1.6.21

Congédier tout ce qui n’est pas de mon ressort. Ces innombrables parasites qui occupent la majeure partie du volume du monde qui m’environne. Si je prête attention à tout ce qui me déplaît, me heurte, tout ce que je trouve dégoûtant, repoussant, indigne, stupide, indigent, je me trouve complètement envahi, colonisé par le dehors de l’humanité prochaine. C’est la figure grimaçante du réel quand je me promène dans les rues, le masque souriant jusqu’au grotesque que revêtent les gens qui ont quelque chose à me vendre dans l’espoir honteux de faire l’actualité. Le déversement incessant d’informations sur l’esprit de qui n’a rien demandé (et certainement pas autant). Pour prendre possession de moi. Toute une culture de la laideur. Or, comme je ne peux pas ne pas y prêter attention, ce qui reviendrait en effet à singer l’indifférence, à affecter de n’être pas, de ne pas sentir, ni ressentir, de ne pas vivre, alors que je suis, sens, ressens, vis, et qu’il ne me convient pas que tout cela s’arrête, il faut laisser passer, laisser se dissiper, considérer ce parasitisme institutionnalisé pour ce qu’il est, je suppose, un mal nécessaire. L’idée que la majeure partie du volume du monde qui m’environne soit un mal nécessaire n’est probablement pas une idée des plus réjouissantes, mais qu’elle ne soit pas réjouissante, cela n’implique pas qu’elle ne soit pas vraie. Quand on a mis le doigt sur une vérité, il ne faut pas l’en retirer au prétexte que c’est désagréable. Le monde est désagréable, pas qui dit : « le monde est désagréable ». Pourquoi dès lors ces yeux rivés sur le mot et cette ignorance de la chose ? Parce que la vérité est une propriété des phrases ? Sans doute, mais ce qui m’intéresse, ce sont les phrases et les choses, pas la vérité comme fétiche. Je pourrais employer un autre mot à la place, cela ne ferait aucune différence. Hier, je me suis adressé aux mouches. Je leur ai dit : Écoutez, les mouches. Je sais que vous n’avez pas un cerveau énorme (Est-ce que les mouches ont un cerveau ? me suis-je demandé en prononçant cette adresse à mes Érinyes domestiques), mais si vous ne cessez pas de venir me troubler ici, en mon aérienne demeure, je vais toutes vous tuer. Au nom de l’amour qu’il faut bien que vous ayez d’une manière ou d’une autre pour votre espèce, faites passer le message, et allez voir ailleurs. Est-ce que les mouches m’ont entendu ? Je ne sais pas. (Est-ce que les mouches ont des oreilles ? me suis-je demandé en composant cette phrase.) Je ne le crois pas. J’en ai vu une, à l’instant, qui voletait, insouciante, au-dessus du fauteuil rouge du salon. Sans dire un mot, je me suis levé, je me suis armé du livre à couverture souple dont je m’étais servi les jours précédents, et d’un revers majestueux, j’ai projeté la mouche au sol. Je me suis dirigé vers elle. L’ai observée qui, étendue sur le dos, remuait ses pattes. Serait-elle morte des suites de ses blessures si je l’avais laissée là sans plus agir ? Toujours est-il que je me suis rendu dans la cuisine. Je me suis muni d’une feuille de papier essuie-tout. Et, de retour dans le salon, je me suis saisi du corps ou cadavre de la mouche avec le papier et je l’ai jetée à la poubelle. Ce qui, je le crains, ne leur servira pas de leçon. Pauvres bêtes.

31.5.21

Se souvient-elle encore de moi, cette fille qui, en classe de seconde au lycée Saint-Charles, m’avait quitté au prétexte que, je la cite de mémoire, la drogue tient une place importante dans ma vie, et toi, tu ne te drogues pas ? Elle était fille de médecin et falsifiait les ordonnances de son père pour se procurer du Rohypnol. Je n’avais pas pour elle une passion dévorante, mais elle me plaisait et cette justification absurde devait me marquer plus profondément que je ne le pensai l’entendant, interloqué. Quelques années plus tard, je devais la croiser sur le parvis de l’immonde faculté des lettres d’Aix-en-Provence. Elle vendait Lutte ouvrière, le journal du parti du même nom. Nous échangeâmes quelques propos stupides. Je parlai maladroitement de mon père communiste et de son aversion pour le trotskisme. Elle me répondit qu’il était peut-être temps de remettre en question ses idées parce qu’il n’avait pas nécessairement raison, ce qui n’était ni vrai ni faux, — je me moquais éperdument de toutes ces histoires. Et puis, ce fut tout. Y eut-il un lien de causalité entre sa toxicomanie lycéenne et son adhésion étudiante aux idéaux révolutionnaires du trotskisme ? Oui ou non, je ne me risquerai pas à l’affirmer. Étaient-ce deux symptômes d’une seule et même pathologie, plus proches l’un de l’autre en réalité qu’un observateur inattentif ne le pourrait supposer à première vue ? Sur la réponse à cette question non plus, je ne soufflerai mot. Mais, ce matin, toutefois, cherchant à formuler une idée qui trouva finalement à s’exprimer en ces mots : « Assujettissement de la vie », il m’a semblé que M. était un bon exemple de ce que je pouvais vouloir entendre par là et qu’on pourrait traduire sous la forme d’un sous-titre de mauvais roman comme j’en écris : Comment ne pas vivre sa vie. Il est vrai que j’étais en train de passer la serpillère dans l’appartement et que ce n’est peut-être pas ainsi, dans la position du domestique, qu’on parvient à la conception la plus précisément métaphysique de l’existence. Encore que, pourquoi pas ? Hier, j’ai fini le rouge et le noir, pages parmi les plus belles qu’il m’aura été donné de lire et que je ne regrette pas de ne pas avoir comprises la première fois que je les lus parce que, les saisissant alors, je n’aurais pas eu le plaisir de les sentir résonner si intensément en moi ces derniers jours. Une phrase déchirante, parmi tant d’autres, qu’il m’est arrivé si souvent de me dire, et que Julien s’est adressée hier soir : « Grand Dieu ! Pourquoi suis-je moi ? » Moment quand l’être qu’on se croit être ne tient plus à rien, pas même à un fil qu’on va bientôt couper, moment de dépersonnalisation totale, et d’infini paradoxe : je voudrais tellement être un autre que moi, mais si j’étais cet autre que moi, je ne serais pas moi, et ce n’est pas ce que je veux, je veux être moi, mais je veux que ce moi que je suis connaisse un sort enfin digne de moi ; — accomplissement de la vanité et de l’absolue nécessité de l’amour de soi. Depuis quinze jours, je mène une vie de moine.

30.5.21

L’originalité n’est pas toujours l’expression du génie, mais son absence témoigne d’une faiblesse impardonnable. Manque de vitalité (je me répète ; — comment faire autrement quand personne n’écoute ?). Les mêmes mots, les mêmes gestes, les mêmes désirs, les mêmes pensées, et rien qui nous appartienne en propre, nous ne faisons que singer une existence déjà vécue tout en nous laissant persuader que c’est la nôtre. Je me lève avant tout le monde dans la maison. Calme relatif. J’observe un insecte inoffensif mais indésirable. Du revers d’un livre à la couverture souple, tennisman improvisé, je le chasse. