1.11.21

Étrange sentiment à me trouver de nouveau ici, avec Nelly et Daphné, pour la première fois depuis des années, étrange, en ce sens signifie agréable, désiré et désirable. Si je connais les raisons pour lesquelles j’ai eu envie de quitter Paris — elles me semblent moins pressantes à présent, ce qui est quasi tautologique —, j’entrevois aussi les raisons qui pourraient me conduire à y revenir, et qui ne sont pas toutes liées à la ville, pas toutes des questions urbaines, et qu’il s’agirait avant tout de faire un travail sur soi, de me soigner, de cesser de me plaindre, de cesser d’être un éternel insatisfait, de me montrer critique à l’excès, non pour devenir tout mou, devenir un éternel satisfait, mais pour n’être pas insatisfait de tout, ce qui est fort différent. Il faudrait que j’accepte de devenir quelque chose, un Parisien, par exemple, à l’exact inverse de ce que je ne parviens pas à faire à Marseille, où je ne me sens pas la force de devenir un Marseillais, et comment le pourrais-je tant tout s’y signale de façon sans cesse plus repoussante (n’y a-t-il pas jusqu’au climat que je ne puis plus sentir) ? On trouvera que je suis compliqué, mais pourquoi faudrait-il être simple ? Ne pas vouloir être un éternel insatisfait, cela ne signifie ni devenir un éternel satisfait ni se satisfaire de peu. Ce n’est pas ainsi que je pourrais aimer la vie. Mais remarque comment, aussi, dans le train, je ne me suis pas plaint une seule fois, n’ai pas fait le moindre geste de mauvaise humeur, n’ai pas manifesté la moindre mauvaise volonté. Pourtant, ces voitures où l’on entasse les passagers ne sont-elles pas d’une laideur volontaire qui ne peut que heurter le sens esthétique ? Pourtant, toute la France ne s’y donne-t-elle pas rendez-vous, enfin la frange qui peut se payer le luxe de partir en vacances ? Et pourtant, pas un soufflement, pas un ronchonnement ; j’ai même échangé quelques mots avec la dame au bébé qui crachait en faisant de grands bruits de lèvres. La paix de l’âme est-elle à ce prix ?

oubli

« La navette partira dans trente minutes »,
dit une voix robotique que je traduis à peine.
D’île en île, je vais à la dérive,
voyageur ivre, explorateur sans pareil
des routes balisées où l’on s’abîme
soi-même, corps de mille métalliques pièces,
épaves poétiques destinées à l’oubli ;
quand s’échouent les ans en nos océans de plastique,
les nappes de fioul subliment la mer.

