Une année d’écriture. Une année passée à écrire. Est-ce que je pourrais dire à quelqu’un qui me demanderait ce que j’ai fait pendant cette année écoulée, parce qu’il ne m’aurait pas vu pendant tout ce temps, parce qu’il y aurait un trou dans mon curriculum vitae, parce que ça l’intéresserait, par simple curiosité, est-ce que je pourrais répondre : « J’ai écrit » ? Ce n’est pas tout ce que j’ai fait, non, mais c’est tout ce que j’ai fait. Et c’est à la fois terrifiant et fascinant, décevant et sublime. Contrairement à un objet fini, qui connote généralement le concept d’œuvre, avec des exceptions remarquables, comme l’est l’Homme sans qualités, l’écriture s’inscrit dans le temps, non en se remémorant, non en le ressassant, mais en l’épousant. « Combien de temps faudrait-il pour lire les centaines de milliers de mots qui composent ce texte ? » est une question moins intéressante que l’idée qu’elle interroge maladroitement, la renvoyant à une sorte de performance, un peu comme les lectures marathons d’À la recherche du temps perdu, c’est-à-dire : le mariage du temps et de l’écriture. « Il ne se passe rien dans ce journal », pourrait aussi se plaindre un lecteur mécontent, à supposer qu’il existât un lecteur pour une telle chose en devenir, déçu de ne pas trouver dans ces pages ce dont il se régale dans les journaux ordinaires : des célébrités, des indiscrétions, des histoires de fesses, des révélations. Et il n’aurait pas tort de se plaindre, en effet, si c’est ce qu’il cherche dans les livres. Sauf que l’enjeu n’est pas là. Est-ce à dire que ce journal ne saurait être un « objet fini » ? Non, tout au contraire : c’est son destin de finir, de devenir fini. Que je l’arrête demain ou que la mort l’arrête tôt ou tard, c’est ce qu’il deviendra, un objet fini, mais le temps qu’il dure définit aussi la forme de cet objet fini, à la fois dans son étendue et dans son principe même, et ce, d’une façon qui n’a rien à voir avec une œuvre musicale immensément longue, laquelle dure très longtemps : ici l’écriture épouse la vie même, l’écriture et la vie se confondent sans s’annuler, mais pas uniquement de façon conceptuelle, pas seulement en tant qu’idée qui se réalise, théorie qui s’incarne. Tout cela, et plus : comme pratique même. Parfois la vie imite l’art, parfois c’est l’inverse, parfois la frontière s’efface spontanément, parfois elle apparaît dans toute sa clarté. Parfois, c’est peut-être un leitmotiv du texte, dans les récurrences, les retours, les répétitions, les contradictions, les distorsions, les tensions : ici, le personnage peut tout se permettre parce que la vie et l’art peuvent tout se permettre, l’invention et la vérité, la fiction et le fait, tout se disant parce que tout se peut dire, tout est à dire.
