Je sais que le ciel n’existe pas, mais je peux me perdre en lui, disparaître quelques instants dans son étendue nulle, n’être plus rien, que lui. Où est le problème si je ne suis pas victime de mon illusion ? Dans le ciel ou en moi ? Mais si je n’en suis pas victime, il n’y a pas d’illusion. Dès lors, où est le problème sinon nulle part ? Quelques secondes, je m’absente. Sans doute est-ce une question de salut. Pas de l’âme — de l’univers. Qu’est-ce que vaut ma relation au ciel face aux deux tonnes cinq d’un suv bmw ? Rien. Et n’est-ce pas cela, ce rien, que nous devrions désirer, cet intime que nous devrions préférer aux tonnes qui pèsent, aux sommes qui comptent, à la lourdeur universelle ? (La lourdeur universelle n’est pas la lourdeur de l’univers.) Ne crois pas à la rhétorique, c’est vraiment une question. Ne vois-tu pas, en effet, que l’immense majorité préfère la lourdeur à l’infime, la pesanteur au ciel ? Pas une question de salut, non, tout une humanité à convertir. Vaine tâche, tous ceux qui ont essayé ont échoué, il semble même que l’échec fasse partie de la tâche, appartienne à sa nature, il semble même que l’accomplissement de la tâche ce soit l’échec. Moi ? Moi, je n’ai pas envie d’échouer. Des siècles d’échecs nous ont si peu appris que nos victoires elles-mêmes sont des défaites. Je ne flotte pas, ne me retire ni ne disparais, suis du regard un avion dans le ciel, attends qu’il soit passé pour déclencher la prise de vue. C’était le bon moment pour être là et j’y étais.
N’ayant pas trouvé le temps d’écrire avant le soir, de toute la journée, je n’ai pensé qu’à écrire. À quand je trouverai le moment de. Dès le matin, je me suis dit : tout ce dont j’ai besoin pour vivre, c’est d’une table, d’une chaise et d’un instrument d’écriture. Mais ce n’est pas exact. Pour vivre, j’ai besoin de plus. Pour vivre, j’ai besoin de moins. Rien que d’un instrument d’écriture. Et encore, ne pourrais-je m’en passer ? Sans doute : il faudrait que je compose toutes mes phrases et que je les apprenne par cœur, m’assurant de n’en oublier aucune. Mais ce ne serait plus écrire. Vraiment ? Non, ce ne serait plus écrire. Écrire s’est développé comme autre chose que la composition de phrases jusqu’à prendre cette forme de plus en plus absurde, de moins en moins intéressante, qu’on appelle désormais littérature, et qui ne fait rien que dégoûter qui l’aime de l’écriture. Mais ce n’est pas cela dont je voulais parler. Mais de quoi ? Je ne sais pas. Quand je n’écris pas, je pense à écrire. Et quand j’écris, je pense souvent à autre chose qu’écrire. Comme à ma peau rouge, pas méditerranéenne du tout, qui a réagi au soleil de Bretagne. Ça chauffe. J’enduis les zones qui d’une épaisse couche de crème portant le doux nom de Posthelios, un gros tube aux couleurs grecques, destiné à apaiser les effets de l’exposition à. Il est 23h30. Je bâille, mes yeux se ferment. Demain, je trouverai le temps. Demain, je trouverai la forme. (C’est un mensonge ; j’ai écrit « la forme » au lieu de « la force ».)
