvenir d’ici à une trentaine d’années. Mais peut-être ne serais-je pas encore mort alors, malheureusement. J’ai donc compris que cette idée que S. m’avait exposée à cette époque-là n’était pas une idée à lui, mais une idée de gauche dans l’air du temps, ce qui, rétrospectivement, en plus de l’absurdité de l’idée en question, m’a  profondément déçu, comme si je me rendais compte, beaucoup trop tard, qu’il faisait passer en contrebande dans la conversation des idées qui n’étaient pas de lui. C. aussi avait l’habitude de faire ça : il faisait des plaisanteries qui n’étaient pas les siennes, mais que, comme je ne connaissais pas leur origine, je prenais pour les siennes, ce qui me faisait dire qu’il était drôle, avant de me rendre compte qu’il les faisait passer en contrebande, ce qui me fit dire enfin que c’était un imbécile. Ces petites malhonnêtetés n’ont peut-être l’air de rien, mais pour moi, elles sont tout : elles font tomber les êtres de leur piédestal à une vitesse newtonienne. Je me découvre trahi, comme l’amant, toujours beaucoup trop tard. Et dire qu’il faut faire confiance aux gens. Risque à courir malgré la peine encourue. Qu’est-ce que je raconte ? Aucune idée. Hier, j’ai commencé la lecture des Promenades dans Rome en prévision d’un prochain voyage et je découvre ce midi que c’est aujourd’hui l’anniversaire de Stendhal. Parcourant sa biographie du coin de l’œil, j’apprends que son ouvrage De l’amour s’était écoulé en 1822, année de sa parution, à quarante exemplaires. Car telle est l’histoire de la littérature.

vingt-deux janvier deux mille vingt-trois

Hier au soir, je me suis endormi sur le Père Goriot. Il devait être dix heures à peine. C’est Daphné qui m’a réveillé ce matin, quelque onze heures plus tard, vers neuf heures. C’était probablement la meilleure chose à faire, dormir, et c’est celle que j’ai faite. Plonger dans un noir si profond que nulle image n’y puisse pénétrer. Pourtant, j’ai rêvé. Je me souviens d’un fragment de ce rêve décevant où, en compagnie d’un ami, je devais me rendre à trois concerts dans la même soirée, les durées de concert indiquées sur les billets faisant qu’ils se chevauchaient, il y avait un problème qui me semblait insoluble. Décevant, ce rêve ? Je dirais plutôt : totalement dépourvu d’intérêt. Comme la plupart, serais-je tenté d’ajouter, mais je ne serais pas sincère. Faut-il ne jamais prendre l’imagerie onirique au mot — littéralement — et supposer toujours que, derrière le moindre contenu manifeste, il y a un contenu latent qui révèle ce que nous sommes dans les profondeurs sombres de notre être ? Dans les profondeurs de mon être, si j’en crois le fragment de ce rêve, il n’y a qu’un homme qui s’endort sur le livre qu’il est en train de lire. Pas de quoi en faire un roman. Ou bien ? Je ne sais pas, non, je vais dire que non. À cet endroit, il y a encore quelques minutes, quelques minutes à peine, à la suite de cette phrase, il y en avait deux ou trois autres avec lesquelles je décrivais un événement qui a eu lieu hier dans l’après-midi cependant que je me promenais dans les rues de Paris. J’ai d’abord décrit sommairement cet événement avant de noter par écrit que je ne savais pas si j’allais le conserver ou non. Et de décider donc que non. Bientôt, cet événement, je sais que je l’aurai complètement oublié. Il lui arrivera ce qu’il arrive à tous les événements : il tombera dans l’oubli. Seules les idées, peut-être, seules les idées auxquelles les êtres humains attachent un prix suffisamment grand ne tombent pas dans l’oubli. Mais peut-être le devraient-elles. Peut-être devrions-nous nous souvenir du rire édenté de l’enfant plutôt que de la grande idée dont on s’imagine qu’elle sauvera le monde, l’humanité, et qui a tôt fait de tomber en ruines, écrasée sous le poids de sa propre inanité. Si tout ne tombe pas dans l’oubli, est-ce autre chose que l’effet du hasard ? Et ce qui tombe dans l’oubli, nous ne pouvons pas l’appeler, nous n’avons pas de nom pour cela, rien qu’un langage général qui parle de ces choses tombées dans l’oubli. « Odradek », disait Kafka, qui n’est justement qu’un nom général, le nom d’un être impossible, une fiction fantastique, pas le nom d’un être réel, avec sa chair et ses os et son sang et son souffle, pas le nom d’un événement