21.8.22

Aux alentours de la fin du mois d’août, dans les allées du Monoprix Montparnasse, l’animation ne devait pas être assurée par une promotion sur les moules ou les coquillettes, mais par la présence de Doc Gynéco. Vêtu d’un improbable ensemble bermuda-doudoune à capuche, et paré de son inimitable bonnet, il faisait plus penser à une épave à la dérive qu’à l’enfant terrible de la chanson française dont les rimes provocatrices enflammèrent jadis le cœur du public, des médias, et de Christine Angot. Ainsi va la gloire du monde, paraît-il, laquelle n’empêcha toutefois pas les plus vieux de s’interroger : « T’es sûr que c’est lui ? » et les plus jeunes de leur demander : « Mais, c’est qui ? » « Qu’est-ce que tu y connais, toi, à la célébrité, pour prétendre en parler ? » n’est pas la bonne question à me poser : il s’agit pour moi simplement d’être là et d’observer, — le monde est grand ouvert à qui sait lui accorder son attention. Et même les événements les plus insignifiants, comme l’est  donc la présence d’une vieille gloire dans les allées du supermarché où je faisais des courses pour le déjeuner dominical (en réalité, un pique-nique d’intérieur plus ou moins improvisé), peuvent s’avérer porteurs d’une dimension métaphysique. Je m’interromps un instant, me demande laquelle, ne parviens pas à la trouver, décide de revenir sur mes pas, mais c’est déjà trop tard. Tout est passé, la gloire, et son incarnation. Comment mes visions s’élèveraient-elles au-dessus de mon époque ? Perdus dans le désert, les mystiques de la fin de l’Antiquité pouvaient bien se trouver aux prises avec le diable en personne, mais moi, dans ce monde hyper-industrialisé jusqu’à l’absurdité, que puis-je espérer qu’il m’apparaisse sinon des images plates, sans le moindre horizon, la moindre profondeur, pas même des banalités, non, guère que des débris qui flottent dans l’océan de l’oubli ? Qui pourrait croire, en effet, que le diable s’embarrasse de l’apparence caricaturale d’un vieux rappeur sur le retour ? Non, à supposer que le diable existe, ce qui soit dit en passant ne fait aucun doute, il y a fort longtemps qu’il a fichu le camp, et s’en est allé hanter d’autres mondes que l’Occident. Dans notre orgueil, nous Occidentaux, nous imaginons nous en être débarrassés, à force de science, à force de raison ; il n’en est rien. En nous abandonnant à notre sort, il y a un peu plus d’un siècle, on raconte qu’il aurait déclaré : « Je n’ai plus rien à leur apprendre. Ils sont grands maintenant, ils se débrouillent très bien sans moi. » La preuve aujourd’hui encore, si minime soit-elle.

20.8.22

Sur la plage, un homme d’un certain âge s’enduit la verge de crème solaire avec une telle insistance qu’il est difficile de ne pas supposer qu’il y prend un grand plaisir. À vrai dire, il ne se contente pas de l’enduire, il la secoue ostensiblement, tire dessus, longuement, comme sur une extrémité infiniment élastique. Et puis, une fois qu’il en a fini avec l’appendice, il passe à la raie des fesses, sur laquelle il s’attarde avec la même application, avec la même détermination, avec la même insistance. Est-ce que le soleil tape si fort là-entre ? Je ne sais pas. Je n’ai jamais essayé. Peut-être que je devrais ? Mon Dieu, quelle drôle d’idée. Les gens sont fous. À quelques centimètres de lui, la femme, elle, ne semble pas décidée à enlever le bas. Elle a croisé ses jambes derrière ses bras dont les mains se nouent un peu sous les genoux. Et regarde au loin. Que fait-elle là ? Peut-être se pose-t-elle la même question ? J’ai beau prétendre le contraire, j’ignore la taille du plaisir que l’homme qui s’enduit la verge prend à s’enduire la verge. Pour le savoir, il faudrait que je m’approche, que j’estime, que je compare à quelque centimètre-étalon, mais je dois dire qu’un tel étalage de virilité ne m’encourage pas à faire le premier pas et, après tout, je ne fais que passer, longer la dune avant que le rivage ne la rejoigne. Et l’engloutisse. N’exagérons rien. Combien de mètres séparent les hommes tout nus (en effet, l’homme à la verge enduite n’est pas le seul dénudé, et je constate que, chez les êtres humains, seuls les mâles semblent se dénuder au soleil, ou alors est-ce une coutume locale ?), combien de mètres séparent les hommes nus des femmes voilées ? Cent, deux cents, trois cents ? Guère plus. Cette société me laisse perplexe. Si l’on m’interrogeait à son sujet, si l’on me demandait : « C’est quoi, la France ? », je serais bien en peine de répondre. Remercie donc le principe supérieur à l’œuvre dans l’univers qui fait que ton avis sur la question, sur n’importe quelle question, n’intéresse personne. Tout en marchant à reculons, essayant de faire des traces dans le sable qui seraient susceptibles de tromper Sherlock Holmes lui-même (il penserait que l’homme dont il observe les traces de pas dans le sable allait en avant), je repense à la page consacrée à l’homme trans que j’ai lue dans le journal, ce matin, et je trouve ce monde de plus en plus étrange : qui peut bien avoir envie de devenir ce genre qui s’enduit la verge au soleil, sans considération aucune pour les flâneurs ensablés qui n’ont pas spécialement envie d’assister à un tel spectacle ? En tout cas, moi j’y assiste contraint et forcé bien que, je ne dois rien cacher, un peu intrigué aussi. Quant à l’article de ce matin, ce n’est pas la leçon de masculinité de l’homme trans qui m’a intrigué, mais l’étage au-dessus, pour ainsi dire : du balcon de ma loge, je regarde la scène où se démènent tous ces personnages en quête de quelque chose qui n’existe pas — l’identité, x=x — avec amusement. C’est quoi, un homme ? C’est quoi, la France ? C’est quoi, ceci, c’est quoi, cela ? Toutes ces questions au fond sont les mêmes, parce que nous croyons qu’une chose est son identité avec elle-même, qu’il suffit de bricoler deux, trois appendices pour qu’un x devienne un y, qu’il suffit de s’astiquer la bite en public pour être un homme, qu’il suffit de se cacher derrière n mètres carré de tissus pour être une femme. Dans notre ontologie, nous nous comportons comme des primitifs, qui nous posons les mêmes questions depuis des millénaires et nous heurtons à la même insatisfaction, parce que les catégories que nous mobilisons sont mauvaises, parce que les questions sont mal posées. Que faire de toutes les réponses que nous accumulons chaque jour ? Que faire sinon nous en débarrasser ? 

19.8.22

Langue morte. Ou comment se fait-il que j’aie tout de même envie d’écrire ? Forme de grand écart. Entre l’envie de quelque chose et la réalité de la chose telle qu’elle se pratique. D’un côté, le désir réel et, de l’autre, la réalité du désir : entre un bout et l’autre de la chaîne, il y a contradiction. Qui ne ressent pas cette contradiction, qui ne ressent pas cette contradiction comme une contradiction, ne devrait pas écrire. Mais c’est parce que, ne la ressentant pas, on écrit quand même qu’il y a contradiction. Quand L. m’a écrit hier pour me dire qu’elle avait aimé mon Voyage, livre paru il y a sept ans chez un éditeur confidentiel et qui continue de vivre sa vie malgré l’indifférence absolue du marché, j’ai ressenti une certaine fierté d’avoir conçu quelque chose qui soit assez fort en soi pour résister à la disparition, l’obsolescence, et toucher des gens que je ne connais pas (même si j’aimerais bien rencontrer L., mais c’est un autre aspect de l’histoire). Quand j’ai lu il y a quelques instants la présentation de la rentrée littéraire dans le Monde, j’ai été pris d’un profond dégoût pour la littérature, dégoût qui pourrait se muer en haine de la littérature si je ne prenais garde à mes sentiments, car tout est répugnant dans cette façon de mettre les choses en forme : l’économisme triomphant qui s’accompagne toujours d’un discours de crise (c’est l’argument choc du capitalisme que relaie à son minuscule niveau le discours journalistique sur le champ littéraire), le sociologisme omniprésent qui classe les livres en fonction des sujets de société qu’ils traitent, l’onomastisme qui articule le marché autour de quelques noms connus dont la prononciation est censée faire vendre (mais en vertu de quelle magie ?). Le fait qu’on puisse ne pas trouver ce monde terrifiant — un monde dans lequel on assigne à l’art un rôle d’une telle médiocrité — me stupéfait. Je me demande comment il se fait que tout le monde ne soit pas stupéfait mais que, au contraire, tout le monde s’en accommode, en prenne son partie, voire l’encourage (il y a bien des éditeurs qui obligent les auteurs à écrire ça comme ça, agitant la contrainte du marché, les auteurs ne le font pas de leur plein gré, ce n’est pas possible, on ne se suicide pas par plaisir mais contraint et forcé). Et puis, je pense que personne ou presque ne me lit, ce qui est parfaitement cohérent avec le petit tableau que je viens de peindre et signifie accessoirement que je suis une minorité à moi tout seul, une minorité de un. Peu avant de lire cette édifiante synthèse sur l’état contemporain du microcosme littéraire, je m’étais dit que je voudrais écrire dans une langue morte et que si, dans une certaine mesure, je le faisais déjà (le français est en effet une langue moribonde que, bientôt, personne ne parlera plus), ma langue ne l’était pas assez, qu’elle était encore trop vive. Mais qu’est-ce que je voulais dire par là ? Que je voudrais écrire pour moi tout seul et n’avoir que des lecteurs prêts à déchiffrer de cryptiques signes pour me comprendre ? Mais n’est-ce pas déjà le cas ? L., après m’avoir parlé du Voyage, me demande comment faire pour lire le manuscrit de la Vie sociale. Alors, sans autre forme de procès, je le lui envoie. Ce livre existe, malgré l’indifférence du monde des lettres, il mène une vie clandestine et je crois que, si ce n’était bien évidemment pas ce que je m’imaginais pour lui, j’aime sa clandestinité, l’espèce de samizdat dans lequel il fonctionne comme livre et par lequel il circule en parallèle du marché aux livres. Il s’adapte, il survit, il est comme son auteur, lui qui n’a pas de vrai métier, il n’a pas de véritable éditeur, mais il existe quand même. C’est une minorité à lui tout seul. Comme son auteur. Une minorité de un.

18.8.22

Mal dormi cette nuit. Pour nombre de raisons sans nul intérêt. Comme chaque fois que je dors mal, que je peine à trouver le sommeil ou que je me réveille en pleine nuit, je me surprends à détester ma vie, à trouver qu’elle n’est qu’un échec ridicule, à supplier Dieu de mettre fin à mes souffrances, alors que je ne crois pas en Dieu, c’est-à-dire : je ne crois pas qu’un Dieu interventionniste susceptible d’influencer le destin des mortels que nous sommes soit le genre d’entités qui existent. De mettre fin à mes souffrances ou de me permettre enfin de réussir. Cette nuit, après lui avoir demandé pourquoi il me détestait à ce point (et par « à ce point », j’évoquais l’état sinistre de ma vie), après lui avoir demandé de prendre ma vie, j’ai prié Dieu de me faire réussir. J’étais là, couché dans ce lit qui n’est pas le mien et dans lequel je cherchais une position pour dormir que je ne trouvais pas, dans ce lit sur lequel je suis assis à présent pour écrire, assis ou allongé sur le ventre, et je me suis entendu clairement prier Dieu de faire en sorte que je réussisse, je lui ai dit que j’en avais assez de tout rater, de perdre sans arrêt, que je voulais gagner quelque chose, pour changer, il y a si longtemps que je n’ai rien gagné, ai-je dit mot à mot à ce Dieu que, donc, je ne crois pas susceptible d’entendre parce que je crois qu’il appartient à la catégorie des entités qu’on nomme « fictives ». Mais je lui parlais quand même et, lui parlant, je me demande à qui je parlais en réalité : à lui, non, parce qu’il n’existe pas, je me répète, et à moi, non plus, parce que tout ce que je pouvais bien me dire, je le savais déjà, je me répète. Formulais-je des sortes de vœux au sujet de mon existence ? Oui, mais du genre absurde parce que ce n’est pas en formulant des vœux que les vœux se réalisent, mais comment ? En agissant. Oui, mais comment ? En faisant quoi, concrètement ? Je sais que je souffre d’un immense complexe d’infériorité parce que je ne gagne pas d’argent, et que c’est un problème, quand les gens pensent que tu n’as pas un vrai métier, c’est comme s’ils te disaient que tu n’existais pas vraiment, que ton existence était tolérée, certes, on ne va tout de même pas t’éliminer, mais pas vraiment complète, on te tolère comme on tolère un handicapé ou un enfant pas tout à fait normal, un attardé, mais on ne  te tolère pas comme on tolère une personne digne de ce nom, respectable. Ainsi, j’ai le sentiment que ma famille — ou, plus exactement, ce qu’il en reste, mais c’est encore trop, c’est horrible de dire cela, et peut-être est-ce parce que je le pense que Dieu me punit sans répit —, j’ai le sentiment que ma famille ne me considère pas comme une personne digne de ce nom. Et ce sentiment, il est lourd, à vivre, difficile, à supporter. Quand tout le monde me considère en pensant que je ne suis pas quelqu’un de sérieux, que je ne suis pas capable de subvenir aux besoins de ma famille, il est difficile de concevoir une haute opinion de moi-même. Au fond, je me déteste à cause de cette image que le monde renvoie de moi, l’image de quelqu’un d’indigne dont on tolère l’existence même si on en récuse fondamentalement la nature. Que nombre d’écrivains aient occupé cette position d’anormalité face à la société, et me disant cela, je pensais à des écrivains comme Kafka, comme Musil, comme Walser, que nombre d’écrivains aient occupé cette position d’anormalité dans leurs rapports à la société ne me rend pas plus heureux, ni plus malheureux, il me semble que c’est un fait, mais que ce fait n’intéresse personne. Je me sens seul. C’est effrayant, cette solitude.

