Allant dans le jardin de la maison que nous avions louée pour les vacances afin d’y étendre sur le dossier d’un banc la serviette avec laquelle je venais de me sécher, ce matin-là, à demi nu, une sensation passa tout d’abord inaperçue. Je le compris après, quand je la perçus réellement. Quand elle arriva à ma conscience (mais est-ce ainsi qu’il faut le dire ?), je faisais quelques pas dans l’herbe mouillée du jardin. La rosée sous mes pieds, je ne l’avais pas sentie, mais elle était là. N’est-ce pas le destin des sensations de venir en retard, et ce que nous appelons conscience est-elle autre chose qu’un enregistrement de la latence entre le temps et nous ? Nous vivons une existence qui a déjà eu lieu sans nous. Mais nous ne lui courons pas après, non, nous la remarquons trop tard. C’est tout.
Relisant ce texte au nom peu convaincant et qui, dans le fichier texte où il demeure, s’intitule simplement « le matin du 29 juillet », hier au soir, avant de me coucher, m’endormant déjà, je n’ai pas été attentif à tous les défauts dont il souffre, mais à ce qui importe le plus : la voix. Les défauts peuvent être améliorés, les erreurs corrigées, mais la voix, le ton, le son, non ; ou bien la voix est là ou bien elle n’y est pas et, si elle n’y est pas, tous les ajustements, toutes les modifications de détail, toutes les corrections seront vaines, le texte sonnera faux. Il n’y a rien à faire qu’à l’abandonner et en commencer un autre ou alors abandonner définitivement l’écriture (ce que l’aspirant écrivain rechigne trop souvent à faire pour le plus grand malheur de la langue qu’il s’acharne à saccager sans jamais y parvenir). C’est cette voix qui m’a ému, qui m’a parlé, pour ainsi dire : j’entendais un autre que moi prendre la parole (dire qu’il la prend et la prendre, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, l’un geste sans l’autre risque d’être insuffisant) et, pourtant, cet autre que moi, c’était moi, c’était le moi que j’avais désiré d’être et que j’étais parvenu à être le temps d’écrire un texte, c’est-à-dire : un certain temps. Il faisait nuit. Dehors, on fêtait la qualification du club de la ville en coupe d’Europe, et moi, je ne participais pas à la liesse, je ne participais pas à la ville, je ne participais d’aucune vie sociale, j’étais tout entier concentré dans cette écriture, concentré par elle en un point où se focalisaient les souvenirs, les atmosphères, les vérités recherchées, les pas sur le chemin d’elles, des odeurs, des scènes que la langue faisait être là, en chair et en os, ou autrement : incarnait. Dans la langue, tout cela vivait. Aussi, ai-je lu le texte jusqu’au bout, apporté des modifications, procédé à des collages. Ce matin, quand j’ai commencé de relire le texte, je me suis rendu compte que la fatigue de la veille m’avait fait manquer bien des erreurs, bien des défauts, mais le plus important était toujours là : la voix ne s’était pas tue. Si je n’avais pas été fatigué, je me serais peut-être arrêté à ces erreurs, à ces défauts, et mes oreilles seraient demeurées sourdes à la voix. La fatigue a fait sauter la censure, censuré la censure, et laissé parler la voix qui n’attendait que mes oreilles pour se faire entendre.
Le matin du 29 juillet, quelques jours après une vague de chaleur intense que, dans le jargon de mes contemporains, on appelle canicule, je m’assis à une table, qui devint ma table d’écriture, pour écrire. Quoi ? Je ne le savais pas. Je n’avais d’autre projet qu’écrire. Ce qui, naturellement, n’était pas un projet du tout, mais une sorte d’anti-projet, plutôt. Et il me sembla, m’asseyant à ma table d’écriture, que c’était cela qu’il fallait poursuivre, ou chasser, ou fuir, je ne sais pas, la notion même de projet. Ne souffrons-nous pas d’être toujours en avance sur l’avenir ? Et en retard sur nous-mêmes.