singulier qui aura occupé une certaine partie de l’espace durant un certain laps de temps, et dont nous voudrions nous souvenir, et qui nous échappe, et qui nous manque, et qui désormais nous fera toujours défaut. Adieu, choses oubliées, je ne sais même plus par quel nom vous appeler. Mais je suis malhonnête : cet événement, ce n’est pas le hasard son principe, mais ma volonté de l’oublier, de le faire disparaître pour toute l’éternité. Ne laissé-je pas ma vanité prendre le pas sur la réalité ? Comme s’il en était jamais autrement ? Dans le Père Goriot, tous les personnages sont mus par la passion qui les dévore, les ruine, les détruit, mais sans laquelle ils n’ont plus de vie : tant pis si, suivant ma passion, je cours à ma perte, — c’est elle ou le néant. Tout vaut mieux, même la destruction de l’être, que le pur et simple et terrifiant néant. D’où l’immensité, bien plus grande que ce qu’il reste de la vie, l’immensité de tout ce qui tombe dans l’oubli. 

vingt et un janvier deux mille vingt-trois

La fatigue d’hier a disparu. Elle était supportable, à vrai dire, jusqu’à ce que je reçoive ce mail qui m’a accablé, et peut-être ai-je eu tort, comme Nelly me l’a fait remarquer, tort de le prendre comme je l’ai pris — mal —, mais tout m’a semblé soudain si étriqué, si médiocre, comme un monde où je ne pouvais jamais dire ce que j’avais à dire comme je le pense, un monde où je ne pourrai jamais dire ce que je pense comme je le pense. Tu sais, les phrases ne peuvent pas être substituées les unes aux autres sans perte, salva veritate, oui, peut-être, parce qu’eadem sunt quorum unum potest substitui alteri salva veritate, mais ce qui vaut pour la vérité ne vaut pas pour la signification, non, il y a toujours quelque chose qui disparaît, se perd à tout jamais, c’est vrai. Il n’y a jamais de même dans le langage ; qui s’en soucie doit toujours faire attention aux différences, aux nuances. Il faut se soucier du subtil, de l’infime, de ce qui peut être détruit sans le moindre effort, moins pour protéger ce qui existe déjà que pour préserver l’avenir, l’inconnue du futur. Et puis, elle m’est tombée dessus, la fatigue, comme un poids infiniment lourd que je n’avais soudain plus la force de porter, et c’est tout ce que je suis qui s’est senti accablé, d’un coup, non en raison de la gravité même de ce que je venais de lire (de fait, grave, ce ne l’était pas), mais de ce que cela révélait en quelque sorte de tout car, si l’on avait suffisamment de suite dans les idées pour dérouler la suite logique des implications et des présupposés, dans un sens et dans son sens inverse, on s’apercevait que tout s’exprimait dans ce presque rien, effet lointain de l’état de la réalité, « le monde social », comme dit Balzac, qui est le nôtre. Tout est d’un ennui mortel. On pourrait se contenter, je crois, de se planter tous les soirs devant son écran, de regarder les programmes qu’on nous y propose, et ce serait cela, la réalité, le monde social, rien d’autre. C’est une manière d’idéal. Un idéal sinistre, certes, triste comme l’ennui le plus sombre, mais un idéal quand même, qui s’accomplit chaque jour sans effort aucun, il suffit de jeter un œil aux fenêtres qu’éclairent les petites lumières des écrans pour s’en convaincre, — monades greffées sur le néant. C’est la seule vérité de notre temps : ce qui n’a pas d’image n’a pas d’être. Ce qui n’a pas d’image ne peut pas être converti en argent. Cela ne signifie pas que tout ce qui a une image soit convertible en argent, produise de l’argent (ce qu’on appelle, dans une simplification volontaire, la richesse), ce n’est pas une condition suffisante, c’est une condition nécessaire. Ce qui n’est pas convertible en une succession d’images n’est rien, est voué, sinon à disparaître, heureusement les choses sont plus compliquées que cela, à être ignoré. On pourrait s’assoir devant son écran, le soir, et toute la réalité serait là, il n’y aurait plus nul besoin de chercher ailleurs, tout nous serait révélé, nouveau temple où s’absorbe et se concentre toute la réalité, tout ce qu’on peut bien en penser, tout ce qu’on peut bien penser. L’image a imposé son format au monde. Et nous sommes contraints de nous y conformer. Comment, dès lors, à moins de parler tout seul, ne pas s’y ennuyer à mourir ?