Combien de projets n’ai-je pas menés à bien ? Comme je ne sais pas trop quoi dire, comme je le fais généralement quand je ne sais pas trop quoi dire, je fouille dans mon disque dur pour trouver quelque chose à dire, imaginant je ne sais quel copier-coller salvateur, et je retrouve tous ces projets commencés, certains mêmes assez avancés, mais abandonnés sans que je sache trop pourquoi : est-ce que l’idée m’en a finalement semblé mauvaise ? ai-je manqué d’énergie ? n’ai-je pas envie de travailler ? préférerais-je paresser me contentant de ce que je sais faire, ce que j’ai pris l’habitude de faire, comme tenir ce journal qui me semble parfois fonctionner comme un alibi : Mais si, dit-il, tu vois bien qu’il est écrivain, puisqu’il m’écrit ? Si je suis honnête avec moi-même, je ne puis que le reconnaître : je ne travaille pas, je fais autre chose, je passe le temps. À quoi ? Non pas la bonne question. Pour une fois, la bonne question, c’est : Pourquoi ? Difficile à dire, en tout cas, je n’ai pas trouvé la réponse, laquelle passe probablement par certaines des questions que je viens de poser à l’instant : est-ce que je manque d’énergie ? est-ce que je préfère ne rien faire ? Je tâche de ne pas porter de jugement moral sur moi-même, je tâche de ne pas succomber aux charmes de l’éthique du travail. Je ne crois pas que nous soyons sur terre pour souffrir, en vérité, je crois que notre présence sur terre n’a aucune raison, nous ne poursuivons pas de but en tant qu’espèce, nous sommes là, et puis c’est tout, nous sommes donc libres de faire ce que nous voulons, que ce soit bien ou non, ce sont des idées que les gens se font pour occuper l’espace qui serait laissé vide autrement par l’absence de but à notre présence sur terre, l’absence de finalité de notre existence. Si je me reproche de ne pas travailler, de ne pas aller au bout de mes projets (peut-être le mot de projet lui-même pose-t-il problème), ce ne devrait pas être pour des raisons morales, ce devrait au nom de mon bon plaisir même : ma paresse n’est pas une faute au regard d’une loi morale à laquelle je dois obéir, c’est une faute que je commets moi-même contre moi-même : comment l’activité, la pratique, ou pour le dire de façon plus souple, moins connotée, plus ample, plus légère, plus juste : le ce que j’aime le plus au monde, comment se fait-il que je ne m’y attache pas avec plus de détermination ? Car, ce faisant, ou plutôt ce ne faisant pas, c’est à moi et à moi seul que je fais du mal : c’est ma nature, la nature de mon désir que je ne respecte pas et que je traite avec une nonchalance qui l’abîme, la détruit. Si l’on remontait dans le temps de ce journal, on s’apercevrait que, l’an dernier à la même date, je n’ai pas écrit. (Je me souviens très bien de cette journée, ce que j’en ai dit il y a 364 jours n’épuise pas le souvenir que j’en garde.) Et c’est bien d’être parvenu à tenir ce rythme d’écriture pendant un an parce que ce rythme d’écriture est un rythme d’existence. Je dis c’est bien, et je le pense, même si la formulation peut sembler banalement morale, je ne pense pas qu’elle le soit, c’est bien, mais ce n’est pas assez. Dans la dynamique vitale du dépassement de soi, ce n’est jamais assez. Mais ce n’est pas tautologique, c’est autre chose. Ce n’est pas assez signifie que je ne vais pas assez loin, qu’il faut que j’aille plus loin, que j’ai des découvertes à faire que je n’ai pas encore faites. Et que rien n’est acquis, tout est à faire.
Étroit espace où se jouent nos vies. Finalement, que maîtrisons-nous ? Presque rien. Mais ce presque rien, c’est presque tout. Phrases banales. Pas autant que les idées qu’elles expriment avec maladresse. Le sont-elles, banales ? Oui. Mais n’est-ce pas ce que je veux, n’est-ce pas cela qui compte le plus (cf. ce que j’écrivais hier) ? Dans l’espace de plus en plus étroit où, pendant un certain temps encore, je peux chercher qui est ce moi-même que je voudrais ou ne voudrais pas être, qui je ne pourrais pas ne pas être, ou autre chose, et avec qui, dans cet espace infiniment petit où j’imagine avoir le droit de respirer comme je mens (est-ce seulement vrai ?) dans l’espace laissé libre encore (mais pour combien de temps ?) par le totalitarisme du bien (« Tout est politique », dit-on), tout est possible. Et tout, c’est si peu. Je le vois bien. J’ai les mains pleines de temps. Et je n’en fais rien. L’univers coule entre mes doigts et je ne puis le saisir. Faut-il aussi que je m’acharne à essayer d’y parvenir ? Si je regardais un peu plus longtemps mes deux mains vides par où coule l’univers, et même s’il coule partout ailleurs, découvrirais-je quelque chose qui ne se trouve pas là, mais partout ? Ou alors rien ? Il faut essayer. Cette phrase (« Il faut essayer. »), ne ferait-elle pas une merveilleuse devise ? Dans le corbillard qui le conduit aux funérailles de Paddy Dignam, Leopold Bloom se sent terriblement seul parce que la société l’isole, qui refuse de l’intégrer à son corps. Comme Ulysse, il est exilé de l’univers, exilé dans l’univers. Et c’est à lui, qui se tient loin du centre du monde social, que les choses apparaissent, comme « that lawkylooking galoot over there in the macintosh. » Séquence dont profite Homère Joyce pour nous expliquer comment naissent les noms, « the fellow over there in the macintosh » devant un certain M’Intosh. Dans le monde social, le langage est malentendu. Il n’y a que celui qui se tient à l’écart qui l’entend.
J’ai écrit plusieurs versions de cette journée dans ma tête (c’est une façon de parler) avant de m’asseoir à ma table d’écriture pour écrire celle-ci. Les autres versions adoptaient toutes un point de vue différent, différent les unes des autres et différent de celle-ci. Je ne crois pas que je préfère cette version-ci de la journée aux autres versions, je crois que ce n’est pas une question de préférence, mais les autres versions de cette journée avaient quelque chose à dire, quelque chose à dire sur l’état du monde, de la littérature, de la communication, et que sais-je encore, et toutes ces choses que j’y disais, c’étaient des choses que je pensais, et que je pense encore, mais je crois que je n’avais pas envie de les dire, je crois que je n’ai pas envie d’avoir quelque chose à dire. Étrange ? je ne sais pas si c’est étrange, j’aurais tendance à dire : « C’est comme ça », mais cela ne veut pas dire grand-chose. N’est-ce pas ce que je cherche ? Non. Je n’ai pas envie d’avoir quelque chose à dire. Cela signifie-t-il que je désire me tenir sans désir au milieu du monde ? Ce serait paradoxal, mais non, ce n’est pas ce que je veux. Qu’est-ce que je veux ? En écrivant, phénomène captivant, les autres versions, les versions mentales, dirais-je, les versions mentales de cette journée semblent disparaître ; je les oublie. Elles étaient très nettes quand je pensais à elles et, à présent, plus j’écris, et plus elles semblent lointaines, si lointaines que je ne les discerne plus très bien. Je sais qui était ce moi qui pensais ces versions-là de cette journée-ci, il est si récent que je le suis presque encore, mais je m’en écarte. Ma volonté est de m’en écarter. C’est vrai que, parfois, je voudrais être sans désir, et sans doute est-ce la seule façon un peu digne de vivre. Sans désir, c’est-à-dire : pas sans amour, pas sans chair, non, au contraire, mais loin de toutes les affaires, loin de tous les événements qui ne sont pas moi, ne me ressemblent pas. Hier, ne lisant pas un article dans lequel des gens expliquaient qu’ils avaient envie que leur vie ressemble à une série télé où des gens viennent parler à un psy parce qu’ils ont des problèmes parce que le psy de la série télé avait un regard qui correspond à l’idée qu’ils se font d’un regard de psy dans la vraie vie, j’ai été envahi par un profond et non feint sentiment de désespoir, sentiment causé par cette idée que tout était organisé, que tout était planifié pour faire des gens des imbéciles malheureux, des imbéciles malheureux qui se croient heureux, sinon, ils ne seraient ni imbéciles ni malheureux. Et ce matin, quand j’ai lu un astrophysicien comparer le trou noir dont l’image reconstituée a été publiée un peu partout en même temps dans le monde à un beignet, non pas à un beignet, à un donut, trouvaille dont il semblait très fier parce que, dans sa façon à lui de voir les choses, il mettait ainsi à la portée du grand public ce qui était trop compliqué à comprendre pour ce grand public qu’au fond, feignant d’aimer, en réalité, il méprise, parce qu’au fond il se méprise lui-même, de nouveau, j’ai été envahi par ce même sentiment de désespoir, contre lequel je ne puis rien, qui me rend impuissant, impuissant face au monde, impuissant face à mon sentiment, impuissant face à moi-même. Impuissant mais non pas sans désir. Et voilà que, alors que je ne le voulais pas le moins du monde, j’écris les versions de cette journée que je pensais lointaines, que je pensais avoir abandonnées à leur sort pour qu’elles dérivent dans l’univers, loin, loin, de plus en plus loin de moi. Sur le chemin de l’école, allant chercher Daphné, hier en fin d’après-midi, il faisait chaud, c’était la première fois de l’année qu’il faisait si chaud, pas encore très chaud, non, mais déjà on sentait qu’on entrait dans le moment chaud du printemps, qui précède l’été caniculaire, comment se fait-il que l’expression « été caniculaire » soit devenue un pléonasme » ? — c’est ce que je me demande à présent —, et je me suis dit : « Merci, mon Dieu ». Et, me disant cette phrase, comme il m’arrive de me la dire, elle ou sa variante : « S’il vous plaît, mon Dieu », ou sa variante : « S’il te plaît, mon Dieu », alors que, du point de vue du sens que l’on donne à cette expression dans le monde dans lequel je vis, je ne crois pas en Dieu, bien que je ne me considère pas comme athée, enfin, bref, je me suis dit : « Merci, mon Dieu » et je me suis dit que cette façon de parler était l’expression de ma gratitude envers l’univers, ce qui est étrange parce que l’univers n’est pas une personne, mais remerciant Dieu, ce n’était pas Dieu que je remerciais, parce qu’on ne remercie pas quelqu’un qui n’existe peut-être pas, ou qui, s’il existe, existe en plusieurs versions uniques de lui-même, ce qui est une contradiction dans les termes, disant ce que je disais, je reconnaissais l’existence d’une forme de grâce, laquelle ne devait rien à nul être supérieur, comme je viens de le dire, mais simplement au fait que l’univers est comme il est. Comment, c’est ce que je me demande à présent, comment puis-je concilier le sentiment de désespoir qui m’envahit et cette grâce que l’univers est comme il est ? Je n’en ai pas la moindre idée. Est-ce la raison pour laquelle j’écris ? Ce n’est certainement pas pour raconter ma petite vie, laquelle n’a aucun intérêt — pas de grandes aventures, pas de grands combats, pas de grands voyages, pas de nobles luttes, pas de noms célèbres et impressionnants, rien que des choses ordinaires, très ordinaires —, ce n’est pas pour raconter ma petite vie que j’écris, mais pour résoudre ces contradictions, ou du moins tâcher d’y voir plus clair, de mettre de l’ordre dans toutes ces versions du monde, lesquelles ne s’opposent peut-être pas les unes aux autres, mais se complètent pour former une fresque immense, aussi grande que la vie, une fresque de l’univers.
