11.8.22

Durant un bref instant, j’entends le chant des cigales dans le tambour de la machine à laver le linge. Étonnant phénomène acoustique qui n’est pas sans rappeler ceux que j’évoquais hier. Suis-je de plus en plus sensible aux vibrations ou suis-je en train de mettre dans des états de sensibilité extrême ? Je penche pour la deuxième solution. Ce qui explique pourquoi, après avoir dit à Nelly : « Je vais à la Biocoop », je suis resté sur le trottoir d’en face sans rien faire que regarder les gens passer dont certains me regardaient faire ce qui, pour eux, devait sembler n’être rien et qui pour moi, contrairement à ce que je viens de suggérer à l’instant, était quelque chose, être là, c’est toujours un événement, si infime et dérisoire soit-il d’un certain point de vue. Si les passants n’étaient pas passés avec tant de désinvolture à mon endroit, ils auraient sans doute vu que j’étais en train de faire quelque chose, ou de défaire quelque chose, ou de faire quelque chose de négatif, ils auraient peut-être vu que j’étais en train de ne pas aller quelque part où j’avais dit à Nelly que j’allais pour faire quelque chose que je m’étais dit à moi-même de faire — ne pas boire d’alcool. Quand je me suis aperçu que le chant des cigales n’était pas le chant des cigales, mais le son du tambour de la machine à laver le linge alors qu’elle était en train d’essorer le linge, je me suis demandé si Marseille me manquait, parce que les cigales à Tours, cela n’existe pas, pas encore en tout cas, dans quelques années peut-être, mais je ne crois pas, j’ai simplement interprété un son comme un autre son, par désir de nature, par poésie ou bien simplement parce que je me suis trompé. Et puis, la suite, s’il y en a une, je la raconterai ce soir, après être allé courir, après avoir dîné, après m’être douché. Sans même me relire, je reprends le cours de mon récit : ce journal ne va nulle part, c’est une pure rhapsodie sans ordre, sans logique, sans raison. L’autre jour, la lettre de Bruce Chatwin à Thomas Maschler m’a fasciné, non que les idées développées soient particulièrement géniales, mais parce que Chatwin a le plan de son livre en tête, clair, qu’il ne lui resterait plus qu’à écrire. Et le fait qu’il n’ait pas réussi à écrire ce livre ne change rien à ma fascination, l’accroît peut-être, au contraire, parce que moi, je me sens incapable d’avoir un quelconque plan en tête, de savoir où je vais. Ne voulant pas jouer sur les mots « nomade » / « sédentaire » (« celui qui sait où il va » / « celui qui ne sait pas où il va »), je pense à ce commentaire où l’on me disait avoir peur de ne pas retrouver dans mes livres le même tempo que dans mon journal ; — mais quel tempo ? il n’y a rien ici, aucune mesure, maîtrise, métrique, rien que des idées chaotiques sans la moindre direction, sans la moindre organisation : je vis et, comme il se trouve que j’écris, j’écris ce que je vis. Je ne vais pas plus loin que cela, en sorte que je ne fais rien du tout, je n’invente rien du tout, je me laisse vivre, et cela n’a pas le moindre intérêt — je suis incapable de composer quelque forme organique que ce soit. Il n’y a rien ici que des bribes décousues, sans lien, sans relation, sans intention, sans intelligence. Si un thème se dégage, c’est pure coïncidence, je ne me sens responsable de rien. C’est moi qu’on  croit trouver dans ces centaines et centaines de pages, mais j’y suis si peu pour quelque chose que je n’y suis même pas. En tant qu’écrivain, avant d’avoir commencé, je me sens fini. Et je ne sais rien faire d’autre. Je voudrais avoir de l’ordre, un plan, une structure, une idée. Je n’ai rien du tout. 