Symboles absurdes de vérités simplistes. Qui ne me causent même pas assez d’excitation pour la colère, rien qu’un peu plus d’ennui, toujours plus d’ennui. Mais qui croit ces histoires ? Le monde entier, qui se satisfait de croire, justement, ou de ne rien penser du tout. N’est-ce pas la même chose ? Les vérités ne sont pas cachées, elles sont là (« credo quia absurdum »), il n’y a qu’à les cueillir, mais qui cela intéresse-t-il ? Ce qui n’est pas une question rhétorique, mais si évidente que soit la réponse, il faut paradoxalement une énergie que je n’ai pas envie d’aller chercher et de déployer pour y répondre. Alors, question et réponse, je les laisse là, flotter dans le néant. Marcher dans les rues de la ville ce matin. Tôt déjà, la chaleur est étouffante. Soleil dur. Pas le charme doux d’un printemps, mais sensation d’innombrables pierres surchauffées au milieu desquelles je serais condamné à me promener, prisonnier. Quant à la ville proprement dite, elle ne m’évoque rien, aucun sentiment. Les ruelles coincées entre des axes de circulation saturés n’ont peut-être pas perdu tout à fait leur charme désuet et pittoresque, pourvu qu’on ne voie les plaques de béton entre lesquelles elles sont enclavées, mais elles me semblent révéler l’étroitesse d’esprit de ces gens qui ont payé des fortunes pour y vivre, entassés à l’horizontale plutôt qu’à la verticale. Densité des zones résidentielles. Pourquoi est-ce que je passe mon temps à critiquer, à dire du mal ? Est-ce bien ce que je fais ? Comme si le mal et la vérité n’étaient pas intimement liés (relire Musil). Est-ce à dire que le bien et le faux parlent d’une même voix ? La vérité ne craint pas la cruauté tandis que le bien — et son odieuse version post-moderne, la bienveillance —, le bien s’enlise dans la graisse de la complaisance. Pauvres petites bêtes blessées. Tristes petites choses fragiles. Mais tout ceci, est-ce bien intéressant ? Ô mon moi, si étrange que ce soit, je te permets d’en douter.
Pourquoi ne puis-je me satisfaire de vivre ? Ou, pourquoi ne puis-je me résoudre à me dire que vivant, cela suffit, que je n’ai rien à faire de particulier, en plus ? Faut-il donc que toute conscience soit morale ? Ou n’avons-nous de conscience que parce que nous avons une morale ? Mais le phénomène perceptif en tant que tel n’est pas moral, il y a donc tout une dimension de la conscience qui n’est pas morale, ni morale ni immorale, amorale donc, et une autre qui est constituée par la morale. Ou n’est-ce que moi qui pense et sente ainsi ? En un sens, je devrais me réjouir de ne pas me satisfaire d’être au monde, mais en un autre, n’est-ce pas précisément là, dans cette insatisfaction, dans ce sentiment qu’il y a un manque, là, au cœur même de ma présence au monde, là, que se trouve l’origine du malheur ? Hier, je me disais qu’il était insupportable d’exiger de moi, qui n’ai rien demandé à personne, qu’on a jeté au monde, et qui avais réussi tout de même, malgré cette injustice primitive, à vivre quarante et quatre années, d’exiger de moi que je ne me contente pas de vivre ma vie, mais que je doive encore la gagner. Je me suis dit que, de mon point de vue, ma vie était réussie, je vis avec la femme que j’aime, nous avons une enfant formidable, j’écris, que puis-je désirer de plus ? Rien. Et pourtant, cela ne suffit pas, il manque quelque chose, quelque chose dont je n’ai pas besoin et qui est le besoin même. Non content de vivre ma vie réussie, on attend encore de moi que je la gagne et, si je ne la gagne pas, alors je deviens suspect, alors on m’accable de tous les maux, maux que je ne commets pas, je ne fais que le bien, aimant mon épouse et ma fille, écrivant les livres que j’écris, les poèmes que j’écris, le journal que j’écris, l’écriture que j’écris, mais dont je suis quand même coupable. Et qui plus est, je suis si pénétré par cette morale-là que je me l’applique à moi-même et, dans la solitude où je me trouve cet après-midi, solitude paisible qu’accompagne seul le chant d’un moineau, je ne me satisfais pas seulement d’être là où je suis, tel ce moineau qui chante, je cherche quelque chose à faire, je cherche à faire quelque chose. Je m’assois à ma table d’écriture et j’écris. C’est ainsi que j’obéis à l’impératif moral qui me fait agir et c’est ainsi aussi que je l’interroge, lui désobéis.