I fell in love with my children. C’est ce qu’il avait dit. Et plus tard, des années plus tard, quand j’aurai moi aussi un enfant, en y repensant, je me dirai que Daphné m’aura immédiatement fasciné. Parfois, je ne la supporte pas, c’est vrai, mais elle me fascine. Je lui avais demandé s’il pensait que vivre un an à Paris allait influencer sa manière d’écrire et il m’avait répondu que c’était encore trop tôt pour le dire. La vérité, c’est qu’au bout d’un an, il était toujours incapable de dire la moindre phrase en français. C’était un écrivain américain qui écrivait des romans post-derridéens, une vulgate pas très intéressante, mais suffisamment digeste pour être traduite en français, le genre de livres où il arrive des histoires à des universitaires, quoi. Qui peut bien avoir envie de lire ça ? Pas moi. Mais c’est vrai que, moi, personne ne me lit. Alors, ce que j’en pense. Nous déjeunions dans un restaurant du sixième arrondissement et ce fut une expérience passablement décevante. À cette époque, je n’avais encore rien publié, ou à peine mon premier livre, et peut-être que j’attendais trop, je ne sais pas, toujours est-il que je n’ai rien eu, pas de révélation, rien, que le sentiment d’un air renfermé qu’on brasse indéfiniment ; — l’époque de la climatisation. De fait, tout ce dont je me souviens de cette rencontre-là, c’est ça : qu’il ne sache pas parler un mot de français au bout d’un an passé à Paris et son I fell in love with my children. Comme s’il parlait d’étrangers qu’il avait découverts ou quelque chose comme ça, comme s’il entretenait une relation distante avec les autres, comme s’il était enfermé dans son univers d’où il lui était impossible de sortir ; — le campus. J’extrapole, mais c’est le souvenir que j’en garde. Je me sens très proche de Daphné, face à laquelle je m’émerveille, même si elle est parfois impossible à vivre, et l’idée qu’on puisse ne pas avoir ce lien charnel avec son enfant me semble inconcevable. Mais c’est sans doute moi qui ai tort. Je contemple les mille incarnations de Daphné, une sorcière, une princesse, un chevalier, une ballerine, Guenièvre, Artémis, Athéna, et me demande : comment se fait-il que nos vies soient si pauvres au regard de la sienne ? Comment faisons-nous pour n’étouffer pas, nous qui nous tenons enfermés dans notre existence étriquée ? C’est ce que je voulais dire, je crois, hier matin, à Nelly, avec cette image du bocal où se trouve notre tête que nous remplissons en nous exprimant et dans lequel nous finissons par nous noyer. L’ultracommunication, l’enthérapisme, le culte de l’identité, fluides comme le liquide qui envahit nos poumons. Trop de phrases toutes faites, trop d’idées toutes prêtes, et si peu d’imagination. Rien ne va de soi. Hier, Daphné a commencé par jeter le casque qui devait compléter son déguisement d’Athéna, de rage, avec les larmes et les cris, tout, parce que c’était de la camelote, disait-elle en pleurant, ce que c’est en effet, de la camelote, elle a l’œil juste de qui ne se trompe pas, et puis elle a fini par l’adopter, peut-être que son regard a changé, ou alors a-t-il trouvé une place dans son imaginaire. Et c’est vrai, c’est vrai, qu’elle a tout l’air d’une déesse grecque, ma nymphe parisienne.
La politique est secondaire. « Politique », où j’inclus la religion, laquelle n’est jamais qu’une forme de politique pourvue d’un fondement outremondain (théocratie, monarchie de droit divin, etc.). Dire que la politique est secondaire, cela ne signifie pas qu’elle ne compte pour rien, mais qu’il y a plus ancien dans la chaîne des raisons, qu’elle est le produit dérivé de son ancêtre dans l’ordre des raisons. Les positions politiques ne sont en effet que des conséquences des réponses apportées aux questions d’épistémologie élémentaire (« élémentaire » ne veut pas dire simple, mais « premier » au sens des éléments dont quelque chose est fait). Ai-je un accès direct à la réalité ? Mon langage s’accroche-t-il au monde ? Et si oui, comment ? Et si non, pourquoi ? Y a-t-il de l’indicible ? Ces questions ne sont pas des questions théoriques ; les réponses qu’on y apporte déterminent des attitudes face à l’existence, orientent nos croyances quant à ce que nous sommes ou non capables de faire, délimitent le périmètre de l’étendue de mon action. Qui pense ne pas avoir d’accès direct au monde aura besoin d’un médiateur entre le monde et lui, la compréhension, l’action n’étant possibles que par l’intermédiaire d’un tiers qui éclaire, autorise, facilite, permet, etc. Qui pense qu’il y a de l’indicible se trouve en défaut dans la relation entretenue avec ce qu’il y a de plus intime et qui se trouve en même temps être le plus public : le langage. Croire que la politique est première, c’est se condamner à l’impuissance, se