12.6.22

Je parcours la ville sans intérêt autre que pour le parcours. Pour aimer, il faudrait que je n’aie jamais vu ce que dissimule le vernis d’illusion dont on badigeonne la ville. Crois-tu qu’il en aille autrement ailleurs ? Ce n’est pas la question, ce n’est pas ce que je dis. Je marche. C’est tout. J’ai chaud. Je transpire. C’est ce dont j’ai besoin après cette nuit trop courte. Bouger. Me faire bouger moi-même. Me sentir bouger. Ne pas dire un mot. Réduire les pensées au strict minimum. Aussi, quand des phrases me viennent, si je ne les écarte pas par ma volonté, je ne les accueille pas non plus, je les laisse aller et venir, ne faisant surtout pas l’effort de les retenir ni de les mémoriser. Je garde le souvenir vague d’une ou deux, qui forme peut-être le début de l’écriture de ce jour, rien de plus. Les choses sont si semblables à elles-mêmes, certains jours, c’en est désespérant. Mais moi, ne suis-je pas semblable à moi-même ? Oui, et alors ? Alors, ne le reproche pas aux autres. Ce n’est pas ce que je dis. Ce n’est pas ce que je fais. C’est ce que je vois. Quand tout se conforme à l’idée que l’on s’en fait, à l’idée que l’on en a, peut-être est-ce qu’on a les idées claires, peut-être est-ce que la réalité est ennuyeuse. Vers quel lemme du dilemme penses-tu que tu tendes ? Je m’arrête. Vais à la salle de bains. Fais couler de l’eau froide sur mes mains et puis les plonge dedans. Coupe, lime, impossible d’écrire quand j’ai les ongles longs (ne serait-ce qu’à peine un peu trop), besoin de sentir le clavier, esthétique de l’écriture. Le fil est rompu, à présent. Ce n’est pas grave. Il n’y en avait pas vraiment. Rien qu’un semblant un peu artificiel d’unité. Qui désire l’unité ? Les choses ne sont-elles pas mieux éparses, flottantes, mouvantes, comme qui, sans l’égratigner, sans en être dupe non plus, se déplace à la surface, à pied sur la pellicule de mensonge qui recouvre l’univers ?

11.6.22

Avec les lèvres, je me pince les lèvres. Pas assez fort, je crois, pour n’être pas soumis à la laideur. Le type monte et descend l’avenue pour aller le plus vite possible et faire le plus de bruit avec le moteur de sa moto. Est-ce sa façon à lui d’être heureux ? Avant de sortir, tout en me brossant les dents sur le balcon, j’avais observé quelques instants une dame qui observait un écureuil batifoler dans les pins. Influencé par mon observation, ensuite, quand je sortirai, traversant le jardin, j’interprèterai ma première perception de la présence mouvementée de deux mammifères, dont l’un court après l’autre, comme celle d’écureuils, interprétation que ma deuxième perception viendra contredire : on n’a jamais vu d’écureuil avec une queue pareille. Qui a dit que les animaux porteurs de peste ne pouvaient pas s’amuser comme tout le monde ? Est-ce leur façon à eux d’être heureux ? Retour en avant : après m’être pincé les lèvres avec les lèvres pour ne pas me soumettre à la laideur, je composerai spontanément le tercet pas tout à fait descriptif, mais pas tout à fait prescriptif non plus, que voici : « Les mecs sont armés, les meufs sont voilées, tout le monde est foncedé », parodie consciente d’une inconsciente parodie, tout en me disant qu’il faudrait être fou (mal fou) aujourd’hui pour composer des haïkus, qu’il est obscène de rester zen, tout exige de nous une certaine action, oui, mais laquelle ? Continuant de marcher tout en tâchant de me remémorer ce poème de Ryōkan, si beau, où il évoque ses couilles dans le vent (à présent que j’ai le livre sous la main, je peux le relire : « Cueillant des kakis, mes boules dorées, saisies par le vent d’automne »), je considérerai sans émotions mais sans compassion non plus ces gens qui considèrent avec un air absent leur chien en train de chier dans le gazon. Je n’ai pas d’autre remarque à faire à ce sujet. Un bref moment après, je crois, je me fais pourtant une réflexion sur une chronique de Thomas Piketty que j’ai lue la veille dans le Monde, mais, si je me souviens du propos de son auteur (il ne faut pas être bien memorioso pour ce faire), je ne me souviens plus de ma réflexion. Tant mieux.