La province est une contrée extraordinaire. Là, à guère plus d’une heure de Paris à peine, s’ouvre un vaste territoire que le monde entier nous envie sans jamais bien parvenir à en cerner la richesse et la complexité, sans jamais tout à fait réussir à le comprendre vraiment. À qui le veut, pourtant, aventurier ou simple curieux, pourvu qu’il n’ait pas peur de se crotter les bottes et garde les yeux bien ouverts, s’offrent des personnages étonnants, des caractères fascinants, qui constituent le cœur battant de notre belle France. Et je ne parle pas seulement de ces femmes à burqa ou de ces vieillards bedonnants qui suivent au bout de leur laisse un petit chien pas plus gros que leur cuisse, non, des comme ça, on en trouve même à Paris. Je veux parler de ces gens ordinaires, mais si touchants de naturel que leur silhouette se détache sur le fond d’un ronronnement un peu trop banal. Tenez, pas plus tard que ce matin, j’allais chercher mon pain et quelque brioche pour mon génie d’enfant chérie quand, tout à coup, je croisai une vieille dame replète et exotiquement mise qui m’intrigua. Déjà alerté par ma rencontre de la veille qui m’avait conduit à observer cette coutume des plus originales qui veut que l’on arbore sur ses vêtements des messages en anglais, peut-être en existe-t-il en langue autochtone, mais je n’ai pas encore pu en déchiffrer, j’ouvris l’œil et constatai que ma rencontre fugace portait elle aussi ce type de vêtement parlant, si j’ose m’exprimer ainsi. Dissimulé par mes lunettes de soleil derrière lesquelles je m’abrite pour ne pas paraître trop impoli, mon regard saisit le message suivant : OPEN YOUR MIND TO THE New juste comme cela, oui, en capitales d’imprimerie, le dernier mot, afin de le souligner, je le suppose, en police de caractères à l’imitation d’une écriture manuscrite élégante, dans le style chancellerie. Je trouvai le slogan des plus cocasses, la dame qui portait le vêtement n’étant plus, vous me pardonnerez l’expression, de la première fraîcheur, mais je me gardai bien d’éclater de rire, de peur de vexer l’indigène, et préférai réserver à mon public que je sais friand de ce genre de détails amusants qu’il goûte en amateur éclairé le privilège de la boutade. Je dois à la vérité de dire que je ne suis pas parvenu à savoir si ce qu’il faut bien appeler, mon Dieu, n’ayons pas peur des mots, un « trait d’esprit », je ne sais donc si ce trait d’esprit était volontaire ou non, je n’ai pas osé aborder la passante, mais il me semble révélateur des mœurs et coutumes de cet étrange pays qui forme la plus grande partie de notre noble et vieille patrie. Et maintenant, mes chers lecteurs, vous me permettrez de quitter quelques instants le ton badin sur lequel je vous ai entretenu jusqu’ici pour prendre une voix plus grave. De notre point de vue civilisé, trop civilisé, il nous arrive souvent de prendre de haut le petit peuple, de le juger à la va-vite, de nous en amuser avec légèreté, comme nous venons de le faire, mes bien chers amis. Oh, nous ne pensons pas à mal, non, bien sûr que non, nous sommes d’honnêtes gens nous aussi, derrière notre sourire un tantinet moqueur se cache le cœur juste et bon d’une épouse, d’un mari, d’un parent, d’un ami et, dussions-nous accueillir quelque provincial en réfugié, nous leur ouvririons grand et nos bras et nos portes. Mais nous ne devons pas, au nom de je ne sais quelle supériorité morale et culturelle, oublier que ces êtres dont la vie semble parfois s’écouler sans rime ni raison sont des femmes et des hommes comme nous, des parents, des enfants. Certes, leurs mœurs nous paraissent quelque peu barbares, mais ne nous y trompons pas, la couche de crasse n’est pas bien épaisse sous laquelle se tient fièrement la dignité de ces bonnes gens au parler simple et haut qui coulent des jours aussi insouciants qu’heureux. Me promenant dans les rues de telle ville de province, j’ai voulu partager avec vous ce moment d’authenticité qui restera, je crois, longtemps gravé dans ma mémoire, comme un instantané de simple vérité qui tutoie l’éternité. Car oui, mes amis, oui, elle avait raison, cette bonne dame — paix à son âme — : nous devrions toujours ouvrir notre esprit à la nouveauté.
