quinze janvier deux mille vingt-trois

Si j’en crois les statistiques de mon site, depuis quelque temps, il y a plus de gens que d’habitude qui lisent ce que j’écris, mais cela ne change fondamentalement rien à ma vie. Si j’en crois ce que Nelly m’a dit hier, sur les réseaux sociaux (qui sont décidément le dépotoir de l’humanité), un type qui exerce par ailleurs le métier d’éditeur s’extasie devant des livres parus chez Abrüpt, dont mon Et partout c’est la guerre (il publie la couverture de mon livre ainsi que celle du livre de Giraudon et Vermeulin), mais cela non plus ne change fondamentalement rien à ma vie. Il me faut dire, en tout cas c’est ce que je ressens le besoin de dire, il me faut dire que l’éditeur en question n’a jamais pris la peine de lire le manuscrit de la vie sociale que je lui avais pourtant confié en personne (ainsi que quelques-uns de mes livres que je lui avais poliment offerts après les avoir choisis exprès parmi ceux que j’avais déjà commis, je m’en souviens, il m’avait donné rendez-vous à la boutique de la Torréfaction Noailles, sur la Canebière, c’était le quatre octobre deux mille dix-huit, mais de ces livres non plus il ne m’a jamais dit le moindre mot, je suppose qu’il n’a tout bêtement pas pris la peine de les lire, quel malheur d’être bien élevé, me dis-je, me considérant avec compassion, quel malheur d’être bien élevé dans un monde qui ne l’est pas) et dire aussi que la dernière fois que nous nous sommes croisés, précisément le vingt-huit mai deux mille dix-neuf à la terrasse du Marengo, un bar hideux d’une rue hideuse situé près de l’hideux Vieux-Port de Marseille, j’ai consigné cette mésaventure dans mon journal deux jours plus tard, à la date du trente mai deux mille dix-neuf, il ne m’a tout simplement pas reconnu, ce qui m’avait asséné un coup d’une violence rare parce que je m’étais rendu compte à ce moment-là que je n’étais personne. Je le savais bien que je n’étais personne, tout comme je sais, aujourd’hui encore, que je ne suis personne, mais la manifestation sociale de cette certitude subjective, pour ainsi dire, m’en apportant la preuve irréfutable, objective, pour le dire aussi ainsi, m’avait profondément blessé. Aujourd’hui encore, c’est dire, je ressens cette douleur. Mais qu’est-ce, me demandera-t-on, oui, qu’est-ce qu’être quelqu’un ? Être comme lui, probablement. Être comme un autre. Alors, évidemment non, je n’ai pas envie d’être comme lui, pas plus que je n’ai envie d’être un autre, mais ce n’est pas la question, ou pas la réponse à la question. Alors, quelle est la question, ou quelle est la réponse à la question ? Je pensais avoir oublié cet événement, avoir oublié toutes ces histoires et, jusqu’à hier, c’était vrai, j’avais tout oublié, mais les lecteurs de Proust le savent bien : la mémoire ne se contrôle pas, c’est elle qui nous contrôle, elle vient à nous plus que nous n’allons à elle, c’est elle qui se souvient de nous plus que nous d’elle. On appelle cette mémoire, « la mémoire involontaire », mais on a tort de réduire la mémoire à une question de volonté ; le fils que la mémoire tisse sont inscrits dans notre corps. La nuit est tisserande qui déroule le fil de ce que nous sommes, de ce que nous fûmes, de ce que nous serons. Hier au soir, quand Nelly m’a montré le message dont je viens de parler, je n’ai pas relié immédiatement son auteur à l’auteur de mon humiliation parce que, cette humiliation, je l’avais oubliée, ce n’est que ce matin que la chose m’est apparue clairement. Plutôt que de m’adonner à cette forme dominicale de masochisme littéraire, je pourrais enfouir cet événement un peu plus loin dans les profondeurs de la mémoire sous des couches de faits et de fictions mais, pas plus que je ne veux passer pour qui je ne suis, je ne veux travestir la réalité, faire semblant, présenter une version du monde qui n’est pas la version que je vis. Ce matin, sans quitter le lit où j’avais dormi, je me suis armé de mon ordinateur, et je me suis souvenu de tout ce que j’avais vécu, je me suis souvenu de l’échec, de l’humiliation, je me suis souvenu de ces gens qui ne sont pas souvenus de moi, pas plus que, publiant la photographie d’un de mes livres dont ils feignent d’admirer la couverture pour se donner bonne conscience, pour paraître sur la scène débilitante de la vie sociale en seigneurs magnanimes, ils ne se souviennent de leur auteur, c’est-à-dire de moi, je me suis souvenu que je n’étais personne, j’ai clairement perçu que je ne suis personne. Cette perception me rend-elle triste ? Un peu, peut-être. Je ne nierai pas ici, ici où j’ai pris la décision de dire la vérité, je ne nierai pas que j’aspire à la gloire, mais l’absence de la gloire ne me rend pas malade. Je regarde la tête des gens qui la connaissent et je n’ai pas envie de leur ressembler. Non, ce que je voudrais, c’est une gloire qui me ressemble à moi, une gloire à mon image, et non revêtir un costume qui n’est pas le mien pour la connaître, qui serait fausse dès lors, artificielle dès lors, oui, mais une telle gloire existe-t-elle ? Je n’en sais rien ; — je ne la connaîtrai sans doute jamais.