La dernière fois que je suis venu ici, c’était il y a un peu plus de cinq ans. C’était aussi la seule. Avant aujourd’hui. Je m’en souviens exactement : Emmanuel Macron n’était pas encore président (dans mon journal, j’avais écrit quelque chose sur son affiche de campagne et sur l’échec de ma génération a réinventé la politique — je pourrais récrire la même chose aujourd’hui) et moi, j’avais encore une sorte d’éditeur pour mes textes de fiction. Nous avions passé une semaine dans la maison de M. Est-ce que c’était mieux alors, la vie, j’entends, c’est-à-dire tout, quoi, est-ce que c’était mieux ? Je ne crois pas et, en fait, je crois que je ne sais pas ce que cela veut dire mieux avant ou mieux maintenant, c’est comme ces histoires d’avant et d’après (dans des phrases du genre : « Oui, en effet, on peut dire qu’il y aura un avant et un après x. »), j’essaie de ne pas penser en ces termes. Essayer de ne pas penser en certains termes, cela ne signifie pas parvenir à ne pas penser en ces termes, mais bien faire l’effort de ne pas. J’en ai fait l’expérience, hier au soir, ou après avoir fait des remarques à mon sujet dans mon journal (sur une forme d’amélioration), évidemment, le naturel est revenu au galop. Vraiment ? Pas tout à fait. Au galop, oui, mais je ne l’ai pas laissé revenir, quand j’ai entraperçu le profil du naturel, j’ai pensé aux pages de mon journal que je venais d’écrire et je me suis dit : « Alors, tout ce que tu as écrit, c’est faux ? » Et non, ce n’était pas faux, il aurait été facile que les phrases que j’avais écrites le deviennent, mais non, j’ai pensé à ces phrases, pensé à ce que je voulais de ma vie, voulais pour ma vie, et oui, il est possible, me suis-je fait remarquer à moi-même, tout à fait possible que rien n’ait changé, que je sois toujours le même raté, oui, mais penser ces pensées, à quoi est-ce bon sinon à s’accabler ? À rien, ce n’est bon à rien. Et je ne crois pas, non, même s’il m’est arrivé souvent de le penser, je ne crois pas que je ne sois bon à rien (en un sens assez proche du « Bon qu’à ça » de Beckett, phrase stupide que je tiens en une haine rare). Mais laissons cela. J’entends sonner la cloche d’une église. Des goélands crient en volant en cercle au-dessus du rivage. La voile blanche d’un bateau disparaît derrière la falaise. Écume des vagues sur les rochers. Pendant quelques instants, je ne fais plus rien, j’appuie mon menton sur les premières phalanges de ma main gauche et je ne fais rien que regarder et je me sens complet (un) de regarder tout ce qui, dans l’encadrement de la fenêtre, se trouve sous mes yeux.
On ne peut pas être un génie à temps complet. Ou le peut-on ? Pas dans tous les domaines alors. En tout cas, moi, à la perspective de prendre la route des vacances demain alors que la journée s’annonce noire, je me dis que non, je ne le suis manifestement pas. Mais comment faire quand tout précisément se fait au dernier moment, sans trop réfléchir, comme s’il fallait en outre, j’entends : en plus de coexister avec, s’inquiéter des mœurs de nos contemporains. Il faut croire qu’il le faut parfois, mais c’est trop tard. Était-il écrit à la page 2022 du Livre de mon destin et des aléas de mon existence que tout, rigoureusement tout, cette année se ferait au dernier moment ? Que ce le soit ou non, les choses peuvent-elles se produire autrement ? Quand on y pense (pour ma