Après être allé courir ce matin, je me suis senti étonnamment bien, comme si j’étais libéré de quelque chose. Sans savoir de quoi j’étais libéré, c’est ce que j’avais envie de dire, et cette formule bien qu’inexacte, parce que, en observant les choses attentivement cela ne ferait pas le moindre doute, aucun des problèmes dont je pense qu’ils se posent à moi n’ont été résolus vraiment ces derniers jours, cette formulation me sembla plus précise que son apparence grammaticale, elle me sembla juste. Libéré : je n’aurais pas su dire de quoi je l’étais, mais je l’étais, et peut-être est-ce cela, la vraie libération, une libération qui n’est pas une libération de quelque chose, mais une libération en soi. Je marchais dans le ciel gris de ce vilain printemps qui paraît chaque jour un peu plus inutile — quand il sera fini sans avoir réellement commencé, l’été l’incinérera d’ailleurs sans remords —, je marchais après avoir couru et je me sentais léger, simplement léger. Relisant je ne sais combien d’années après l’avoir lu pour la première fois le rouge et le noir tout en relisant une nouvelle fois sans non plus savoir pour combien comptait cette énième fois la vie sociale, il m’est apparu clairement que mon Jérôme suivait le parcours inverse de celui du Julien de Stendhal, qu’il rêvait de quitter Paris pour ailleurs quand Julien ne rêvait que quitter Verrières pour Paris. L’eussé-je tracé de la sorte, ce mouvement, si j’avais été conscient de son inversion au moment d’écrire le roman ? En tout cas, il est là, ce déplacement romanesque, dans son rapport à la modernité qui le précède et dont il chante une manière réjouie d’ultime élégie. Est-ce à dire, comme une incidente, qu’il faut être inconscient ? Ce serait une injonction paradoxale, mais comment la formuler autrement ? Il faut laisser la place à quelque chose de sauvage au cœur même de la civilisation, pas une horrible réserve naturelle, poche de raison au sein de la folie universelle, mais laisser inculte un arpent de la plus grande culture, où l’histoire peut se faire toujours. D’où vient, de même, ce besoin de me réconcilier : avec moi-même, avec certaines personnes, une notamment dont j’ai rêvé récemment, avec le monde ? Du même endroit, mais d’où ? Est-ce seulement un endroit ? Et puis : est-ce que tout va s’apaiser soudain ? Ai-je besoin d’apaisement ? Rien à voir : la société ne peut pas tenir face aux revendications minoritaires, mais cela ne signifie pas qu’elle va s’effondrer, elle risque au contraire de se renforcer, de devenir plus dure. Qu’elle se disloque ou se durcisse, l’individu se sent toujours broyé. Rien à voir : « le capitalisme n’a pas d’esprit » (noté hier soir dans le cahier au bison rouge, pas envie de recopier le développement sommaire de cette idée qui suit la phrase).