17.8.22

Esthète du ralentissement, Walter Zamboni doit probablement son dernier échec à l’influence néfaste de ses années d’analyse avec Jacques Lacan. Ce dernier, on le sait, conduisait très vite, très mal et très vite. Comment ne pas voir dès lors dans l’accident qui coûta la vie à Walter une forme de transfert fatal ? C’est sur la route qui le menait à Guitrancourt (Guitrancourt où, dans l’euphorie paradoxale d’une bouffée délirante, il espérait contempler l’Origine du monde), qu’il perdit la vie. Son épouse, Marlène Zamboni née Foster, qui survécut miraculeusement à l’accident — il semble qu’elle soit parvenue à transformer la place du mort en place de la survivante —, me confia un jour que ses dernières paroles furent : « Plus vite ! » Si cette dernière me dit comprendre que son mari était pressé d’arriver à la maison de campagne des Lacan, je considère cette interprétation comme un excès de prosaïsme qui n’a pas sa place dans cette biographie lacunaire et affirme que, pour ma part, il s’agissait d’une sorte de jeu de mots, un glissement sémantique à partir du nom de jeune fille de son épouse : Foster –> Faster –> Plus vite, comme si, au moment de mourir, perdant le contrôle de son véhicule, Zamboni avait exprimé dans cette polyglossie spontanée le désir de coucher une dernière fois avec son épouse, à défaut de résoudre l’énigme ultime, de percer l’hymen du mystère de la vie, de contempler l’origine du monde. On me reprochera de me livrer à l’interprétation sauvage d’un témoignage dont, quoique de première main, la fiabilité est douteuse du fait de l’émotion et du traumatisme causé à Marlène Zamboni par la mort de son mari, mais comment ne pas voir dans ces histoires de ralentissement, de vitesse, d’accélération, une suite de dérapages linguistiques ? La perte de contrôle du véhicule, l’enquête de police le confirmera en effet, ne fut-elle pas causée par une rupture du frein ? Depuis son plus jeune âge, Walter semble avoir eu le goût de la lenteur, non par paresse, mollesse, faiblesse, mais parce qu’il aimait prendre son temps, considérer les choses avec patience, observer longuement les feuilles onduler dans un souffle d’air automnal. Et qu’il pouvait se le permettre. Issu d’une riche famille d’industriels italiens — rien à voir, contrairement à ce qu’on a pu avancer çà et là, avec les vulgaires surfaceuses à glace nord-américaines —, son existence se déroula dans le confort absolu jusqu’au drame qui le poussa à quitter Milan pour Paris au tout début des années 1950. C’est là qu’il fit la connaissance du maître de l’inconscient et qu’il commença une analyse avec lui. De ce drame, il ne fut jamais question en dehors des séances avec Lacan, et en tout cas pas avec sa femme. Tant et si bien qu’il demeure comme une sorte de point aveugle dans son histoire. Quand j’interrogeais à ce sujet Silvio, le frère puîné de Walter, il évoqua à demi-mots une relation incestueuse avec la mère, mais je n’en crois rien. Trop platement psychanalytique pour être vrai. Non qu’il ne se soit passé quelque chose de gravissime dans le grand palais de Porta Venezia, cela ne fait aucun doute, mais quoi ? La point d’interrogation reste grand ouvert. Peut-être vaut-il mieux qu’il en soit ainsi, d’ailleurs, que nous ne sachions rien. Et que nous oubliions tout de cette histoire d’accident pour garder du beau et doux Walter Zamboni la seule image d’un adolescent touché par la grâce qui méprisait d’autant plus volontiers le luxe et l’argent qu’il en jouissait sans efforts et préférait aux perspectives futures de la mondanité passer des journées à ne rien faire, flânant dès que le temps le permettait dans les allées majestueuses des jardins de son quartier. Ce que nous voulons voir, plus que ce qui se trouve derrière lui, c’est le voile, qui nous laisse libres d’imaginer, de fantasmer, de délirer, de rêver à l’infini.