— R.A. Singleton

31.10.21

Je crois que j’étais à deux doigts de découvrir quelque chose de profond au sujet de mon époque, sorte d’illumination caractéristique de l’état dans lequel on se trouve le matin, juste après le réveil, quand on ne sait pas encore très bien quel temps il fait dehors, le fait que les volets soient fermés ne faisant rien pour accroître notre connaissance en la matière météorologique post alerte orange, ni très bien quelle heure il est, le fait que l’heure ait changé pendant que nous n’en étions pas conscients ne faisant rien pour préciser les chiffres que nos yeux mi-clos et aveuglés par la lumière de l’écran rétroéclairé peinent à déchiffrer, je crois dis-je que j’étais à deux doigts de venir à bout de cette question qui me taraude plus souvent que je ne le souhaiterais — mais pourquoi tout est-il si bête ? —, quand je me suis dit pfffff. Littéralement, alors que ce n’est pas vraiment un mot, pas tout à fait une onomatopée, non plus, mais bien plutôt une sorte de soupir de lassitude par anticipation, un sentiment qui, si l’on adoptait pour le décrire la notation musicale, s’écrirait ppppp, un pianisisisisimo feldmanien, qui ne réduit pas au silence, mais incite à faire le moins de bruit possible, as soft as possible, comme il arrivait à Morton Feldman de l’écrire en tête de ses partitions, incitation à se tenir avec la plus grande des attentions sur la frontière (étique) qui sépare le silence du son, le bruit du calme, et non seulement se tenir là, mais encore se promener le long de cette frontière, ou plutôt sur elle, la parcourir, tâcher de voir où elle va, à supposer qu’elle aille quelque part, peut-être tourne-t-elle en rond, après tout, ce n’est pas si mal que ça, de tourner en rond. Pfffff, c’est vrai qu’un tel slogan ne pèse pas lourd, et sa légèreté — qui, dans un monde vivable, devrait plaider en sa faveur —, sa légèreté même semble se retourner contre lui-même, que peut-il ce slogan contre tous les hurleurs qui peuplent ma planète, mon époque, mon pays, mon cerveau ? Littéralement (décidément), rien. Ce rien, je n’ai pas l’intention d’en faire l’apologie (je l’ai déjà faite, avec des conséquences que j’aurais pu anticiper : nulles), certes, il vaut mieux que tous les quelque chose du monde, mais ce n’est pas à moi de décider pour les autres ce à la quête de quoi ils doivent consacrer leurs vies. Chacun ses problèmes. Les miens sont simples et pourtant très complexes, et c’est aussi anticipant qu’ils allaient de nouveau se poser à moi si je déroulais le fil des idées qui était enroulé devant moi que je me suis dit, je crois, pffff, et si on pensait à autre chose ? et si on passait à autre chose ? Je ne vais pas faire semblant, il n’est pas facile de penser à autre chose, pas facile de passer à autre chose, tant tout semble être fait pour te renvoyer à ta propre misère, mais pas comme chez Pascal, ne rêve pas, non, pour te montrer le chemin d’élévation qui conduit jusques à Dieu, le nom qu’il donnait à l’absolu, non, tout est simplement fait pour te rendre jaloux, envieux, encore plus misérable, c’est-à-dire, et donc que tu consommes, que tu consommes, que tu consommes, sinon, pourquoi toujours ces sourires sur les images ? C’est tragique, l’ère du faux, tout semble tellement vrai. C’est comique, l’ère du faux, tout semble tellement vrai. Qui a encore la force de faire la différence ? Détestable climat.

30.10.21