Selon moi, l’un des inconvénients majeurs de la sobriété, j’entends par là le fait de ne pas être ivresans pour autant être nécessairement ivre mort simplement ivre, tient en ceci que, lors d’un déjeuner ou d’un dîner, par exemple, je comprends et retiens toutes les conversations que j’ai avec les gens qui me parlent ou qui parlent à d’autres gens assis à la même table que moi, pour rester dans mon exemple, mais je pourrais en prendre un autre, et que, de plus, je me sens obligé de réfléchir avant de parler, ce qui ralentit considérablement mon débit (le débit de boisson étant proportionnel, donc, au débit de parole), au lieu de dire tout ce qu’il me passe par la bouche sans même y réfléchir un seul instant, que ce soit vrai que ce soit faux, que je le pense que je ne le pense pas, et contribue à me rendre encore moins sociable, me semble-t-il, mais moins sociable que quoi ? je ne sais pas que moi ? sans doute, phénomène multiple ainsi qui me plonge dans une sorte de paralysie, dans un ennui profond, je comprends tout, je vois tout, je sens tout, je pèse mes mots, ce qui n’est peut-être pas un grand défaut, je pèse les mots des autres, ce qui est un authentique supplice, les gens passant le plus clair de leur temps (comment s’y prennent-ils pour le faire sans même s’en apercevoir ?) à raconter n’importe quoi sur des sujets imbéciles qu’ivre, je n’écoute que d’une oreille distraite par l’alcool, une oreille légère qui ne retient rien ou presque du flux continu du monde, rien qu’une culpabilité postérieure à l’ivresse, ivresse regrettée parce que, me dirai-je le lendemain, je gâche ma vie. Ne buvant pas, c’est-à-dire : selon cette façon de penser du moins dont je viens de donner un exposé sommaire, ne buvant pas, cependant, n’est-il pas clair que je gâche tout autant ma vie : quel intérêt ce flux incessant de paroles peut-il bien avoir ? Non seulement à cette table à laquelle je suis assis en compagnie de ces gens qui y sont aussi assis, mais à toutes les tables, avec tous les gens du monde tout entier ? Pourquoi les gens parlent-ils ? Et surtout, comment font ces gens pour supporter ce flux de paroles sans être constamment ivres ? Vaste question à laquelle je n’ai pas l’ambition de répondre mais que je me pose malgré tout ; — j’ai la passion des causes perdues, raison pour laquelle, confesserai-je, même quand je me déteste, je m’aime tant. Je ne bois pas pour garder les idées claires, mais les ayant claires, les idées, je me demande s’il est vraiment judicieux d’avoir les idées claires pour ça. Cf. supra. L’idéal, évidemment, ce serait d’avoir tout le temps les idées claires, pour penser, pour écrire, pour aimer mon épouse, pour élever ma fille, tout le temps, et de les brouiller uniquement dans le cadre de ce que je souhaite appeler ici, la vie sociale, même si cette expression a plusieurs sens pour moi. Sauf que cet idéal-là est impossible à atteindre : l’ivresse remet tout à moins un (lire : -1), me causant des pics de fatigue qui nécessitent des jours de repos pour retrouver un état à peu près semblable (mais toujours un peu moins, en fait, ne nous mentons pas) à celui dans lequel j’étais avant, et cette remise négative détruit tous mes projets, tout s’effondre sous le poids de la fatigue, du remords, de la conscience, de la bêtise, bref : de l’intelligence. Aujourd’hui non plus, je n’ai pas trouvé comment faire, trouver comment survivre entre les mâchoires déchirantes de cette pince, le désespoir de la sobriété ou l’illusion de l’ivresse, le clair ennui ou l’illusoire intoxication, et sans doute n’y a-t-il pas de tertium quid, rien que ce nœud débile dans lequel il faut trancher d’un coup sec, net, propre, sans inquiétude ni confiance, avec cette lucidité pure et simple qui éclaire parfois l’existence et sur laquelle on ferme trop facilement les yeux parce que l’on s’imagine qu’il est plus facile de vivre autrement, ce qui est faux, ce qui est faux, répété-je.
Est-ce ma faute si je trouve que cette époque est la plus bête de l’histoire ou est-ce la faute de l’époque ? J’entends par faute quelque chose comme ceci : vivant à une autre époque, à n’importe quelle époque, aurais-je trouvé que c’était la plus bête du monde aussi ou non ? Est-ce donc une disposition de certains esprits que de trouver l’époque à laquelle ils vivent la plus bête qui ait jamais été ou l’époque les aide-t-elle ? Et si oui, combien ? Un peu, beaucoup, intégralement ? Cette affaire de bêtise n’est pas à prendre à la légère, mais elle n’est pas à prendre trop au sérieux non plus. Les remèdes et les pouvoirs dont dispose qui veut lutter contre la bêtise sont si faibles qu’un exploit serait déjà de devenir soi-même moins bête. Mais on préfère s’armer de dogmes et de méthodes pour ne pas s’occuper de la réalité, de la réalité des choses qui sont tout comme des choses qu’on ressent, préférant filtrer les événements avant même qu’ils n’aient lieu. Ainsi le monde semble plus simple, mais il ne l’est pas, plus compliqué au contraire. Douleur au bras (le gauche), fatigue et maux de tête. Deux jours après la première injection. Banal. Comment se fait-il que le monde vu du point de vue de la méthode et le monde vue du point de vue de l’expérience soit un seul et même monde et que, pourtant, ils n’aient rien à voir ensemble, soient deux mondes bien différents ? Que d’autres aient cru avoir apporté une réponse à cette question ne signifie ni que ce soit une réponse définitive ni que ce soit une réponse satisfaisante ni que cet étonnement ne doive pas se reproduire sans cesse ? Si nous ne nous étonnions plus, à quoi cela nous servirait-il de penser ?