16.8.22

Je me suis assis sur ce petit banc pas comme les autres à côté de la tombe de Jacques Demy et Agnès Varda, j’ai écrit dans mon carnet et puis, j’ai lu les aventures de Butch Cassidy et la Wild Bunch dans le livre de Chatwin sur la Patagonie. Le ciel s’est assombri alors j’ai enlevé mes lunettes de vue et de soleil et j’ai mis mes lunettes de vue et de vue pour lire. Était-ce avant ou après que la touriste asiatique ne passe un certain temps à prendre des photographies sous tous les angles possibles ou presque de la tombe de Jacques Demy et Agnès Varda ? C’était après. (Note qu’il y a toujours « un avant et un après ».) Peut-être aurait-elle voulu mon banc, mais je n’étais pas disposé à le céder à qui que ce soit. À part aux fantômes, bien sûr, mais les fantômes n’occupent pas d’espace. Alors je ne les dérange pas. Je suis certain d’avoir déjà décrit ce petit banc pas comme les autres quelque part, dans ce journal ou ailleurs, mais je ne parviens à retrouver où. « Décrit », ce n’est peut-être pas le mot exact, mais dit que je m’y trouvais. Il n’est pas comme les autres, pas très confortable, enfin, pas pour moi, pas pour écrire, avec ses planches un peu vieillies et son armature de fer ornementale (c’est le mot qui me vient à l’esprit, « ornemental », pour décrire les sortes de volutes, les arrondis des accoudoirs), mais il est beau, et l’odeur de pin qu’on y respire est envoûtante, peut-être pas envoûtante, non, apaisante ? peut-être apaisante, oui. Quand j’ai quitté ce petit banc pas comme les autres pour aller monter le lit de ma grande fille, sept années, à un mois près, après avoir monté le lit de ma petite fille qui allait naître, je me suis senti bien, je me suis dit qu’ici se trouvait ma future maison, comme ici (et par ce deuxième ici, je n’entendais plus le cimetière où j’ai découvert étonné la tombe de Jacques Chirac, mais c’est vrai que nous nous sommes absentés plusieurs années, plusieurs malheureuses années, par ce deuxième ici, je n’entendais plus le cimetière, mais la ville, le quartier où je réside), comme ici, je me sens chez moi. Il y a longtemps que je n’avais pas eu ce sentiment. Pourtant, j’avais voulu partir pour rentrer chez moi, mais ce chez moi où je voulais rentrer ne l’était plus, ne l’était pas, ne l’avait peut-être jamais été. Après tout, je n’avais jamais choisi d’y vivre, on avait choisi à ma place. Mais cela n’a pas d’importance. En tout cas, ce n’est pas de cela que je veux parler, mais du bien-être que j’ai ressenti, d’une sorte de plénitude. D’une sorte d’équilibre entre, entre quoi ? entre tout. Hier déjà, quand après avoir couru et fait mes exercices de gainage sur la pelouse autorisée du jardin du Luxembourg, je me suis assis en tailleur (ne va pas croire qu’il s’agit là d’une position spéciale, je me suis assis comme ça parce que c’était comme ça que c’était confortable), et je me suis coulé pendant quelques instants dans le monde, j’ai tout laissé passer, tout laissé être, et je me suis senti parfaitement bien. Il y avait toujours autant de mal partout dans le monde, mais moi, j’étais bien, j’épousais la perfection du monde que je contribuais à faire advenir. Le monde et moi, nous étions parfaits, non en vertu d’une activité ou d’un événement ou d’une propriété extraordinaire que j’aurais découverte ou qui m’aurait été révélée, mais parce que tout était là, simplement. Je suis resté moins longtemps sur la pelouse autorisée qu’assis sur les bancs dans le cimetière (celui d’hier, près du cénotaphe de Baudelaire, celui d’aujourd’hui, près de la tombe d’Agnès Varda et Jacques Demy), sans doute parce que je n’avais pas de livre à lire, de carnet dans lequel écrire, mais ici ou là il y avait la même intensité, la même nécessité. 

15.8.22

Allé me promener au cimetière. Moment de paix près du cénotaphe de Baudelaire où je commence un nouveau carnet. Plus tard, quittant le banc où je m’étais installé, je me dirai que je suis de nouveau en mesure d’écrire. Quelque chose dans l’atmosphère, malgré toute la dureté, toute la laideur que le capitalisme fait tomber comme une lourde étoffe qui étouffe la ville. Tout-à-l’heure, deux jeunes hommes se sont battus sur le trottoir. Des livreurs, qui s’insultaient dans une langue qui n’était pas le français (turc ?). Il y en avait deux autres avec eux, mais qui ne sont pas parvenus à les séparer. Ce sont les occupants du trottoir d’en face qui ont traversé le boulevard pour mettre fin à la bagarre, mais pas aux insultes. Contrairement à ce que l’on veut nous faire accroire, ces sous-emplois détruisent toute structure sociale, on vit dans la rue, attendant la corvée, regroupé en ethnies, exclusivement entre hommes. Les occupants du banc sur le trottoir d’en face, se touchent beaucoup les uns les autres. Est-ce dû à l’absence des femmes ? Où sont-elles ? Sont-elles enfermées ? Sont-elles restées au pays ? Attendent-elles de venir ? Attendent-elles que les hommes reviennent ? Se sont-elles débarrassées des hommes ? Ont-elles disparu de ce nouveau monde ? Quand j’étais assis sur mon banc, dans le cimetière, des touristes italiens sont venus s’installer sur le banc en face du mien. C’était très désagréable. J’avais envie qu’ils s’en aillent. Je crois que je me le suis dit à moi-même, à voix pas trop haute, mais avec une certaine agressivité. Je n’avais pas envie qu’ils partent parce qu’ils étaient laids, ils n’étaient pas très beaux, c’est vrai, mais parce qu’ils m’empêchaient de penser mes pensées. J’essayais de trouver la suite du paragraphe que j’étais en train d’écrire, mais le son de leurs voix (notamment de la fille, qui lisait en prenant un mauvais accent français le nom des célébrités enterrées ici : Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Belmondo — peut-être que les touristes croient que tous les Parisiens s’appellent Jean-Paul ?), le son de leurs voix m’en empêchait qui orientait ma pensée dans une direction où je ne voulais pas qu’elle aille. Je voulais que mon écriture soit douce, pas paisible, douce, douce et impersonnelle, mais les entendre parler la rendait dure et personnelle. Parasitée, elle essayait de parler des parasites, ce que moi, je ne voulais pas. Finalement, ils sont partis, et j’ai pu terminer mon paragraphe, lui permettre d’aller dans la direction où il voulait aller — lui, pas eux, pas moi. C’est après l’avoir terminé (quelques lignes, tout au plus, un début) que je me suis dit que je pouvais de nouveau écrire : je sentais que c’était redevenu possible, que l’écriture était là, disponible pour moi, dans l’air tout autour de moi. Auparavant, je m’étais fait la réflexion que voici : c’est autrui qui me révèle que le monde existe, sans lui, je puis croire que le monde n’existe pas, qu’il n’y a que moi, ce moi dont le corps s’étend aussi loin que mes perceptions, aussi loin que mes pensées. Autrui rend le monde réel ; c’est un mal nécessaire.