quatorze janvier deux mille vingt-trois

Choses étranges que les choses, les êtres. Il faudrait, en vue de les apprécier un peu mieux, prendre quelque distance, sans doute, quelque congé lointain afin de n’avoir pas toujours le nez dessus, et les yeux rivés sur les choses, les êtres, si étranges soient-elles, si étonnants soient-ils, non les fermer, les ouvrir comme jamais, et regarder ailleurs, avoir un regard autre. Changer de sujet : la même chose mais différemment. Quand il arrive soudain que surgisse à la surface de notre conscience l’idée que, peut-être, tout ce que nous croyions savoir est faux, que la vérité est tout autre, que faire ? S’enfoncer la tête profond sous terre pour surtout ne rien être contraint de changer ou bien ouvrir les yeux grand, émerveillés par  la lueur de l’étonnement, son éclair, et tout voir, les choses, les êtres, exactement comme ils étaient avant et sans plus aucune commune mesure pourtant ? Il faut aimer la réalité pour qu’elle nous étonne, nous paraisse fantastique, irréelle, sans nul rapport avec l’idée que nous nous en faisions l’instant d’avant, avant que la chose, l’être apparaisse à la surface de notre conscience, tout autre, métamorphosé, la même mais différemment. Il faut aimer la réalité pour percevoir ce qu’elle comporte de révolutionnaire : ce ne sont pas les choses, pas les êtres qui changent, mais la façon dont nous les percevons, la façon dont nous les décrivons, la façon dont nous les vivons. Et quand cette réalité se fait brutale, ne pas détourner le regard, ne pas s’abandonner à la pitié, inventer une nouvelle cruauté, plus belle. Telle l’enfant s’émouvant, s’étonnant de l’homme qui, en plein milieu du jour, sur le trottoir, dort, sous la pluie. Tu es une bonne personne, lui dis-je un peu après quand nous parlons de sa vision, avant d’ajouter pour moi-même, au moment d’écrire cette phrase, et cela n’a pas de prix. Ailleurs, commencé ce que j’appelle un carnet secret.

treize janvier deux mille vingt-trois

Du temps pour les autres et bien plus que pour moi, d’où sans doute certaines difficultés à me concentrer, aujourd’hui, ou bien est-ce autre chose, autre chose mais quoi ? Un autre régime peut-être, non au sens de diète absurde, ascèse para-religieuse, dogme sans révélation, animisme gratis, rituels sociogéniques, hygiène maladive, mais au sens vital de gouvernement de soi, bien plutôt, et l’agacement qui l’accompagne à l’occasion, frustration, rage sourde, tout ce à quoi il ne faut pas céder, au contraire, tout ce qu’il faut surmonter, comme dans la pratique de l’instrument de musique qu’on a envie de détruire si souvent (ce que je dis à Daphné quand nous parlons des leçons qu’elle a abandonnées après qu’elle m’a dit qu’elle voulait que nous l’inscrivions à l’orchestre de l’école, l’année prochaine, mais pas dans un orchestre en dehors de l’école, comme je le lui propose, pour que ça ne devienne pas « obsessif », me dit-elle, ce à quoi je réponds « obsessionnel, mon amour »), lui faire payer notre nullité, mais l’instrument n’y est pour rien, c’est soi-même qui se trouve mis en jeu, en doute, en crise, en danger, menacé d’autodestruction, et l’obstacle surmonté procure un plaisir à la mesure de l’épreuve. Banalités ? Sans doute, comme le sont l’immense majorité de nos vérités, banales. Survolant du regard ce que j’écrivais il y a un an jour pour jour dans ce même journal, je découvre avec et sans étonnement que le menu de mon déjeuner était composé exactement de la même manière que ce jour-ci. Suis-je logique ou prévisible, moi-même ou d’un mortel ennui, comment savoir ? Peut-être ne le faut-il pas. Peut-être n’est-ce pas la question, peut-être n’y a-t-il pas de question, peut-être l’éternel retour du même est-il la réponse à toutes les questions, y compris celles qui lui semblent en tout point étrangères. Émission vieille de vingt ans à la radio (je la rediffuse pour moi-même tout en préparant mon déjeuner et en le consommant ensuite), où il est question du pied et notamment de la bipédie originelle de l’humanité (Yvette Deloison). Au musée de l’érotisme (définitivement fermé, j’ai vérifié), Alain Plumey décrit avec minutie un soulier phallique d’origine japonaise destiné à donner du plaisir à qui le porte. Couru 40 minutes (toujours pas de gps) puis gainage pour courir encore et redresser le corps qui sont aussi des sources de plaisir. Un appartement dans l’immeuble en face du nôtre est à vendre, mais ce n’est pas celui dont les fenêtres sont allumées. Dommage.