Toute une esthétique : « Au lieu de surveiller attentivement l’action de tout le mécanisme, Julien lisait. » Mais cette esthétique, nous émancipe-t-elle ou nous aveugle-t-elle ? Elle nous informe qu’une vie différente de celle que nous vivons (une vie plus belle, une vie plus juste) est possible, mais cela est-il suffisant pour la réaliser (la rendre réelle) ? Et, l’est-elle seulement, réalisable ? Toute une esthétique qui, pour certains, au fil du temps, semble devenue une vision du monde : la Culture contre le Capital. Et ce, alors même que le Capital a absorbé complètement la Culture (la culture est du capital). Qui peut encore penser que la Culture est révolutionnaire quand elle est totalement assujettie aux intérêts du Capital ou rendue si impuissante par lui qu’elle vivote maladive dans les marges de la vie sociale ? Est-ce à dire qu’il faut abandonner notre esthétique ? Ou que le Capital a profité, pour ainsi dire, de la naïveté de cette esthétique pour l’absorber ? Est-ce à dire que notre esthétique s’effondrerait une fois déniaisée ? Quiconque continue d’y croire (naïvement, c’est-à-dire), se berce d’illusions qui, pour être agréables, n’en sont pas moins délirantes. Qui n’aimerait pas, en effet, changer le monde en faisant ses achats dans une librairie ? Mais qui peut sincèrement y croire ? Les imbéciles ? Des imbéciles dangereux. Les naïfs sont dangereux : ils se font sauter avec le baril de poudre sur lequel ils sont assis. Mais les déniaisés ne risquent-ils pas d’être impuissants ? Des Julien sans vitalité qui, pour ne se pas flageller (d’autant que Napoléon fut le pire des despotes, dont la mémoire est à jamais couverte du sang de ses innombrables crimes, à commencer par celui d’être un Méditerranéen), pour ne pas vivre dans l’infinie culpabilité d’une mémoire trop grande, d’une histoire trop riche, trop lourde, se replient dans un esthétisme fat, mou, et impotent. Passé la journée en Camargue avec P. Aveuglant soleil. Oiseaux colorés à côté de la cabane du gardian — Guêpiers me dit-il (Merops apiaster, saurai-je une fois rentré après avoir cherché leur nom dans l’encyclopédie en ligne), turquoise jaune rouge, flamants roses aussi — et puis taureaux, noirs. Vent si peu cessant que j’en aurai les lèvres brûlées.