D’épisode méditerranéen en épisode cévenol, le temps semble toujours un peu le même ; au moins, ne fait-il plus chaud. J’ai les cheveux gras, ne sens pas très bon, mais n’ai pas envie de me laver, pas tout de suite en tout cas, préfère à l’inverse végéter quelques instants encore dans cette sorte d’état pas très agréable, quoique plus vivant qu’un autre, peut-être, manière d’état second où je me sens bien, et écrire de la sorte, en paix avec moi-même. Pour apprécier au mieux l’épaisse couche gris sombre de nuages qui avale la colline, je me lève, éteins la lumière, non sans avoir tout d’abord fermé la porte pour ne pas entendre l’enfant qui joue jouer, cependant que de téméraires et rares oiseaux de mer survolent une ville qui paraît déserte et n’est sans doute pas plus laide de l’être un peu. Dans mon carnet au bison rouge, il y a quelques jours, j’ai noté une réflexion sur l’endroit où je voudrais vivre, je la parcours du regard sans la relire, me réfère à ce à quoi elle fait référence, réflexion qui prenait pour point de départ une réflexion vieille de plusieurs années (preuve que ces carnets qui semblent trop gros pour être remplis ont une importance, qui conservent des couches d’individualité que des années séparent) où je disais que j’allais bientôt quitter Paris. Comme le temps, je reviens toujours au même, mais ce n’est pas cela que j’ai noté dans mon carnet au bison rouge, que j’étais inconstant, incorrigible, insatisfait, dirais-je à présent, éternellement, que je m’en prenais probablement à des causes qui ne sont qu’occasionnelles, pour employer ce langage théologique d’un autre temps, lesquelles n’ont très certainement rien à voir avec l’origine réelle de ce que je ressens. On peut bien accuser le temps qu’il fait d’être responsable de nos maux, tout est bon pour inventer de nouveaux désordres dont le but est de normaliser ce qui ne devrait pas l’être, à cette réserve près que le temps qu’il fait nous ignore superbement (fût-il lié, d’ailleurs, au réchauffement climatique). Quelque part dans l’immeuble, quelqu’un fait encore des travaux, et j’ai beau essayer d’assimiler ce bruit odieux, je n’y parviens pas. Qui ose déranger ce temps parfait pour s’abandonner à autre chose que soi et le plaisir de goûter avec délectation une douce rêverie mélancolique dépourvue d’objet ? Faut-il toujours que les besogneux dérangent le monde autour d’eux ? D’où vient que nous sommes incapables de laisser les choses telles qu’elles sont ? Plus grave que l’impuissance : l’inaptitude à l’inaction. Quand nous devrions rester là où nous sommes à ne rien faire, nous nous mettons toujours en tête de trouver quelque occupation : mettre de l’ordre dans la bibliothèque, passer l’aspirateur, percer des trous dans les murs, trouver des solutions au problème du réchauffement climatique, mettre en ligne un nouveau système d’exploitation. Alors qu’il est si bon de s’assoir dans un fauteuil d’où regarder la pluie tomber. Ce matin, quand je me suis levé, Daphné, enveloppée dans une grande couverture noire, était assise dans le fauteuil beige et regardait par la fenêtre la pluie qui tombait dans le jour pas tout à fait levé. Il y a quelques instants, je l’ai chassée de là où elle était revenue s’installer pour écrire. Cruel père. Écrivant cette phrase, j’entends la porte qui s’ouvre et l’enfant qui approche à pas feutrés. Cette fois-ci, je ne la chasse pas, non, au contraire, je la laisse s’installer et déclarer d’une voix qui traîne quelque peu dans son enjouement : « Il pleut. »

