une constellation

Extase au prix du marché.
Il n’y a pas plus de vérité ici
qu’au fin fond de la galaxie.
Ton corps est comme une constellation,
et je cherche avec mon ontologie binaire
comment en faire faire le tour.
Je pense au mot sanctuaire,
et m’étonne qu’il puisse encore passer le pas
d’une bouche.
Ce ne sont pas des chars,
mais d’autres corps plus caverneux,
durs parfois :
ils cherchent la lumière, peut-être,
mais d’où vient-elle —
qui sait ?
Lorsqu’il m’arrive de me sentir satisfait,
quelquefois, tu sais,
je me dégoûte.

— R.A. Singleton.

19.11.21

Te rendant compte que tu sais ce qu’il faut faire, si tu fais le contraire, à qui peux-tu t’en prendre ? Pas seulement à toi-même, certainement pas, tout étant fait pour te pousser à la distraction (divertissement). J’en prends conscience, et je me sens sale, bête. Non, en fait, je me sens comme tout le monde. Et c’est pire que tout ? Oui. Je sais que je suis comme tout le monde, ce n’est pas ce que je veux dire. Mais c’est une sorte de savoir implicite : j’ai beau savoir que je suis comme tout le monde, je n’y pense pas tout le temps et, durant le temps que je n’y pense pas, je peux me laisser bercer par l’illusion que je ne suis pas comme tout le monde. Je n’entretiens pas cette illusion, je ne me dis pas : Ah, quelle chance j’ai, moi, de n’être pas comme tout le monde. Mais c’est ainsi que, d’une certaine manière, je me comporte. Je me sens sale quand le monde me rappelle que je suis comme tout le monde ; c’est sa façon à lui de m’humilier. De nous humilier. L’injonction sociale à avoir un avis, une opinion, à prendre position sur tel ou tel sujet participe de cette humiliation, qui est le cœur de la vie sociale. Il faut humilier les individus jusqu’à ce qu’ils finissent par céder, jusqu’à ce qu’ils renoncent à exister, jusqu’à ce qu’ils abandonnent leur impersonnalité pour se vêtir de cette personnalité sociale (prête à porter) qui leur permet d’exister dans l’époque à laquelle il leur est donné de vivre. Les avis sur les sujets d’actualité, les opinions politiques, les prises de position humanitaires ou anti-humanitaires ne diffèrent pas des notes qu’on donne au livreur de pizza, aux mails d’insulte que l’on envoie parce que l’on est mécontent du service public, elles structurent cette personnalité sociale qui nous permet d’être quelqu’un et, si nous ne le sommes pas, parce que nous n’avons pas un vrai métier, une grosse voiture, des dizaines de partenaires avec qui nous faisons « juste du sexe », ne partons pas en vacances à l’autre bout du monde, refusons de nous gaver d’antidépresseurs, nous font nous sentir seuls, bêtes, isolés, sales, minables. L’être humain est impersonnel, c’est le monde social qui lui confère une personnalité. Par impersonnel, j’entends dire que, si nos frontières sont claires — à chaque instant de notre existence, elles le sont, mais il n’y a rien qui ressemble moins à un instant de notre existence qu’un autre instant de notre existence —, elles ne sont pas fixes, elles fluctuent, changent avec le temps (le temps qu’il faut le temps qu’il fait le temps qui passe). Qui est cet être là que je vois sur cette vieille vidéo, lui qu’on appelle comme moi, qui me ressemble, mais que je ne suis pas, ne suis plus ? L’ai-je seulement jamais été ? Qui je suis, cela s’arrête-t-il avec mon corps, au bout de mes doigts, de mes orteils, de mes cheveux ? Mon corps est-il ma limite ultime ? N’est-il pas vrai que je me diffracte ? Nous apprenons à avoir une personnalité, nous conformons à l’image que l’on a de nous, faisons ce que l’on attend de nous. D’une certaine façon, c’est indispensable pour vivre : un être humain hors de la société de ses semblables a une espérance de vie très limitée. Mais c’est aussi une forme de l’enfer bien réel que l’on nous impose, ces limites que l’on nous impose. Il ne faudrait plus dire un mot sur rien. Ne plus juger de rien. Ne plus préjuger de rien. Ne plus avoir d’avis, d’opinions, délaisser tous les systèmes de valeurs dont nous nous sommes convaincus qu’ils constituent la meilleure part de nous-mêmes, les laisser pour ce qu’ils sont, des encombrants, nous défaire de toutes les couches sédimentées qui forment notre personnalité, pas simplement pour le plaisir de jouer à ce jeu raffiné qu’est l’ἐποχή, pour le plaisir de suspendre, d’interrompre, mais pour sentir les choses en tant que choses, comme nous ne nous autorisons jamais à les sentir. Parce qu’il y a toujours quelqu’un pour nous dire quoi, pour nous expliquer le monde, la vie, la pensée, le sexe, la politique, la famille, les loisirs, la nourriture. C’est compréhensible : on peut être payé pour ça. Qui est prêt à payer quelqu’un pour dire qu’on doit foutre la paix aux gens ? Personne. Ne plus avoir de personnalité, n’être plus qu’une impersonnalité qui se diffracte, cela ne coûte rien. C’est libre de droits. Gratuit.

admirateur érectile

La lumière de la salle de bains
— blanche à contre-jour —
illumine ton derrière aux minces courbes.
Gracile, tu jettes un pas de danse vers la cabine de douche,
et loin de moi (trop), admirateur érectile,
photographique.
Ne fût le réveille-matin,
j’eus passé la journée ainsi,
dans les songes de mes systèmes
métaphysiques, évanescents,
sous le jour de ta présence en chair et en os,
désirant, demeurant en vie,
fantasmé des mondes meilleurs, des destinées
artificielles, certes, mais tellement plus vraies que celles
qui attendent nos semblables,
et leur corps morts, disparaissant.
Je regarde l’image, quelques heures après, de peur de l’oublier ; —
mais comment, comment envisager l’impossible ?

— R.A. Singleton

18.11.21

Rêvé de M. cette nuit. (Sans doute parce que, il y a quelques jours, j’ai vu une photographie de son fils, I., dont la ressemblance avec elle m’a frappé de manière troublante.) Dans le rêve, Nelly formait avec M., et une tierce dont je ne voyais pas le visage parce que ma tête reposait sur ses genoux avec une langueur voluptueuse, une sorte de harem de femmes intelligentes que j’entretenais de mon journal. La réalité est peu comparable à cette douce sensualité mentale. Pour échapper au confinement miniature que nous impose le statut de cas contact de Daphné, nous sortons nous promener après avoir travaillé toute la matinée. Dans le jardin où nous arrêtons nos pas pour faire un peu de balançoire, divers tapis — de yoga de l’homme qui fait des assouplissements, de prière de la femme qui fait des génuflexions —, divers exercices du corps dont l’accomplissement rituel a de quoi laisser incrédule. Et moi qui traverse ce paysage multiculturel improvisé, avec mon enfant pas malade mais confinée, je pense à la solidarité évoquée par Walter Benjamin entre culture et barbarie. Oh, je sais, les contextes ne sont pas les mêmes, et moi, je ne me suiciderai probablement pas dans quelques mois, même si je me souviens avoir écrit un texte sur Portbou, Portbou et Blanes, je sais que ce n’est même pas de cela que parle WB, qui évoque le rapport de forces infiniment inégal entre les vainqueurs et les vaincus, et que toute œuvre de la culture est barbare parce qu’elle se fait au détriment de la masse d’exploités, mais je suis frappé par l’entrelacs des contraires (et le ton de WB que semble parfois ventriloquer Adorno). Je me dis : quels fruits cette pensée aurait-elle donnés si elle s’était délestée des poids idéologiques qui, d’après moi, la lestaient ? On sent percer derrière les concepts (« matérialisme », « dialectique »), une force qui porte beaucoup plus loin qu’eux, et c’est de cette force que nous avons besoin aujourd’hui (comme hier), pas de l’idéologie. Rêve, veille, d’ailleurs, c’est de cela qu’il s’agit chez WB, et c’est toujours de cela qu’il s’agit : comment entrelacer les contraires, comment faire briller dans la veille l’éclaircie du rêve. Dans sa chambre, j’entends mon enfant qui fait du cheval sur l’accoudoir du canapé. La récréation a assez duré.