Les problèmes ne sont pas indépendants les uns des autres, ils fonctionnent en chaîne. Est-ce que cela signifie qu’il faille traiter la chaîne comme un tout, se mettant en tête l’idée que la chaîne n’est pas qu’un lien mais une entité en soi ? Et la converse, pour ainsi dire, de cette idée : devant l’étendue des problèmes, comment croire qu’il existe un moyen unique de les résoudre tous d’un coup ? Devant l’ampleur des dégâts que nous nous infligeons, que la vie sociale et l’existence pure et simple nous infligent, qui pourrait affirmer sans douter qu’il existe autre chose que des thérapies partielles ? Tous les problèmes sont liés, il me semble difficile d’en douter, mais cela ne signifie pas qu’ils forment un problème unique, plutôt que (1) il faut trouver le problème le plus proche de moi et le traiter en premier — commencer par le commencement — et (2) que les problèmes fonctionnant en chaîne, la résolution d’un problème est susceptible d’entraîner la résolution d’un autre problème — une chose à la fois. Qui veut changer de vie, ainsi, ne change jamais toute sa vie, mais choisit un élément à modifier (se met à marcher, s’enferme, s’isole, se tait, se met à jouer de la flûte, etc.) et cette modification qui, d’un certain point de vue, peut sembler mineure ou indifférente au regard de l’ampleur des dégâts et de la tâche, cette transformation entraîne toutefois un changement de perspective telle que c’est l’image entière de la vie qui s’en trouve par là modifiée ; — l’image, c’est-à-dire : la façon dont je la vois, la façon dont je me vois, la façon dont je me pense agissant, la façon dont j’agis. Sinon, rien.
Le pire : chercher quelque chose à dire. Dimanche, dans un état à demi second (est-ce un état quart ?), j’ai lu un article détaillé consacré à la fortune d’un intellectuel millionnaire. Et ce que j’ai trouvé indécent dans cette histoire, ce n’était pas la fortune en elle-même, fortune que je crois, d’un certain point de vue, j’aurais pu envier parce que sa possession aurait mis un terme à un certain nombre de problèmes que l’existence me pose, pas la fortune, mais que, malgré cette fortune, on trouve quand même le courage de faire la morale au monde entier. Posséder une fortune qu’on a héritée de son père, cela n’a rien d’immoral ni de moral, mais employer sa fortune pour faire la morale, voilà qui est immoral. Deux fois, si j’ose dire. Serait-ce la preuve que rien, jamais, ne peut éduquer l’être humain ? Que rien ne peut le rendre bon ? Ce qui ne signifie pas qu’il soit mauvais, non. Non, qu’il n’est ni bon ni mauvais : qu’il fabrique ces approximations grossières (le bien et le mal) pour dominer les autres qui, plus pauvres que lui, ont de surcroît la bêtise de croire en lui, dans le seul but d’accroître sa domination. Quitte à mentir, quitte à raconter n’importe quoi, quitte à nier l’évidence, quitte à encourager des guerres hypocrites, quitte à ne pas savoir lire (ce qui est bien pire encore). Si j’entrais en possession d’une telle fortune, hypothèse émise par impossible, je crois que je ferais tout pour éviter une quelconque publicité, je cultiverais avec passion le secret, la distance, la jouissance, je rechercherais le paradis, quoi. Je ne peux pas comprendre qui n’en ferait pas autant. Enfin, je ne le peux pas, ce n’est pas que je ne le puisse pas, non : je ne veux pas comprendre qui n’en ferait pas autant. Qui n’aime pas le paradis, ne mérite peut-être pas de vivre. (Je mâche cette dernière sentence avec prudence, et me décide finalement à la maintenir inchangée.)