vingt janvier deux mille vingt-trois

Au lieu de continuer à tourner en rond entre les quatre coins des deux hémisphères de mon cerveau, je me lève et vais faire quelque chose qui ne requiert pas ma présence. Comment se fait-il que j’aie toujours le sentiment de ne pas avoir ma place au monde, que nulle part, ce n’est fait pour moi, que personne ne me comprend, comment se fait-il que je ne parvienne jamais à trouver nul endroit où ce moi qui est le mien puisse s’épanouir ? De fait, ce moi, j’en viens à la trouver suspect. Comment en serait-il autrement ? Ce que je fais ne va jamais, ne convient jamais, ne plaît jamais. Nul, non avenu, comme son auteur. Hier, pourtant, face aux infrabasses immondes de mes débiles voisins, ne fus-je pas imperturbable comme John Cage ? C’est dire que je me transforme, que je me métamorphose sans cesse, que ce moi dont je parle ici ou là n’est pas une chose, pas une entité, c’est un des noms que je donne à la vie qui est la mienne, considérée si l’on veut de mon propre point de vue. Toujours plus de cheveux blancs, toujours aussi peu de gloire. Est-ce que la vie va continuer ainsi jusqu’au bout ? Et, est-ce encore long jusque là, jusqu’au bout ? Les versions du monde que l’on me propose ou que l’on m’oppose, je les trouve d’un ennui mortel. Terrible comme l’immensité bruyante, le mur du son de cette bêtise manifeste tout autour de moi. Il m’arrive, je ne le cache pas, je ne le feins pas, à quoi bon ? il m’arrive réellement d’avoir peur, d’être terrorisé par ce monde dans lequel il m’a été donné de naître et de continuer de vivre et auquel je me sens si étranger. Combien de fois me suis-je senti moi-même imbécile, incapable de rien comprendre à cet amas de choses laides et insensées, incapable de rien comprendre à ce galimatias qu’on nomme le bruit du monde ? C’est vrai que je me sens affreusement seul. Je ne dis pas que j’ai raison de me sentir ainsi, je me contente de dire comment je me sens. Pratique égoïste, onaniste voire, mais tant pis. Pas d’humeur aujourd’hui à enrober, déguiser, cacher sous un vernis brillant le fond mat de l’océan au milieu duquel, perdue, flotte l’île que je suis. Demain, si l’on me prête vie, je renierai tout ce que j’aurai dit. En attendant l’éventuelle palinodie, je ne consens pas à faire semblant de tenir debout.