douze janvier deux mille vingt-trois

Je voulais écrire quelque chose et puis, sans que je m’en aperçoive réellement, je me suis perdu dans la contemplation du boulevard. Durant quelques instants qui n’étaient plus tout à fait dans le temps — les événements continuaient d’avoir lieu dans le temps, mais moi j’y étais extérieur, je n’avais plus le sentiment du temps, j’étais hors de lui —, j’ai suivi du regard ce qu’il se passait là, sous mes yeux, et je me suis égaré dans ce microscopique dédale à la profondeur infinie, je me suis enfoncé loin, très loin dans cette infime portion de l’univers. Au vrai, je n’ai même pas cherché à tenir le fil de mes pensées, je leur ai lâché la bride. C’est que je me trouvai soudain dans un labyrinthe immense, sans nulle Ariane pour me guider, labyrinthe d’où j’aurais très bien pu ne jamais sortir, ou plus totalement vivant. Le suis-je d’ailleurs vraiment ? Les réalités qui pourraient avoir lieu, même celles des plus infinitésimales, comme cette vision éphémère qui fut la mienne au moment de me servir une tasse de café, sens dessus dessous, que je pourrais verser le café sur cette tasse à l’envers — je me suis réellement vu verser le café sur la tasse renversée, j’ai réellement vu le café déborder de la tasse posée à l’envers sur la sous-tasse —, si elles n’existent pas, si elles ne sont même pas, comment se fait-il cependant qu’elles puissent nous habiter, qu’elles peuplent notre monde de fictions, lesquelles ne sont toutefois pas des chimères, mais ont une réelle action causale sur la façon dont nous vivons, la façon dont nous pensons, nos choix, nos préférences, nos dégoûts ? Qu’une chose qui n’existe ni n’est, qu’une chose qui n’est donc pas une chose, mais un rien, qu’un rien donc, qu’un rien ait un pouvoir causal, n’est-ce pas l’une des plus grandes merveilles de l’univers ? Et, s’il faut fuir ce qui crée du faux (autant dire qu’il faut fuir la majeure part de ce qui constitue notre vie sociale), il faut aimer ces fictions que nous faisons. Ne sont-ce pas elles, bien plus que les chefs-d’œuvre de l’art, les véritables œuvres de l’esprit ? J’ai pensé tant d’autres choses avant de me perdre dans ce morceau d’univers, mais je préfère les oublier à présent, et me souvenir de ce seul voyage fugace.