29.10.21

C’est libérateur, la défaite. Libérateur, l’insuccès. Dans la mesure où personne ne me lit et où, ni dans 100 ans ni dans 200 ans ni après, à supposer que quiconque lise encore, dans 100 ans ou 200 ans ou après, personne ne me lira, mais lira de mon époque Virginie Despentes, Christine Angot, Michel Houellebecq, Delphine de Vigan, ou je ne sais qui d’autre, bref, des gens qui auront eu des choses à dire, de leur temps, moi, en attendant de sombrer dans l’oubli le plus total après ma mort, je peux dire absolument tout ce que je veux. C’est très libérateur, l’échec. Libérateur, l’éclipse totale. Les gens qui ont du succès, qu’ils en aient un peu ou qu’ils en aient beaucoup, cela ne change pas grand-chose, tout le monde voulant la même chose au prix qu’on leur demande, tout le monde agit de la même manière, les gens qui ont du succès n’ont pas le loisir de parler, ils n’ont aucune liberté de le faire — il faut parler de ce dont tout le monde parle (tel est l’impératif du monde social) : du patriarcat, de la guerre en Syrie, du réchauffement climatique, de la montée des extrêmes, de la montée des eaux, et prétendre que c’est par choix. Bien sûr, c’est une illusion, mais il faut intégrer cette illusion, s’en faire une seconde nature — c’est le principe de la socialisation —, pour espérer vendre des livres. Quiconque refuse le principe de cette forme mercantile de socialisation est disqualifié a priori. C’est une façon de voir les choses, en effet, et vraie, indiscutablement. Mais qui refuse de faire les choses ainsi, se trouve par la même opération (ou non-opération) absolument libre, libre de tout dire, de tout raconter. Ce qui est la seule façon d’écrire, toutes les autres n’étant que des exercices d’imitation et de reproduction d’autant plus grotesques qu’ils se prétendent sincères, authentiques, vrais et véridiques. Balivernes. Est-ce que je ne préférerais pas avoir du succès ? Sans doute, oui, je crois que j’en ai déjà parlé, je crois que j’ai déjà raconté tout cela, alors, ça m’ennuie un peu de devoir recommencer, je n’aime pas bien cette version de moi. C’est triste, c’est vrai, de ne pas avoir de succès, je ne vais pas dire que je m’en réjouis, non, ne pas pouvoir vivre de son métier, quand même ce mot de métier, en l’occurrence, serait tout à fait inapproprié, c’est désespérant, mais je n’ai pas envie d’être cet homme vieillissant et triste et désespéré parce qu’il n’a pas de succès, parce que personne ne l’aime, parce que les gens en aiment d’autres que lui, qu’ils achètent leurs livres, tandis que moi, même les lecteurs de mon journal n’achètent pas les miens, de livres, je crois qu’il y en a même qui ignorent que je suis écrivain, c’est vrai, comment le saurait-on ? — un écrivain, c’est quelqu’un qu’on a vu à la télé —, mais je n’ai pas envie d’être triste, parfois, je le suis, je ne dis pas le contraire, et contrairement à mes contemporains, quand je suis triste, je ne prends pas un cachet pour ne plus l’être, non, j’accepte ma tristesse ou je la rejette, je fais avec, je me débrouille avec, parce qu’il faut bien vivre avec ce que je suis, avec qui je suis, avec ma défaite, je n’ai personne d’autre que moi avec qui vivre, après tout, celui que je suis, n’est-il pas en grande partie celui que j’ai voulu devenir ? Je sais que mes livres, que mon journal, que mes poèmes, que les poèmes de mes hétéronymes n’intéressent personne, je sais que ce sont d’autres que moi qui intéressent les gens, gens qui achètent leurs livres, leur consacrent des articles, les invitent aux rencontres, aux festivals, les accueillent en résidence, leur décernent des prix, leurs signent des contrats, adaptent leurs livres au cinéma, au théâtre, n’importe quoi, n’importe où, je sais tout cela, mais je sais aussi que je ne peux pas cesser d’être moi, ou que je ne veux pas, pouvoir ou vouloir sont identiques dans le cas présent, de sorte que nous en revenons toujours au même point, le monde social et moi, c’est ou lui ou moi, et c’est vrai que c’est tout le temps lui plutôt que moi, mais a) que le monde social l’ait toujours emporté sur moi jusqu’à présent ne signifie pas que le monde social l’emportera sur moi à l’avenir, simplement que c’est ce qui a eu lieu jusqu’à présent, on ne peut pas inférer de la répétition du même dans le passé la répétition du même dans le futur et b) que le monde social l’emporte toujours sur moi, cela ne signifie pas que le monde social a raison, quand même il devait toujours l’emporter sur moi, ce qui se passera effectivement, selon mon propre avis. Tout cela est vrai, c’est d’ailleurs pour cette raison que je prends la peine de le mettre par écrit, pour être lucide, pour bien voir la réalité telle qu’elle est et, la voyant telle qu’elle est, agir en connaissance de cause, c’est si facile de vivre dans l’illusion, un cachet et on ne fait plus la différence entre le bonheur et le malheur, un autre et on ne fait plus la différence entre le désir et le dégoût, un autre et on ne fait plus la différence entre le sommeil et la veille, c’est si facile de ne plus faire la différence entre la réalité et l’illusion, toute la postmodernité est fondée sur l’abolition de la frontière entre la réalité et l’illusion, la réalité et l’apparence, la réalité et le fantasme, et moi-même, je crois, j’avais fini par y croire, mais le réel, c’est comme le refoulé, il revient, et son retour est toujours violent. Mon époque préfère gober des pilules plutôt que de mettre des mots sur les choses, comment pourrait-elle comprendre quelque chose à la littérature ? Et pourtant, c’est mon époque. Et c’est mon échec (pas le sien). Et c’est ma vie (pas celle du monde social). J’ai beau me moucher sans arrêt, pleurer sans arrêt, — retour de vitalité.