14.8.22

J’ai commencé à écrire quelque chose ce matin. Avec l’inébranlable intention de le publier pour faire entendre ma façon de penser, pas question de laisser cette espèce de relativisme moral abject se répandre en restant là, comme ça, les bras croisés, les gens de bonne volonté se doivent d’agir, on ne peut tout de même pas laisser passer l’immonde. Et puis, à mesure que la journée avançait, il m’a semblé de moins en moins urgent de prendre une telle position. J’ai bien pensé à amender la phrase, la forme plutôt que le fond, je ne suis pas du genre à renier mes convictions mais, c’en était l’indice, déjà le cœur n’y était plus tout à fait. La phrase, en fait, me semblait de plus en plus lointaine, ses contours de plus en plus flous, comme une sorte de mirage évanescent. Cette phrase, en vérité, l’avais-je réellement pensée ? Je tâchais de la retrouver là où j’étais censé l’avoir écrite, sur mon téléphone portable, mais je ne la trouvais plus. Avait-elle disparu ? Avais-je rêvé ? Mais pourquoi aurais-je rêvé chose pareille ? Pour me hisser à la hauteur de qui j’entendais dénoncer l’ignominie ? Et si elle avait disparu, où avait-elle bien pu passer ? À moins que je n’invente tout cela pour avoir quelque chose à raconter. Chemin faisant, je viens de penser à la première phrase de mon journal d’hier, je cite : « Pas vraiment envie d’écrire. », qui était un simple énoncé de fait, pas une posture, se trouvait peut-être même en-deçà de la réalité, car je n’avais pas envie d’écrire du tout, et je me dis que, n’était ce journal, je n’aurais certainement pas écrit la moindre ligne hier, je me serais laissé envahir, et dominer, et martyriser par le sentiment qui m’habitait, par la colère, la haine, le cri, les insultes, toute cette immondice qui loge chez moi, au lieu d’essayer de faire quelque chose de tout cela, de métaboliser tout cela, de fabriquer une autre réalité — c’est-à-dire : meilleure — avec les événements, si banals soient-ils, les émotions, si ordinaires soient-elles, et que c’est une tâche morale de transformation de l’existence. L’existence n’est pas un donné que nous devons subir ; et le fait qu’elle soit réduite à la seule dimension  d’un subi plutôt que d’un agi n’est pas étrangère aux formes que prend le capitalisme développé avec le soutien et l’encouragement de l’État. De l’autre côté du boulevard, j’observe ainsi les va-et-vient des livreurs (un groupe de jeunes hommes à la peau noire) qui se déplacent du banc qu’ils ont annexé à celui de l’abribus à chaque averse. Hier, j’en ai compté entre douze et quatorze à certains moments. Aujourd’hui, ils sont bien moins nombreux, pas plus de quatre, il me semble. Leur présence devrait nous parler, nous alerter sur les conséquences de notre mode de vie, mais qui fait attention à eux, outre les riverains excédés quand ils font trop de bruit ? Personne, à en juger par les innombrables sacs de livraison couleur menthe à l’eau avec leur joli petit kangourou dessiné dessus — copie cette loi dans ton carnet de notes : plus le capitalisme est sauvage et plus il est mignon — ne cessent de sillonner des villes. Qui se soucie de ce qu’il arrive au livreur, une fois la porte refermée sur lui ? Le match a commencé, ça va refroidir, on a d’autres choses à penser. La vérité, c’est que oui, ils font du bruit, oui, ils squattent des espaces qui sont destinés à d’autres usages, oui, ils détournent de leur emploi les instruments de la mobilité douce, oui, mais tout cela est voulu, tout cela est organisé par le pouvoir. La destruction de l’espace public, l’exploitation de travailleurs venus de pays pauvres, tout est voulu par l’État qui appelle de ses vœux ces pratiques sauvages. Est-ce étonnant, dès lors, de retrouver le président de la République faire du jet-ski, l’été, sur la Côte d’Azur, alors que le pays brûle, meurt de sécheresse et étouffe de chaleur, comme quelque vulgaire cadre supérieur d’une grande entreprise, qui s’éclate pour décompresser ? Non, puisque c’est ce qu’il est. Les gens qui ont voté pour lui n’ont que ce qu’ils méritent, que ce qu’il mérite. Les autres — quels autres ? Mais je ne sais pas pourquoi je raconte cela, d’autant que ce n’était même ce dont je voulais parler, ce matin, pour le dénoncer, mais plutôt — ça y est, je m’en souviens —, plutôt de l’équivalence de, et puis, non, je crois que ça n’a aucun intérêt, en tout cas, je n’ai vraiment pas envie d’en parler.