onze janvier deux mille vingt-trois

C’est peut-être pour cela que j’ai mal dormi cette nuit, parce que je n’ai pas l’habitude de connaître de tels sentiments, mais comme c’est un tel sentiment que j’ai connu, il faut que je le raconte : hier au soir, avant de m’endormir, j’en ai eu la parfaite consciente, j’étais heureux. Tout était aussi pourri que les autres jours, le monde allait aussi mal que les autres jours, et mon bonheur, si grand soit-il, ne m’empêcherait jamais de sentir avec une grande clarté le profond dégoût que m’inspire le monde, pas plus qu’il ne m’empêcherait tôt ou tard d’entrer dans une colère noire, mais moi, malgré tout, malgré cela, j’étais heureux. J’avais beau savoir que ce que je faisais n’avait à peu près aucune chance d’avoir jamais aucun succès, comme ce que je fais, c’est ce que je veux faire, j’étais en accord avec moi-même. Et je le suis toujours. Je ne fais pas ce que je fais, me suis-je dit ce matin en jetant un regard rétrospectif sur le sentiment nocturne de la veille, parce que j’essaie de faire quelque chose de mieux, ou quelque chose d’autre, et que je n’y arrive pas, mais comme c’est tout ce que je sais faire alors, faute de mieux, je continue de faire ce que je fais au lieu de faire mieux, au lieu de faire autre chose, non, un peu comme chez Kant, chez qui le « je pense » doit pouvoir accompagner chacune de mes représentations, je fais ce que je fais en ayant conscience que c’est ce que je fais, que c’est ce que je veux faire, je pourrais sans aucun doute faire mieux, je ne dis pas le contraire, au contraire, et devenir encore meilleur, je m’y emploie, d’ailleurs, à être plus beau, à être plus intelligent, à être plus gentil, à être plus fort, à être plus juste, à être plus doux, à être plus cruel, mais ce que je fais, je ne le fais ni par dépit, ni opportunisme, ni par cynisme, ni par désespoir, mais parce que je l’aime, profondément, sincèrement, absolument. Le paradoxe, c’est qu’il n’y a pas de paradoxe : ce n’est pas parce que l’état du monde est déplorable que nous devrions être malheureux, la conscience de l’état du monde et de notre état à nous qui habitons ce monde, qui en faisons partie au même titre que tout ce qui existe dans l’univers, devrait au contraire nous rendre heureux parce que, conscient comme nous le sommes de ce que les choses sont comme elles sont, nous en avons une conception juste, nous ne sommes pas victime des illusions qui obscurcissent l’esprit, le pervertissent, nous savons ce que nous valons, nous savons comment va le monde. Si j’observe ce pan infime de l’univers qui me concerne, bien sûr, je puis regretter que d’autres, dont je n’estime pas le travail, aient plus de succès que moi, et il peut m’arriver de concevoir de la jalousie à leur endroit, mais je fais fausse route, parce que, pour être jaloux d’eux, il faudrait encore que je veuille faire la même chose qu’eux, sans y parvenir, sans parvenir à obtenir le succès qu’ils ont et que moi je n’ai pas. Or, tel n’est pas le cas, je fais ce que je veux, il se trouve simplement que cela ne me vaut guère de succès, peut-être en aurais-je après ma mort, peut-être n’en aurais-je pas, qu’en sais-je ? cela ne me concerne pas puisque je ne serai plus là, mais je n’ai pas à m’en prendre à ce que je fais ni à ce qu’ils font, je n’ai qu’à faire ce que je fais, ce que je veux et eux, eh bien, qu’ils fassent tout ou n’importe, cela ne me regarde pas. La conscience que le monde est pourri, rotten, comme dirait Johnny Shakespeare, ne doit pas nous plonger dans les abîmes du désespoir, faire de nous des êtres cyniques et opportunistes. Certes, c’est ce que la majeure partie de la population mondiale fait, si elle en a les capacités (en vérité, la majeure partie de la population mondiale en est bien incapable, c’est une masse humiliée et exploitée), prenant conscience de ce fait, elle se mue en une horde de bêtes assoiffées de lucre, mais cela ne signifie que c’est ce qu’il faut faire, au contraire. Ce n’est pas le bonheur qui est anachronique, c’est nous qui sommes malheureux qui avons mauvaise conscience, — nous sommes malheureux parce que nous avons mauvaise conscience. Or, ce sont deux choses différentes. La mauvaise conscience est le symptôme de ma défaite quand le bonheur est euchronique : non pas accord avec l’époque, mais avec soi, quelle que soit l’époque. Être de son temps, ce n’est pas être béat devant l’époque, être en phase en prise ou je ne sais quoi avec le contemporain (comment peut-on s’étonner que le gens soient malheureux, si c’est ainsi qu’ils pensent, si c’est ainsi qu’ils vivent ?), mais être dans le même temps que soi. L’euchronie est synchronique, dirais-je, si seulement cela voulait dire quelque chose, pas d’un autre temps (uchronie), mais ici et maintenant. Amor fati n’est pas fatalisme, alors, c’est tout le contraire, alors : c’est l’amour du destin, l’amour que me porte le destin et que, si je le comprends, si j’en ai conscience, si je suis assez fort pour ne pas le subir passivement, mais agir avec lui, je puis lui porter en retour, — j’aime le destin parce que le destin m’aime.Et réciproquement. On m’objectera : mais tous les vaincus, tous ceux qui souffrent, tous ceux qui sont accablés de misère, qu’en est-il d’eux ? C’est vrai, mais ont-ils jamais aimé ? Les avons-nous jamais aimés ? Et toi, as-tu jamais aimé ?