28.10.21

J’absorbe de délicieux breuvages aux reflets bruns d’orange, mélanges d’Earl Grey, de miel (une cuiller) et de jus de citron (un demi), mais dont les vertus thérapeutiques me semblent laisser à désirer. Pourtant, je suis parvenu à sortir de mon lit, et de chez moi, même, cette excursion ne m’ayant pas apporté grand-chose, le monde n’ayant pas changé depuis notre dernière séparation. C’est ce dont je m’étais aperçu, hier déjà, parcourant les écrans animés — moins pour y apprendre quelque chose que pour me désennuyer : on peut disparaître un jour, un mois, un an, au retour, tout est toujours pareil. À quoi bon partir, dès lors, et à quoi bon rester ? Sommeil entrecoupé de réveils cette nuit où, dans sa première partie, j’écoute la mise en ondes d’une nouvelle de Henry James (absente du volume présent dans notre bibliothèque), The Figure in the Carpet, traduit par « L’image dans le tapis », dont je me demande si « La figure dans le tapis », voire « Le chiffre dans le tapis », ne seraient de meilleures versions, et qui est d’autant plus bizarre qu’elle est interrompue par mes assoupissements. Les quelque cinquante-cinq minutes qu’elle est censée durer me semblent ainsi s’étirer toute la nuit, le mystère s’épaississant avec chacune de mes pertes de conscience. De fait, je ne comprends rien. Ce qui est sans doute le but de la littérature. Ici, j’allais insérer une sorte de diatribe contre la littérature actuelle (du moins, celle qui monopolise les pages des journaux, les listes des prix et les palmarès des ventes), mais je n’en ai pas envie. C’est-à-dire : n’est-il pas bon que l’inepte demeure et le demeure ? Que puis-je moi qui n’ai pas le moindre pouvoir ? Ne faut-il pas que je me satisfasse de ma propre impuissance ? Je pense à cet auteur dont Nelly s’occupe et dont le livre est un succès : je suis jaloux de ce succès alors que moi je n’en ai absolument aucun et d’autant plus jaloux que c’est Nelly qui s’occupe de son livre, parfois même, je me demande pourquoi Nelly reste avec moi alors qu’il y a des gens comme lui qui ont du succès, gagnent de l’argent en écrivant des livres, tandis que moi, non, et je sens qu’une autre version de moi ne se contenterait pas de constater l’objectivité de ce sentiment (la jalousie, donc) mais en concevrait de la rancœur, vitupérerait, haïrait, fustigerait, ferait des listes d’ouvrages à mettre à l’index, à brûler, mais pas celle-ci, pas celle que je suis en ce moment-ci, qui regarde cette situation comme une anomalie (qu’il ait du succès et pas moi, c’est cela, l’anomalie), certes, mais se dit que peut-être l’anomalie doit demeurer en tant que telle : peut-être est-il bon qu’il n’y ait pas de justice (et quand même lui penserait que la version du monde dans laquelle il a du succès est juste), qu’il n’y ait pas de justice pour que les gens comme moi nous n’étouffions pas dans nos certitudes, pour que nous n’en ayons pas, ou très peu, de certitudes, le moins possible en tout cas, pour que nous ne soyons jamais satisfaits, et ne nous reposions pas. Jamais. Un nouveau poème de R.A. Singleton :
Les milliards de pages qui me séparent encore de la vérité,
n’y a-t-il que moi qui daigne y songer ?
Où est-ce que tout le monde est passé ?
Dans quel recoin sinistre de l’éternité ?
L’univers en extension, j’en suis sûr,
a le goût de ton con,
et je me perds à imaginer une façon moins crue,
moins singulière de le dire,
mais y en a-t-il ?
La vérité est à ce prix —
impossible, étrange.
« Mon Dieu, que ce poème est mauvais. »
Tu souris. Tu ne le dis pas. Mais c’est vrai.