10.6.22

Les phrases avec lesquelles Daphné racontent des histoires inventées sont indiscernables des phrases avec lesquelles elle raconte des histoires factuelles. Pas toutes les histoires inventées, bien sûr, quand elle raconte des histoires qu’elle invente dont les personnages sont des dieux grecs, des personnages de l’Iliade ou de l’Odyssée, ou de Tintin ou des Mystérieuses cités d’or, bien sûr, nous reconnaissons tout de suite qu’il s’agit d’histoires inventées, parce que les personnages ne sont pas de personnages de son quotidien. Mais quand il s’agit d’histoires en rapport avec son quotidien, c’est indiscernable. La première fois que je me suis laissé prendre au piège, nous rentrions de l’école, elle était encore en maternelle, et m’avait raconté une histoire du « temps des contes », le moment de « sensibilisation à la lecture », comme on dit à l’école, sauf que cette histoire, que j’avais prise moi pour une histoire que la maîtresse avait lue en classe, c’était Daphné qui l’avait inventée. Il y était question d’un petit personnage qui vivait dans un arbre et qui avait peur d’en descendre, mais qui devait quand même en descendre parce qu’il voulait rejoindre ses amis et trouvait finalement le moyen de descendre en volant sur une feuille. C’était un très joli conte, raconté exactement sur le même ton qu’elle employait pour me raconter les contes que la maîtresse lisait réellement en classe, comme si elle répétait ce qu’elle avait mémorisé à l’écoute, sauf que c’était un faux. Un faux parfait, mais un faux quand même. Hier encore, Daphné m’a raconté une histoire indiscernable d’un récit factuel, histoire dans laquelle, parce qu’elle avait fini son travail plus tôt que les autres, elle aidait une ou deux de ses camarades qui avaient des difficultés à répondre aux questions, mais sans leur donner la réponse, en leur expliquant comment faire. Son récit était si parfait qu’elle racontait même à quelle question les camarades en question n’avaient pas su répondre et comment elle s’y était prise pour les guider dans la bonne direction, et que la maîtresse avait dit que c’était bien. Ce n’est que lorsque nous l’avons félicitée que Daphné a fini par nous avouer que « Non, en fait, ce n’est pas vrai. » Je lui ai demandé si elle savait faire la différence entre la réalité et la fiction. Et, comme d’habitude, elle m’a répondu que oui. Je lui ai demandé si elle avait bien fini ses exercices avant tout le monde. Elle m’a répondu que non, que deux ou trois avaient fini avant elle, mais qu’ils n’avaient pas fait juste. Je lui ai demandé si elle s’ennuyait après avoir fini ses exercices et si c’était pour cette raison qu’elle imaginait des histoires avec ses camarades. Elle m’a répondu que oui. Je lui ai dit que cela ne me posait pas de problèmes qu’elle invente des histoires à condition que (a) elle fasse bien la différence entre l’inventé et le réel et (b) elle nous prévienne quand elle bascule dans le domaine de la fiction. Elle m’a dit oui et m’a demandé : « Bon, je peux continuer à raconter mon histoire inventée ? » C’est ce qu’il y a de fascinant avec le langage : dans le langage, la fiction et la réalité son absolument indiscernables, le seul moyen de faire la différence entre la fiction et la réalité, c’est de sortir du langage pour le comparer avec quelque chose d’autre que lui-même. Oui mais avec quoi ? Avec quoi compare-t-on le langage ? La réalité ? Mais c’est quoi, la réalité ? La réalité d’une journée d’école, la réalité d’une fiction, la réalité d’un événement historique dont il ne reste plus aucun témoin, la vérité d’un phénomène inobservable à l’œil nu, la réalité d’un événement dont il n’y a jamais eu aucun témoin et qui est l’hypothétique origine de notre univers ? Quelle réalité ? La réalité est si complexe qu’elle contient même des fictions : la phrase « Tintin est un vieux type barbu et alcoolique » est fausse, de même que la phrase : « Jupiter est le président de la République française », Tintin et Jupiter ont beau ne pas exister, il y a des phrases qui sont vraies à leur sujet et d’autres qui ne le sont pas même si, dans certains contextes, les phrases qui sont fausses à leur sujet ont tout de même un sens : Héphaïstos n’est pas le président de la République française, mais le président de la République française se prend pour Héphaïstos, qui n’a jamais été président de quoi que ce soit, le pauvre, lui qui était si mal fichu, boiteux, cocu, et que sa maman, après l’avoir conçu toute seule pour se venger de son mari qui avait enfanté Athéna la fille invincible née de la tête de Zeus (κεβληγόνου Ἀτρυτώνης), au lieu de l’aimer, a balancé dans la mer du haut de l’Olympe. Drôle de vie, cet Héphaïstos. Mais qu’est-ce que je disais déjà ? Ah oui, dans le langage, la fiction et la réalité sont indiscernables et, pour les discerner, il faut sortir du langage et trouver un bout de quelque chose avec quoi le comparer (un bout de quoi ? quelle taille le bout ? etc. sont des questions bien plus épineuses qu’il n’y paraît), sauf que, pour faire la comparaison, on ne sait pas s’y prendre autrement qu’en retournant dans le langage, tant est si bien que c’est dans le langage qu’on compare le langage avec quelque chose d’autre que lui-même. On pourrait regretter cette faiblesse cognitive qui est la nôtre, mais on peut aussi célébrer la toute-puissance du langage, quand même elle ne se serait pas sans quelque inconvénient, comme la fâcheuse habitude qu’ont les humains de prendre la toute-puissance du langage pour une autorisation à raconter n’importe quoi et, s’imaginer que, parce qu’ils savent faire des phrases, il leur suffit de faire des phrases pour devenir ce que ces phrases disent, alors qu’ils ne font jamais que parler. Et pourtant, c’est si beau, parler. Comme hier, quand Daphné (toujours elle ? oui, toujours elle), après avoir lu à haute voix la citation tirée d’Adieu au langage de Jean-Luc Godard : « tous ceux qui manquent d’imagination se réfugient dans la réalité », qui me sert de fond d’écran, m’a demandé : « Est-ce une parodie ? », confondant avec un à-propos d’autant plus parfait qu’il était involontaire le paradoxe avec la parodie. Mais n’est-ce pas les deux ?

