Quelques minutes de paix. Calme dans la pénombre, bruits lointains de la rue de Sèvres sur laquelle donnent nos fenêtres. La douceur de vivre, je crois. Au moment de, aucune envie de partir. (Demain.) De quoi est-ce le signe ? De quelque chose de bon, je suppose. Non, je ne le suppose pas. Je le sais. Je le sens. En tirant les rideaux, belle lumière du matin, malgré la médiocre exposition de l’appartement que nous avons loué. Par la fenêtre, je regarde les gens qui passent, et me dis : c’était nous, avant. (Hier.) Et demain ? Demain, pourrions-nous nous trouver de nouveau ici ? Je ne le sais pas. Je le suppose. Non, je ne le suppose pas, je le sens, l’imagine. Mais ici ou ailleurs, il y a autre chose à changer, de plus intime, dirais-je, raison pour laquelle j’ai marché hier, traversant Paris de mont en mont, pour sentir si je sentais quelque chose, pour sentir comment je me sentais moi-même. Et alors ? Bien. Oui, c’est ce que j’ai envie de dire : bien. Cet après-midi, j’irai à la Philharmonie présenter ma traduction de Morton Feldman. Tout ce qui a eu lieu depuis que je l’ai commencée (la pandémie, l’état d’esprit), tout ce qui a changé, et tout ce qui n’a pas changé. Autre forme d’acrobatie, oui.
Mon image étrange dans ton image étrange répand son vernis noirâtre sur ton passage (rémanence lapidaire de lors que nous étions amants). Automne non pas triste dirais-je, mais douces langueurs obsédantes et amples. « Depuis quand me mens-tu ? » interroges-tu pour me brusquer, et moi je te réponds : « Jamais. » C’est si long, jamais. Reste encore un peu.
Notre époque, dont l’un des moindres ravages n’est pas la destruction de la frontière entre vie privée et vie publique, n’est cependant pas sans vertus. Dont fait paradoxalement partie la transparence, qui met certes sur la place publique les dessous de la modernité, découvertes dont on se passerait bien volontiers tant ils sont malpropres, ces dessous, mais a aussi pour mérite de révéler, et en pleine lumière, la nullité des êtres. Tel l’adolescent qui arbore fièrement un sweat-shirt à capuche où s’inscrit en lettres capitales ce message qu’il n’était peut-être pas nécessaire d’asséner si brutalement : I KNOW NOTHING. Ainsi, ce que les plus violents pourfendeurs du temps présent s’égosillent à faire valoir en vain, puisqu’on leur répond toujours que ce sont de tristes déclinistes, les pires des passéistes, cela, le monde social l’affiche fièrement. Peut-être, c’est une hypothèse que je hasarde à la va-vite, peut-être, dis-je, si le même message s’écrivait dans la langue de l’autochtone, ce dernier aurait moins de fierté à l’afficher, JE NE SAIS RIEN étant moins rebelle que sa traduction américaine, mais le monde social est ainsi fait que l’approximation y tient généralement lieu de révolte : on ne sait pas ce qu’on dit d’un objet dont on délimite mal les contours mais, le disant dans une langue qu’on ne maîtrise que grossièrement, on peut y investir les significations les plus imbéciles tout en étant en paix avec sa conscience. On imagine avec effroi de quels maux serait accablé le parent d’un adolescent qui lui dirait avec le plus grand des sérieux : « Tu ne sais rien » — le pire des fachos, assurément —, mais quand c’est l’adolescent qui le proclame, le fascisme se convertit en son négatif souriant : le progressisme. L’imbécilité est une pièce à deux côtés : pile, on perd, face, on gagne, quoiqu’elle ait toujours la même valeur. Mais notre époque s’en fout. Et nous sommes là, nous qui ne nous satisfaisons pas d’avoir un cerveau, mais tenons encore à avoir un esprit (et pourquoi pas ? une âme), nous parlons dans le vide, dans le meilleur des cas, nous nous adressons à nos rares semblables à qui tout ceci doit sembler convenu, redondant, banal, et ils ont raison. Et j’ai tort. Car, si mon époque s’en fout, peut-être devrais-je m’en foutre moi aussi, et jouir de ce dont je jouis dans une sorte d’extase tautologique que rien n’égale si ce n’est peut-être le plaisir de visiter, par un beau matin d’automne, la maison de Gustave Moreau, où trône en majesté cette toile figurant l’assomption érotique de Sémélé mère de Dionysos qu’habitent des divinités barbares à la culture extrême, des nymphes hallucinées, des créatures de volupté, seins aussi lourds que leurs parures de pierres précieuses, des soleils dont les yeux sombres nous observent, des anges aux ailes exubérantes, un Zeus qui tient tout autant du Christ et du Bouddha que du musicien ou du proxénète et dont les yeux bleu saphir nous hypnotisent, là comme il est dans toute son invisible splendeur : luxure et luxuriance s’entrexpriment dans ce décor où les colonnes sont hérissées de plantes exotiques aux fruits de la tentation consommée et où la végétation se mue en pierres, en étoiles, en anges protéiformes. Profusion de rouges, de bleus, de verts, de jaunes iridescents. Oui jouir, c’est ça.