Je suis un raté. Un raté imbécile et alcoolique. Et, au lieu de me saouler jusqu’à ne plus savoir ce que je dis, jusqu’à ce que, dissoute la censure dans l’alcool, tout sorte de moi sans plus filtre ni médiation, il faut que je me pardonne, me pardonne d’être banal, d’être simplement cet être que je suis, pas très beau, pas très grand, pas très intelligent, pas très intéressant, cet être que je suis qui n’aura jamais le prix Goncourt, c’est un autre Jérôme qui l’a eu, pas moi (cf. 8.3.17), qui n’aura jamais rien du tout, vivra cette vie qui est la sienne jusqu’au moment où ce sera trop tard pour garder encore espoir, trop tard même pour avoir des regrets, un raté imbécile et alcoolique qui ne réussira jamais rien de sa vie, mais qui se refuse à transmettre cette incapacité à ne rien faire qu’échouer à sa fille, il faut que je me pardonne pour ne pas continuer à échouer sans fin, pour changer le destin qui s’accomplira inéluctable si je continue comme ça. Comme ça, comme quoi ? À me détester, je suppose, à faire le contraire de ce que je dois faire, à être le contraire de qui je dois être, de qui je voudrais être, à ruiner des heures d’efforts en un claquement de doigts, à tout gâcher, à tout gaspiller, à tout détruire, à commencer par moi. — Cette page, je l’ai écrite hier. Depuis, j’ai songé qu’il faudrait l’effacer. Mais je ne le ferai pas. Il faut que je dise toute la vérité. Que faire d’autre ? Quel autre désir avoir ? Tout le reste ne devrait-il pas s’effacer devant cette exigence ? Pourrait-il, d’ailleurs, en exister une autre ? Parfois, il me semble que je pourrais croire en la vérité d’une proposition comme celle-ci : Les choses qui doivent arriver arrivent parce qu’elle ne présuppose ni n’implique l’existence d’aucune volonté agissante, d’aucun dessein à l’œuvre, sauf que, moi, il faut bien que j’ai un dessein pour vivre et si mon dessein ne correspond aux choses qui arrivent, dois-je me dire que les choses que je désire ne font pas partie de celles qui doivent arriver ou bien que c’est la vérité de la proposition qu’il faut mettre en doute ? Les choses qui arrivent arrivent, mais celles qui n’arrivent pas ? Question de temps. Question de temporalité. On juge toujours le passé (ce qui permet à une quantité incroyable et toujours croissante d’imbéciles d’entretenir l’illusion qu’ils sont intelligents), mais moi, ce n’est pas le passé qui m’intéresse, le passé révolu, je le leur laisse aux directeurs de conscience, aux confesseurs de l’humanité. Ce qui m’intéresse, c’est la vie. Qu’est-ce que je fais à partir d’ici ?
Le langage ne nous appartient pas. Pour notre malheur et notre bonheur, tout le monde peut parler, et les mots ne signifier in fine que ce qu’on veut bien leur faire dire. Comme ce vieux mot de poésie, qui, à l’origine, c’est-à-dire sur la rive grecque de la Méditerranée où il vit le jour il y a quelques milliers d’années, désigna peut-être une sorte de fabrication et qui signifie aujourd’hui. Mais qui signifie quoi aujourd’hui ? Pour notre malheur et notre bonheur, tout un tas de choses. Au rang desquelles on pourrait compter, par exemple, les bruits que font les hérauts de la puissance quand ils en chantent les louanges, lesquels ne seraient coupables que d’enfoncer des portes ouvertes si ce sur quoi elles s’ouvraient, ces portes, ne ressemblait pas à la condition aliénée de qui ne sait plus ce que les mots veulent dire ne sachant plus que dire avec les mots. Nous en voici dépossédés. Ils sont là tout autour de nous, ces mots, mais plus rien ne passe par notre bouche, que du vent, des chars et des dollars. Le langage n’appartient à personne, mais certains le possèdent plus que d’autre. Tout un tas de choses, disions-nous, au rang desquelles nous pourrions aussi compter cette façon d’écrire, à nulle autre pareille, qui s’étend tout entière dans le mot-à-mot. Étrange façon de concevoir, qui semblera un peu simple peut-être à qui n’y prêtera pas l’attention qu’elle réclame, mais qui pourrait toutefois ne pas être sans grand pouvoir