9.6.22

Faut-il vraiment que tu te donnes tout ce mal ? Crois-tu seulement que les efforts soient récompensés ? Mais sinon, quoi : rien, vivoter, se laisser être ? Ne trouves-tu pas que tu te laisses beaucoup être, déjà ? Mais qui a dit qu’il fallait faire quelque chose ? Est-ce là notre seule façon de survivre au monde ? S’efforcer ou mourir ? Possible. Dehors, le vent souffle, si fort que les murs semblent trembler, que les portes closes claquent sur elles-mêmes en de micro-apparitions spectrales qui n’ont pas grand-chose d’effrayant mais tout d’agaçant. Cela — et je fais en esprit un geste ample de la main pour indiquer le vaste territoire qui m’entoure —, cela, je le laisserai bientôt derrière moi. Sans regrets, à quelques exceptions près. Cela — même geste —, a-t-il le goût de l’échec ou de la nouveauté ? )Paradoxe : revenir pour avancer.) Je ne sais pas. Moins je sais de choses et plus je me pose de questions. Mais où sont les réponses ? J’ai tellement l’habitude de parler dans le vide que si, soudain, on m’écoutait, je ne comprendrais pas pourquoi. À la différence de la fois précédente (signe que je ne recule pas, mais que j’avance), j’ai décidé d’embrasser ma nouvelle vie, de l’épouser sans arrière-pensées, sans doute aucun, sans nulle distance (= 0). L’adresse sera la même qu’en partant, ce qui devrait faciliter les choses. Fouillant dans un tiroir, je retrouve de vieilles cartes que j’avais données à Daphné pour qu’elle y dessine. Des vieilles cartes qui ne le sont plus désormais, comme si le temps ne vieillissait pas toujours. Sentiments difficiles à cerner, non qu’ils touchent à l’indicible, mais se ramifient, s’orientent dans plusieurs directions et, les voudrait-on réduire à une, ce que je ne souhaite pas, qu’ils trouveraient, malgré cette arbitraire contrainte, le moyen de s’échapper.