13.8.22

Pas vraiment envie d’écrire. Quand tu crois avoir survécu à une vague, c’est une autre qui te submerge et rien — pas même ton masque, tes palmes, et ton tuba —, rien ne te permet de surnager. Tu me diras, c’est le principe des vagues : il y en a toujours une qui déferle, certaines sont plus grosses que d’autres, certaines sont des tsunamis, mais de là à avoir le sentiment de vivre exactement la même chose cinq ans plus tard, la même chose que cinq ans plus tôt, mais à l’envers, c’est peut-être un peu exagéré, non ? Quand on oublie que les vagues affluent et refluent,  probablement, oui, quand on oublie que la marée monte et que la marée descend, quand on oublie que les gens ne changent pas, qu’ils sont toujours les mêmes, exactement les mêmes, confis dans leur avarice, étouffés par leur haine, oui. Et moi non plus, à cause d’eux, je ne change pas. Je crie, mais je n’ai pas envie de crier. C’est une sorte de mécanisme d’autodéfense. Je préférerais chuchoter. Non, pas chuchoter — je préférerais chanter. Après que j’ai crié, Nelly me parle de cette question qu’on lui a posée à mon sujet (pourquoi n’est-ce pas à moi qu’on l’a posée ? le mystère reste entier), je cite : « Quand est-ce qu’il va se décider à trouver un travail, Jérôme ? » Et quand je lui demande ce qu’elle a répondu, elle me le dit, que mon travail ne se résumait pas au nombre d’euros, qu’il avait une autre forme de valeur, peut-être même supérieure, les conneries gauchistes basiques, quoi, et puis, elle ajoute : « Je me demande pourquoi je n’ai pas répondu n’importe quoi. Pourquoi est-ce que je ne lui ai pas dit que je ne voulais surtout pas que tu trouves “un vrai travail” ? Pourquoi est-ce que je ne lui ai pas dit que j’étais très contente comme ça, de pouvoir disposer, jouir et disposer, d’un homme au foyer ? » Avant, les femmes au foyer faisaient du tricot, maintenant, les hommes au foyer font de l’écriture. Ça se vaut, non ? Et puis, un homme au foyer, c’est moins cher qu’une bonne, plus une femme de ménage, plus un nounou, plus une cuisinière. Donc, si je ne gagne rien, je rapporte, d’une certaine façon. On est con de rire, on devrait se morfondre — éternellement. C’est ce que la société (la tribu) attend de nous : que nous battions notre couple. Je n’aime pas crier, je préfère rire, me moquer du monde, du monde et de moi-même. Qu’est-ce qu’il y a d’autre à faire ? Accumuler des richesses avec quoi ne rien faire ? Je préférerais penser à quelque chose d’intéressant, m’extérioriser, m’externaliser, je ne sais pas comment on dit, me décentrer, quoi, sortir de moi, mais les gens, te ramenant à eux, à leurs angoisses, leurs obsessions, leurs fantasmes, leurs perversions, paradoxalement, je crois, ne t’enferment pas en eux, mais t’enferment en toi. Crier, c’est ne rien extérioriser. Au contraire, c’est tout garder en dedans de soi, l’enfouir profondément afin de le mettre à l’abri, de le protéger, de le rendre intouchable. C’est peut-être de là que vient ce caractère sacré de l’écriture dont je parlais hier : les premiers écrivains devaient croire que les signes qu’ils traçaient avaient une dimension mystique (des mains dans une caverne), qu’ils représentaient, non : qu’ils incarnaient un dépassement de l’existence, le signe dans la caverne excédant les limites de la caverne où je me trouve réduit — la représentation n’est pas une représentation, le signe n’est pas un signe, mais l’être en chair et en os, c’est cela, le mystique. Aujourd’hui, aux milliers de pages patiemment élaborées, on t’oppose le vrai métier, celui qui rapporte, celui qui compte, qui se compte. Et l’écrivain de s’enfermer un peu plus au-dedans de lui, non par amour de soi, non au nom de sa croyance au for intérieur (l’écrivain sait très bien que l’intériorité n’existe pas, qu’elle n’est pas une chose, qu’elle n’est pas un espace), mais pour que son trésor sans valeur, personne ne puisse mettre la main dessus. « Pourquoi est-ce que tu ne me parles pas ? », demandera ainsi le parent à l’enfant. Ce à quoi l’enfant, continuant de se taire, ne répondra pas : « Parce que je veux me cacher de toi, je veux pas que tu ne puisses pas me toucher, m’atteindre, je veux me tenir au plus loin de toi ; — ton incompréhension est mon salut. » Et l’enfant de se faire toujours plus obscur aux yeux du parent, c’est sa prière : Je t’en supplie, ne me comprends pas. J’ai pris la fuite, tu vois. Et le fait que la tribu se soit lancée à ma poursuite, cela ne devrait pas m’étonner. Bien au contraire, c’est dans la nature même des choses. Je ne devrais pas penser à cela, je voudrais ne pas penser à cela, mais rien qu’à fuir, rien qu’à échapper à la tribu. La tribu veut ma mort. Fous le camp !