17.11.21

À Daphné qui, sur le chemin de l’école où je vais la chercher en début d’après-midi, sa classe ayant fermé pour cause d’enfant ayant contracté le virus, me dit que je n’ai pas un vrai métier, je peux difficilement donner tort. Si la formulation me semble avoir quelque chose de désobligeant, c’est que je l’entends avec les oreilles d’un adulte et non avec celles d’une enfant. Comme aurait dit Morton Feldman à propos de sa musique, je l’entends avec mes oreilles et pas avec les siennes. Preuve, soit dit en passant, qu’en musique, il ne s’agit jamais que de musique, sinon qui aurait envie d’en écouter ? C’est vrai que je n’ai pas un vrai métier, et par là elle entend que je ne sors pas de la maison le matin pour aller travailler dans un bureau avant de rentrer à la maison le soir, ce que j’imagine être le mode de vie des parents de ses camarades, mais, n’était la question de l’argent, que je ne gagne pas en ce moment, je serais enclin à dire qu’un faux métier comme le mien vaut mieux qu’un vrai métier comme le leur, le mien de métier, en effet, s’il a statistiquement peu de chances de changer le monde a statistiquement plus de chances de changer le monde que le métier des gens qui vont au bureau, et cela, je ne sais pas si Daphné l’a bien compris (est-ce le moment pour elle, d’ailleurs, de le comprendre ? je ne le crois pas), mais c’est l’occasion de lui dire que le plus important, c’est de faire un métier qu’on aime, ce à quoi elle me répond qu’elle veut faire maîtresse (nouvelle idée) et créatrice de mode (idée qui lui trotte dans la tête depuis plus d’un an déjà comme peintre, artiste, quoi). Bref, il ne faut pas gagner sa vie, il faut la vivre, ce qui est à la fois autrement plus simple et autrement plus difficile. Autrement plus simple parce qu’il suffit de faire ce que l’on aime faire, autrement plus difficile parce que la société n’a aucune envie que ses membres fassent ce qu’ils ont envie de faire, mais ce qu’elle attend d’eux qu’ils fassent. Jeff Bezos, ainsi, qui explique que la planète va se transformer en parc d’attractions qu’on visite comme Yellowstone (il dit Yellowstone parce qu’il est américain, s’il avait été français, il aurait dit Disneyland), les industries se déplaçant dans l’espace pour garantir la croissance nécessaire au développement de l’espèce humaine ne dit pas autre chose : vous ferez ce qu’on vous dit de faire, que cela vous plaise ou non. Ce qui est intéressant dans les propos de Jeff Bezos, c’est que, se pensant comme un maître du monde, il dit ce qui lui passe par la tête sans trop réfléchir (ayant réussi à amasser des quantités obscènes de dollars, ce qui est la preuve qu’il est un double génie — c’est un génie et c’est un génie qui a réussi sa vie —, il s’imagine que toutes les idées qui lui passent par la tête sont géniales), et qu’ainsi on n’a pas affaire à un discours stéréotypé par les préjugés d’une classe, d’une époque, d’une ethnie, d’une politique. Se pensant comme un maître du monde, il ne s’interroge pas sur la question fondamentale de cette science-fiction capitaliste : de quel droit irions-nous coloniser l’espace pour y développer nos activités ? L’idée que les êtres humains disposent d’un droit quelconque sur la planète qu’ils ont colonisée est déjà discutable, mais l’idée de coloniser l’univers entier l’est d’autant plus que nous sortons ici de notre écosystème. Jeff Bezos a un vrai métier, ce qui fait que, quand il parle, les gens l’écoutent. C’est dommage. Si les gens écoutaient les gens qui n’ont pas de vrais métiers, ils pourraient se poser les bonnes questions. Mais les bonnes questions n’intéressent personne, seul ce qui est au cœur de vrais métiers intéresse tout le monde : l’argent et le pouvoir, non de tous, les gens qui ont de vrais métiers ne travaillent pas pour eux-mêmes, mais pour les autres, la minorité absolue : les vainqueurs de l’histoire. Qui fera enfin l’histoire pour la majorité absolue ? Quand ferons-nous enfin l’histoire pour les perdants de l’histoire ?