8.6.22

Quand les événements les plus improbables se produisent, si infimes puissent-ils être, il faut les accueillir, non comme des signes de quelque chose d’autre qu’eux-mêmes, mais pour ce qu’ils sont en eux-mêmes. Ou est-ce que non ? Je me pose la question et trouve cette réponse : « Dans l’histoire, tout finira par se produire », et alors, probables ou improbables, on voit bien que les événements ne sont pas, ils ont lieu, c’est tout, quelque chose passe, quelque chose se passe, ce peut n’être presque rien ou bien au contraire donner matière à quelque conte fantastique. Comme hier au soir où, me retrouvant nez à nez avec Jérôme Orsini, je fus envahi par un sentiment de honte mêlée de haine. À sa vue, je restai muet quelques instants. Tant de souvenirs qui me revenaient soudain, sans ordre, comme des données brutes épaisses brutes éparses. Je tâchais d’y mettre de l’ordre, mais n’y parvenant pas, je laissais les images, les odeurs, les sons m’envahir quelques instants encore, et puis, me lassant de son silence autant que du mien (trop de sensations, trop de sentiments pour parler), je finis quand même par lui dire : Tiens, ça faisait longtemps qu’on ne t’avait pas vu traîner dans le coin, qu’est-ce que tu deviens ? Oh, tu sais, me répondit-il, c’est toujours un peu pareil : on croit qu’on touche au but, mais plus on approche, et plus il s’éloigne. Mais de quoi tu me parles ? répliquai-je, tu ne peux pas être plus clair, je ne suis pas dans ta tête, moi. Un peu pourtant, fit-il, un peu. Alors ça, mon vieux, ça m’étonnerait, je n’ai rien à faire là-dedans, les cloaques, non merci ! Ne t’énerve pas comme ça. Je m’énerve si je veux, d’abord ! Non, mais tu sais, je voulais simplement dire que les choses sont ce qu’elles sont sans l’être pourtant. Tu me fatigues, ta manie débile de faire des phrases qui ne veulent rien dire, ça me fatigue, c’est insupportable, tu es insupportable, non pire : tu me dégoûtes, tu m’as toujours dégoûté, et tout ça, toutes ces années merdiques par ta faute, tout ça à cause quoi ? Une lettre de différence, et voilà, quoi, nous voilà liés pour la vie, non, mais non, j’en ai marre, je n’en peux plus. Ça faisait quoi ? quatre, cinq ans que je ne t’avais plus vu, et toi tu débarques comme ça, à l’improviste, et il faudrait que je supporte tes sentences dégénérées, en plus, il faudrait que je sois à ta disposition, non mais, tu te prends pour qui ? Ne t’énerve pas comme ça, Jérôme. Putain, je m’énerve si je veux, entendu ? Non mais tu te prends pour qui ? Toi. Je restai là, coi, quelques instants, sans même avoir l’esprit de demander quoi ? assommé on dirait par sa réponse. Dans le regard de Jérôme Orsini, il n’y avait pas d’ironie, non, qu’y avait-il alors ? rien, je crois, je veux dire : pas l’ombre d’un mensonge, simplement l’attitude calme et naturelle de quelqu’un qui vient de dire la vérité, qui sait que c’est la vérité, qui sait que personne ne peut en douter, que quiconque la recevant la devra admettre et tenir pour indubitablement vraie, la vérité vraie. Est-ce que c’est vrai ? Je ne sais pas. Je ne comprends pas. Pourquoi moi ? Hein, pourquoi moi ? Pourquoi pas Jacques Derridé ? Ou, je ne sais pas, Roberto Bolino ? Ou Hervé ? Pourquoi moi ? Pourquoi Jérôme Orsini ? Quel nom hideux ! Il y a une telle laideur, une telle absurdité, quand on y pense, une telle imbécilité dans la chose, qu’elle en paraîtrait presque impossible. Et pourtant, je me souviens, la première fois que je l’ai rencontré, je me souviens, c’était atroce, je venais de publier des Monstres littéraires et dans le journal, l’autre con-là, je ne sais plus comment il s’appelle, l’autre con disait du mal de mon livre, mais surtout parlait de Jérôme Orsini. Non seulement, il balançait ses saloperies sur mon livre, des saloperies ineptes, qui prouvaient qu’il n’avait rien compris, non seulement il faisait le malin, alors qu’il ne l’était pas, mais en plus, c’était lui, c’était Jérôme Orsini qui était responsable de la confusion, c’était lui qui se faisait passer pour moi, tout ça pour, pour me ridiculiser, tout ça pour, pour m’humilier, oui, tout ça pour me gâcher la vie, tout ça pour faire de ma vie un enfer. Il était là, et moi, je ne pouvais rien contre lui. Je ne pouvais pas l’atteindre. J’étais allé jusque chez Tschann, je m’en souviens comme si c’était hier, sur le trottoir, il y avait des présentoirs où étaient disposés les revues et les magazines, j’avais tourné les pages fébrilement pour trouver l’article sur mon livre qui s’y devait trouver et j’étais tombé là-dessus. Quelle humiliation ! J’étais seul, j’ai reposé le magazine sans me faire remarquer, personne ne me connaissait, personne n’aurait pu me reconnaître, mais je ne voulais pas prendre le risque, je m’attendais à être si fier, je m’attendais à la gloire, et à la place de la gloire, j’avais Jérôme Orsini. J’étais seul, mais je suis senti profondément humilié, comme jamais peut-être je ne me suis senti humilié, et tu sais quoi, tout ça, c’est de ta faute, espèce de bâtard ! Tu sais ce que tu mérites, tu mérites de crever ! Je ne pouvais pas t’atteindre, mais aujourd’hui. Alors, sans plus prononcer le moindre le mot, sans faire le moindre bruit, commando de un, je me suis jeté sur Jérôme Orsini, j’ai saisi son coup à deux mains et, avec froideur, fermeté et froideur, avec une détermination égale seulement à ma première et éternelle humiliation d’écrivain, que j’ai subie à cause de lui, j’ai serré de toutes mes forces autour de son cou, j’ai serré et serré encore plus fort, et je sentais les petits os de son cou craquer sous mes doigts, et de mes pouces je pressais sa pomme d’Adam avec la méthode rageuse de qui a décidé d’en finir une bonne fois pour toutes, et je sentais sa carotide dans les paumes de mes mains faiblir, moins de sang moins de souffle moins de vie plus de mort, crève bâtard ! crève ! et mes doigts qui s’enfonçaient toujours plus profond dans sa nuque. Tout à coup, il a cessé de résister. J’ai compris tout de suite, mais je n’ai pas lâché ma proie pour autant, non, j’ai continué de serrer avec la même force, avec la même haine, avec la même honte et puis, d’un coup, je l’ai lâché, et il est tombé comme un sac par terre, comme un tas inutile et négligeable. Je n’ai pas regardé autour de moi. Je n’avais pas peur que l’on nous ait vus. Je me suis contenté d’enjamber son cadavre, adieu Jérôme Orsini, jamais plus tu ne viendras me gâcher la vie, et je suis parti.

7.6.22

Le parfum du café chaud dans la cafetière me rappelle quelque chose, mais je ne sais pas quoi. Peut-être le parfum du café chaud dans la cafetière de la veille ou du jour avant la veille ou d’un jour quelconque avant. Je bois du café tous les jours, ou presque, à de rares exceptions. Est-il nécessaire que je me souvienne de ce à quoi ce parfum me fait penser ? Le parfum des tilleuls que le vent qui vient de tomber brusquement avant de reprendre un peu moins fort me semble-t-il quoique je puisse me tromper pousse jusque dans la pièce où je me trouve ou que je sens tout autour de moi quand je cours et qui rend l’atmosphère si épaisse que l’air en est presque irrespirable, je sais ce qu’il me rappelle : le parfum des tilleurs de l’année dernière à la même époque, mais quand je pense à ce parfum et à ce qu’il me rappelle, je ne pense pas simplement au parfum que j’ai senti l’année précédente et l’année d’avant, etc., je pense aussi à Berlin, je pense à cette fille qui m’avait dit que sa passion pour l’infusion de tilleul datait de la période de sa vie qu’elle avait passée à Berlin, je ne sais plus quand, cela n’a pas d’importance, c’était il y a si longtemps, tant de gens sont morts depuis lors, et caetera, mais rien de tout cela n’est contenu dans le parfum du tilleul, le parfum du café, le parfum. Accueillir le néant, c’est s’abandonner au néant, c’est abandonner le néant. C’est ce que, à la suite de mes pensées de ces derniers jours, j’ai pensé tout à l’heure. Personne ne s’est encore manifesté pour suivre ma thérapie (ma thérapie nihiliste, peut-être est-ce le mot nihiliste qui fait peur, peut-être que je devrais appeler la méthode du congé, au sens de prendre congé du néant), je me contente donc de l’appliquer à moi-même, de me défaire du néant par le néant, de l’embrasser en m’abandonnant à lui pour l’abandonner. Ces réflexions, peut-être un peu étranges pour qui a une autre tournure d’esprit que moi, mais je ne le crois pas, ces réflexions sont solidaires d’une question que je me pose depuis quelque temps et qui consiste en ces quelques mots : comment concevoir une spiritualité sans transcendance, sans culte, sans rituel, sans surnature, sans rien ? question qui revient à se poser cette autre question : comment concevoir une spiritualité sans spiritualité ? autrement dit : comment ne pas se laisser dominer tout entier par la société de consommation sans pour autant tomber dans le piège des transports mystiques ? Comment flotter ? Comment trouver son incarnation désincarnée ? Quelle drôle de question. Faut-il s’arrêter quand on commence à se poser des questions de ce genre, bizarre, qui semblent hésiter entre le sens et le non-sens ? Peut-être se promènent-elles, ivres, le long de la frontière entre le sens et le non-sens, la fiction et la réalité, une chose et une autre, qui semble être son contraire, mais ne l’est pas tout à fait, quand on parcourt la route qui suit le tracé de la frontière entre l’une et l’autre, qu’on prend son temps, qu’on avance comme ça, tranquillement, non pas tranquillement, en étant tout sauf tranquille, en étant attentif, mais en se laissant le temps de faire les choses, de faire les choses bien, peut-être qu’alors, parce qu’on y regarde de plus près, peut-être qu’alors, la chose et son contraire offrent une physionomie différente, elles ne cessent pas d’être l’une le contraire de l’autre, l’une ne devient pas l’autre, elles ont toujours le même visage, mais ce visage n’a plus le même aspect, et c’est le plus important, dans un visage, l’aspect du visage. Dans un visage ou dans un parfum, dans ce qui apparaît.