dix-neuf janvier deux mille vingt-trois

Je suis dans mon lit. Je ne me suis pas levé ce matin. Au lieu de le faire, je me suis équipé de mon ordinateur portable et j’ai pris mon petit-déjeuner là, devant le clavier ouvert. Si je voulais renvoyer une bonne image de moi-même, ce n’est pas ce que je dirais, mais que c’est par solidarité avec les grévistes qui s’opposent à la réforme des retraites, laquelle, au fond, c’est ce que je pense sincèrement, comme toutes les réformes qui exigent des gens plus de travail tout en leur accordant moins de droits, est dégueulasse, mais non, moi-même, n’étant pas salarié, si je décide de ne pas travailler une journée, c’est moi-même et moi seul que je pénalise, moi et personne d’autre, je ne bloque aucune chaîne de production nulle part, tant je suis inexistant sur le marché du travail, mais non, de ma bonne image comme de ma bonne étoile, je ne me soucie guère, ce n’est pas pour cette raison que je ne me suis pas levé ce matin, non, si je ne me suis pas levé ce matin, c’est simplement parce que j’avais la possibilité de le faire, l’enseignante qui remplace la maîtresse de Daphné faisant grève, le temps était libre, la voie aussi, et donc, quand je me suis réveillé, une heure plus tard que d’habitude, à peu près, je me suis dit que j’allais  resté là et écrire dans mon lit, comme ça, resté là où je me trouvais, un peu à distance du monde extérieur, un peu à distance de la réalité, non que je fuie le monde extérieur, non que je fuie la réalité, mais histoire d’échapper à leur emprise un peu plus longtemps que d’habitude, le sommeil étant encore, avant l’invention d’une intelligence artificielle qui en prendra le contrôle pour notre bien, pour nous rendre la vie plus facile, améliorer nos performances et réduire les dépenses de santé publique, le sommeil étant notre dernier refuge, en effet, quand on dit qu’il faut être « en prise avec le réel », et que c’est à cette  seule condition que l’art vaut quelque chose (une idée d’imbécile), quand on dit qu’il faut être « en prise avec le réel », on oublie qu’ainsi, c’est le réel qui étend son emprisesur nous, un réel qui, de plus, est une construction sociale, politique, idéologique, la liste des faits composant ce que l’on désigne par ce nom ridicule n’étant pas infinie, comme c’est le cas du monde, le monde est tout, mais un ensemble choisi de sujets à traiter impérativement au risque d’être purement et simplement disqualifié par le monde social, lequel, à la faveur d’une tautologie qu’il feint de feindre d’ignorer pour persévérer dans son mal-être, ne s’intéresse jamais qu’à ce qui l’intéresse, c’est-à-dire, au fond, à pas grand-chose, c’est pour cette raison que tous ceux qui passent à la télévision parlent de la même chose, c’est pour cela que tous les gens qui viennent vendre leurs livres à la télévision (à la télévision ou à la radio, c’est la même chose) parlent tous de la même chose, sans exception, que ce soit « le monde réel », « l’actualité », « le contemporain », c’est toujours la même chose, et qui souhaite échapper à la même chose n’a guère d’autre choix que de rester couché dans son lit chaque fois qu’il a l’occasion de le faire parce que c’est ainsi seulement, dans cette défection seulement, que quelque chose peut avoir lieu, pas dans le monde réel, non, le monde réel est verrouillé, pas dans le monde réel, non mais ailleurs, dans un autre monde, c’est seulement dans la défection que quelque chose peut avoir lieu d’original, là, en effet, l’imaginaire n’est pas verrouillé, l’imaginaire est indéterminé, mais pour combien de temps encore ? le temps, probablement, d’inventer une intelligence artificielle qui aura la tâche de monétiser aussi cette dimension-là de l’existence, alors rester au lit le matin d’un jour de grève n’en vaudra même plus la peine, il n’y aura plus nulle refuge où échapper aux doctrinaires de la réalité. Mais, au fond, ne suis-je pas comme eux, moi, ne suis-je pas contaminé par eux, moi, ne suis-je pas en train de chercher comment donner une dimension politique à ce segment de mon existence, ne suis-je pas en train de m’efforcer d’interpréter politiquement mon envie de paresse ? De paresse ? Même pas vraiment, en fait, tout ce que je voulais en restant dans mon lit, c’était un peu plus de temps, voler du temps à la réalité pour écrire un peu plus, écrire un peu plus longtemps, voler à la réalité le temps de m’en échapper, ce n’est pas paresse que cela, mais activité supérieure, activité plus intense, énergie plus puissante, concentration plus profonde, ce moins, c’est plus, moins de réel, plus de vie. Au fond, ce que je voudrais, je crois, ce que je voudrais aujourd’hui, du moins, et sans doute tous les autres jours aussi, ce que je voudrais aujourd’hui, en particulier, c’est passer ma journée à écrire, ne m’occuper de rien, n’être préoccupé de rien, me concentrer sur la seule écriture, tout oublier, tout abandonner, que tout disparaisse pour ne laisser que cela, que cette seule musique interne à elle-même, la laisser