Pluie sur tes yeux qui sont le monde, compte les jours depuis que plus. Je suce tes doigts de terre aride, et guette la mémoire furtive de l’impiété. Les dieux sont morts dessous la mer, statues de corail au sel blanchies, à-plats de bleu au ciel trop pur, ton sexe nu est un calice.
A bunch of buildings, dit l’Américaine qui désigne par ces mots choisis le hameau de la Reine. Réduction ad nihilo de l’histoire (si kitsch et ridicule soit-elle, là n’est pas la question) sous les dépenses du héros de notre temps : le touriste. Nous sommes colonisés par un peuple de demeurés qui nous asservissent sous le joug de leur esthétique grégaire et étriquée, l’inclusivité et la diversité — le souverain bien de notre temps — se faisant au prix d’une normalisation totale du monde par le plus petit dénominateur commun : l’argent. Ce sont ainsi des nations entières qui livrent leur patrimoine à la consommation ignorante, tout se justifiant au nom de la rentabilité. Rien ne doit échapper à cette esthétique mortifère. Surtout pas la chapelle royale qui devient le lieu d’un hommage à feu l’Artiste, où d’envahissants haut-parleurs diffusent la voix monocorde et les tops de l’horloge parlante. Soit une installation de Christian Boltanski qui y aurait vu, dit-il quelque part, l’image de Dieu. C’est qu’il ne suffit pas d’humilier, comme je me le faisais remarquer hier, il ne suffit pas, non, il faut aller plus loin encore et affubler cette humiliation d’un sens qui, par le fait même de son inanité, devient une insulte, un glaviot craché à la face du sacré. Inaudible farce, l’horloge parlante ne fait qu’ajouter du bruit au bruit, interdisant a priori toute expérience possible (esthétique, religieuse, mystique, que sais-je ?). L’art ne se distingue plus de ce qu’il est devenu : du tourisme de masse. Maintenant que les petits ont pris le pouvoir, il leur faut encore, pour l’affirmer, pour l’assoir, ce pouvoir usurpé, eux qui n’ont ni force ni vitalité, rabaisser au plus bas, au plus terre-à-terre, au plus insupportable tout ce qu’il y a bien pu y avoir de grand en ce monde, et offenser la puissance en interdisant son accès. Qui pénètre ainsi dans la chapelle royale, ou bien est déjà perdu pour l’esthétique ou bien sera empêché de sentir par lui-même : on lui impose une expérience qui n’est pas la sienne, qui parasite celle qu’il pourrait faire si on le laissait libre d’observer. Or la liberté doit être interdite car, dans l’expérience esthétique, elle se confond avec la puissance, la vitalité, lesquelles n’ont rien à voir avec le pouvoir, lui sont même tout à fait étrangères. Vitalité, puissance, énergie, liberté : sous les dehors libertaires d’une permission duchampienne mal comprise, tels sont les ennemis à abattre. Et imposer à la place des associations d’idées hasardeuses et vulgaires : l’horloge parlante, le temps, Dieu. Ou encore, un peu plus loin, au hameau de la reine, justement, cet autre artiste qui pose une pomme en plastique dorée, comme un chien son étron, comme Françoise son jambon, et l’intitule Pomme de New-York. Les Béotiens ont pris le pouvoir et ils ne le rendront jamais, à moins qu’on le leur reprenne par la force.