d’émancipation. La poésie résiste, écrit ainsi Pierre Parlant, « en imposant justement son mot-à-mot. Belle expression, empruntée aux prémisses de la traduction. Rapportée à l’écriture qui m’intéresse, elle dit que tout compte, au mot près. Là serait peut-être le point réel de séparation entre les écritures. Celles qu’on peut “scanner”, et toutes les autres, qui s’y refusent. » (lors d’un entretien avec Emmanuel Laugier dans le volume de la « Coopérative des littératures » à lui consacré par les Éditions Nous en 2018 à la page 37). À Pierre Parlant nous devons trois volumes rares — rares, c’est-à-dire beaux —, chacun unique dans le genre d’un autre (Nietzsche, Pontormo, Warburg), qui mettent en œuvre ce mot-à-mot. Trois volumes qui sont autant de façons de déployer des pays, des formes, des horizons, bref : des mondes, dans l’espace d’une langue singulière chaque fois renouvelée par le corps vivant, mouvant, pensant de l’autre : la Nice de Nietzsche, la Toscane de Pontormo, l’Amérique de Warburg. Cette question du mot-à-mot, Les courtes habitudes (sous-titrées « Nietzsche à Nice » aux Éditions Nous en 2014) la posent d’emblée : « répéter l’endurance je le fais je répète je réduis aujourd’hui pour qu’en dépit de l’attraction la grande teneur des mots se désunisse moins » Mais infiniment moins pour la réduire à une sorte de littéralité que pour la faire fictionner, la faire rêver, se rappeler via elle à un autre que celui qui écrit et dont le mot-à-mot de la lecture cette fois viendra enrichir, faire dériver et parvenir à son but peut-être le poème qui s’écrit. Ou, puisque c’est de cela qu’il s’agit, les lettres de cette correspondance que Nietzsche écrivit cependant qu’il séjournait à Nice et qui forment, bien longtemps après leur envoi, ce que Pierre Parlant appelle « la vie rêvée de quelqu’un d’autre » (33). Tout en déplacements, allées et venues, le long des sentiers que l’espace géographique de la Méditerranée dessine entre cimes et rivages, mers et montagnes, plus tout à fait en France mais pas encore en Italie, dans l’espace mental que façonne la désarchive de la mémoire, la lecture et l’écriture, mettre les pas dans les pas d’un fantôme pour devenir le fantôme de ce fantôme, pour continuer d’exister, le poème s’inquiète d’une question. Redécouvrant l’art perdu des vies illustres, aussi célèbres qu’édifiantes, où un personnage incarnait une signification, une vocation, un destin, l’autobiographie de l’autre interroge les formes que prend la vie et fait redescendre de l’hypostase où on l’a juchée la question intelligente mais quelque peu décharnée que voici : Qu’est-ce que la vie bonne ? pour se demander (témoignage en vérité d’une grande vitalité) : comment vivre ? « j’élève seulement mon nuancier à la hauteur d’un guide-chant collecteur d’émotions pour une forme de vie nouvelle » (15) Et plus loin, comme à l’autre bout du livre, en quelque sorte, ces phrases qui répondent en écho à un étrange berger lyrique : « sous l’éclairage de cette ville qu’il rejoint en suivant de son doigt le contour découpé de la côte ligure — il y connaîtra un raz-de-marée et même davantage : « Nous vivons dans l’attente très intéressante de nous effondrer — grâce à un tremblement de terre bien conçu qui n’a pas fait hurler que les chiens alentour. Quel plaisir quand les vieilles maisons se mettent à cliqueter comme des moulins à café ! Lorsque l’encrier se met à être indépendant ! Quand les rues se remplissent de silhouettes terrifiées, à demi vêtues, les nerfs détraqués ! » — s’esquisse jour après jour l’allure d’un labyrinthe telle quelle, aussi mal définie qu’inaperçue le plus souvent, malgré tics et manies, malgré maux de tête, irritations de toutes sortes, coïncidences et distinctions, l’aventure d’une vie rendue par éclairs à elle-même ; » (74-75). L’aventure d’une vie rendue par éclairs à elle-même, comme en un déchirement, une zébrure, une illumination dans la grande nuit où nous plonge l’existence : « cette aventure enseigne qu’un malgré murmure le nom d’une chance : « Je