Il y a une solution pour tout. À tel point que la vie semble n’être plus qu’une longue séance de thérapie, terminable comme la mort seule termine. Ulysse est un héritier imbu de lui-même et son odyssée, un documentaire scénarisé pour diffusion télée. On se pâme, on s’extasie, on singe des admirations transies. Les vrais héros de notre temps sont les entrepreneurs capitalistes dont les milliards cachent mal la nullité de leur philosophie. Les vaisseaux qui traversent les systèmes solaires sont vides, et les images qu’ils en rapportent, des extrapolations numériques. Nous sommes aveugles et pourtant, nous voyons tout. Viderunt nihil, chanterait le Pérotin de notre temps. Mais à quoi bon ? Pourquoi se fatiguer les cordes buccales, s’exciter la cavité vocale ? Même le silence est un produit marketing sur lequel on glose indéfiniment : on bavarde, on se sent bien quand on se débarrasse de son trop-plein, ἐμβαίνουσιν ἕτερα καὶ ἕτερα ὓδρατα επιρρεῖ. Et puis rien, ça n’a pas de fin. On fouille le fond de sa culotte dans l’espoir d’y découvrir le sens ultime, la force qui rédime, le salut de nos corps dégingandés. Et partout, c’est le vide. Y a-t-on jamais trouvé autre chose qu’un trou ? Tout est-il orifice ou politique ? Je ne sais plus. Et, en vérité je vous le dis, tout, ce n’est pas grand-chose. The mockery of it. Mais quand tout est moquerie, l’esprit de sérieux gouverne l’ensemble des esprits. Triste comme seule l’Inquisition le fut : assassine gravité. Sinon pourquoi souriraient-elles en permanence (et eux aussi) ? Chacun est la stasi de chacune, et réciproquement. On fabrique des voiles opaques et s’étonne de ne plus trouver nulle part vérité qui vaille. Même à tâtons dans le noir, même à quatre pattes dans le néant, nous sommes des bêtes sauvages qui regardons au ciel désespérément vide : que n’est-il habité pour nous qui ne sommes pas peuple ? Milliards de voix qui n’éraflent pas l’échine de notre indicible humanité. Il fait chaud. Sur le chemin, la vieille qui accompagne la vieille encore plus vieille, la mère sa fille, probablement, tout de noir vêtue, porte un tshirt où sont écrits ces mots en lettres blanches : BODY IN REVOLT qu’elle ne porterait certainement pas s’y étaient inscrits les mots : CORPS REVOLTÉ et qui signifient exactement la même chose. Notre grammaire approximative. Nous avons besoin d’exotisme et voyageons d’autant mieux que nous ne comprenons pas très bien ce qu’on nous raconte. Que valent-ils ? Quoi ? Mes inoffensifs graphes. Ils fondent comme graisse au soleil. Que n’ai-je les vibrantes facilités linguistiques du moustique ? En son vol nocturne. Écoute. Bbbbbbbzzzzzzzzzzzzzzzzzbbbbbbbzzzzzzzzzzzzzzzzzputiiinbbbzzzzkllaakkémerdaï ! Qui te réveillent en pleine nuit. Yeux ouverts fixes sur le plafond désert. Baffes dans le creux du chant de la bestiole. La communicative joie de vivre de Socrate. Monologue. Soliloque. Rumine. Divague. Tu parles tout seul, mon vieux. Et cela fait une éternité que ça dure.
Que faire du mortel ennui que le monde me cause ? rien que le laisser me dissoudre rien ne doit demeurer de moi vieux moi plus ancien que moi vieux monde plus ancien que moi pas assez encore à mon goût pas assez de passé entre lui et moi demeure de lui les voix dont se défaire demeure surpeuplée à qui rêve d’îles perdues dans l’univers infini et qui s’étend perdues oui mais pas pour moi que faire de ce mortel ennui que je ne fasse déjà ?