10.8.22

La musique qui provient d’une fenêtre éclairée de l’autre côté de la rue me ferait presque regretter de n’aimer pas la mauvaise musique. Ne serais-je pas plus heureux si je l’aimais ? Mettre un son en fond, ne plus y prêter la moindre attention, glisser sur la médiocrité de la mauvaise musique comme on glisse sur  la médiocrité de l’existence dont elle participe, voire qu’elle anticipe, n’est-ce pas cela, le bonheur ? Je me disais : on choisit un endroit, on s’assoit quelque part, le lendemain, quand on revient, on se met encore là, et ce là devient notre place. Mais l’a-t-on vraiment choisie, cette place ? Si l’on s’était mis ailleurs, de l’autre côté de la table, par exemple, juste en face, notre vie aurait-elle été radicalement différente ? Ou bien est-ce l’inverse : nous avons choisi cette place parce que notre vie n’est pas radicalement différente, parce qu’elle est la vie qu’elle est ? On ne la choisit pas, la place se déduit de la vie qu’on mène sans qu’on sache très bien si on l’aime ou non. La musique qui provient de la fenêtre éclairée de l’autre côté de la rue constitue une masse sonore peu distincte, je crois que c’est de la musique facile, populaire, contemporaine, c’est une femme qui chante des mélodies simples avec une touche d’électro, mais pas trop, il faut que tout reste insipide, imperceptible presque, conformément au code de la muzak. Depuis que nous sommes arrivés ici, quand elles sonnent, j’entends les vibrations des cloches qui sonnent, pas seulement le dong de la cloche proprement, mais toute l’onde sonore du son de la cloche, la vibration de l’onde, je n’entends pas seulement le son, mais sa propagation dans l’espace jusqu’au lieu où je me trouve et l’entends. Dans l’appartement, les deux premiers jours, quand les cloches de la cathédrale se mettaient à sonner, j’avais l’impression que mon téléphone vibrait, et il m’a fallu un certain temps, il a fallu que le phénomène acoustique se reproduise un certain nombre de fois pour que je comprenne que ce n’était pas mon téléphone qui vibrait (de fait, personne ne m’a appelé depuis des jours et des jours, à l’exception pas notable du tout de l’opératrice de Solutions30, le sous-traitant d’Orange qui doit venir installer la fibre chez nous, ce qui ne se fera sans doute pas avant des semaines, bref, aucun intérêt), mais la cloche qui vibrait jusqu’ici. Ce midi, alors que nous nous apprêtions à pique-niquer dans le parc du Château de Saché, quand la cloche de l’église a sonné, cette fois, j’ai distinctement perçu l’onde, j’ai entendu la sinusoïdalité de l’onde qui se propageait dans l’espace, j’ai entendu la courbe d’une amplitude toujours plus faible, je n’ai pas compté le nombre de cycles, quand j’ai essayé de m’en souvenir, ayant compris le phénomène dont je venais de faire l’expérience parce que j’avais déjà fait plusieurs expériences semblables, j’ai compté dix cycles ondulatoires dans ma tête, mais je ne suis pas certain que ce soit le nom de cycles ondulatoires dans l’espace, peut-être est-ce le nombre de cycles ondulatoires dans mes oreilles, le nombre de cycles ondulatoires que mes oreilles ont retenu, je ne saurais le dire, ce ne sont que des suppositions. Ensuite, c’est-à-dire après le pique-nique, je suis allé à la machine à café pour acheter un café. Suivant le protocole indiqué, j’ai mis ma pièce de 1 euro dans la machine, mais la machine n’en voulait pas, j’ai essayé plusieurs fois et puis je suis allé demandé à la personne qui s’occupait de la caisse et qui m’a semblé s’en occuper uniquement parce que c’était la pause de la personne dont ce doit être le métier de le faire si elle voulait bien échanger ma pièce contre une autre parce que, de la mienne, la machine n’en voulait pas, ce qu’elle a accepté de faire mais avec un air trop sérieux pour convenir à la situation absurde que nous étions en train de vivre, enfin, surtout moi, qui ne pouvais pas boire tranquillement mon café dans le parc du château de Saché comme j’avais l’intention de le faire, parce que la machine à café refuse les pièces de 1 euro qu’elle exige cependant, comme si elle voulait me signifier que ce n’était pas à elle de faire ce genre d’échanges, comme si ce n’était pas assez bien pour elle de faire ce genre d’échanges, comme si c’était assez bien pour moi de faire ce genre d’échanges, non mais les gens quand même, et puis je suis allé mettre ma nouvelle pièce de 1 euro dans la machine, mais la machine n’en voulait toujours pas, alors j’ai dit tant pis, c’est quand même un comble de ne pas pouvoir boire de café chez Balzac. Et, si je ne me le suis pas dit sur le moment, sur le moment, j’étais simplement déçu de ne pas pouvoir boire un café chez Balzac à Saché, je crois quez c’est quand même quelque chose dont il fallait que je parle dans mon journal. Est-ce pour m’essayer à l’idée que j’ai eue hier, d’écrire des récits de voyage banal ? Voici l’idée (trois tweets en fait, que j’ai publiés hier au soir un peu avant d’aller me coucher) : « Envie d’écrire des récits de voyage banal : au café, au supermarché, au cocktail littéraire, au restaurant, chez des amis, dans le bus, le métro, à la sortie de l’école, etc. Mais sans intention parodique, bien au contraire. Plus au sens de ce que disait Constant dans l’IS : / “Nous réclamons l’aventure. Ne la trouvant plus sur terre, certains s’en vont la chercher sur la lune. Nous misons d’abord et toujours sur un changement sur terre. Nous nous proposons d’y créer des situations, et des situations nouvelles.” / L’exotisme est mort. Son bilan carbone l’a tué. L’exotisme est mort. Vive l’exotisme. » Possible, je ne sais pas, si c’est le cas, je ne l’ai pas fait consciemment, en tout cas. J’aurais bien bu un café chez Balzac.