dix janvier deux mille vingt-trois

Il fallait être vraiment con, je crois, pour se trouver dehors par ce temps-là, dehors à ne courir après rien, rien qu’après soi-même. Et encore. Moi, j’y étais dehors, à ce moment-là, et je m’y sentais bien, pourtant, oui, je dirais, suffisamment bien en tout cas pour ne pas faire demi-tour, mais continuer, courir sous l’eau de pluie froide de l’hiver, dans le vent froid de l’hiver, dans Paris l’hiver. Avant de partir, je n’ai pas branché le gps qui me sert à tracer les courses à pied, comme je le fais d’habitude, non, je me suis contenté d’un simple chronomètre, histoire de savoir quand même où j’en étais de la matinée, où j’en étais du temps, où j’en étais de l’histoire, où j’en étais de moi-même. Au début, en courant, dans le silence de la conversation avec moi-même, je me racontais ce que j’étais en train de faire comme si c’était mon journal que j’étais en train d’écrire. Et puis, j’ai croisé des adolescents qui m’ont semblé laids et bêtes et je me suis dit : Arrête de juger. Mais, ai-je ajouté tout de suite après, si j’arrête de juger, est-ce que je n’arrête pas de penser ? Au fond, c’est peut-être cela qu’attend de nous cette société bienveillante, inclusive, qui nous enjoint de ne stigmatiser personne mais nous enferme à la première occasion donnée, peut-être est-ce cela qu’elle attend de nous : que nous ne pensions plus. Et force est de constater que nous sommes plutôt doués. Mais ce n’est pas ce que je me suis dit. En fait, j’ai arrêté de juger, en effet, pas pour ne penser à rien, mais pour penser à autre chose, penser à ce que j’allais écrire en rentrant à l’appartement, après ma séance de gainage. Ainsi, après m’être douché, sans même avoir pris le soin de m’habiller complètement, j’étais encore en sous-vêtements, je me suis assis sur ma chaise à ma table d’écriture, et j’ai écrit l’introduction d’un article à venir. Et les phrases semblaient couler de source. Faut-il se méfier des phrases qui coulent de source quand elles coulent de source ou faut-il les accueillir comme on accueille un don, comme on accueille dans ses mains et puis dans sa bouche l’eau qu’on puise à sa source ? Que les phrases que nous rencontrons la plupart du temps dans les livres, les journaux, la bouche des gens, ressemblent à du soda dans des bouteilles en plastique, est-ce une réponse à la question ? L’autre jour, dans l’un de ces journaux, justement, j’ai lu que la consommation quotidienne de soda était susceptible d’augmenter le risque de calvitie chez les hommes. Et j’ai vu là se dessiner l’avenir de l’humanité, non pas obèse et chauve, les régimes et les greffes plastifieront tout cela, mais occupée à guérir de maladies qu’elle se sera inoculées elle-même. Sauf que c’est maintenant, me suis-je fait remarquer, l’avenir. Oui, c’est maintenant, et Ludwig, au lieu d’être dans nos chairs pour nous aider à mieux vivre avec nous-mêmes, comme un con, comme un sociologue, est dans le living, et on l’en félicite. Ah décidément, quelle époque merveilleuse, oui, quelle époque merveilleuse. Mais je m’égare. Peut-être que je ne devrais pas écrire tous les jours comme je le fais, peut-être qu’à force d’écrire tous les jours comme je le fais, je finis par raconter n’importe quoi, et je me souviens qu’avant, je pensais qu’il ne fallait pas écrire tous les jours, que c’était même nuire à l’écriture que d’écrire tous les jours, qu’il ne fallait écrire que si et quand la nécessité s’en faisait sentir, jamais autrement, mais c’était quand avant ? je ne sais pas, il y a longtemps et puis, de toute façon, à quoi la vie est-elle bonne sinon à écrire ? Hier au soir, Daphné m’a proposé de m’aider à écrire mes livres : elle allait, m’a-t-elle annoncé après le dîner, trouvé des idées de contes et moi, je n’aurais plus qu’à les écrire, les contes. Je lui ai dit que je croyais qu’il valait mieux qu’elle les écrive elle-même, mais elle m’a répondu que non, elle ne voulait pas écrire, qu’elle n’aimait pas écrire, qu’elle voulait aider, et c’est tout. Ensuite, elle est allée dans sa chambre et puis, quelque temps après, elle est revenue avec le bloc-notes qu’elle m’avait demandé de lui donner un peu plus tôt dans la soirée. En haut de la page couverte de son écriture bleue et encore maladroite, on pouvait lire l’incipit que voici : « C’est ce qui s’appelle se jeter dans la gueule du loup. » Tout un roman.