6.6.22

La cause du malheur de l’existence : une chose qui n’existe pas. Toute thérapie digne de ce nom tient dans cette formule. Je crois que j’ai appelé ça un jour, une thérapie du nihilisme, laquelle thérapie se tient dans une sorte de rapport inverse avec le nihilisme thérapeutique : là où le nihilisme thérapeutique recommande le non-traitement, la thérapie du nihilisme prescrit le néant, en sa reconnaissance, pour guérir. Reconnaître que la cause de nos maux n’existe pas, reconnaître que, pour échapper au néant, nous imaginons des entités auxquelles nous en venons à croire comme à des réalités, ce qu’elles ne sont pas, reconnaître que c’est de là que provient le malheur de l’existence, là que se trouve l’origine de notre existence de malheur : nous sommes obsédés par des non-êtres, nos mythes, nos fantasmes, nos illusions. Et ces obsessions ne tiennent que par l’espèce de pouvoir hypnotique de ces illusions, d’autant plus hypnotique qu’elles ne sont que pures chimères : dans le domaine de l’imaginaire, nous pouvons façonner des objets parfaits, des objets sans faille et, les faisant passer en contrebande dans le monde réel, nous lancer à la poursuite de ce qui n’existe pas. Le point commun avec le nihilisme thérapeutique : c’est au malade de se guérir lui-même. Tout ce que l’on peut faire pour l’aider, c’est mettre à sa disposition des outils pour parvenir à la reconnaissance du néant, du non-être, de l’inexistence. Et ce n’est pas rien, c’est même décisif : il faut de bons outils pour se fabriquer des armes pour mettre à bas nos illusions et formuler des phrases qui ne soient plus l’expression de nos illusoires représentations, de nos fantasmes délirants, de nos mythes destructeurs. Mais ne te trompe pas : le problème, ce n’est pas l’imaginaire, c’est l’usage de l’imaginaire. Inventer une vie meilleure n’est pas un mal, au contraire, c’est une activité nécessaire. Les ennuis commencent quand on ne sert plus de l’imaginaire pour inventer une vie meilleure, mais pour humilier cette vie-ci, montrer du doigt l’individu qui la vit, le pousser à se haïr, lui intimer l’ordre de se réformer, lui faire des promesses qui ne reposent sur rien, qui ne reposent que sur du rien en prétendant que c’est du réel. Ce qu’on pourrait appeler : l’abolition politique de la frontière entre le réel et la fiction, où la fiction envahit le réel de l’individu pour le condamner. Les contes fantastiques ne tombent jamais dans ce piège totalitaire, dont la possibilité de parcourir la frontière entre fiction et réalité est la découverte décisive : le narrateur est d’autant plus terrifié par ce qu’il lui arrive qu’il n’est pas fou, qu’il sait faire la distinction entre la réalité et la fiction, qu’il la fait parfaitement, et que se produisent pourtant des choses qui ne devraient pas se produire, que deviennent réelles des choses qui ne le sont pas. D’où l’importance de l’atmosphère dans les contes fantastiques parce que l’atmosphère se tient à la frontière entre la réalité et la fiction, c’est un climat, une impression, c’est impalpable, c’est un je-ne-sais-quoi, c’est fragile, il suffit d’un rien pour qu’il n’en reste plus rien. Une atmosphère est le contraire d’un miracle : les lois de la nature, comme on disait jadis, ne sont pas suspendues, rien ne les enfreint, et pourtant, il y a quelque chose d’étrange, ça se sent. Au lieu de croire, c’est ce que je veux essayer de dire en faisant ce bref détour par le fantastique, il faut apprendre à sentir. Au lieu de foi, il nous faut un sens esthétique, lequel est toujours un sens éthique. Cela, ce n’est pas les dogmes qui nous l’apprennent, mais certains livres et l’expérience possible qu’ils nous proposent de faire. Et notre capacité à en faire bon usage.