9.8.22

La moralité benête de mon existence vient de m’apparaître soudain. Je regardais par la fenêtre. Des gens passaient, tous différents, tous pareils. Cela m’arrive, de temps en temps, pas regarder les gens, non, cela aussi, mais non, être saisi par la conscience de, la conscience de quoi ? de la nullité ? de la bêtise ? de la platitude ? de quoi ? Je me dis que je ne fais rien de mal, que je ne fais rien de bien non plus, et moins par goût que paresse. Je suis plus vécu que je ne vis ma vie. (Bizarre, cette phrase.) Elle est là, qui s’écoule, ma vie, cela, on ne peut en douter, mais quel intérêt ? Ce n’est pas tant que la définition négative de la morale (ne pas faire le mal) m’apparaisse odieuse comme à l’Ulrich de Musil, c’est qu’elle manque de force, manque de vie. Combien sommes-nous à vivre ainsi dans notre petite sphère de morale, satisfaits de nous-mêmes, contents de notre existence ? Non, ce n’est pas cela. Pas quoi ? Content de mon existence, je ne le suis pas. Alors quoi ? Un mal banal, comme un bien banal, quand je pense à la moralité benête de mon existence, par opposition, ne conviendrait pas. Il ne faut pas un peu, il faut beaucoup de mal pour compenser l’ennui de l’existence petite-bourgeoise qui a toujours été la mienne. Au fond, tout le problème n’est-il pas ici, dans la petite-bourgeoisie fondamentale de ma façon de penser, d’envisager l’existence, d’être ? Suis-je sérieux ? Peut-être. Même ce journal est devenu routinier, casanier, inintéressant.  (Et tant pis si je me contredis.) Mais qu’est-ce qu’une vie intéressante ? L’aventure — bilan carbone effroyable. Le sadisme — pas inclusif du tout. La révolution — on finira avachi. Tout se prévient par une objection. Et tout doit l’être pour dissiper les illusions qui nous embrument l’esprit et nous poussent aux crimes les plus imbéciles. On croit toujours qu’il y a un monde meilleur, là derrière, un peu plus loin, si on va un peu plus loin, on va le trouver, enfin. Sauf que c’est faux. Il n’y a rien. Ou seulement la même chose, encore la même chose, toujours la même chose. Ce qui fait rêver les gens ? Les milliardaires qui disruptent. Pas de doute. Peu de doute en outre que « disrupter » soit un verbe convenable : l’humanité occidentale (et environ) étant sommée de l’être, disruptive, créative, l’être, c’est si convenu, si ennuyeux. Retour au point de départ. Ce n’est pas tant que l’esprit de mon temps ne me fasse pas fantasmer — il ne me fait pas fantasmer —, c’est qu’il manque cruellement d’esprit. Un fou est un dys-x qu’il faut prendre en charge avec bienveillance et humanité, sans le stigmatiser, sans le juger, sans le blesser, il a besoin de soins et notre société doit être à la hauteur du défi qu’il lui lance. C’est terrifiant. La norme énorme, tellement qu’elle enveloppe tout, prend tout sur son sein aimant : là, là, mon enfant, ne pleure pas, le mal n’existe pas, c’est simplement ce qu’il arrive au bien quand il manque d’affection, d’attention, d’amour. La moralité benête de l’existence m’angoisse. Combien de temps la vie peut-elle durer comme ça ? Toute une vie ? Non, c’est trop long, ça doit s’arrêter avant, mais quand, et puis surtout : comment ? Est-ce qu’il faut en finir avec ? Se pendre ? Se faire sauter la cervelle ? Ou un coup d’éclat, la bouche bien ouverte au moment de s’écraser dans l’espoir de laper à l’atterrissage quelque goutte de sang, se jeter du haut de la tour de Babel ? À quoi bon ? Ne sois pas benêt. Dans le meilleur des cas, tu auras droit à un article dans l’édition en ligne du journal local, et encore, rien n’est moins sûr : dès ta naissance, tu es tombé dans l’oubli, et rien ne t’en tirera jamais. Rien. Jamais. Réjouissant, non ? Non, aucunement, mais tout, tout plutôt que la bêtise, l’hideuse bêtise.

8.8.22

Se détacher. Oui, mais pas trop. Trop de détachement, et c’est l’indifférence la plus basse. Même si, c’est vrai, ce qui nous indifférerait alors serait tellement imbécile que nous n’aurions pas de regrets à n’en rien avoir à faire, au contraire. Se détacher, donc, mais de ce qui doit l’être, détaché. Arraché. S’attacher à quelque chose d’exact, de vital. Ce journal, par exemple, je ne le regarde plus comme quelque chose dont je devrais me passer, comme un faute de mieux, comme l’œuvre de qui n’a pas assez de talent pour accomplir un destin plus grand, mais comme la forme que prend un bonheur aussi parfait qu’il se peut. J’essaie de me fixer d’autres buts, de me donner d’autres règles que celles qui s’expriment par son truchement, mais je n’y parviens pas. C’est là que le problème se pose, se fait ressentir de manière aiguë, sorte de crise qui se répète sans cesse et qui, dans sa permanence, n’en est plus une, mais un état, détestable souvent. Comme le fait que je sois trop gros, que je sache précisément ce qu’il faut faire pour l’être moins et que je ne le fasse pas, que je continue comme si je ne savais pas, comme si je m’en moquais. Nulle faiblesse de la volonté, parfois, j’oublie, parfois, je m’en ai cure, me soucie d’autre chose sans toujours très bien savoir quoi. Encore du dégoût aujourd’hui (la matin surtout, jusqu’après le déjeuner) à côtoyer de trop près mes semblables, qui le sont si peu, me semblent de fait si lointains. Je me demande comment l’on peut faire pour vivre cette vie et me rends bien compte que je vis à peu près la même. Elle est laide, très, moralement condamnable, et c’est pourtant ce que je fais, la vivre. Mais, imagine, si je prenais la parole, en public, pour dire à ces semblables que je viens de dire miens : Vous devez changer de vie ! — que crois-tu qu’il m’arriverait ? On essaierait de me faire taire et, si l’on n’y parvenait pas, ce qui est à prévoir, on finirait par me faire enfermer dans une institution spécialisée. Et tu sais quoi ? Eh bien, je crois que l’on aurait raison : on ne devrait pas laisser les gens comme moi en liberté. Mon existence est problématique (l’échec de mon roman la Vie sociale en est la preuve irréfutable), quand même, la plupart du temps, je parviens à dissimuler, à simuler la normalité avec un talent des plus convaincants (n’ai-je pas femme et enfant ?), mais moi, je ne me trompe pas, moi, je sais bien, je me rends bien compte de ce que je suis et je sais parfaitement que j’ai toujours été ainsi, depuis la toute première enfance, je sais bien que c’est comme cela que je suis. Comment oser, dès lors, me demander d’être autrement ? D’où le détachement ? Peut-être, mais ne crois pas toutefois qu’il faille nécessairement revenir au début pour avoir l’air intelligent (les imbéciles font l’erreur de le croire), même si, en effet, ce n’est sans doute pas très éloigné de la réalité. Grand plaisir à écouter New York Counterpoint, les parasites de la radio automobile rendaient la pièce probablement plus authentique qu’elle ne l’est vraiment(elle fait redite, qui date de 1985, alors que tout ou presque a été dit vingt ans auparavant) ; longtemps que je n’en avais plus ressenti avec la musique de Steve Reich. Disons que je me suis laissé faire. Et peut-être est-ce un tort, peut-être est-ce une paresse. Et surtout, je crois que je ne voulais pas entraver l’écoute de Daphné par une phrase que j’aurais pour prononcer, je voulais qu’elle soit libre de préjugés, qu’elle ne soit pas contaminée par mes jugements qui deviendraient, pour elle, des préjugés, ce qu’ils ne sont pas pour moi. Et puis, je me suis dit que j’aimerais que l’on dise de moi des choses comme : « C’est la personne la plus dénuée de préjugés que j’ai jamais rencontrée ». Mais, justement, ces phrases toutes faites, ce sont des préjugés. Et puis, qui me connaît ? Je suis si détachée.

7.8.22

Parcourant en fin d’après-midi les cinquante premières pages de l’Anatomie de l’errance, recueil de textes posthume de Bruce Chatwin, avec une avidité qui m’étonne moi le premier, je me sens attiré par l’iconoclasme que confesse l’auteur. Sans doute parce que cet iconoclasme, je le conçois comme une forme d’ascétisme intellectuel. Et que, si Nietzsche nous a mis en garde contre ce qu’il appelait « les idéaux ascétiques », il a paradoxalement promu une forme d’ascétisme, lequel se retrouve sous la forme indispensable d’une discipline de vie. Comme le nomadisme de Chatwin, plus pratique que théorique, lié à la marche, à son esthétique, à des versions plus ou moins laïques de l’idée de pèlerinage, son iconoclasme me semble moins un rejet de l’image en soi, de l’image en tant qu’image, que de l’excès d’images. En tout cas, c’est ainsi que je l’interprète moi, à mon époque qui s’en trouve saturée au-delà de la nausée, jusqu’à la haine, au désir de destruction. Et de même que l’on comprend comment qui est issu d’une civilisation sédentaire peut être fasciné par le nomadisme, on devrait comprendre désormais comment qui est issu d’une civilisation iconodule peut être fasciné par l’iconoclasme. Nomadisme et iconoclasme ne sont pas seulement les négatifs de la sédentarité et de l’iconodulie — quand même, dans notre conception du monde, ils se présenteraient comme tels, ce qu’ils sont, en partie —, mais des injonctions à découvrir, à inventer une nouvelle vie. Dans le récit autobiographique que Chatwin fait de son devenir écrivain, on voit bien que l’iconoclasme est la conditio sine qua non de l’écriture. À quel point n’est-ce pas toujours vrai que, pour approcher de l’écriture, il faut s’éloigner de l’image ? À un point qui, pour répondre de façon abrupte à la question, me semble devenu aveugle tant notre civilisation, dans son avidité, dans sa gloutonnerie, consomme tout sans distinction. L’iconoclasme n’est pas un appel à la sobriété, laquelle devrait nous paraître obscène tant sont nombreux les gens qui n’ont rien et sous les yeux de qui nous agitons notre mauvaise conscience sans vergogne, mais à une inversion de toutes les valeurs. Ou, pour employer un vocabulaire moins grossièrement nietzschéen, un appel à l’ailleurs. Que cet ailleurs, comme Chatwin, certains aient besoin d’aller le chercher loin de chez eux semble naturel, et pourtant, s’il y a quelque chose que notre époque nous apprend, c’est qu’il suffit de presque rien pour l’atteindre : c’est comme fermer les yeux, c’est comme un battement de paupières. Nous nous sommes rendus si peu libres que, paradoxalement, la liberté paraît très simple. Jamais, en effet, il n’a été aussi simple de faire un choix, comme si tout était à l’image de ce geste primitif auquel on se refuse : ni à droite ni à gauche pour baiser ou ne pas baiser. Ne crois pas que ce soit simpliste. Réfléchis bien à cela, la simplicité nouvelle de l’existence. Oserais-je dire, son primitivisme renouvelé. Pense et dis-toi ceci : jamais, dans l’histoire de ces derniers millénaires, il n’aura été si simple de n’être plus parménidien.