inventer ses propres règles et les suivre ou les enfreindre, comme bon lui semblera, ne plus me soucier de ce qui agite les habitants du monde réel, tout ignorer non par mépris de leurs soucis, mais au nom d’une lumière plus claire, d’un amour plus grand. Si nous sommes à ce point fascinés par le réel, le contemporain, comme sous hypnose, c’est que nous sommes désespérés, les hurlements dans la nuit ne sont pas des cris de joie, écoute-les, ce sont des appels à l’aide auxquels personne ne répond parce que personne n’a plus envie de nous entendre depuis longtemps, nous sommes obsédés par le réel, le contemporain, parce que nous ne savons pas quoi en penser, nous n’avons rien que des morceaux d’idéologie vantarde pour ce (mal) faire, mais nous n’avons point d’esprit, ne savons inventer, n’avons nulle imagination, ne faisons que recycler comme l’époque nous apprend à le faire, sagement, nous caressant les cheveux comme on le fait aux enfants qui s’éveillent, terrorisés, d’un mauvais rêve : « Ne t’inquiète pas, mon enfant : tout a déjà été fait. »  Tout a déjà été fait, vraiment ? Voilà qui est bien. Ainsi rassurés, nous pouvons nous recoucher, et dormir tranquille, notre tâche est infime, qui tourne sur elle-même, est enfermée en elle-même, marmonne d’un indicible ennui sur nos minuscules écrans ou, du moins, trop petits pour moi, trop petits pour qui aspire à l’immensité. Et chaque jour on nous répond qu’elle n’est pas pour nous, qui venons trop tard et chaque jour on nous ment. À croire que nous aimons le mensonge. Aimons-nous le mensonge ? Des bruits qui semblent étouffés, plus lointains qu’ils ne le sont en réalité, sonores comme des vagues qui refluent sur le rivage, montent quelquefois du boulevard. Jusqu’à présent, absorbé comme je l’étais par mon écriture, plongé en elle comme en une vaste mer, je ne m’étais pas soucié d’eux. À présent, je m’arrête un instant, y prête l’oreille, sans doute ne diffèrent-ils en rien de ce qu’ils sont les autres jours, quand je ne m’y intéresse pas, quand ils ne font rien que me déranger, agressions sonores maintes fois répétées, tout juste peut-être sont-ils un peu plus rares, aujourd’hui, mais essentiellement ce sont les mêmes, tout ce qui change, c’est moi, qui n’ait pas d’essence, moi et mon attention, mon écoute, jour de grève, jour de trêve, n’est-ce pas à cela que nous aspirons ? Non pas les vacances du touriste, qui ne sont jamais que le prolongement du travail, son envers nécessaire, sa justification ultime, la preuve qu’il est irréfutable, mais une exception qui ne soit pas un état d’exception, qui soit tout au contraire le rétablissement de nos droits naturels à l’existence, comme si seule cette exception nous permettait de prendre conscience de nos droits naturels à l’existence et que ces droits sont chaque jour travestis, bafoués, dévoyés, comme si, dans cette défection, qui n’est que la désertion d’un régime mauvais, nous étions enfin en mesure de les énoncer clairement alors que, chaque jour, notre langage est confisqué, quand parler la langue qui vient à moi ne devrait pas être un luxe mais, homo étant qui parle, un droit que je puis exercer à loisir. Je bâille, mais je ne veux pas m’arrêter. Aujourd’hui, ce me semble, je n’ai pas à creuser ce trou que je creuse dans le temps pour exister, aujourd’hui, ce me semble, l’existence n’est pas ce petit larcin qu’on commet et dont on tire nul gain autre que culpabilité. Que l’existence elle-même, que l’existence dans son innocence nous paraisse coupable, n’est-ce pas le triomphe du progrès ? Plus la vie est socialisée, et moins j’ai le droit d’exister. Je ne suis plus qu’une goutte d’eau dans un océan de déterminations qui m’échappent. Les autres jours de la semaine, je m’en aperçois ici et maintenant, ma vie est si lointaine qu’elle m’est absolument étrangère, je ne puis en saisir que de rares morceaux, je fais des efforts pour m’approprier quelque chose de moi qui, en fait, ne l’est pas, à moi, mais à l’autre, au grand autre qui s’incarne dans la vie sociale. Or, je n’ai pas à m’approprier ma vie, ma vie n’est pas à moi, ce n’est pas une propriété, une possession, ma vie, c’est moi, je suis toute ma vie. N’y a-t-il donc que le temps de la défection qui me permette de le comprendre ? N’y a-t-il donc que l’exception qui m’autorise à accéder à cette dimension-là de mon existence ? Ne puis-je espérer y parvenir en temps ordinaire ? Est-ce à dire que la banalité est totalitaire qui enrégimente les singularités que nous sommes ? Mais quelle banalité ? Un jour pas comme un autre n’est-il pas un jour comme un autre ? Je ferme les yeux. Aux images qui me parviennent du fond de mon cerveau domestique, des images si réelles qu’elles semblent préfabriquées, je pourrais opposer le sommeil, mais je ne le fais pas. Dans la pénombre de ma chambre, au fond de mon lit, plus profond que le fond de mon cerveau, je garde les yeux ouverts, suis les inflexions de la vie, et cherche le chemin qui se fraye au milieu de toutes les formes convenues. Est-ce celui-ci ?