12.8.22

Au moment où on vient d’essayer d’assassiner un écrivain, écrire a un goût quelque peu dégueulasse. On peut toujours se dire qu’il faut écrire malgré tout, mais est-ce si vrai ? Je ne crois pas. Vivre devrait toujours poser problème, moins pour en finir avec la vie que pour apprendre à l’aimer enfin, si possible. Mais non, ce n’est pas « possible », c’est nécessaire. Dans le journal, juxtaposé à l’annonce de la tentative de meurtre dont a été victime Salman Rushdie, un article consacré au prochain livre de Virginie Despentes, roman sur les microscopiques déboires d’une certaine France, me donne un haut-le-cœur ; ce « cher connard » sonne comme un écho du grognement fasciste au nom de quoi toutes les exactions deviennent permises, s’autorisent comme autant de réponses à autant d’offenses subies (réelles ou fantasmées, pour la ou le fasciste, cela ne fait pas la moindre différence) : qui n’a pas un tort à réparer, qui n’a jamais été victime de rien, qui n’a pas quelque chose à faire payer à quelqu’un, qui n’a pas une haine trop longtemps rentrée qui ne demande qu’à sortir enfin, qui n’a pas envie de se déchainer ? Le culte du rock chez les générations bedonnantes de la fin du baby-boom est une version de cette réaction (l’écho du grognement fasciste qui enfle), elle qui s’exprime de façon d’autant plus détendue qu’elle parle à l’abri de la bonne conscience de qui est passé du bon côté de l’existence. Remarque, d’ailleurs, comme les écrivains adoptent de plus en plus un look de rocker, — à 30 ans ils ressemblent à Keith Richards à 80. Mais casser une guitare est un acte dont la rébellion s’avère inversement proportionnelle au nombre d’instruments que l’on peut se payer. Tout est consommé. Pourtant, tout n’a pas été dit. J’entends avec une certaine dose d’intelligence, sans provocation simpliste, sans fanfaronnade, mais dans l’esprit d’une grande humilité, d’une grande humanité (quand même il serait de bon ton, dans les milieux dont je parlais à l’instant, de haïr l’humanité). « Qui assassine qui ? », voilà une question que l’Occident devrait se poser, pourtant. Mais l’Occident est comme moi. L’Occident est gras et paresseux, il abandonne peu à peu tout ce en quoi il a cru, non pour croire en autre chose, non même pour ne plus croire en rien qu’aux valeurs nouvelles qu’il inventerait, mais pour s’avachir, s’apitoyer sur le sort de, le sort de qui ? le sort en général. L’Occident est comme moi : au fond, il aime bien Virginie Despentes. Et le fait que moi, à titre personnel, je ne m’intéresse pas à ce qu’elle écrit, ce fait est indifférent. L’Occident me traverse, j’ai beau tenter de me défendre contre son agression, je n’y peux rien, — qu’est-ce que je pèse face à la civilisation, face à la culture de mon temps ? Je me console, pense à cette incise d’Adorno dans Minima Moralia : « die Menschen sind immer noch besser als ihre Kultur », mais est-ce bien vrai ? N’est-ce pas encore infiniment trop optimiste pour les temps que nous vivons ? Vers la fin de l’après-midi, je me suis rendu dans un supermarché de la culture où j’ai acheté un paquet de trois cahiers noirs format A5 et des stylos pas chers, quatre Bic©, noirs eux aussi, avec l’intention (qu’on imagine sans peine) de désacraliser l’écriture pour débloquer quelque chose, des processus qui restent bloqués, me semble-t-il, du moins est-ce ainsi que j’en ai parlé hier, et c’est une bonne idée, en tout cas, au moment où j’ai choisi cet attirail, c’est ce que je me suis dit pour m’encourager à la dépense inutile, il m’a semblé que c’était une bonne idée, mais ensuite, j’ai appris qu’on avait tenté d’assassiner Salman Rushdie et, tout de suite après, mais vraiment, tout de suite après, j’ai survolé cet article suffisant (c’est-à-dire : de qui et sur qui se sait du bon côté de la morale et de l’histoire) sur le prochain roman de Virginie Despentes, et à présent je me demande : Faut-il désacraliser l’écriture ? Et parce que je suis le pur produit de mon époque, de ma civilisation (Kultur), je ne sais pas quoi répondre à cette question. Je suis paralysé. Je ne sais pas quoi répondre à cette question parce que je suis broyé par la peur : — la peur de parler, comme Samuel Paty, comme Salman Rushdie, comme n’importe qui, la peur de mourir, donc, — et la peur de parler, d’être considéré comme un raciste d’extrême-droite, comme n’importe qui donc, flétrissure infamante dont personne ne se remet jamais (cette menace de mise à l’index, j’en ai déjà fait l’objet). Ce double-grind, voilà l’expérience de mon temps : une peur totale, physique, morale, d’exister, de parler, de respirer, de penser. Qui assassine qui ?