6.8.22

Qui suis-je ? — Quelle étrange idée de chercher à le savoir, ne serait-ce que de se poser la question, comme si c’était une expérience dernière, un achèvement en soi,  et comme si l’on pouvait vraiment savoir parce qu’il y aurait là (mais que désigne-t-on par  ?) quelque chose d’intangible, solide comme le roc (alors que justement, , il n’y a pas une chose). La question, si je me la pose, je m’en aperçois, la question compte beaucoup moins pour moi que d’autres comme : « De quoi ne puis-je me passer ? », « De quoi devrais-je me passer ? », « De quoi n’ai-je absolument aucune envie de me passer ? », « De quoi faudra-t-il bien que j’accepte de me passer un jour ? », etc. Ce que je découvre avec ces questions, et tant d’autres que je pourrais me poser, contrairement à la question simpliste « Qui suis-je ? » — formulée dans un caricatural présent éternel, si encore on se demandait : « Qui fus-je ? », « Qui serai-je ? »,  « Qui pourrais-je bien être ? », variant les temps, les modalités, les angles sous lesquels on envisage la chose qu’on est censé être —, contrairement à cette question simpliste qui fixe les choses dans une ontologie égoïste qui semble considérer chaque instant du moi comme ultime, chaque instance du moi comme définitive, ouvre sur quelque chose d’autre que moi-même, cette petite chose vaniteuse et rabougrie, tisse des relations avec les êtres, les événements, ce qui a eu lieu, ce qu’il se passe, ce qui adviendra. « Où suis-je ? » ferait aussi bien l’affaire, ou « Qu’est ce je ? », ou « Faut-il donc qu’il existe quelque chose d’aussi plat, d’aussi dépourvu de relief et d’ambition qu’un moi — et pourquoi seulement un ? pourquoi pas plusieurs, pourquoi pas des milliers, pourquoi pas une infinité ? ». Oui, qui a envie d’être une chose, qui a envie d’être consommé ? À moins que ce ne soit le fantasme pervers par excellence d’une époque qui n’en peut plus d’être elle-même et de son peuple, milliards de mois qui n’en peuvent plus d’être qui ils sont (on leur enjoint d’être et ils ne comprennent pas pourquoi, ne l’ont jamais compris) — quand ils jouissent du luxe, notons cette réserve, elle a son importance, de pouvoir l’être — ; fatigué d’être, je me veux déterminer pour qu’on puisse me désirer, m’acheter, me prendre, jouir de ma chose, et puis me jeter, rebut de moi-même. Que rien ne me rebute tant que cela, est-ce affectation, pose de poseur, dandysme civilisationnel ? Mais quel autre dandy être, en effet, maintenant que le vêtement, l’apparence, est à la portée de tout le monde — le détail, par définition, ne se voit pas de loin, il faut s’approcher, tout près, et toucher ou s’y connaître et, en ayant, devancer le tact ? Or notre époque, paradoxe de sa grégarité, impose la distance de sécurité. Tout est trop près, mais tout est trop loin. Plutôt que de moi-même, qui n’existe pas, je me fais le dandy de ma civilisation, qui existe trop.