16.11.21

Enregistre ma voix pour Antoine (épiphanies négatives) parce que, à quelque 700 kilomètres de distance, nous avons eu la même idée. Parfois, et ceci est une sorte de commentaire sur l’expérience que je viens de faire pendant l’enregistrement, parfois, on comprend que la colère doit sortir pour ne pas être dirigée vers l’intérieur (ce sont des sortes de métaphores que j’emploie) afin que ce dernier reste disponible, ouvert, libre pour l’action, ce qui doit être fait, l’œuvre. Dans ma tête, tout est clair, en ordre. Faisant ce que je fais, je suis là où je dois être. Un acte accueille une métaphore, l’enveloppe, et la dépasse. Je n’ai pas à trouver ma place au monde, ni à attendre qu’on m’en assigne une, mais faire cela pour quoi je suis fait. Quand j’essaie d’avoir des opinions comme les gens en ont (quand ils ont fait des études, ils appellent ces opinions des valeurs ou des systèmes de valeurs, mais ce ne sont jamais que des opinions), je me rends bien compte qu’elles sont ineptes, qu’elles passent à côté de l’essentiel, que je ne devrais pas appeler l’essentiel, pas plus que la réalité, mais ce sont les mots qui me viennent à l’esprit parce que ce sont les mots avec lesquels j’ai appris à penser, et il ne faut jamais cesser d’apprendre à penser autrement. Je me rends compte que je dois me passer des opinions parce que les opinions sont faites avec les concepts et les pensées des autres (leurs valeurs, leurs systèmes de valeurs). Dans le texte que j’ai enregistré pour Antoine, il est question d’une pierre prélevée dans un cimetière, et j’ai voulu être semblable à la pierre, trouver l’éloquence de la pierre. Ne plus avoir la moindre opinion, parvenir à ce degré de conscience où être moi-même ou me dissoudre, continuer d’être Jérôme Orsoni ou devenir la pierre, c’est exactement la même chose, et par chose, je n’entends pas chose, mais expérience. Écrire — faire l’expérience d’une forme de conscience où l’identité et la différence sont indifférentes : je peux dire que la pierre et moi, nous sommes une, que la pierre et moi, nous sommes deux, qu’ensemble, nous formons une tierce chose, que la pierre devient moi dans ma conscience mouvante, que je deviens la pierre dans sa inertie matérielle, cela n’a aucune espèce d’importance, ce ne sont que des manières — impropres, toutes — de dire l’expérience, et la manière de dire l’expérience, c’est le poème. Et le poème est l’expérience.

d’autres obsessions

Ton pouls contre le mien,
et la marque rouge urticaire
que ta barbe laisse au creux de mon cou.
J’ai beau me dire, tu sais, je n’en aurai jamais assez,
je sais qu’un jour tout sera fini.
Et mon regard quittant ton regard pour la dernière fois,
pourrais-je considérer ton corps comme chose morte
— je voulais dire : souvenir —,
absence à remplacer ?
Je ne suis pas assez fort, tu sais
(et c’est à toi que je parle à présent),
pas assez fluide non plus,
j’ai des idées fixes, et chasse mes obsessions
par d’autres obsessions ;
mes poèmes, je les écris avec une gomme
tachée de sang,
regarde s’amenuiser mes chances devenir quelqu’un de bien.
Je voudrais être quelqu’un d’autre, quelqu’un comme toi, tu sais,
au lieu de quoi, je me rase tous les jours,
de peur de ne plus me ressembler.
Que cette vie est surprenante,
et en même temps banale.
Ne pourrions-nous nous en dispenser ?
Quelle musique cessent d’écouter les gens qui s’aiment
et celles qui ont fini de s’aimer ?