part, j’y ai pensé il y a quelques semaines, ou quelques jours, je ne sais plus, il n’y a pas longtemps, ça, c’est sûr), entre le moment où j’ai eu la révélation qu’il fallait que nous retournions vivre à Paris et le moment où nous y avons effectivement posé nos valises (c’est une métaphore pas trop inappropriée), il s’est écoulé moins d’un an. J’avais déjà eu l’intuition que notre avenir s’écrirait ici (et là, je file une autre métaphore), c’est vrai, mais je n’avais pas pris la décision. Je m’en souviens, je portais un costume mal taillé ce jour-là — il faisait illusion mais pas pour moi —, et je me suis senti si bien tout à coup, comme par surprise, je me suis senti si littéralement à ma place que mon avenir s’est imposé à moi. Maladroite façon de dire les choses, non ? Je ne dirais pas ça, non, ce n’est peut-être pas la formulation ultime, c’est clair, mais on comprend ce que tu veux dire, enfin, je crois. Et ce matin, après avoir couru dans le jardin et fais dix minutes de gainage les coudes plantés dans la pelouse autorisée (dix fois trente secondes avec trente secondes de pause entre chaque période de gainage proprement dit, je m’étonne que personne ne soit venu me jeter des cailloux et me montrer du doigt tout en ricanant, mais non, les enfants qui se trouvaient non loin de là ne se sont pas moqués de moi, il faut dire que, dans leurs gilets jaunes, logo de la Mairie de Paris floqué dans le dos, ils n’avaient pas de quoi se la raconter), je me suis dit qu’ici, c’était chez nous : c’est ici que nous nous sommes mariés, que notre enfant est née, si ce n’est pas ici chez nous, où est-ce ? Nulle part. Ergo, c’est ici. Me connaissant, j’ai eu peur les derniers jours avant le jour du départ, peur que, une fois ici, je commence à me plaindre, peur que je sois envahi par ce sentiment de détestation que je connais trop bien, un désir de perfection qui s’exprime comme il ne le devrait pas, dans la détestation de tout ce qui ne l’est pas, perfection, donc dans une détestation de tout, de la totalité ainsi que de chacune des parties si infimes soient-elles qui composent la totalité. J’ai eu peur, c’est vrai, mais non, ce que je redoutais ne s’est pas produit. Est-ce que j’ai appris à me connaître ? Peut-être. Est-ce que j’ai changé ? Sans doute. C’est suave de se sentir là où l’on doit être, suave et inédit, d’autant plus suave qu’inédit. Ainsi, quand j’ai dit : « Bon, c’est bruyant », simplement parce que, bon, c’est vrai que c’est bruyant, nous habitons sur un boulevard, mais sans aucun jugement de valeur, un pur et simple énoncé factuel, le plus descriptif possible, sans superlatif aucun, ce n’est pas insupportable, mais c’est vrai qu’il y a du bruit, plus de bruit que là où nous avons vécu ces quatre dernières années, où le silence de l’ennui régnait en maître tyrannique que ne contestaient que d’imbéciles éclats de voix et autres abjectes explosions de moteur. Mais ce n’est pas sur une notation de ce genre que je veux achever ma page d’écriture du jour (je devrais écrire quelque chose de plus que ce journal, j’ai des idées, mais je n’y parviens pas), plutôt sur un sentiment de joie à se découvrir autre, sentiment dont, soit dit en passant, j’aurais tout loisir de faire l’expérience, demain, dans les interminables embouteillages quand se chasseront et se croiseront juillettistes et aoûtiens. Ah, que ce monde est beau.
Rassurant ou effrayant, je ne sais pas. Étrange, en revanche, cela ne fait aucun doute. Pour le reste, j’ai hésité et j’hésite encore. D’un côté, je trouve que c’est rassurant de voir qu’il n’y a pas que moi qui, toutes choses étant égales par ailleurs, ait si peu de succès que moi. De l’autre, c’est effrayant, assurément : si tout passe si vite que même l’actualité n’intéresse plus personne au bout de quelques mois à peine, comment moi, qui ne suis pas en prise avec l’actualité, c’est le moins qu’on puisse dire puisqu’il m’arrive même de mettre un point d’honneur à ne l’être pas, voire à m’en ficher éperdument, comment puis-je bien espérer intéresser le grand public ou le moyen public ou même le petit public, n’importe quel public pourvu que je vende enfin un peu des livres ? Aucun espoir, c’est sûr. Donc, c’est effrayant ? Pas si sûr. Ou, du moins, ce qui l’était, effrayant, ce n’est pas peut-être pas ce que je viens de raconter, mais ce qu’il s’est passé. À peine une moitié de boulevard Saint-Michel bloquée, et seulement au départ de la place de la Sorbonne, en remontant vers le jardin, soit presque rien, quelques dizaines de personnes (approximativement, je dirais cinquante, mais pas plus, non pas plus, il ne faut pas exagérer) qui scandaient sans relâche, mais avec un ennui manifeste (s’ils ne s’ennuyaient pas, c’est-à-dire, leur voix le disait pour eux) : « Russie État terroriste solidarité avec l’Ukraine. » Ad lib. De l’autre côté de la rue, dans le jardin du Luxembourg, en revanche, il y avait beaucoup, mais beaucoup plus de monde, des gens qui ne faisaient rien, c’est vrai, sinon être là, être des touristes, mais être un touriste, on s’en rend compte quand on observe les différences de comportement entre des gens qui sont pourtant semblables, être touriste, ce n’est rien du tout, en fait, ça n’existe pas, ce n’est pas une propriété qui se partage, ce n’est pas quelque chose de commun, le fait que plusieurs personnes (des centaines de millions de personnes) la partagent cette propriété touristique ne signifie paradoxalement pas qu’ils l’ont en partage. D’un côté de la rue, donc, il y avait des gens qui partageaient quelque chose, mais ils étaient si peu nombreux qu’il fallait vraiment passer par là à ce moment-là pour se rendre compte de leur existence et, de l’autre côté de la rue, des gens qui ne partageaient rien et qui, pourtant, occupaient un espace considérablement plus important que ceux qui partageaient quelque chose, et ne risquent pas de passer inaperçus, eux, lâchés comme ils le sont en hordes barbares dans les rues de Paris. Drôle de planète, aurait pu conclure un observateur venu d’ailleurs, mais pas moi, non, moi qui suis habitué à ce genre de phénomènes plus étranges les uns que les autres. Et encore, j’ai encore conscience de leur étrangeté, ce qui n’est presque plus le cas de personne. Moi, je ne conclus rien parce que, pour dire toute la vérité, si peu charitable et si désagréable soit-elle, je n’ai pas réussi à déterminer avec certitude de quel côté de la rue le phénomène le plus étrange avait lieu. D’un côté de la rue, toujours le même, on aurait pu croire à un happening d’une sorte de secte de malades mentaux, il suffisait, par exemple, de ne pas comprendre tout à fait bien ce qu’ils scandaient, ce qui fut mon cas au début, et ce qui était certainement le cas de l’immense majorité des touristes égarés de l’autre côté de la rue, qui avaient l’air particulièrement étrange eux aussi, notamment quand ils se tiennent à la queue leu leu devant les toilettes publiques, celles côté boulevard, toujours, tandis que celles côté rue semblent toujours désertes, étrange, en effet, étrange. Mais que faire de cette étrangeté ? La consigner par écrit dans son journal en attendant l’illumination, certes, mais après, que faire après ? Je ne sais pas. Et comme je ne savais pas, je suis allé chez le coiffeur cet après-midi, me faire couper les cheveux et tondre la barbe, j’ai l’air pas mal comme ça, même si j’aurais dû raser la barbe et non la tondre, trop de poils blancs, ensuite, je suis allé admirer des souliers dans la boutique à côté, en me disant : Tiens, je pourrais m’en faire offrir une paire pour mon anniversaire. Je reviendrai essayer, ai-je dit à la personne qui tenait la boutique, quand j’aurai une tenue plus appropriée, en short, non, on ne peut pas. Oh là là, qu’est-ce que je suis vaniteux.