neuf janvier deux mille vingt-trois

Je n’aurais pas dû cesser de regarder la pluie tomber. À la place, que faire ? Suivre le spectacle du monde qui est sans commune mesure avec celui, apaisant, de la pluie qui tombe ? C’est comme les voitures qui passent sous mes fenêtres, rien ne les arrête, surtout pas la pluie, qui les encourage, au contraire, à rouler, plus vite, plus loin, plus. Je n’aurais pas dû cesser de regarder la pluie tomber. À la place, il ne devrait rien y avoir, et surtout pas tous ces gens avec toutes leurs idées, qui ne veulent rien dire, ou si peu. S’arrêtent-ils jamais, ces gens, pour se demander ce qu’elles veulent dire, leurs idées, leur convictions, leurs certitudes, sur quoi tout cela se fonde, si seulement il y a un fondement pour tout cela ? S’arrêtent-ils jamais, ces gens-là, pour regarder la pluie qui tombe, et ne rien faire, et tout oublier hors cela, ce spectacle-là, apaisant, ô combien, doux, d’un monde qui n’a pas besoin de nous, d’où nous pourrions disparaître sans que cela ne change rien à la pluie qui tombe ? Si nous n’existions pas, la pluie tomberait quand même. Comme cette pensée est rassurante, n’est-ce pas ? Sans l’ombre d’un paradoxe ; — je puis disparaître, cela ne changera rien. Il n’y a pas à être angoissé par la possibilité de notre disparition, pas plus que je n’ai à m’inquiéter de la certitude de ma disparition, il ne faut pas avoir peur du néant, non, peut-être est-il, en dernier lieu, en effet, la seule chose qui soit. Pendant que j’ai cessé de la regarder, la pluie, elle, n’a pas cessé de tomber. Je m’arrête un instant d’écrire pour la regarder. Quelle douceur, me dis-je, et malgré le vacarme banal auquel on finit par s’habituer, quelle paix. S’il y avait au ciel une divinité de la pluie, je lui ferais l’offrande de ces quelques lignes, pour qu’elle ne cesse de tomber. Si cette divinité était en outre la divinité du temps qu’il fait, je lui offrirais aussi ces quelques lignes de plus pour que, sans cesser de pleuvoir, il fasse froid. C’est vrai que le froid me manque, me dis-je, regardant la pluie tomber, et le fragment de l’univers qui en découle, et la couleur gris paix dans lequel il baigne. Je suis un peu affalé, c’est vrai, sur ma chaise, le dos cassé contre le dossier, le ventre en avant, les fesses près du bord de l’assise, depuis que j’ai commencé à écrire, c’est vrai, je ne me suis pas redressé, non que je n’en aie pas la force, mais je ne n’en ai nulle envie, ainsi affalé, en effet, sans lever le nez, j’ai vue sur le ciel, et je suis des yeux les nuages plus ou moins gris, plus ou moins sombres, que le vent pousse. Est-ce que la pluie a cessé de tomber ? On dirait, je crois, mais cela ne me dérange pas ; elle reviendra. Hier, chez Balzac, ce cri déchirant du fantôme du colonel Chabert : « J’ai été enterré sous des morts, mais maintenant je suis enterré sous des vivants, sous des actes, sous des faits, sous la société tout entière, qui veut me faire rentrer sous terre ! »