— R.A. Singleton

15.11.21

Les écrivains singent les youtubeurs littéraires. Les poètes s’inspirent du langage du big data. Les romanciers se font les documentaristes d’eux-mêmes ou de la société qui ne les aime pas. Et moi ? Moi, je ne sais pas. Quand j’y pense comme ce matin, à la littérature pas à moi, à la littérature, c’est-à-dire : quand je pense à l’état contemporain de la littérature, quand j’y pense comme ce matin, Nelly étant malade, c’est moi qui ai accompagné Daphné à l’école, ensuite je suis allé courir, ce que je fais chaque fois que c’est moi qui accompagne Daphné à l’école, le matin, je ne me douche pas, je mets ma tenue de course, et je l’accompagne avant d’aller courir, l’école se trouvant juste à côté du parc où je vais courir, la perfection, quand j’y pense comme ce matin, que je sois ou non en train de courir, ce n’est pas le sujet, je me dis que la littérature est un art mineur, destiné probablement à disparaître à moyen terme, à moins de couper le courant. Mais je n’en sais rien. L’électricité, c’est bien utile. La pensée que la littérature va disparaître ne me rend pas triste, que ce soit fini ou non, moi, je continuerai de faire ce que je fais, il me semble simplement que c’est comme ça. Aussi, le dis-je. De toute façon, ceci n’est qu’une parenthèse, beaucoup trop longue, je m’en rends compte, en fait, je ne la prévoyais pas si longue, je crois qu’elle m’a échappé, c’est absurde, mais passons, je n’ai pas envie de me lancer dans une quelconque description catastrophiste de je ne sais pas trop quoi, pas envie de commettre une diatribe qui sera aussi virulente qu’un pétard mouillé, ça fait pschuitt et n’impressionne personne, au mieux, ça fait pschuittt rire tout le monde, mais pas de quoi en parler à la télé, même si cette diatribe aurait peut-être du sens, je ne dis pas le contraire, tout a du sens du moment qu’on le formule correctement, ou n’en aurait peut-être pas, comment savoir ? aucune idée, d’autant que je n’en ai pas envie, j’ai d’autres choses en tête. La seule question qui se pose, c’est : parviendrai-je à les y faire tenir suffisamment longtemps pour qu’elles donnent quelque chose ? Un peu comme Athéna dans le crâne de Zeus. Je crois que j’ai souvent dit qu’il fallait que je m’obsède, qu’est-ce que je peux me répéter en ce moment, mais je n’y parviens pas, c’est dommage, je trouve, mais le sens de cette phrase est bizarre : qu’est-ce qui est dommage — que je ne sois pas un malade mental ? Nous sommes tous des malades mentaux, ce qu’il faudrait, je crois, ce qu’il faudrait que je parvienne à faire, c’est canaliser toutes mes maladies mentales en une, qui serait vraiment obsessionnelle, vraiment maladive, quoi, et qui donnerait des fruits. Sauf que : les fruits d’une obsession maladive peuvent-ils n’être pas pourris ? C’est imbécile. Pas l’idée de la canalisation, enfin, la canalisation, quel mot ridicule, très mal choisi, la concentration de mes efforts. Ce journal, ça va, il tient la route, il attire mes efforts à lui sans que je ressente le besoin de faire le moindre effort — je n’ai pas besoin de me forcer pour faire les efforts nécessaires à l’écriture de ce journal —, mais le reste ? Non. D’ailleurs, j’y pense, la dernière fois que je n’ai pas tenu ce journal, c’était chez S. Je ne dis pas que c’était à cause de lui, non, ce n’est pas ce que je dis, mais comment nier que les événements sont liés ? Qui est toxique pour qui ? Qui ? C’est ce que je veux dire, tant pis si c’est formulé de façon un peu trop violente. Pas le temps de prendre des précautions pour ne pas choquer. Je vais au fait. Pour dépasser cela, pour en finir avec cette période de mon existence, pour devenir réellement quelqu’un d’autre, j’ai acquis la conviction qu’il fallait que j’écrive 365 jours de suite sans hiatus, pour revenir au jour J — ou plutôt ¬J — et le dépasser, pour boucler la boucle, terminer le cycle, accomplir l’éternel retour. J’ai aussi acquis la conviction que c’était une superstition indigne de moi, mais tant pis, il faut que j’aille au bout de mon idée. Donc, ce journal, ça va, pas de problème (le fait qu’il ne pose pas de problèmes étant — pour une fois — positif), non, le problème, c’est tout le reste. Ce manque de concentration des énergies, des forces en présence, cette dispersion, en quelque sorte, non, ce n’est pas le mot qui convient, je ne me disperse pas, mais le manque de continuité. J’ai des tas d’idées qui se succèdent les unes aux autres, mais elles vont trop vite. Je pense à quelque chose qui me fait penser à quelque chose qui me fait penser à quelque chose qui me fait penser à quelque chose et au bout du quelque chose je sais toujours de quel quelque chose j’étais parti mais aucun quelque chose n’a donné lieu à quelque chose. Tout est à l’état de quelque chose — ébauche, fragment, work in progress, mais rien d’accompli en soi. L’à accomplir qui ne s’accomplit jamais. Des promesses, quoi. J’en ai déjà parlé de tout ça, non ? Oui, je crois. Preuve que c’est bien un problème. Mon obsession. Dont il faut que je fasse quelque chose. Chut ! Tu recommences. Mais c’est bien, déjà, nous avons un non-problème (le journal) qui nous permet de rester en vie en attendant de trouver de quoi fabriquer une idée digne de ce nom, tu vois, tu vois que tu progresses. Et la littérature ? Qu’est-ce que tu veux que j’en aie à foutre, de la littérature ?