Je sais que ce que je m’apprête à dire va faire rire tout le monde, mais tant pis : j’ai le don de divination, telle est la vérité. Je possède quelque chose d’apollinien dont je m’étais déjà douté par le passé, mais qui se confirme régulièrement et, j’en ai l’impression, de plus en plus souvent, comme j’en ai encore fait l’expérience il y a quelques jours à peine. Par quel mécanisme la divination proprement dite se produit-elle ? Cela, je dois à la vérité de le dire, je n’en ai pas la moindre idée. Je crois qu’elle se produit tout simplement, qu’un sentiment me traverse, qui n’appartient ni au domaine du langage ni à celui de l’image, sans forme, ça sourd, ai-je envie de dire, sans trop savoir ce que cette expression peut bien signifier sinon peut-être ceci que, tout à coup, je sais quelque chose que je ne savais pas avant, sans rien avoir fait, sans rien avoir appris, par une opération que je ne comprends pas moi-même, mais qui n’est pas du saint-esprit, qui est purement et simplement. Je dis que je sais, mais je ne sais même pas si je sais, tout ce que je sais, en vérité, c’est qu’une idée soudain est là et qu’elle est vraie. Est-ce l’inspiration des prêtres antiques ? Je ne le pense pas. La Pythie ne voyait l’avenir qu’en transe, après avoir mâché des feuilles de laurier. Il fallait donc que quelque chose l’aide à être inspirée, cela n’avait rien de naturel, c’était de l’ordre du divin, mais ce divin, elle n’y accédait pas toute seule, il lui fallait un expédient pharmaceutique, il lui fallait devenir folle, sortir de l’histoire naturelle de l’univers pour dire ce qui allait avoir lieu et, donc, c’est la logique même, le dire de manière incompréhensible. Moi, ce n’est pas mon cas, je ne mâche rien, quelque chose me vient, et puis, c’est. Non seulement c’est, mais c’est clair, le sens est immédiat. Oui, voilà, c’est peut-être ça : le sens est immédiat, le sens ne passe pas par la médiation du langage pour être intelligible et intelligé, pas besoin de crypte pour ma science, tout est limpide. Je pense quelque chose que je ne savais pas et m’aperçois ensuite que c’est en tout point tel que je l’avais pensé. C’est étrange, en effet, ce n’est pas moi qui dirai le contraire, bien au contraire, si quelqu’un me racontait une histoire pareille, je lui rirais au nez, je me moquerais de lui, et pourtant je dois bien reconnaître que, comme c’est moi, je ne peux pas me moquer de moi, je ne peux pas me rire au nez, d’une part, c’est inconfortable, et, d’autre part, quand on y pense, on se rit toujours au nez (le nombre de phrases vraies auxquelles on n’a jamais pensé, c’est incroyable, quand on y pense). Et donc, moi qui me suis toujours cru des plus rationnels, je me rends compte que je ne le suis pas, ou pas assez, en tout cas que quelque chose déraille dans la rationalité telle que je la conçois d’ordinaire, quelque chose qui ne lui résiste pas, non, puisque je finis pas mettre des mots sensés dessus, non, mais quelque chose qui lui échappe, ou non, plutôt : qui la devance, a un temps d’avance sur elle, prend de vitesse la réalité, ou encore mieux : l’esprit se devance lui-même, accède à des données inaccessibles à lui-même, normalement, mais qui le deviennent subitement. La dernière fois, par exemple, c’est l’expérience dont j’ai parlé au début de mon récit, et je crois qu’un exemple sera plus éloquent que ce long bavardage abstrait auquel je viens de me livrer, la dernière fois, par exemple, j’étais en train de dormir quand, tout à coup, je me suis réveillé, persuadé d’une vérité. Je me suis levé, je suis allé à la fenêtre, et la vérité était là, la vérité était vraie. Je ne le savais pas et pourtant, je le savais. Alors, je me suis dépêché d’aller réveiller Nelly et je lui ai dit : « Réveille-toi Nelly, ce n’est pas demain le jour des bacs jaunes, mais aujourd’hui ! Il faut descendre les cartons sinon on va encore les garder une semaine de plus. Vite, vite ! », le tout en essayant de faire le moins de bruit possible pour ne pas réveiller Daphné. Nous nous sommes dépêchés, nous avons disposé les cartons à côté des bacs jaunes sur le trottoir, et quelques instants plus tard, le camion passait, et puis les employés au ramassage des poubelles jaunes ramassèrent les cartons sans en abandonner aucun sur le bord de la route. Je le sais, je les ai regardés