27.10.21

Épuisé. Au lit. En un sens, mon corps est plus intelligent que moi : les décisions que je ne parviens pas à prendre rationnellement, il les prend physiquement. Me court-circuite donc, preuve qu’il peut se passer de moi. N’était-ce pas ce qui s’était produit, il y a plusieurs années déjà, quand j’avais arrêté de fumer ? Jamais, je crois, je n’en pris la décision conscience (chaque fois que je l’ai prise, j’ai échoué à m’y tenir) : je m’étais retrouvé cloué au lit plusieurs jours et, au réveil, je n’étais plus un fumeur. Mais alors pourquoi est-ce que je le regrette ? Parce que je préférerais être en accord avec moi-même ? Mais qui est-il, ce moi que je ne suis pas, ce corps que je suis mais qui ne me consulte pas ? Dans les interstices en pointillés des volets roulants de la fenêtre filtre la lumière du jour, invisible prisme. Tout mon corps est douloureux, mais il y a une force plus vitale au cœur de cette douleur. Voici un nouveau poème de R.A. Singleton, qui écrivait encore, lui, hier au soir cependant que moi, déjà, je sombrais :
Dans les marges de moi-même,
il y a des messages cryptés
que je ne comprends pas
et sur les écrans, des messages qui m’échappent,
et tout, tout me semble si insaisissable
comme toi, qui refuses de me parler,
et tous ces symboles qui refusent de se taire,
ce pourrait être un autre pays, mais non : c’est ici,
et ailleurs, ce serait le même ;
il y a si longtemps (ce me semble) si longtemps que je ne t’ai pas dit
je t’aime.
Et pourtant, et pourtant, la porte vient de claquer,
à l’instant.

26.10.21

Nous ne sommes pas partis en Suisse parce que Daphné était enrhumée et avait besoin de repos. Bientôt, ce sera moi qui en aurai besoin ; je sens que je m’enrhume à mon tour, ce qui n’a rien d’étonnant, le propre des maladies transmissibles étant de circuler d’un individu à l’autre. J’aborde cette perspective avec sérénité : je passerai le reste de la semaine à dormir, ce sera parfait — c’est un domaine dans lequel j’excelle. Bribe étrange de conversation saisie à la radio tout à l’heure, qui me donne l’impression que des pans entiers de la culture populaire sont en réalité vides de sens, ne servant qu’à renforcer chez les locuteurs qui les mobilisent le sentiment de leur supériorité morale. Car, ce n’est pas assez d’avoir raison, d’être dans le camp du bien, encore faut-il en remontrer à qui n’a pas cette chance. Là est le véritable moteur de la vie politique, tout le reste est secondaire, comédie maladroite pour dissimuler son origine. Qui ne préférerait dormir et rêver ? (Pas « faire un rêve », comme disait la voix benoîte à la radio.) Je note encore un poème de R.A. Singleton :
Quand des bêtes innombrables auront mangé mes yeux,
penseras-tu à moi ou simplement que je suis devenu
de la viande ?
Bipèdes sans plus d’esprit, si nos pas sont de géant,
comment se fait-il cependant que tout nous adresse au néant ?
Je contemplais depuis trop longtemps peut-être
les fossettes au-dessus de tes fesses
et pensais ce faisant à une ville du nord
froide je crois, mais belle, où nous fûmes,
à nos mains rouges aussi et les nœuds de nos mains.
J’ai fermé les yeux depuis et me suis allongé dans le cours du fleuve, dans l’espoir qu’il m’emporte,
mais non rien.
J’hésite — c’est vrai —, mais n’est-ce pas pour ton bien
et mon bien ou le bien de quelqu’un ?
J’ignore les formules, les mots par lesquels on fait advenir les choses,
tout ce que je sais faire, c’est suivre les veines rouges
qui cherchent leur chemin aux alentours de tes yeux verts —
vérité complémentaire du monde,
profil d’une statue dont le nez manquerait depuis des milliers d’années
— c’est la Grèce — c’est l’Égypte — mortes civilisations —,
et si c’était ainsi que je t’aimais,
ainsi qu’il fallait que je t’aime aussi ?