14.11.21

« L’ennui, c’est que je m’ennuie », dit Daphné. Est-ce qu’à force de vouloir être ailleurs, on finit par n’être plus nulle part ? Hier au soir, je me trouvais bien habillé, je me trouvais bien, tout simplement, mais quelque chose n’allait pas cependant. L’atmosphère. Qu’est-ce qui a changé du tout au tout ? Perçois-je désormais quelque chose que je ne percevais pas auparavant ? Est-ce une sorte d’effet secondaire des confinements pandémiques, lesquels auront révélé des aspects qui, autrement, auraient continué de passer inaperçus, dans une sorte de latence sous le seuil de la sensibilité ? Ou bien est-ce qu’on peut se déshabituer de la laideur ? Jusqu’à ne plus la supporter. C’est vrai, le fait que Nelly n’aime pas cette ville ou, plus exactement, le fait qu’elle n’aime pas la vie qui va avec cette ville, ce fait a une influence importante sur moi, décisive, certes, il ne sert à rien de le nier ni de la minimiser, mais il me semble tout de même que je perçois les choses différemment par moi-même. Que s’est-il passé, ainsi, entre le moment où je disais qu’il faudrait me payer pour je revienne et maintenant où je veux revenir ? Peut-être ai-je changé parce que le monde a changé, mais enfin, les changements du moi sont des changements du monde, et inversement, il y a, entre l’un et l’autre, sinon des relations de biunivocité, du moins des parallélismes qu’il ne sert à rien non plus de nier. Il y a quelque chose d’indécrottable, ici, comme si toute une dimension de l’existence demeurait inaccessible — interdite en soi. Je ne nie pas qu’il y ait de la beauté, mais cette beauté est naturelle ; c’est la beauté du paysage, une beauté qui nous est étrangère, d’autant plus que nous ne l’aimons pas pour ce qu’il est, le paysage, ou bien nous en avons une conception conservatrice ou bien nous nous en prenons à lui pour le saccager, mais ce paysage, il est notre autre, nous sommes sans communes mesures avec lui : je peux trouver une plante belle, mais je ne peux pas lui parler, dirais-je en une image. Voilà le genre de relations qu’il me semble possible d’avoir avec cet endroit, une sorte de contemplation passive, végétative, qui confine à l’immobilité. Ici, tu peux devenir pierre, mais tu ne peux pas croître. Régionalisme qui cache l’univers. Ne m’étais-je pas aperçu de cela, depuis l’endroit où je me trouvais, avant de revenir ? Fallait-il faire ce mouvement pour comprendre ce les propos de R., un jour qu’il me faisait part de son étonnement de me voir revenir ici, parce que généralement, m’avait-il dit, les gens qui partent là-bas ne reviennent pas ici ? Fallait-il faire ce mouvement de va-et-vient pour voir à quel point j’avais changé et à quel point, malgré ma croyance que ce n’était pas le cas, à quel point je pouvais aimer celui que j’étais devenu ? Fallait-il que je revienne pour comprendre que les expériences négatives que j’avais faites m’avaient construit aussi, d’autant que je les ai dépassées, que je suis donc irréductible à elles, pour toujours ? Je note les idées sans réfléchir, sans y penser avant, les relis à peine. Elles sont là — comme des choses.