5.8.22

J’efface tout et je recommence. Mais je ne sais pas comment recommencer. Savais-je comment commencer ? Je ne sais pas. En tout cas, c’est vrai que j’avais commencé. Je m’étais lancé dans une espèce de diatribe caricaturale, éructation atrabilaire sur les vieux, pas les vieux en général, je n’aime pas les vieux, ce qui n’est pas sans poser de problèmes étant donné que, chaque jour, je me fais un peu plus vieux, pas les vieux en général, mais les vieux mâles dans leur grosse automobile de luxe ou de pas luxe qui singent les automobiles de luxe, mais j’ai tout effacé. Il valait mieux. Sauf peut-être la première phrase. Qui disait, si je m’en souviens bien, qui disait : chaque jour devrait être consacré à la libération ainsi qu’à la l’élaboration et l’accomplissement d’un projet de progrès moral, je crois que j’ai modifié la phrase, qui n’était pas exactement formulée comme cela et se terminait, en plus, par les mots : « et non à l’accumulation. » Ce sont ces mots — « et non à l’accumulation » — qui m’ont fait penser aux vieux dans leur grosse automobile, mais c’est leur faire trop d’honneur, me suis-je dit après avoir écrit la page de mon journal, trop d’honneur que de leur consacrer une page de mon journal, bien trop d’honneur. Mais à quoi, alors, à quoi devraient être consacrées les pages de mon journal ? À quoi serait-ce faire un juste honneur que de consacrer une page de mon journal ? À M., qui ne lit probablement plus mon journal, avant je sais qu’elle le lisait, je devine pourquoi elle a cessé de le lire, il y a plusieurs années, et avec qui nous avons passé notre semaine bretonne. À M. donc,  avec qui on se dit que c’est bien de se trouver avec d’autres êtres humains. Mais avec combien d’êtres humains est-ce que tu peux te dire que c’est bien d’être avec d’autres êtres humains ? Assez peu, en fait, non ? C’est une question un peu idiote, mais peut-être pas tant que cela. Ou alors, c’est qu’il faut se fier à son idiotie. Fions-nous à l’idiotie. Le vent souffle aujourd’hui et, c’est étrange de le dire ainsi mais c’est ainsi que c’est, il fait une température de départ, comme si l’automne frappait à la porte et nous annonçait, sans que nous ayons besoin de l’ouvrir, qu’il est temps de quitter les lieux, alors que c’est encore l’été et qu’il va faire encore chaud, trop chaud, trop sec, mais c’est quelque chose dans l’air, un sentiment désemparé, dépossédé de lui-même. Demain nous irons ailleurs et les choses seront différentes, mais elles étaient belles ici, durant quelques jours, et il ne faut pas mépriser cette beauté — un beauté simple, ordinaire, mieux : une beauté banale, il faut savoir la percevoir et la comprendre, l’accueillir et l’apprécier, sinon, une fois l’automne sentimental passé, elle ne reviendra plus, elle ne reviendra plus jamais, la banale beauté que nous avons aimée.

4.8.22

Je cherche un poste d’observation d’où je ne voie rien. Et ne trouve, pour me satisfaire, que la vulgaire terrasse d’un bar-restaurant d’où l’on jouit d’une vue imprenable sur la plage, la baie, et puis l’horizon à l’apparence infini. De je ne sais où me parvient le son d’Asturias à la guitare. Bien ou mal interprété ? Je n’en sais rien. Je dirais mal. Heureusement, le vent rabat toutes les prétentions du son à exister de quelque manière que ce soit. Tout à l’heure, des doigts sur mon clavier d’ordinateur, j’ai écrit la date du jour et puis une phrase ou deux que j’ai effacées avant de les oublier et ne suis pas parvenu à écrire mon journal. Quelque chose n’allait pas dans ce dispositif. Je cherchais à retrouver les émotions de la veille et de l’avant-veille, mais cela ne me fut pas possible, elles n’existaient déjà plus et, pour en fait naître de nouvelles, il eut fallu retourner là-bas, ce que je ne voulais pas. Je ne peux pas être obsédé par nulle part, me suis-je fait remarquer, et j’aurais pu me répondre que nulle part, c’est partout — phrase ou une autre proche que j’ai déjà pensée et écrite quelque part —, mais cela ne me disait rien. Je ne veux pas me renier — au contraire, je veux vivre pleinement ma condition en plein air, ne dût-elle pas durer une éternité. Là, comme je suis, pieds nus dans mon maillot de bain encore humide (j’ai joué dans les vagues avec Daphné), dans son sweat-shirt, les cheveux et les pages battus par le vent qui me fait pleurer (j’en tiens pour preuve ces gouttes qui maculent la page vis-à-vis de laquelle j’écris — elles viennent de tomber de mes yeux qui ne cessent de cligner derrière les verres de mes lunettes de soleil), je trouve le meilleur endroit au monde où écrire, philosopher, parce qu’il n’est pas propre justement à l’exercice, parce que tout — j’entends, à présent qu’Asturias est fini, la musique qui provient du bar, j’entends les voix des touristes aux tables à côté de moi, j’entends les jeux de plage qui montent du rivage, j’entends le vent qui souffle dans les branches de mes Persol, j’entends le bruit que fait mon nez quand je renifle, j’entends les oiseaux qui hurlent à la mer — tout s’acharne à s’y opposer, manière de critère négatif de validité pour révéler la pertinence de l’activité : plus le monde social s’oppose à toi, plus il faut que tu continues dans cette voie. Aussi, ne cherche pas la normalité (elle est abjecte), cherche la meilleure façon pour toi d’exister — insiste. Je n’ai pas d’idées en ce moment, je me contente de vivre et l’écriture suit ce mouvement, assez peu intéressant, je le conçois, d’où ma vocation temporaire d’écrivain de plein air. C’est l’été et alors que, de toute part, on nous dit que la planète brûle, que la planète fond, que le monde court à sa perte, moi, qui n’aime plus trop la chaleur, ne la supporte plus — mais philosophiquement, si j’ose dire —, je fais ce qu’il me plaît et profite du temps qu’il fait.