25.10.21

En fut-il la cause, le vent qui ramena vers moi l’écho de la voix de cette jeune fille imitant la brebis ? Je ne sais pas. Mais à ce moment-là, prenant la photographie de ce qui se découvrait devant mes yeux, au-dessus et en contrebas, j’ai envié leur existence, leur sort, leur lot. Je ne dispose d’aucune preuve pouvant attester l’idée que je me fais de leur nature, tout au plus s’agit-il de rêveries fondées sur quelque vague notion de probabilité. C’est vrai que le temps s’y prêtait, et le cadre, une fois franchies les limites de la ville, non sans avoir dénombré les péchés capitaux dont la représentation orne les murs d’enceinte de la prison devant laquelle on passe lorsque l’on emprunte ce chemin. De chemin, il y en a un autre, évidemment ouvert aux voitures, celui-là, sorte d’hérésie qui ne surprend pas qui a le malheur d’avoir décidé de vivre à Marseille, et qui permet de se rendre à Sormiou sans le moindre effort, mais en polluant l’atmosphère, et qui explique la présence de touristes d’un certain âge en surpoids manifeste qui auraient été bien incapables de se rendre ici par la seule force mécanique de leurs membres (mous). Imbécile civilisation de l’automobile. Qu’importe ? Emprunter tel chemin plutôt qu’un autre n’était qu’une différence de degrés sur l’échelle de l’horreur que gravit l’humanité partout où elle se rend. Partout des gens. Et moi aussi, malgré la tentation de ne pas me compter dans le nombre, il faut bien que je me rende à l’évidence, je fais partie des gens. Trop de monde. J’avais décidé de me rendre ici, empruntant ce chemin, pour échapper aux gens, et suer seul au monde, et inhaler les parfums de la solitude. De l’impossible solitude. Si l’on me posait la question, je serais enclin à répondre que c’est la civilisation de l’automobile qui rend la solitude impossible, mais que serait cette réponse sinon une façon de faire valoir mon privilège de bipède marchant ? Et les treize kilomètres parcourus, parfois au péril de ma vie, ne devraient-ils pas cependant me donner raison ? Qu’en auraient-ils pensé ? Je ne le sais. Songeant à eux, je me suis fait la remarque qu’ils étaient plus proches de la vérité que nous, mais je n’en sais rien. Encore une fois, ce ne sont que des hypothèses fondées sur des probabilités intuitives. Étaient-ils plus proches de la vérité que Virgile ? C’est possible. Mais, en toute logique, le contraire l’est aussi. Lisant les Bucoliques et sortant Paludes de la bibliothèque pour le relire, c’était ce à quoi je pensais, et au chemin heureusement parcourus depuis qu’ils ne sont plus. Mes ancêtres, ces bergers analphabètes.

24.10.21

Qu’ai-je de commun par exemple avec cet homme dont j’ai croisé le regard sur le trottoir cependant que, selon toute apparence, il était en train d’uriner et de déféquer accroupi dos à un arbre entre deux voitures ? Quoi ? Tout ? Rien ? Tout et rien ? Rien du tout ? C’est un sentiment étrange. Pas de croiser son regard, non, croiser son regard pour s’apercevoir de ce qu’il est en train de faire, c’est simplement désagréable, non, c’est un sentiment étrange de se dire que l’on partage tout et que l’on ne partage rien avec cette personne, et que c’est cela, le propre de l’humanité, cette concomitance du tout et du rien. En un sens, c’est vrai, tout s’annule devant une scène de ce genre, non en raison de la scène même, mais de ce qui s’y joue, cet avilissement qui nous touche de si près qu’il faut qu’il soit rejeté dans la marge, écarté, tenu à distance. Mais, de même, qu’ai-je de commun avec les autres êtres que je croise, qui m’entourent, dont je ne sais qui ils sont et dont je n’ai pas envie de le savoir ? Qu’ai-je de commun avec moi-même ? C’est la question que je me pose aussi, quelquefois, ne sachant pas si je suis celui que j’ai voulu être, que je voudrais être, que je serai, ne sachant même pas vraiment qui je suis ni jusques à quand ? Où l’on voit sans doute le peu d’écart qu’il y a entre une simple question et le doute radical qui ne laisse rien subsister, pas même la chimérique entité qui serait censée soutenir l’édifice, lequel, en vérité, s’est effondré depuis longtemps. Badaboum et patatras. De toute façon, toutes les réponses aux questions sont décevantes, raison pour laquelle il ne faudrait jamais interroger pour obtenir une réponse, s’interroger pour savoir, mais garder en suspens ce point d’interrogation comme un fil mince sur lequel tout se tient en un équilibre instable. Le public retient son souffle : ici, ni harnais ni filet, nous ne sommes pas des acrobates, mais de simples gens.