Daniele Del Giudice, Le Stade de Wimbledon

À la fin du quatrième chapitre, il s’est passé quelque chose d’étrange : je me suis endormi. J’étais en train de lire le Stade de Wimbledon de Daniele Del Giudice dans lequel, à la fin de chaque chapitre, sauf à la fin du dernier, le narrateur s’endort, et je me suis endormi. Pourquoi ne s’endort-il pas à la fin du dernier chapitre du livre ? C’est peut-être la question à laquelle il faut répondre pour comprendre le livre. Ou peut-être que ça n’a rien à voir, que c’est simplement une façon pour l’auteur de dire : « Voilà, le livre est fini. Je peux me réveiller maintenant. » Est-ce à dire qu’écrire ressemble à dormir et un livre à un rêve ? Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que, lorsque je me suis endormi, un match de tennis commençait à la télévision. Pas à Wimbledon, mais cela ne faisait pas de grande différence. Quand je me suis réveillé, le match n’était toujours pas fini et, logiquement, le livre, non plus. Alors, je l’ai continué jusqu’au bout. Daniele Del Giudice a écrit ce livre au début des années 1980. Il y raconte sa quête d’un auteur culte, Roberto Bazlen, écrivain triestin du début du xxe siècle dont la particularité est de n’avoir pas écrit de livre. Ces écrivains sans livres, quelques années plus tard, Enrique Vila-Matas en ferait un livre, Bartleby et compagnie, un livre qui déroule le fil de la pelote de Bazlen, lequel disait : « On ne peut plus écrire de livres, je n’écris que des notes en bas de page. » Philosophie défaitiste de l’art, sans aucun doute. Il règne une atmosphère étrange dans ce Stade de Wimbledon, mais pas à Roland-Garros, où Rafael Nadal écrase son adversaire avec la méthode d’un rouleau-compresseur. Atmosphère étrange d’ennui, de lassitude de qui mène une quête qui n’a peut-être pas de sens, ne conduit nulle part, si ce n’est à Wimbledon, certes, mais ce n’est pas là que se trouve Bazlen. À mesure que le narrateur semble approcher de son objet, cet objet semble quant à lui s’éloigner, devenir plus évanescent, moins intéressant. Dans ces pages où le narrateur tâche de percer un mystère, on sent bien que les mystères ne se percent pas parce que ce qui fascine dans le mystère, c’est précisément qu’il est un mystère, qu’il échappe. Le monde est plein. Aussi le vide nous obsède-t-il. Il y a une logique à cela, assez banale, certes, mais la vie n’est-elle pas banale ? En avançant dans les pages de ce livre, on ne peut se déprendre, en effet, du sentiment croissant d’une grande banalité : un homme de lettres sans génie n’aura pas écrit. Ce qui fascine, c’est une anomalie, mais n’est-ce pas (encore) étrange ? N’est-ce pas nous qui projetons sur les choses notre façon de les voir ? Et n’est-ce pas nous qui, déçus que les choses ne soient pas à l’image de notre façon de les voir, comme si les choses devaient nous obéir, transformons cette déception en énigme, et la banalité en mystère ? « Il vient un moment, écrit ainsi le narrateur de Del Giudice, où je n’éprouve plus la curiosité de voir. La ville est en partie familière et en partie étrangère, autrement dit facile et indescriptible comme n’importe quelle autre. Bientôt, je cesserai de venir, sans l’avoir décidé ; en reportant de semaine en semaine, un matin donné, je m’éveillerai trop tard pour prendre le train, et les jours suivants, je serai presque convaincu que j’y suis allé. La légère angoisse concernant tout ce que je n’ai pas compris s’aplanira elle aussi. Il me semble que je suis le parcours qui va du papier à l’expérience, bien que je ne sache pas quel type de parcours c’est. Probablement, ai-je dû partir de noms qui résonnaient dans le texte, à plat, maintenant de purs noms, abstraits et puissants ; puis, j’ai dû aller vers l’épaisseur ronde et ambiguë dont ils ont été détachés au moment du décalque. Et à nouveau, j’ai dû chercher le devoir de la carte, en réinventant les angles de représentation. Il doit être vrai qu’il n’existe plus de voyage ni de pèlerinage, mais seulement le va-et-vient routinier ; comme mes journées qui durent du matin au soir, entourées et protégées par le sommeil. Peut-être aurais-je pu le dire à l’Ange, quand il a parlé des manières de voyager. » Le narrateur va du papier à l’expérience, mais l’expérience n’est pas un être de papier. À Wimbledon, parti rencontrer l’énigmatique Ljuba d’un poème d’Eugenio Montale qui fut la maîtresse de Bazlen, le narrateur se voit offrit un pull qui lui appartenait. L’enfile à contrecœur, se sent mal à l’aise dedans. Comment porter les vêtements d’un autre, en effet ? Mais ce n’est pas cela, la question. À la toute fin du livre, quand, au lieu de s’endormir, il tient à la main le pull de Bazlen qu’il vient d’ôter, le narrateur s’éveille-t-il ? La littérature est plongée dans un immense fétichisme, qui tient à la fois du mythe et du désir. Dans la littérature, mythe et désir deviennent un et le même. Le magnifique et banal échec de la recherche épouse l’objet de la recherche : « L’opinion la plus haute de la littérature, c’est toujours quelqu’un qui s’y est refusé qui la possède. » Sauf que la littérature ne se fait pas avec des opinions sur la littérature, il faut s’abandonner à elle. Lucide, Bazlen disait encore : « Un type vit et fait de beaux vers. Mais si un type ne vit pas pour faire de beaux vers, comme ils sont laids, les vers de ce type qui ne vit pas pour faire pour faire de beaux vers. » Le mythe de la littérature camoufle la réalité pour masquer nos échecs : la littérature n’est pas un mythe, quand même ce serait une machine à produire des mythes, mais il ne faut pas confondre la chose et la phrase qui sort de la chose, et notre désir de littérature ne s’épuise pas en lui-même, au contraire : il exige sans cesse le passage à l’acte, car la littérature n’est rien d’autre que sa pratique entière et unique. D’où la seule chose à faire : enlever le pull de Bazlen.

Daniele Del Giudice, Le Stade de Wimbledon, traduit de l’italien par René de Ceccatty, Paris, Seuil, 2003.