La Joconde, et plus exactement l’espèce de culte païen dont elle fait l’objet, constitue un exemple caractéristique de dégénérescence du goût. Par américanisation, car c’est la culture populaire de masse et le tourisme qui font le succès contemporain de ce tableau, indépendamment de ses qualités esthétiques supposées ou réelles. Qui regarde la Joconde ou Mona Lisa, comme on prend soin de le préciser pour la population étrangère, ne voit pas un tableau peint par Léonard de Vinci, il voit Tom Hanks et Audrey Tautou. Par rayonnement, la Joconde aveugle l’entièreté du public pour qui elle incarne le chef-d’œuvre absolu. Le désir de Daphné de voir la Joconde, puisque cet exemple me touche directement, elle ne l’a pas hérité de nous (je pense, pour ma part, que c’est un tableau négligeable et qu’il y a mille chefs-d’œuvre dans ce musée qui le dépassent en tout, comme le portrait équestre de Joachim Murat, roi de Naples, dont le corps immense agonise une seconde fois le terrible fauve qui lui sert de tapis de selle), mais de la culture dans laquelle elle est née et qui façonne le goût de l’époque dans sa totalité. Qui tourne le dos à la Joconde, effort minimum que pourtant presque personne ne fait, qui tourne le dos à la Joconde, découvre les immenses noces de Cana de Véronèse. Il faut dire que la salle où se trouve la Joconde est conçue pour humilier les tableaux qui se trouvent autour d’elle, pour les tourner en dérision, les insulter, les rejeter à la marge d’une histoire de l’art façonnée par Hollywood et son imaginaire kitsch. La culture de masse n’est pas inclusive, contrairement à ce qu’elle essaie de faire croire, elle hait la diversité, elle la ridiculise au profit d’une vision du monde univoque, totalitaire, et ne tolérant aucune alternative. On vient pour admirer une œuvre et on se moque du reste. D’ailleurs, on n’y comprend rien. Et comment le pourrait-on si l’on n’essaie même pas de le faire ? Rien n’est fait pour admirer, rien n’est prévu pour qu’une expérience esthétique ait lieu, tout est fait pour consommer et, en effet, entre la salle d’exposition, le café et la boutique de souvenirs, la frontière est floue, poreuse. Pourtant, qui n’a pas peur d’avoir mal aux pieds découvrira de gigantesques havres de paix, une interminable enfilade de salles désertes ou quasi où se succèdent d’incomparables chefs-d’œuvre de la peinture française. Comme Chardin, qui est sans doute le peintre le plus français et le plus fascinant de l’histoire de la peinture. Enfants sages, singes savants, animaux pleins d’appétits, scènes d’intérieur, portraits et autoportraits, trophées de la chasse ou du marché, tout un florilège d’images qui élèvent la banalité et l’ordinaire au rang du sublime. S’il faut partir à la recherche de la transcendance, c’est dans l’immanence que l’on aura le plus de chances de la découvrir. Et Chardin est le meilleur des points de départ.