Chaque pas que je faisais me rapprochait de lui et de la vérité dans toute sa nudité. Impossible à occulter, comment aurais-je pu détourner le regard d’elle ? Comment aurais-je pu ne pas la contempler fixement ? Fasciné par elle, je m’en approchais toujours plus, sachant toutefois que je ne pourrais la toucher, qu’il me faudrait me tenir à distance d’elle. Et puis, comme je m’y attendais en mon for intérieur, sans oser me l’avouer tout à fait, je finis par le dépasser. Je fus, je crois, sur le point de lui dire quelque chose, et puis non. Après tout, ce n’est pas mon problème, me dis-je. Dans une poche à fermeture éclair située à l’arrière de son short, il avait rangé son trousseau de clefs. Probablement trop lourd pour ladite poche dudit short, à chaque pas que le coureur faisait, le trousseau tirait l’élastique vers le bas, dévoilant ainsi une impudique raie des fesses trempée de sueur. Il faut dire, pour mettre en évidence un plausible lien de causalité, que le coureur cacopyge était passablement gros, encore plus gros que moi, c’est ce que je veux dire, excès qui devait avoir pour effet de renforcer la sousdimensionnalité proportionnelle à la masse du coureur de l’élastique de son short lequel, ainsi mis en surtension par la masse du trousseau de clefs et la force générée par la course, devait être mécaniquement entraîné vers le bas, à chacun de ses pas, d’où le dévoilement, etc. Après l’avoir dépassé, et sans rire ni me moquer, non, mais avec le plus grand des sérieux, je me suis demandé : Tu crois que c’est pour ça que les humains ont inventé la transcendance ? Parce que, pour assurer la survie de l’espèce, il a fallu leur faire accroire qu’il existait un monde meilleur où ils iraient un jour et un être supérieur qui les y attendait et qui, en attendant, se trouvait au fondement des décisions qu’ils prennent en ce bas monde ? Je ne sais pas, mais c’est vrai que voyant la chose même dans sa nudité la plus humide, on peut être envahi d’un sentiment de déception qui, si l’on n’y prend garde, risque de nous entraîner au fond de ce désespoir d’où l’on ne sort que tiré par des croyances irrationnelles en des êtres imaginaires. Il y avait quelque temps déjà que je m’interrogeais sur les rapports entre immanence et transcendance et, sans doute, était-ce la raison pour laquelle je fus particulièrement sensible à cette disgracieuse raie des fesses : non pour elle-même, mais pour ce qu’elle nous montre de notre existence. Oui, une dimension considérable de notre existence est totalement triviale. Si nous dressions la liste de tout ce qui compose cette dimension triviale de l’existence, il est probable que nous serions submergés par elle et que nous nous empresserions de chercher ailleurs notre vraie nature, la vraie raison de notre présence sur terre, la vraie justification de nos actes. Et ce faisant, nous nous mettrions à nous raconter des histoires, de belles histoires, certes, cela ne fait aucun doute, mais des histoires tout de même ; — des mythes. Et pourtant, il faut être capable de dresser cette liste et de considérer sans crainte, sans déception, sans colère, sans haine de soi ni des autres, le territoire immense de notre banalité, de notre trivialité. C’est à ce prix que nous pouvons accepter que notre nature ne connaisse aucune surnature, notre monde nul outremonde, sans sombrer dans le désespoir. Et comprendre par là-même que nos pouvoirs banals, nos facultés ordinaires, nos capacités triviales sont tout ce dont nous disposons pour vivre et comprendre et aimer notre vie. Tout ce dont nous disposons et tout ce dont nous avons besoin. Nous n’avons pas besoin de pouvoirs spéciaux, pas besoin de surnature pour nous sauver ni d’outremonde où nous sauver parce qu’il n’y a rien à sauver. Il n’y a rien à sauver parce qu’il n’y a rien à condamner. Tout est là. Nul n’est tenu de tout aimer. La seule chose à laquelle nous soyons tenus, c’est de tout accepter parce que tout ce qui existe, c’est tout ce qui existe. Y compris le derrière gluant d’un coureur souffrant d’obésité par la chaude matinée d’un naissant été.
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