vis d’une manière étrange sur la crête des vagues de l’existence — une sorte de poisson volant » » (75). Qui oublie son étrangeté n’oublie-t-il pas la vie même ? Qu’est-ce qu’un poisson volant sinon cet animal qui, se faisant monstre par sauts au-dessus de son milieu, s’élève à une condition qui n’est pas la sienne, une autre condition — la condition de l’autre ? Question inquiète de la vie bonne, qui se déploie dans tous les registres, sous toutes les formes qu’elle prend pour croître : « c’est un pollen, une poussière ralentie au beau milieu du texte ouvert en plein midi, le reliquat d’un mouvement ; des paragraphes disjoints et conspirant le prouvent à chaque instant, il faut tendre l’oreille. » (83-84) Éthique de l’attention, risquera-t-on en guise d’explication, moins pour réduire la chose dont il est question à autre chose qu’elle-même que pour la déplier et l’étendre, l’observer et l’entendre, éthique du souci — mais pas du care, c’est tout le contraire —, de la précision : éthique de l’esthétique, et inversement. Souci de la langue, que l’on apprend à suivre mot-à-mot, certes oui (souvenons-nous que c’était notre point de départ), mais qui ne procède pas d’une quelconque affectation. Nul formalisme, pas l’ombre d’un repli du texte sur lui-même, lequel toujours au contraire semble se pouvoir déplier à l’infini, chaque pli enveloppant et révélant un monde qui enveloppe des plis, etc. ad inf. Tout est une question d’ordre, pourrait-on dire encore, en faisant d’abord comme si c’était une énigme, tout dépend de ce qui vient, de ce que l’on met en premier. De l’ordre dans les idées, c’est dans l’ordre des choses, mais il n’est pas toujours aisé de s’y retrouver. Écrire, cheminer dans les pas, dans la peau d’un autre, rêver la vie qu’il a menée, apprendre ce faisant à vivre sa vie à soi, c’est mettre de l’ordre dans le dédale des qualités perçues et des perceptibles, le labyrinthe du monde à l’image duquel le labyrinthe de notre cerveau semble façonné : « contraint au balayage des yeux auquel il se réduit ici en tant qu’empan lisible, du début à la fin, le livre s’est construit de lui-même mais n’a trouvé sa forme qu’en contrariant le pas chassé de son procès ; secrètement vitré — comme tout vrai livre —, une fois saisi par l’encre, il n’a eu de cesse de contester sa finitude ; au reste, il le fait devant moi au moyen d’une transparence qui n’est pas de fenêtre ; les pages renvoient aux pages, les chapitres aux chapitres mais autrement qu’un mont au val car à la vérité, loin de se succéder, tous se provoquent mutuellement, se contaminent, se font écho, brouillant les pistes, niant farouchement toute intention de progression et tout ordre dialectique ;
c’est ainsi qu’impossible à fermer, sauf à le croire ouvert, qu’il soit écrit ou qu’il soit lu, le livre subjugue, peut rendre fou ; ainsi qu’il manifeste son « allegro féroce », sa « passion nue, crue, verte », à présent étrangère à toute « neutralité raffinée », à tout « mouvement progressif hésitant » ; on ferait bien d’y voir, lorsqu’on apprend à lire — ce qu’en lisant je n’arrête pas de faire — la preuve en acte d’une loi forgée, celle d’un consentement dont le style procède. » (89-90) Un consentement dont le style procède, voilà ce qu’il faut souligner. Consentir est un accord, une harmonie, dans l’acception musicale de ces mots, qui n’a rien de passif, mais dont l’action est le style qui écrit. Se trouver là, quelque part, et de ce poste d’observation polarisé par le midi, inventer les formes d’une vie : un chemin escarpé vert d’aiguilles, le pan d’une étendue bleue, la peau d’un pamplemousse qui rayonne dans le ciel, chanter l’épopée ordinaire du « seul amour qui vaille, celui en l’occurrence des qualités secondes. » (102) Phrase sublime que, pour l’avoir écrite, on voudrait refiler son âme à qui de droit. Et l’on voudrait ainsi rouvrir le livre à l’instant qu’on le ferme, refaire le trajet, découvrir tout autre chose, revivre toutes les vies qui s’offrent à nous. Patience, il y en a encore deux autres.