dix-huit janvier deux mille vingt-trois

Je m’installe dans un rayon du soleil qui inonde Paris aujourd’hui, et je laisse de côté tout le mal que l’on nous fait, je l’ignore, je le méprise, il disparaît. Le ciel est d’un bleu si pur qu’il a quelque chose d’irréel, mais non, c’est toute la réalité, elle est là, il suffit pour le voir de la regarder. Cette nuit, la voisine du dessus, qui semblait étouffer dans des cris dignes des études du XIXe siècle sur l’hystérie, m’a réveillé. Combien de temps ont-ils duré, ses hurlements ? Je ne saurais le dire, quelques minutes à peine, sans doute, mais à moi, cela m’a paru bien plus long, évidemment. Ensuite, la scène habituelle, une scène invisible, purement audible, s’est reproduite pour la énième fois. Elle s’est mise à crier : CASSE-TOI ! CASSE-TOI ! CASSE-TOI ! une dizaine de fois peut-être à quelqu’un qui ne répondait pas ou dont je n’entendais pas la réponse. Je me suis demandé quelles pouvaient bien être ces personnes qui vivaient ainsi et j’aurais aimé, je crois, avoir le pouvoir de me rendre invisible et de flotter dans l’air de Paris pour observer avec mes yeux et non avec mes seules oreilles ce délire qui se joue à intervalles réguliers au-dessus de ma  pauvre tête ensommeillée. Ou alors, tout simplement, ne rien entendre du tout, qu’il n’y ait pas de bruit, et dormir du sommeil paisible de qui a consacré sa journée à la littérature, à la musique, à l’amour, à la vie. J’étais épuisé, mais je n’arrivais pas à trouver le sommeil, trop d’excitation sans doute, trop de tension nerveuse encore dans le corps, il aurait fallu que je marche deux ou trois heures pour laisser tout cela, me défaire de tout, mais quand j’ai croisé ces trois jeunes hommes qui empestaient l’alcool et, sur le boulevard, hurlaient à la mort dans la nuit de Paris, je n’ai pas eu envie de flâner, mais de rentrer chez moi, vite, me coucher. Tout ce à quoi j’interdis l’entrée de ces pages (tout ce qui me semble être la négation de l’amour), je ne le laisse pas de côté parce qu’il n’a pas d’importance, mais parce que je dénonce son importance, je m’oppose à son importance, je veux qu’il perde toute importance, je veux qu’il disparaisse. Je regarde Nelly qui souffre, je tâche de la réconforter, le puis-je seulement ? Oui, je crois que je le puis. Il y a quelque temps de cela, du vingt-cinq novembre deux mille dix-neuf au cinq mars deux mille vingt, avec un ajout à la date du six novembre deux mille vingt, j’avais consigné un certain nombre de considérations relatives à mes sentiments dans deux cahiers d’écolier italiens noirs à bords rouges et de moyen format, un « journal intime », avais-je écrit mot à mot et entre guillemets, sentiments causés par la vie sociale et, plus précisément, la vie de famille. Je viens de les sortir du tiroir où ils sont rangés, non pour les relire (j’y ai à peine jeté un œil), mais pour les dater avec exactitude ici (je les avais évoqués dans ces pages à l’époque de leur rédaction), et je me suis demandé s’il ne faudrait pas que je tienne, de nouveau, une sorte de journal intime, pour conjurer le sort ou, du moins, confier quelque chose de ces sentiments que je laisse de côté ici, les confier à la postérité (même indifférente). Je n’ai pas résolu la question : quand je pense que oui, il le faudrait, je m’objecte que non et, quand je pense que non, je m’objecte que oui en sorte que je m’enferme dans un dilemme d’où je ne puis sortir qu’avec effraction, faisant violence à l’apparence de logique et sa force faussement contraignante. Pourquoi écrivez-vous ? demande-t-on souvent, et c’est une question imbécile, l’écriture étant précisément cet événement qui a lieu en l’absence de toute raison, de quelque ordre qu’elle soit, politique, esthétique, sociologique, éthique (la mauvaise littérature étant généralement celle qui s’écrit pour de bonnes raisons, au nom de ces bonnes raisons), l’écriture tend toujours à la pureté, à une forme de dépouillement qui se défait de toutes les raisons.