rendre dépendant du pouvoir, s’abandonner au pouvoir. Ce n’est pas l’organisation sociale qui détermine notre rapport à l’existence, c’est notre rapport à l’existence qui détermine l’organisation sociale. L’émancipation n’est pas une affaire (de) politique, c’est une question épistémologique. Me tenant au monde, je m’y oriente avec des facultés et des outils qui fonctionnent sans nul besoin d’un fondement ou d’une aide au-delà. Tout ce dont nous avons besoin pour nous conduire dans l’existence se trouve ici, dans le monde où nous nous tenons et où nous vivons. En ce sens, la démocratie, et en ce sens il faudrait probablement lui donner un autre nom que « la démocratie », n’est pas un régime politique parmi d’autres, c’est l’organisation sociale de notre rapport à l’existence, elle ne se situe pas au-delà de nos capacités ordinaires, elle en est la mise en commun dans certaines circonstances précises et clairement définies. Prétendre que tout est politique (la définition même du totalitarisme), c’est prétendre que nous ne pouvons pas penser, parler, agir, vivre sans la médiation de l’organisation sociale, laquelle n’est plus dès lors une communisation de nos facultés et de nos outils, mais ce qui transcende nos facultés ordinaires, l’origine sans la médiation de laquelle ces facultés ne sauraient fonctionner. Nous n’avons pas besoin que tout soit politique parce que la politique n’est pas tout.
T’en prendre à l’univers, ce n’est pas ainsi que tu résoudras tes problèmes. L’univers est indifférent. Mais alors comment ? C’est l’histoire d’une vie, de toutes les vies. Recommencer la même chose, tout reprendre à zéro, refaire sans fin les mêmes erreurs, sentir qu’on va dans la bonne direction mais ne pas trouver de chemin (y a-t-il seulement un chemin ?). De loin, ces derniers temps, des gens ont cru bon de m’insulter sans que j’en comprenne vraiment la raison (dans chaque cas, il y avait des motifs discernables, mais la cause, ce n’était pas moi, je servais seulement de prétexte, de cause occasionnelle, aurait dit le père Malebranche qui ne pensait pas à moi le disant) ni le but précis. Mais quand je passe la soirée avec R., les choses sont claires et évidentes. Et le lendemain aussi, avec A. et G., elles sont belles — tout semble couler de source. Pourtant, je n’ai pas le sentiment d’être plusieurs personnes différentes. Je n’ai même pas le sentiment d’être une personne tout court. Une solution déflationniste et, bien que dans l’air du temps, franchement décevante, consisterait à soutenir qu’on ne peut pas s’entendre avec tout le monde, mais encore une fois, je ne comprends pas ce que cela veut dire. Je sais qu’il n’y a pas de réponses définitives et absolues aux questions de ce genre : tout dépend de circonstances changeantes, certes, sauf que certains malentendus ne sont pas des conséquences de troubles de compréhension, mais d’une volonté de ne pas comprendre, elle-même produite par une volonté d’une autre nature, agressive ou dogmatique (elle peut être dogmatique et agressive ou purement agressive, c’est ce que je veux dire). Est-ce à dire que moi, par contraste avec les agressions dont je suis la cible, je suis infaillible ? Que nenni. D’ailleurs, ce n’est pas la question. Si je fais attention à Daphné (comme un père certes, mais cela réclame les précisions que voici), c’est notamment parce que je ne veux pas qu’elle se retrouve dans la même situation que moi (il me semble que Nelly partage elle aussi ce sentiment, de son point de vue à elle), je pense qu’elle peut accomplir de grandes choses (ce qui ne dit rien sur la nature de ces grandes choses ni, supposant la nature de ces grandes choses connue, qu’elle les accomplira effectivement, mais elle le peut) et le fait que ce soit en son pouvoir change la donne. Qu’est-ce que j’aurais fait moi, si quelqu’un avait cru que je pouvais faire de grandes choses ? Peut-être rien. En te regardant écrire, j’ai l’impression que tu as renoncé à accomplir de grandes choses, est-ce que je me trompe ? Ne serait-ce pas trop facile de céder au défaitisme ? Tout une gamme de dogmes, d’idéologies, de spiritualités sont à ta disposition pour justifier ton éventuel défaitisme, le fait que tu renonces, t’abandonnes à un cours des choses qui n’existe pas en soi, n’est que l’interprétation vaincue des choses telles qu’elles vont avec ou sans toi. Alors non, c’est vrai, je n’ai pas encore trouvé le moyen de relier les chaînons entre eux d’une façon qui soit suffisamment belle, suffisamment forte, suffisamment vivante pour me satisfaire, mais cela ne signifie pas que je ne cherche pas. Et si je meurs sans y être parvenu (ce qui est probable), il restera deux ou trois bribes de ce que j’essayais d’accomplir. Deux ou trois bribes, et cette longue langue de vie.