3.8.22

Cet endroit m’obsède. Il est temps que je m’en aille. Avant d’arriver, j’avais peur que mon banc avec sa table de pique-nique ne soit occupé, mais non. Il n’y a qu’un vieux et une vieille assis sur des fauteuils de camping entre mon banc-table et le fleuve. Les voyant, j’ai ressenti une certaine déception parce qu’ils allaient me gâcher le paysage, me suis-je dit, mais non, ils font partie du paysage. Ils jettent du pain à manger aux oiseaux, des canards, je crois, du pain ou des gaufrettes, du genre fourrées à la pâte de fruit, et commentent ce qu’il se passe, quels oiseaux sont intéressés par la nourriture jetée et quels ne le sont pas. À un moment, la veille demande à goûter un bout au vieux, le vieux le lui donne, la vieille dit que c’est bon alors, en plus de donner des gaufrettes à manger aux oiseaux, ils se partagent une gaufrette, une becquée à toi, une becquée à moi. Ils sont venus en voiture. L’ont garée juste devant la poubelle. Aller plus loin, s’ils avaient pu, ils y seraient allés, mais non, ce n’est pas possible. Je n’écoute pas vraiment ce qu’ils se racontent, mais je les entends — « A du sucre là en-d’dans », vient de dire la vieille —, au fond, je suis comme eux, un étage au-dessus, pour ainsi dire, c’est tout. Cet endroit déclenche chez moi une sorte de crise de graphomanie, je m’assois, sors mon carnet, l’ouvre, prends mon crayon et me mets à écrire sans penser à rien qu’à tout ce qu’il se passe autour de moi, alors l’écriture n’est pas quelque chose d’autre, à part dans le monde, à côté ou au-dessus de la physique, elle est dans le monde, et moi aussi, moi aussi, je suis dans le monde, je ne romps rien, n’empêche rien, je suis dans le courant du fleuve et ce sont toujours des eaux nouvelles qui affluent vers moi. En venant, je me suis demandé pourquoi ici, pourquoi pas dans le petit appartement que nous avons loué, avec sa fenêtre ouverte sur la baie, qui dispose du même coefficient de pittoresque qu’ici, peut-être qu’ici, il y a autre chose qui tient à la destruction permanente de la perfection et à sa reconstitution instantanée comme si rien ne pouvait empêcher la perfection d’être détruite et de se reformer et ainsi de suite jusqu’à la fin du temps et peut-être que la perfection tient à sa précarité, à la menace dont elle fait l’objet, d’autant plus effroyable qu’elle est sans cesse mise à exécution. Ici, tout ce que l’on affirme de l’état du monde sans en être bien convaincu, sans réellement y croire, ici, tout se vérifie — expérience irréfutable que le monde est tout à la fois, c’est-à-dire n’importe quoi. Ce qui rend inanes toutes les théories, tous les systèmes politiques qui affirment quelque chose de la nature du monde à l’exclusion de tout le reste, non, le monde n’est rien parce que le monde est tout. Mais comment s’en sortir, dès lors ? Comment y comprendre quelque chose ? Comment s’y frayer un chemin ? En acceptant ce néant total du monde, en y faisant le maximum d’expériences, en étant dans l’ouverture et dans l’accueil de chaque dimension qui s’offre à nous. Là, sous mes yeux, dans cet espace minime et improbable, je m’ouvre et accepte — je ne nie ni n’affirme, je suis une oreille, un œil, je suis toucher touchant, je suis les stimuli qui me traversent et m’entraînent là où je ne suis pas. Je considère le monde dans toute sa variété. Je ne dérange rien. Je ne perturbe rien. Quand ils m’ont entendu m’installer, le vieux et la vieille ont un peu tourné la tête pour voir de quoi il s’agissait et presque immédiatement ils sont retournés à leur occupation. Pour eux, c’est comme si je n’étais pas là. Et j’ai autant de droit et aussi peu de droit que n’importe qui, que n’importe quel membre de n’importe quelle espèce à être ici, à être sur cette terre. Ai-je un but autre que le vieux et la vieille, un but que je poursuis en sorte que je puisse l’appeler « un destin » ? Sans doute, oui, même si ce n’est pas ici que je le découvre, ici aussi, ce but se réalise. Et je sais, oui, je sais que ce destin ne s’accomplit pas comme l’on s’attend aujourd’hui à ce qu’un destin s’accomplisse — en milliards de dollars —, mais qui pourra dire qu’il ne vaut pas autant, qu’il ne vaut pas aussi peu que n’importe quelle entreprise capitaliste qui règne impériale sur le monde ? Je ne règne sur rien. Ici, je ne commande à rien, je me fonds dans le décor, je me confonds avec le paysage. Je suis là où il faut que je sois. C’est ma nécessité du moment. Un instant, je pose mon crayon. Me lève pour aller inspecter le totem touristique que les employés municipaux ont installé la veille. J’avais déjà remarqué en arrivant que les quatre cônes orange à bandes blanches réfléchissantes avaient disparu. Sous une lointaine apparence rutilante, le travail est bâclé : le pied est déjà rayé, égratigné, abîmé, avant même d’avoir servi et une étiquette autocollante mal enlevée tâche de blanc râpé le vert sapin sombre du poteau indicateur. Du sentiment du devoir accompli, devant la réalité de l’accomplissement du devoir, il ne reste rien. Mais peut-on en vouloir aux hommes de bâcler tâche si dénuée de sens ? À l’inverse de quoi, moi, chaque jour, je m’efforce d’atteindre à mon but, d’accomplir mon destin.