She wants to die to reenact the trauma of the death of her father. —Raconte-t-il une histoire vraie, cet homme d’un certain âge à la terrasse du café les deux musées, ou résume-t-il un conte horrifique, un film, un épisode d’une série télévisé ? Ne m’étant pas arrêté pour lui poser la question en sortant du Musée d’Orsay, je ne le saurai sans doute jamais. Et c’est mieux ainsi : si je m’étais arrêté, je lui aurais dit que cette situation était paradoxale car, si elle meurt, elle ne répétera pas le traumatisme de la mort de son père, elle mourra tout simplement, or, il faut qu’elle vive pour revivre. À moins, c’est une hypothèse que je formule à présent, à moins qu’elle doive mourir pour qu’une tierce personne (sa fille, puisqu’il est question de her father) répète le traumatisme de la mort de son père, mais alors il ne s’agirait pas de la répétition du traumatisme précédent, mais d’un nouveau traumatisme, qu’elle aurait à revivre par la suite, on n’en finit plus, et puis pourquoi diable vouloir infliger des traumatismes à des tierces personnes ? Non, vraiment, lui aurais-je dit, vraiment, si c’est le résumé d’un conte fantastique, c’est stupide, et si c’est une histoire vraie, lisez des contes fantastiques, cela vous donnera de bonnes idées pour vos histoires vraies. Devant l’hommage à Delacroix de Fantin-Latour, je suis frappé par la représentation de Baudelaire, qui me semble flou. Un flou singulier qui épouse son regard absent sous ce front immense que dégage la crinière grise d’un vieux fauve fatigué, les lèvres fines quasi effacées, la lassitude de la pose, la tristesse à laquelle on croirait presque n’était ce mouchoir de poche blanc dans la veste croisée noire dont le chu savamment étudié (on dirait qu’il va tomber, c’est-à-dire, mais tient droit, son coin pointant vers Whistler) signifie que tout cela est pensé. Je regrette qu’il n’y ait pas de grand tableau de Baudelaire (le Courbet de 1847 n’est guère qu’une scène de genre), un tableau qui aurait été comme une icône, comme le Saint-Jérôme du Greco ou du Caravage, une œuvre devant laquelle se prosterner, qui donne conscience de la misère, du mystère, de la grandeur, oui, quelque chose d’immense, de plus grand que nous. Mais non rien.
Garçon de joie et fille de jour — amour rime avec n’importe quoi. Ton souffle sur ma nuque m’étouffe chaque fois que tu me manques. Pas heure sans que j’estime tout le mal qui me sépare de toi. Garçon de joie et fille le jour.
Étrange sentiment à me trouver de nouveau ici, avec Nelly et Daphné, pour la première fois depuis des années, étrange, en ce sens signifie agréable, désiré et désirable. Si je connais les raisons pour lesquelles j’ai eu envie de quitter Paris — elles me semblent moins pressantes à présent, ce qui est quasi tautologique —, j’entrevois aussi les raisons qui pourraient me conduire à y revenir, et qui ne sont pas toutes liées à la ville, pas toutes des questions urbaines, et qu’il s’agirait avant tout de faire un travail sur soi, de me soigner, de cesser de me plaindre, de cesser d’être un éternel insatisfait, de me montrer critique à l’excès, non pour devenir tout mou, devenir un éternel satisfait, mais pour n’être pas insatisfait de tout, ce qui est fort différent. Il faudrait que j’accepte de devenir quelque chose, un Parisien, par exemple, à l’exact inverse de ce que je ne parviens pas à faire à Marseille, où je ne me sens pas la force de devenir un Marseillais, et comment le pourrais-je tant tout s’y signale de façon sans cesse plus repoussante (n’y a-t-il pas jusqu’au climat que je ne puis plus sentir) ? On trouvera que je suis compliqué, mais pourquoi faudrait-il être simple ? Ne pas vouloir être un éternel insatisfait, cela ne signifie ni devenir un éternel satisfait ni se satisfaire de peu. Ce n’est pas ainsi que je pourrais aimer la vie. Mais remarque comment, aussi, dans le train, je ne me suis pas plaint une seule fois, n’ai pas fait le moindre geste de mauvaise humeur, n’ai pas manifesté la moindre mauvaise volonté. Pourtant, ces voitures où l’on entasse les passagers ne sont-elles pas d’une laideur volontaire qui ne peut que heurter le sens esthétique ? Pourtant, toute la France ne s’y donne-t-elle pas rendez-vous, enfin la frange qui peut se payer le luxe de partir en vacances ? Et pourtant, pas un soufflement, pas un ronchonnement ; j’ai même échangé quelques mots avec la dame au bébé qui crachait en faisant de grands bruits de lèvres. La paix de l’âme est-elle à ce prix ?
« La navette partira dans trente minutes », dit une voix robotique que je traduis à peine. D’île en île, je vais à la dérive, voyageur ivre, explorateur sans pareil des routes balisées où l’on s’abîme soi-même, corps de mille métalliques pièces, épaves poétiques destinées à l’oubli ; quand s’échouent les ans en nos océans de plastique, les nappes de fioul subliment la mer.
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