5.6.22

Tout en marchant, je dresse des listes dans ma tête. Activité spontanée dont j’ignore le but, qui n’est peut-être pas autre que de fonctionner, de faire fonctionner le fonctionnement, et de l’intérêt de laquelle je doute tant il me semble que je ne fais jamais rien de ce que j’ai décidé de faire. Ce n’est pas vrai, non, bien sûr que ce n’est pas vrai, mais on n’est pas toujours bien disposé envers soi-même, n’est-ce pas ? Ce matin, en tout cas, moi, c’est mon cas. Pour changer de disposition envers moi-même, de disposition d’esprit, je décide de faire varier de façon continue la disposition de mon corps pendant un certain temps. Je fais un grand tour au cours duquel le sublime et l’abject se succèdent, et sans doute y a-t-il peu de sublime et beaucoup d’abject, en vérité, mais je n’ai pas envie de le dire. C’est une remarque que je me suis déjà faite, mais je me trouve négatif, trop négatif, tellement négatif. Qu’est-ce que j’ai à proposer ? C’est quoi, mon truc ? Est-ce que je n’en ai pas ? Car n’est-ce pas là que tout se joue : il faut avoir un truc, il faut avoir quelque chose à vendre ? et moi, qu’est-ce que j’ai à vendre ? Après tout, ce n’est pas parce que c’est à vendre que c’est nécessairement mauvais, il y a des tas de bonnes choses à vendre, mais qu’est-ce que j’aurais moi à vendre ? C’est quoi, mon truc ? Je m’arrête un instant, je me tais, je réfléchis. Mon truc à moi, je dirais : c’est la paix de l’âme. Oui, c’est ça, la paix de l’âme. Je me remets en marche, toujours réfléchissant, et ajoute : je peux te montrer comment on parvient à la paix de l’âme. Comment, qui plus est, c’est très simple d’y parvenir. Il y a un point de départ très simple à partir duquel, tu verras, tout s’équilibre, tout trouve sa place dans l’univers, toi, tu trouves ta place vis-à-vis de toi-même et ta place vis-à-vis de l’univers, et réciproquement. C’est quoi, ce point de départ ? Eh bien, le voici : l’âme n’existe pas. Tu vas me dire que je me moque de toi, que je me moque du monde, mais non, mais non, pas du tout, au contraire. À partir de là, je te garantis la paix de l’âme. Il suffira de m’écouter. D’avancer avec moi, pas à pas. Je ne dis pas que c’est facile, je ne dis pas que tout est facile, c’est plutôt le contraire, non, je dis que tout est simple, qu’une fois qu’on est parti du bon point de départ, tout trouve sa place dans l’univers, ce qui n’a pas d’importance se vide littéralement de son sens et ce qui en a s’éclaircit peu à peu jusqu’à devenir limpide. Tu apprendras à résoudre les contradictions et tu les résoudras, en effet, et tout ne sera pas simple, non, je le répète, mais tu le comprendras, et le monde sera ouvert, là devant toi, dans ce qu’il a de sublime et d’abject — ne crois pas que tu sauveras le monde, on ne peut pas le sauver, il n’y a rien à sauver —, et tout sera clair, même la pénombre sera claire pour toi.

4.6.22

Tard dans la nuit, j’ai pris des notes dans mon cahier. Tard dans la nuit, enfin, pas tant que ça, il n’était pas encore minuit, je m’en suis aperçu quand j’ai vu l’heure du message que m’avait envoyé C. pour nous inviter à déjeuner, dans le bison rouge, notes pour un livre en cours ou alors, peut-être, notes simplement pour avancer dans le cahier lui-même, pour en venir à bout, et en commencer un autre, sous la couverture qui restera toujours la même. Hier, dans le journal, envie de frapper quelqu’un très fort (l’auteur de l’article en question, je suppose) à la lecture d’un article consacré au livre de souvenirs que la veuve d’un célèbre éditeur décédé dans un accident de voiture il y a quelques années de cela a consacré à feu son mari. Évidemment, la démocratie, dont la presse constitue un rouage décisif, évidemment, la démocratie interdit le recours à la violence, mais la violence larvée, cachée, dissimulée du mensonge, de l’affaissement de la pensée, n’est-elle pas plus dure encore que celle des coups qu’on aimerait donner, mais qu’on ne donnerait pas, de toute façon, quand même on serait en situation de le faire ? La veuve tient des carnets, mais elle doit beaucoup travailler pour que les carnets se transforment en livre, dit-elle en empruntant une métaphore picturale (son autre activité, c’est peintresse) qu’elle souligne lourdement, et puis, à la fin de l’article, dans un moment d’inconscience ou dans une sorte de confession involontaire, l’auteur de l’article a pris soin d’adjoindre à ses dithyrambes un extrait de l’ouvrage en question, extrait où apparaît dans toute sa splendeur la nullité de la chose commise, et la supercherie complaisante de ce grotesque rouage de la démocratie. C’est comme l’histoire de ce président d’un pays du tiers-monde qui, s’étant voulu Zeus, et n’ayant pas réussi à l’être, comme l’on s’en pouvait douter, tenta de se réinventer en Héphaïstos, c’est-à-dire en dieu difforme, boiteux et cocu que sa mère, jalouse de Zeus, qui donna naissance à la parfaite Athéna, enfanta seule et rata si lamentablement qu’elle le précipita dans la mer du haut de l’Olympe. Pas de quoi faire rêver le petit peuple, à moins que ni le souverain chétif ni le petit peuple en question, ne sachant rien, ne comprennent rien à rien. N’est-ce pas d’ailleurs l’impression constante que l’on a : que plus personne ne comprenant rien, le langage se perd dans une sorte de logorrhée imbécile, ce qui n’est pas grave, puisque plus personne ne comprend rien à rien ? Je jette un coup d’œil sur mon carnet. Bien sûr, parfois, j’écris simplement pour écrire, non pour le plaisir d’écrire, ce n’est pas cela, non, pour écrire, à cause de la nécessité simple, mais élémentaire, c’est-à-dire : vitale, d’avancer. Qui peut comprendre cela ?