Jette un coup d’œil — rien à voir. Est-ce surprenant ? Non, mais on pourrait s’imaginer. S’imaginer quoi ? Je ne sais pas, autre chose. Qui vaudrait mieux que ça. Oui, mais ce n’est pas comme ça que ça marche. Il ne suffit pas de. Il faut encore. Encore quoi ? Difficile à dire, ce n’est pas comme ça que ça marche. D’accord, mais alors, comment ça marche ? Comment ça marche ? Sans comprendre comment ni pourquoi, je me retrouve dans les rues d’une ville où j’ai marché par le passé. Les couleurs sont claires, la luminosité, tout est là sans y être, j’y suis en n’y étant pas. Comment expliquer ce passage ? La grâce de l’esprit. Dehors, les instruments mécaniques saccagent l’univers : c’est l’entretien des espaces verts. Qui n’entretient rien du tout, mais conforme à des principes absurdes l’image de la réalité (la nature, c’est ce qui n’empêche pas les voitures de circuler). De fait, les ouvriers manipulent leurs outils comme on conduit une voiture : on fait rugir le moteur, on enfreint, on rend l’air irrespirable, le monde invivable. Pourquoi est-ce que je raconte ça ? Parce que le bruit est désagréable qui m’empêche de me concentrer. J’ai le doigt dans l’engrenage et quelqu’un a coupé l’électricité. À la surprise, c’est ce que je voulais ajouter, à la surprise, préfère l’étonnement. Qui rend sensible à la nouveauté. La nouveauté de quoi ? Mais la nouveauté de tout. Chaque jour, le même différent, le différent même. Et tout ce que tu voudras. Qui ne se sent prisonnier des mots parfois ? C’est vrai, les concepts semblent enfermer alors on se met à filer de grands coups de poing sur les idées pour qu’elles se plient à notre volonté. Comme si les idées étaient des parois ou des gueules à casser. N’importe quoi, elles n’existent pas, n’ont pas la solidité des murs, sont légères, fluides. Qui les observe, le voit : elles ont une physionomie changeante. Et si elles semblent rigides, c’est la responsabilité de qui parle. C’est celui qui dit qui l’est. Je ferme les, accueille le vacarme, j’ai faim.