faire pour être bien sûr que ma prophétie se réalisait. J’en fus le premier étonné, mais tout ce que je viens de raconter est vrai. Je n’invente rien. Pas un mot. Je sais bien que mon apollonisme a encore des progrès à faire. Il n’a rien d’extraordinaire, rien ne me fut révélé du sens de l’existence, du destin de l’humanité, de l’avenir de la planète. C’est décevant, mais c’est ainsi. Or, en y pensant quelques jours plus tard, aujourd’hui, je crois, en y pensant aujourd’hui, je me suis dit : Dans notre imaginaire post-romantique, nous nous représentons les oracles comme divinisant sur des choses très graves et très profondes, mais il n’en est rien. Les questions que les Grecs posaient aux dieux étaient plus prosaïques que nous ne l’imaginons avec nos idées d’Occidentaux grassouillets qui nous prenons pour des intellectuels parce que nous avons lu, écouté et vu un ou deux pour cent mille de ce qui a été accompli par l’humanité depuis ses origines. Ainsi, à Dodone, au Ve siècle avant Jésus-Christ, un certain Cléôtas interrogea-t-il Zeus en ces termes : « Cléôtas demande à Zeus et à Dioné s’il est avantageux et profitable pour lui de se consacrer à l’élevage des moutons ? » On ignore la réponse que Zeus lui fit, la lamelle oraculaire répondant à la question n’a pas été retrouvé, et peut-être n’y eut-il pas de réponse à la question, après tout, peut-être que Zeus s’en fout des moutons des mortels, mais enfin il n’y avait rien dans l’esprit de Cléôtas que des considérations passablement triviales, lesquelles, à vrai dire, ne sont pas sans rappeler mon histoire de bacs à couvercles jaunes et de cartons à recycler. Après avoir mis par écrit le récit qu’on vient de lire et m’être plongé dans une longue méditation à son sujet, j’ai tâché d’en tirer quelque morale édifiante ou, à défaut, une morale quelconque, mais je me suis aperçu que je n’avais rien à ajouter. Je n’ai rien su faire que me promettre qu’à la prochaine illumination, je la consignerai par écrit, et en détails minutieux ; — peut-être qu’un jour, après des millénaires de tentatives infructueuses, la lumière de la divination se fera enfin profonde.
Je suis sans doute le premier dandy mal habillé, en tout cas le moins bien fagoté de la place de Paris. Cela ne fait guère de doute dans mon short bleu marine et mes baskets assorties, mon teeshirt noir et mes socquettes assorties, mais je me console en me disant que 1) il n’est pas donné à tout le monde d’être le premier en quelque chose, 2) qu’en réalité, tout cela est moins une question d’habits que d’esprit et 3) que, de toute façon, je n’y suis pour rien, nous allons devoir vivre dans des cartons pendant un certain temps encore. Paris a un prix, en effet, et ce n’est pas l’encadrement des loyers qui serait susceptible de le maîtriser. Si je me sens bien, je n’ai pas encore trouvé l’équilibre et je ne sais pas combien de temps cela va prendre pour y parvenir. Peut-être toute la vie. N’importe quoi. J’ai commencé la lecture d’un livre samedi dernier, que je n’ai pas continué parce que je ne me sens pas disponible, je n’ai pas « la tête à ça », comme on dit, et, en fait, c’est que je n’ai pas trouvé l’espace ni le temps libres pour le faire. L’absence de solitude aussi, évidemment, joue son rôle, le plus grand, vraiment le plus grand. Il faudrait que je sois seul, mais je ne le suis pas, ou alors pas assez, et je ne me plains pas, non, cette situation, je l’ai désirée, je ne la regrette pas, ce n’est pas la question, alors quelle est la question ? Il n’y a pas de question, rien que cette vérité pas forcément très intéressante ni très originale qu’il faut être seul, que c’est nécessaire pour écrire, pour écrire et pour penser. Sinon quoi ? Rien, je crois. Tout ce qui préoccupe mes contemporains me semble profondément imbécile et je ne sais pas quoi faire de cette idée, probablement parce qu’il n’y a rien à en faire, ou alors est-ce que je n’ai pas l’énergie qui serait nécessaire pour lutter, mais lutter contre quoi ? Être seul, ce n’est pas une affaire sociale, c’est une manière de penser, ou non : une façon de laisser le temps à la pensée de se dérouler, et puis de l’enrouler, de la rembobiner, avant d’aller faire le tour du labyrinthe, où ne rien comprendre, où se perdre, où faire la conversation avec un ou deux monstres avant de recommencer.