huit janvier deux mille vingt-trois

Ce matin, quand j’ai ouvert les rideaux sur ce fragment de l’univers qu’on appelle le boulevard du Montparnasse, il y avait une énorme flaque de vomi dans laquelle picorait un pigeon. C’était au niveau de l’arrêt des bus 28 et 89, Montparnasse-Alençon. En voilà un fameux petit-déjeuner, me serais-je sans doute dit si j’avais eu un peu moins d’esprit, contemplant avec bienveillance ce don de soi fait à la ville par l’un de ces génies, ou l’une de ces génisses, ne soyons pas misogynes, qui peuplent Paris la nuit. Au lieu de cette réponse de mauvais goût, j’ai tourné le dos à la rue et je suis allé préparer le petit-déjeuner de Daphné ainsi que le mien. Le problème de cette civilisation, ai-je pensé un peu plus tard, ce n’est pas de savoir si elle est morte ou pas, non, qu’elle le soit, en effet, cela ne fait guère de doute, mais pourquoi nous ne l’avons pas encore enterrée, et pourquoi au contraire nous faisons tous ces efforts qui semblent vains et désespérés pour la maintenir en vie. Ce n’est pas la première fois qu’une civilisation meurt, et certainement pas la dernière, alors pourquoi ? Par fétichisme ? Pour d’aucuns, certes oui, mais pour les autres ? J’étais en train de marcher dans Paris et je venais d’écrire quelque chose en rapport avec cette fin de notre civilisation et la raison pour laquelle nous ne parvenions pas à l’enterrer (quelque chose qui doit demeurer posthume tant les chances de le comprendre sont minces) dans mon carnet au bison noir, quand je me suis posé la question. Question à laquelle la phrase secrète répondait en réalité et qui pourrait se paraphraser ainsi : par manque d’énergie vitale. Mais alors pourquoi, si cette civilisation est morte, finie, pourquoi est-ce que j’écris ? Cette question aussi, je me la suis posée. Pour qui viendra après les funérailles de notre temps, me suis-je répondu. Quelque chose dans l’air était particulièrement clair : l’espace avait une profondeur limpide, comme si je le voyais net pour la première fois depuis longtemps, ou plutôt : comme si je voyais net à travers l’espace qui, les choses et moi, nous sépare, comme si je pouvais traverser cet espace sans distance, sans latence, sans délai, sans mouvement, abolir l’espace. Pourtant, le temps n’était pas particulièrement clair, plutôt gris avec de rares éclaircies, mais ce n’était pas une question de météorologie, non, c’était une question de perception. Le jeûne alcoolique ferait-il déjà son effet ? me suis-je demandé, et la réponse à cette question aussi m’a paru évidente. Et pendant tout ce temps, je n’ai cessé de me répéter : Il faut que je fasse quelque chose de plus, il faut que je fasse quelque chose de plus, de plus que ce journal, de plus que cette chose sur Paris que je compose sans avoir la moindre idée de ce à quoi elle pourra bien ressembler quand elle sera achevée, si jamais elle l’est, il faut que je fasse quelque chose de plus, en dehors de tout contrôle social, sans espoir, quelque chose qui n’aurait d’autre fin que soi-même, qui serait son propre accomplissement en soi, oui, il faut que je fasse quelque chose de plus. Quand j’ai regardé par la fenêtre, la flaque avait disparu.

sept janvier deux mille vingt-trois

Esthétique de la mort — esthétique de la destruction. Du désir qui accompagne chacune de ses manifestations. Et ma fascination, au Musée de l’Armée, devant les uniformes des hussards de Napoléon. Là, à même la peau, se tissent les liens indissolubles entre la beauté et la mort, la gloire et la destruction, la victoire et la défaite. Quand, un peu plus tard, dans cette librairie grand public où j’irai chercher un livre que j’ai déjà (je m’en aperçois à temps), je lirai les résumés des critiques « de gauche » qu’il est convenu d’adresser à Bonaparte et Napoléon (bien souvent, nul n’est besoin de lire les livres pour savoir ce qu’il y a dedans ; ainsi le veut la nature tautologique du monde de la culture), j’aurai le sentiment que, pensant ainsi, on passe à côté de l’essentiel. Mais des vies entières ne sont-elles pas passées à passer à côté de l’essentiel ? Et puis, qu’est-ce que l’essentiel ? Je ne sais pas. Rien, à n’en pas douter. Si on le regarde attentivement, on finit toujours par voir que tout est rien. La critique idéologique, dogme contre dogme, est vouée à l’échec. Elle ignore la sensibilité, la sensualité, l’attrait infini des objets. Comme chez Benjamin, où la critique des choses est indissociable de la fascination que ces mêmes choses suscitent. Ethos de collectionneur. Ethos du flâneur qui, comme l’écrit Benjamin, « s’abandonne aux fantasmagories du marché. » Ainsi, du capitalisme : qui ne comprend pas la jouissance au cœur de son fonctionnement, la satisfaction des désirs et la multiplication à l’infini des désirs et la satisfaction de ces désirs et ainsi de suite à l’infini, qui ne comprend pas le charme exercée par la surabondance, le pouvoir magique de l’excès des choses, n’a pas grand-chose à en dire, et se trouve comme l’ascète qui dirait au libertin : « Repens-toi ! », ne parlant pas le même langage que lui, il parlerait dans le vide. Mais ce vide, pour beaucoup, est une immense source de satisfaction, les phrases tombent dans une sorte d’éther où elles semblent résonner à l’infini. Noté cette phrase dans Sens unique, texte que j’ai trouvé moins beau qu’Enfance berlinoise, mais peut-être ne faut-il pas les lire l’un à la suite de l’autre (le second paraphrasant souvent le premier), que je cite de mémoire : « Être heureux, c’est pouvoir prendre sans effroi conscience de soi-même. » Définition de philosophe en proie aux grandes angoisses que suscite la vie chez qui l’aime. 