dix-sept janvier deux mille vingt-trois

Passé ces dernières heures à Bomarzo ou, plus exactement, dans le livre de Manuel Mujica Láinez du même nom, d’où un étrange sentiment de dépossession de soi quand, après en avoir fini la lecture, ce matin, je suis allé courir. Il faisait assez froid et je n’aurais pas dû quitter si brutalement, je crois, les quelque 900 pages parmi lesquelles j’avais passé ces derniers jours. De fait, j’ai eu du mal à mettre un pied devant l’autre aussi longtemps que j’avais l’intention de le faire comme si, moi aussi, j’avais fini par boiter, tel Pier Francesco, dit Vicino, Orsini, duc de Bomarzo et héros de cette vaste fresque. Mais je ne vais pas récrire mon texte ici, ce n’est pas le lieu. Un peu plus tard, alors que j’avais prévu de laisser passer un jour, j’ai fini d’écrire ma critique du livre, pour m’en débarrasser, peut-être, je veux dire par là : pour ne pas être obsédé par lui. Est-ce que je travaille mal ? Est-ce que je suis désorganisé ? Est-ce que je n’ai pas de suite dans les idées ? Est-ce que je ne suis pas à la hauteur des ambitions que je me donne ? Je ne sais pas, je me pose ces questions parce que la lecture de Bomarzo a interrompu ce que j’étais en train de faire, que j’ai encore tant d’autres choses à lire, pour moi, pour le prix, tant d’autres choses à mettre en forme, ou à déformer, et qu’il me semble que je n’y parviens pas, que je cours après quelque chose qui me fuit et que je ne parviendrai jamais à rattraper. Est-ce vrai ? Est-ce que je me fais des idées ? Je ne sais pas, je me pose ces questions parce que tout semble à encore à entreprendre et rien ne va à la vitesse qui est celle de mon désir — instantanée. Or, oui, je le sais, je sais qu’il faut du temps et je sais que, me précipitant, il m’est arrivé de mal faire, de mal écrire, ce qui conduit à l’échec, à l’effondrement de la chose sous sa propre difformité. Il faut être patient et je hais la patience. Peut-être ne pourrais-je vraiment écrire que comme un condamné, mais cela, puis-je réellement me le souhaiter ? Je ne sais pas, je me pose ces questions parce que je suis plein de doutes, mais je suis heureux quand même parce que ces doutes, ou ce doute radical, ne m’empêchent ni de vivre ni de penser ni d’écrire : ce n’est pas qu’il me faut faire avec, il faut que je fasse quelque chose avec, il faut que j’en fasse toujours la matière même de mon écriture. Trop de signes pour aujourd’hui. Parfois, il me semble que j’ai la tête trop petite pour tout ce qui se tient dedans et que c’est pour cela que j’écris, mais je ne sais pas, peut-être que c’est le contraire, peut-être que si je n’écrivais pas, j’aurais la tête vide et libre, peut-être que je serais libre, léger comme l’air froid qui gagne de nouveau la ville, enfin. Je ne sais pas. Rien ne peut commencer que par un tremblant je ne sais pas.