À un moment, je me dis : « Je n’ai pas envie d’écrire », et cette phrase ne sonne pas juste parce qu’écrire, ce n’est plus une question d’envie, plus une question de contrainte, d’exigence, mais une question d’ordre, d’organisation, de clarté et, je ne sais pas pourquoi je souhaite employer ce mot, plus encore que de justesse, de justice, mais de justice envers qui, envers quoi ? envers le monde, envers moi. Par l’écriture, qui plus est, je parviens à faire quelque chose de la colère, de la rancœur, de l’insatisfaction, je ne me contente pas de dire que ce monde est pourri, ce qui en vérité ne veut rien dire du tout, et j’insiste sur cet aspect : même si c’était vrai, cela ne voudrait rien dire du tout, ne sert qu’à jouir de laisser libre cours à sa misanthropie, ce à quoi j’ai pu me complaire, moi aussi, je le sais, je ne le nie pas, au contraire, je le confesse et je m’en défais, je distille tout cela, par l’écriture, je métabolise. Le moi n’est plus le moi, le monde n’est plus le monde, tout change, se convertit en quelque chose d’inconnu, d’inédit, beautés possibles qui se dévoilent. Tellement de gens qui s’en foutent, ou se délectent de leur haine, de leur malheur, s’enferme dans leur microcosme clos. Aujourd’hui, je sais que, si tout n’est pas parfait, tout est parfait. Et ce paradoxe, intraduisible en un autre vocabulaire que lui-même, doit être appréhendé pour lui-même, dans toute son ampleur, dans toute son étrangeté. Je pourrais gloser et donner l’illusion d’expliquer, de faire comprendre, d’éclairer, mais non, je sais bien que c’est faux, il est clair, et mieux : la clarté, c’est lui — tout n’est pas parfait et tout est parfait. Pas d’harmonie, pas de plus grand bien, pas d’optimum, pas de meilleur possible, non, rien que ce paradoxe dans toute sa pureté, dans toute sa lumière. À un autre moment, j’ai eu envie de décrire ce que j’avais sous les yeux, tu sais, quand tu te promènes, tout ce que tu vois, les associations d’idées, flux de conscience, laisser la langue aller au rythme des pas, comme cette affiche vantant les mérites des probiotiques que j’ai prise pour une publicité annonçant le nouvel opus de Maïa Mazaurette, À chacun sa microbite, à cause du titre de sa dernière chronique parue dans le Monde, « Petits pénis de tous les pays, unissez-vous ! », alors qu’il fallait lire, bien entendu, « À chacun son microbiote », je me suis arrêté au titre de la chronique tant ce ton docto-parodique, donneur de leçons bienveillant et ouvert, m’accable de sa lourdeur, mais non, tout n’est pas parfait, mais non, mais tout est parfait. Je garde les yeux ouverts, je garde les pieds sur terre, et je laisse ma tête errer, loin, là-haut, loin dans les nuages, les ambitieux nuages.