six janvier deux mille vingt-trois

Un esthète perdu chez les Béotiens, — voilà sans doute ce que je suis. Même les gardiens du temple ne le gardent plus mais le salissent, tels ces deux chargés de l’accueil et de la surveillance muséographique qui braillent en regardant la vidéo d’une sorte de mash-up entre une chanteuse française quelconque et Sultans of Swing. Pendant un long moment, ce qui m’aura le plus ému, c’est la vision de cette femme de ménage (je suppose qu’on doit dire « agente d’entretien », mais je n’ai pas le cœur à l’humilier de la sorte) qui, attendant l’ascenseur derrière son charriot, après avoir regardé le tableau qui se trouve à sa gauche, lit attentivement le cartel accroché au mur à côté. Et puis, l’exposition des cadres vides aussi : si j’étais un écrivain français contemporain, je proposerais un atelier d’écriture en partenariat avec le musée et, à un groupe d’illettrés choisis parmi les couches les plus défavorisées de la population, ou de lecteurs du Monde, je proposerais d’imaginer et de décrire les tableaux qui pourraient se trouver dans ces cadres vides. Mais je ne suis pas un écrivain français contemporain. Qui suis-je ? Confer supra. Et mystère. Déambulant dans le musée, je finirai par tomber sur ce tableau d’Eustache Le Sueur qu’en vérité, je crois, je n’avais jamais réellement vu, La prédication de saint Paul à Éphèse. Alors là, malgré le vacarme insensé qui résonne dans les hautes salles de ce vieux palais, le bruit de l’inculture, le bruit du futur, après l’avoir regardé, je me suis assis pour écrire trois ou quatre pages dans mon cahier au bison rouge. Tout était laid, c’est vrai, et moi, je m’efforçais de m’affranchir de cette laideur, ou peut-être qui sait ? d’en faire quelque chose, non pas de renouer avec quelque chose qui a existé jadis mais a cessé d’être depuis longtemps et qui n’est pas pour moi, mais pour inventer quelque chose de neuf, pour policer encore ma sensibilité. Et puis, je suis sorti du musée et je suis allé me promener dans le quartier, j’ai emprunté ses passages, suis passé rue de Richelieu, là où, peut-on lire sur une plaque, Stendhal écrivit ses Promenades dans Rome et Le rouge et le noir, j’ai croisé une star qui vit dans le quartier, j’ai écrit à Nelly que, malgré la star en question, décidément, ce quartier-là me plaisait, Passage de Choiseul, Galerie Vivienne, noms qui, à eux seuls, semblent la promesse de poèmes surréalistes, et j’ai continué à déambuler comme cela, jusqu’à ce que, sur le boulevard de mon quartier, croisant Mauricette, je me dise que je devais bien être le seul qui, croisant Mauricette, se dit à lui-même : Tiens, c’est Mauricette et, s’il y a longtemps que je ne lui ai plus parlé à Mauricette, chaque fois que, croisant Mauricette, je me dis qu’il faudrait que je la salue, je me réponds qu’elle ne se souvient probablement plus de moi et que ce serait fastidieux de lui expliquer d’où nous ne nous connaissons pas vraiment, fastidieux et pénible, alors je ne le fais pas, je pense que, tôt ou tard, je ne croiserai plus Mauricette, je pense que, tôt ou tard, plus personne ne croisera plus Mauricette. Dans le cahier au bison rouge, je note quelques phrases supplémentaires à la suite de celles que j’ai écrites sur le motif. Dehors, des oiseaux de mer décrivent des cercles dans un ciel qui n’est pas pour eux. Sont-ils perdus, eux aussi ?