13.11.21

La page d’hier n’avait rien de rhétorique. Au contraire. Qui le comprend, qui la comprend, me comprend. Un inconnu sur FMR. R. aussi, qui m’écrit pour me parler autant d’écriture que d’amitié. Dans le cahier des éclaircies, repensant à certaines choses que j’ai notées hier ainsi qu’à d’autres qui m’ont frappé ces derniers temps, je note les propositions que voici. // La littérature est l’ennemie de la littérature. // La littérature — en tant que « champ littéraire » — s’oppose à la littérature — en tant qu’invention, imagination, fiction, pensée. // Il faut détruire la littérature — en tant que champ littéraire et jusqu’à l’idée que l’on s’en fait ; — le romanesque ne peut pas être la norme car, en tant que telle, il est castrateur. Le roman à sujet — qu’il fasse scandale ou soit plein de bons sentiments ou défende les opprimés — est cela même avec quoi il faut en finir. Sa lisibilité extrême — quand même elle serait marouflée sous un prétendu travail sur la langue — nous condamne à l’illisibilité, une analphabétisation par excès de lettres, par excès de thèmes, de sujets, par excès de livres, par excès du livre qui, à courir après un sens accessible, se vide de tout sens, parle, parle, mais pour ne rien dire. Ne rien dire, tel est in fine le désir du champ littéraire : mettre en circulation des coquilles vides, de purs objets dont la consommation comme acte accompli en soi puisse procurer une jouissance finie. Comme, dans le champ littéraire, tout livre est destiné à être remplacé par un autre (fût-ce celui de son auteur même, le prochain), aucun livre ne doit pouvoir demeurer : il faut que le livre s’oublie afin que son souvenir ne perturbe pas l’achat du suivant. Que vaudrait, en effet, un consommateur qui aurait la tête pleine de ce qu’il vient de lire ? Il n’achèterait plus rien. Lire interdit désormais de relire : c’est un acte pur qui se consume lui-même avec son objet et doit donc sans cesse être répété dans la nouveauté du neuf. // Comme la littérature dysfonctionne, il faut inventer autre chose. Peu importe le nom. Casser le cycle vicieux de la nouveauté. // Un livre qui ne contiendrait pas la possibilité en soi qu’il soit le dernier ne mérite pas d’exister, et à plus forte raison d’être lu. // Tout livre doit porter en lui la possibilité de la fin du livre, la fin de la littérature, la fin du monde. // N’est-ce pas logique, entretenant des pensées de ce genre, que je ressente le besoin de me replonger dans Finnegans Wake ? Logique, rationnel de se passionner pour un texte qui semble défier ainsi la logique, la raison, mais qui, en vérité, en participe pleinement. Il est simplement rigoureux, à l’encontre de tout esprit de concession. En ce sens, c’est la littérature. Je commence par lire à haute voix, puis découvre, un peu par hasard, la lecture qu’en a faite Patrick Healy dans les années 1990. Tiens le livre ouvert tout en l’écoutant le lire. Expérience schizauditive intéressante. Je constate qu’il commet des erreurs de lecture, bute parfois sur des mots, comment cela ne serait-il pas ? Mais, au-delà de ces détails, ne pouvant écouter Joyce lui-même lire son livre en entier, je trouve du sens à écouter un Irlandais lire un tel texte à haute voix, texte d’aède, qui fut vraiment conçu pour cela : être lu à haute voix, et qui renoue donc en l’explosant de l’intérieur avec la grande tradition de la littérature, texte qui est donc bien plus proche d’Homère que ne l’est Ulysses qui ne renvoie pas à Homère en tant que figure de l’aède, mais à ses supposées productions, par allusions, références, thématiques, mais pas dans la nature même d’une pratique, — ce qu’est la littérature. Avant d’être un art, avant d’être un machin qu’on enferme dans un champ avec ses codes, ses rites, ses figures, sa mythologie, la littérature est une pratique. N’est-ce pas avec cela qu’il faut renouer ? Joyce l’avait compris.