Trop de choses et pas assez d’espace. Mais comme, à peu de celles-ci près, j’en suis l’unique responsable, je ne peux pas lever les bras et tourner mon visage vers le ciel pour crier : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Tout est de ma faute et il va falloir faire avec. Ou quelque chose, du moins. Dans un carton déménagé avec cinq jours de retard et que j’ouvre en pensant savoir ce qui s’y trouve, je découvre des livres dont je ne me souvenais même que je les avais traduits. Mais que vais-je faire de tout cela ? Rien. D’innombrables volumes dont je me demande au nom de quoi, le public s’en étant largement désintéressé (et parfois, le public était si vaste qu’il comprenait la quasi totalité du monde moins moi), je devrais y accorder un quelconque intérêt. Parce que je les ai traduits ? Mais j’ai tout oublié, et tout me semble si lointain, comme s’il s’agissait d’une autre vie. N’est-ce pas d’ailleurs le cas ? Une heure après qu’ils ont perdu toute utilité, je me souviens que je porte sur mes cheveux attachés par un élastique une casquette, pose la main dessus, ôte le couvre-chef, défait la sorte de nœud, jette le tout à côté de moi sur le lit où je trouve un peu de place pour écrire. Il fait chaud cet après-midi, ce n’est pas ce que j’aime le mieux, mais je vis avec, car rien ne m’empêchera plus d’écrire. Victime d’un accès de culpabilité (grosso modo : je suis un bourgeois qui profite du labeur des travailleurs exploités), je réunis tous les billets que je peux trouver et je les fourre dans une poche avant de les donner aux déménageurs en plus de la somme due par contrat. Est-ce que je me sens mieux après ? Même pas. Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi suis-je si vaniteux ? Étrange visage plus vu depuis des années qui sort de la nuit rue du Cherche-midi, hier, alors que nous rentrons à pied de la soirée passée avec C. et R., elle fait un grand geste de la main et dit « Sublime, sublime », deux fois, comme ça, et je m’étonne, je ne savais pas qu’elle buvait, me dis-je, mais peut-être qu’elle ne boit pas, qu’elle a toujours été comme ça, complètement conne.
Beau même si un peu étrange de se sentir en automne ce matin. J’avais besoin de changer d’air. Voilà qui est fait. Je traverse le cimetière, le jardin, je cours, je marche, je bouge plus en quelques jours à peine qu’en tous ces derniers mois réunis. Tout est bien, alors ? Non, n’exagérons rien. Ce n’est pas comme si je ne voyais pas la misère, en l’espèce, ces livreurs agglutinés pendant leur pause qui piratent les engins de la mobilité douce et municipale pour accomplir les basses besognes du capital mondial. Mais il paraît que la République française s’enorgueillit d’avoir autorisé qu’on détruise encore un peu plus le monde, alors tout va bien. Marchant dans les rues, je croise un type qui gueule : « Wallah, j’ai une bite, moi, et deux couilles, deux couilles », insiste-t-il, ou alors dit-il « boules », je ne sais plus, il fait des gestes en direction de, évidemment, et puis il parle d’argent, et puis je n’écoute plus, je poursuis ma route. Ça sent la misère, en effet, et la misère renvoie à ce qu’il y a de plus primitif dans l’humanité, le sexe et l’argent, et ce n’est pas franchement reluisant, non. Comme hier, sur un fauteuil, je me suis assis dans le jardin. Je m’étais dit : le premier que tu trouveras de libre, tu t’assoiras dessus, sorte de commandement du flâneur, et c’est ce que je fais, obéissant à moi-même. Ouvrant la porte, dans l’après-midi, à peine rentré de ma pérégrination (plus tard, je reparlerai peut-être de son but), je ne reconnais pas tout de suite M., et puis je vois son visage, et tout s’éclaire. Tout est clair. N’est-il pas indiscutable, malgré toute la misère, que tout est exactement comme ce devrait être ? Ce qui est beau, effrayant et beau.
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