seize janvier deux mille vingt-trois

Ah, Laurent Gaudé, Matthieu Chedid, en voilà des quelqu’un ! me suis-je dit tout de suite après avoir croisé le second au jardin du Luxembourg, où je vais courir et me promener, et le premier sur le boulevard du Montparnasse, où je réside. En voilà des quelqu’un, me suis-je donc dit, moi qui ne suis personne, tout juste une personne. (Il n’y a guère que les quelqu’un qui soient réellement des personnes.) Ce n’était certes pas la première fois que je les croisais, l’un comme l’autre, mais jamais dans la foulée, c’est le cas de le dire puisque j’étais en train de courir, et eux aussi ils étaient en tenue de sport, faut-il souligner, s’il n’avait pas fait attention, d’ailleurs, un observateur distrait aurait presque pu nous confondre, eux et moi, mais non, ce n’est pas vrai, je mens, on ne peut pas confondre quelqu’un avec personne, cela est impossible, jamais dans la foulée l’un de l’autre, et en tout cas pas depuis longtemps. Avant, oui. Souvent ? Oh, je ne dirais pas cela comme cela, non, mais plusieurs fois, oui, assurément. Mais avant quand ? Eh bien, lors de ma première vie à Paris, ainsi que j’ai décidé de l’appeler ce matin, pour la distinguer de celle-ci, lors de ma première vie à Paris. J’avais même écrit un texte (est-ce que j’en ai déjà parlé ? je ne m’en souviens plus, passons, et tant pis si je me répète), un texte qui faisait partie d’un ensemble plus vaste de maximes, portraits, etc., satire de mon temps que je projetais sous l’auspice de certains de mes héros, les moralistes du Grand Siècle (La Rochefoucauld, Pascal, La Bruyère), un texte qui s’intitulait People de Paris, et qui consistait en courts aphorismes donnant chacun la description ironique de ma rencontre (ou le simple fait de croiser) avec une star, une starlette, une vedette ou quelqu’un de connu ; — une phrase, brève, deux ou trois lignes tout au plus. J’avais choisi un carnet chez Papier+, papier bible sous un couverture à motifs géométriques en relief inversé noire et lisse comme un cuir fin, où, à l’aide de mon Parker P51 chocolat à capuchon doré, je notais toutes les phrases, les maximes, les aphorismes qui composaient ce recueil (d’autres morceaux du texte, plus longs, étaient saisis directement à l’ordinateur). Ce carnet doit encore se trouver dans les archives de ma première vie à Paris, c’est-à-dire dans cette grosse boîte transparente qui se trouve là, à portée de main de l’endroit où je me trouve en ce moment pour écrire, et où sont entassés cahiers, carnets, feuilles, ordinateurs défunts mais conservés pour leur disque dur. Quand j’écrivis ce texte, inachevé, je travaillais chez Grasset, en plein Saint-Germain-des-Prés, ce qui facilitait grandement l’observation de la star, starlette, vedette, personne connue dans son milieu quasi naturel. Peut-être avais-je en tête d’œuvrer tel un entomologiste, observant, décrivant, classant ces étranges bestioles qui peuplent Paris, et c’était une belle idée, je crois, mais qui aurait voulu publier cela ? Aucune idée. Je n’en avais déjà aucune à l’époque, et peut-être est-ce la raison pour laquelle j’ai laissé tomber. Et puis, il est vrai que j’aspirais à quitter ce poste d’observation certes privilégié, mais tellement ingrat, où je me suis senti si humilié (le premier jour chez Grasset, j’ai pleuré), mais de cela, je sais que j’ai déjà parlé, et je n’ai pas envie de recommencer, j’aspirais à me métamorphoser, devenir ma propre bestiole, et pas le laquais d’une autre. Ai-je pensé à tout cela, ce matin, après avoir croisé les deux quelqu’un, tout en courant ? Oui, après avoir croisé le second (j’entends : le second par ordre chronologique, par ordre starique, c’est le premier, bien plus connu que le premier par ordre chronologique qui, somme toute, ne l’est pas tant que cela, connu), j’ai commencé à composer les phrases tout en courant, chaque foulée ou presque développant l’idée que je suivais. J’ai terminé le premier tour du jardin comme cela, et puis j’en ai fait un second avant de rentrer à la maison en passant par la rue de Fleurus, un petit morceau de la rue Notre-Dame-des-Champs, avant de remonter la rue de Rennes jusqu’au boulevard, itinéraire habituel. Il y avait du vent, il pleuvait, et il ne faisait pas exactement chaud, non, au contraire, mais moi, j’étais là, et j’étais bien là ; — moi qui ne suis personne, je puis dire que j’allais en paix.