2.8.22

À la sortie du village, la présence d’un camion quittant l’usine de je ne sais quoi dans un nuage de poussière me rappelle à la réalité de notre condition. Aussi, fais-je demi-tour et route vers l’autre rive où un banc, à l’ombre de quelques arbres, semble m’accueillir au bord du fleuve sans le regretter. N’étaient les deux employés municipaux affairés à positionner avec la plus grande exactitude possible un panneau d’interdiction de stationner à l’attention des conducteurs de camping-cars et de leurs conductrices (L’un, prenant quelques pas de recul, clame : « ’Tends voir un peu plus par là. » Ce à quoi l’autre, de trente ans son cadet et plein de bonne volonté, répond : « Si y faut quej’ bouge un peu, tum’ dis. » L’aîné : « Nan, nan, c’est bon. Vin voir. » Où l’autre se rendra constater la précision du labeur avec, je suppose, car c’est une émotion que j’ignore, le sentiment du devoir accompli.), la situation serait parfaite. Il faudrait bien faire abstraction de quelques véhicules individuels passant à intervalles irréguliers ainsi que du vrombissement distant d’un avion dans le ciel, certes, mais qu’est-ce qui pourrait me priver de la jouissance que me procure la vue de ces trois navigateurs allant et venant à bord de leur étrange embarcation grenat qu’un tout petit toit homochrome protège de l’agressivité du soleil ? Je sais bien que tout est faux — il faudrait souffrir d’une sérieuse malformation mentale pour l’ignorer —, mais quel mal y a-t-il à faire semblant ? Ce serait comme un jeu auquel l’on jouerait et prendrait un plaisir d’autant plus particulier que l’on saurait que l’on y joue, que l’on n’en serait pas la dupe ; les enfants ne sont-ils pas heureux et n’apprennent-ils pas beaucoup jouant et sachant qu’ils jouent ? Et puis, peut-être est-ce tout ce que je puis espérer, peut-être est-ce là toute la perfection à laquelle il me soit donné d’aspirer. Tout étant faux, comment pourrais-je prétendre à mieux ? Et dès lors, tout le vrai est là, non pas le contraire du faux, sa négation, sa transfiguration, non : le vrai comme contenu dans le faux, le vrai comme enveloppé par le faux, le vrai comme événement qui a lieu dans l’univers du faux. Parfois, nous nous trouvons quelque part où nous nous sentons parfaitement bien et ce sentiment — si faux le monde soit-il par ailleurs, partout ailleurs, y compris ici — est vrai, ou mieux : ce sentiment est le vrai, l’ultime indice du vrai (sigillum veri). Que tout le vrai auquel nous puissions accéder ne soit qu’un accident du faux te semble-t-il décevant ? Voire, quelque peu médiocre. Banal, quoi. Sans commune mesure, en tout cas, avec la promesse que te firent tes ancêtres ? Peut-être étaient-ils dans l’erreur, peut-être est-ce toi qui découvre enfin la nature de la réalité, ou plutôt : son anti-nature. D’une pichenette de l’index de la main gauche, je chasse une fourmi qui avait gravi la droite cependant qu’écrivant je ne faisais pas attention à elle. Dans mon dos, les ouvriers, désormais invisibles, s’affairent toujours. Je me retourne. Par prudence, ils ont disposé quatre cônes de signalisation orange à bandes réfléchissantes blanches autour de leur totem touristique — on n’est jamais trop prudent —, le temps, j’imagine, que le ciment prenne. La circulation des canots grenat s’intensifient, signe indiscutable de la prospérité du lieu : un chien trône à l’avant du vaisseau au côté de grand-mère, les doigts de pieds en éventail, à l’arrière, maman fait office de pilote, un enfant de part et d’autre, dûment équipés de gilets de sauvetage assortis. Il y a quelque chose d’odieux à regarder passer ce monstrueux tracteur tirant une machine ensablée et déranger cette paix, comme si le Mal révélait d’un geste vengeur que mon paradis artificiel est un vulgaire décor de carton-pâte. Ai-je enfin trouvé l’endroit idéal où écrire ? Il me semble que je pourrais passer des journées entières ici, à décrire ce que je vois et formuler d’étranges théories sur la nature du vrai, la nature de la réalité, la nature de la nature. Les jours de pluie, de plus en plus rares de toute façon, parfait pour l’écrivain de plein air que je suis, les jours de pluie, je m’installerais une petite tente pour me protéger de l’humidité et immortaliser le passage d’un énorme camion TOUT POUR LE FRUIT de Montauban (je me trouve actuellement dans les Côtes d’Armor) sur une route déjà trop étroite pour deux véhicules individuels. Le Mal a beau s’acharner à détruire mon Éden, je l’accueille, j’accepte tout ce qui détruit le monde parce que je connais l’antinature de la vérité. Derrière chaque idylle, il y a un capitaliste que rien n’arrêtera jamais dans sa folle course au profit, — et certainement pas la beauté.