Illumination, en l’espèce d’un mysticisme plat, sans profondeur ni totalité. D’où me vient cette expression, « mysticisme plat » ? Je n’en ai aucune idée. Une éclaircie dans le brouillard. Je rêve d’une douceur sans mollesse, mais comment faire ? Y a-t-il un juste milieu entre l’exposition et la disparition ? Tout semble en trop, et j’entends : excessif, mais peut-être que le monde tourne rond et que moi, à l’envers, qui sait ? Je tourne la tête vers la gauche d’où vient la lumière du dehors qui pénètre par la fenêtre : les livres que Nelly a empilés sur le bureau de notre chambre à coucher (j’écris sur le lit dans une position mi-assise mi-allongée, mon ordinateur posé en équilibre sur mon ventre et le haut de mes cuisses) forment des sortes de sculptures spontanées, relativement froides. Parfois, c’est ce que je me dis quand il m’arrive de les relire, les phrases que j’ai écrites il y a longtemps me semblent le fruit du travail d’un écrivain étranger, parfois, au contraire, je m’y reconnais, ce qui veut dire à peu près : je suis toujours en accord avec elles. Lesquelles est-ce que je préfère ? Je me le demande. Et ne sais que dire sinon que ce sont les phrases de cet écrivain inconnu que je vais devenir, cet écrivain inconnu de moi, ces sont ses phrases à lui que je préfère, même si je les ignore. Ce n’est pas l’ignorance que j’aime, mais ce qui n’est pas encore connu, le hasard de ce qui est à venir, l’indétermination du destin. Demain. Pas de place pour la nostalgie dans mon mysticisme plat. Qui la folle vacuité de l’existence n’effleure jamais ne peut comprendre la vie. Croit agir, mais s’en trouve exclu par la force des choses. Quiconque s’imagine maîtriser les choses est victime de leur force, esclave d’elles : y renoncer, c’est se donner la chance de les accueillir. Tout n’est pas miraculeux, non, il n’y a pas de miracle, et pourtant, je ne cesse de m’étonner. Alors la pluie tombe. Pourquoi pas ?
Quelquefois, quand je suis seul à la maison, je me parle. Pour meubler le silence ? C’est possible, je ne sais pas. Peut-être pour faire le point sur quelque chose, me mettre d’accord avec moi-même, affirmer ce que je ne dis à personne parce que je ne peux le dire à personne ou parce que personne n’a envie de l’écouter. Mais certainement pas pour le plaisir de parler, non. Ce matin, en revanche, je ne dis rien. Je garde le silence. Je suis ici. Je sors. Je rentre. Des sons qui viennent du dehors, je ne pense rien, je les laisse passer par la fenêtre entrouverte de la baie vitrée. C’est surtout une voix qui me parle sans bruit que j’écoute. Est-ce la mienne ? Peut-être pas, je n’en sais rien. Mais alors à qui est-elle ? Comment le savoir ? Je résiste à une impulsion et, y résistant, je me dis que j’y résiste. Pour me convaincre que j’ai raison de le faire ? Sans doute pas. Moins, en tout cas, que pour souligner l’acte, la réalité différente de celle qui aurait pu être si je n’avais pas résisté à l’impulsion et que je fais advenir ainsi, résistant. Résistant à moi-même. Résistant à l’autre monde. De fait, il y a tout un monde où je ne suis pas, auquel je suis ou me rends étranger. J’occupe une superficie dérisoire au regard de l’étendue de l’infini. Mais cela a-t-il même encore un sens de parler d’une étendue de l’infini ? Je me tiens en silence dans mon petit périmètre, les quelques mètres cube d’univers dont je dispose pour exister. Je ne peux pas disparaître sans laisser de traces de mon passage. Je ne suis pas comme ces sons qui passent par la fenêtre entrouverte de la baie vitrée. Murmure des moteurs à explosion lointains. Quelques oiseaux qui chantent. Des voix humaines parfois. Je m’apprête à dire quelque chose, commence d’écrire la phrase, mais décide de le retenir, et l’efface. Est-ce que je me censure ? C’est une façon de voir les choses, oui. Mais surtout, ce n’est pas de cela que je veux parler. Le bruit que font mes doigts quand ils frappent les touches du clavier couvrent le bruit qui vient du dehors. Je m’interromps. Écoute. En bas, six étages plus bas, une voiture démarre. Pourrais-je continuer cette description aussi longtemps que je vivrais ? Oui, mais à quoi bon ? Dehors, mais dans un autre dehors que le dehors immédiat, dans ce dehors qui m’apparaît plus abstrait, mais qui ne l’est pas pour ceux qui y vivent et qui, quoiqu’ils le prétendent, c’est même leur argument de vente numéro un, ne pensent pas une seconde à moi, une forme d’existence continue son cours dénué d’intérêt, dénué de vie. Là, le jour semble toujours identique à la veille. Pourtant, tais-toi et écoute, tout est toujours différent, — tout est toujours d’une inouïe beauté.
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