Pierre Parlant, Les courtes habitudes, Éditions Nous, Caen, 2014.
Combien d’années de mensonge pour faire cette énième crise de nerfs ? Ou bien la vérité est-elle la forme que finit par prendre un mensonge à force d’être répété ? Ne fais pas semblant d’être intelligent. Mais que je ne vaille pas mieux que les autres ne signifie pas que je vaille moins que les autres. Mieux, moins : c’est combien ? Encore une question en combien ? Combien pourrais-je m’en poser aujourd’hui ? Trop, de toute façon. Pas écrit une ligne hier. Et toujours cette sensation que si je n’écris pas, je deviens fou. Si je n’écris pas, je deviens fou. Dans quel trou passe le temps pendant lequel je n’ai pas le temps d’écrire ? Il aurait fallu m’isoler, mais peut-être cette journée était-elle faite pour dilapider mon capital de sociabilité. Qui pourrait le nier ? Passant devant la fenêtre d’un autre, hier matin, que je ne vois plus ni n’ai plus envie de voir, j’ai failli faire une remarque désagréable à propos de ce son-là de piano, de son son à lui, mais je ne me suis tu. Peut-être cette journée était-elle faite pour dilapider aussi mon capital de bonté. N’ayant plus ni l’un ni l’autre, je peux redevenir tel que je suis vraiment : bête et méchant. Je regarde un oiseau faire sa toilette pendant qu’un autre, d’une autre espèce, sautille indifférent non loin de lui. En silence, j’appelle Dieu à l’aide. Mais si Dieu n’existe pas, à qui est-ce que je parle ? Mystère.
Rompues les promesses. Mais toujours du désir. Où est l’essentiel ? Façon de parler. Peut-être qu’à force de désir, les promesses finiront par se tenir. Qui sait ? Je cherche les yeux ouverts ou fermés la bonne manière d’exister. Existe-t-elle seulement, elle ? Probablement que non. Parfois, je voudrais consacrer ma journée à recenser, dénombrer, les phrases vides de sens dont on aurait dû se passer. Mais je préfère ne rien faire. Parfaite passion sans accomplissement aucun, pas même du néant. Je ne me souviens pas du visage de ce type qui est descendu de sa voiture, hier, s’est mis à hurler face à moi dans mon habitacle hermétique, descendu pour, mais pour quoi ? En découdre ? Mais avec qui ? Le fantôme de sa folie, de son délire ? Je ne sais pas. Je ne l’ai pas regardé. Je préférais ne pas le voir. J’attendais qu’il disparaisse. Le feu est passé au vert, ce qui a fait l’affaire. Je me souviens simplement m’être dit qu’il se couvrait de ridicule. Est-ce vrai ? Qu’est-ce qui fait que nous perdons pied, ne savons plus qui nous ni où nous sommes, sommes hors de nous ? D’où vient cette violence qui jaillit du fond des gorges, du fond des tripes, impossible à maîtriser, s’empare des membres, les met en branle ? Est-ce le monde qui nous rend comme cela ? Reprise éternelle des hostilités. Comme une spiritualité sans esprit. À quoi sert de croire, si croire détruit ? Ou ne croit-on que pour donner une justification supérieure à son désir de destruction de l’autre ? On fabrique des sens suprasensibles pour donner raison à son absence de sensibilité. Sommes privés de toute signification. En plus des visages pleins de haine et des mains couvertes de sang, ces êtres qui parlent, opportunistes herméneutes qui, sans amour, jugent les mœurs de l’autre, la mort des autres. Nous n’en finirons jamais, pas vrai ? Des images me reviennent à la mémoire, sans rapport avec ce que je fais, apparitions subliminales, je les admire, les oublie, certaines reviennent-elles plus souvent que d’autres ? Comment le saurais-je ?
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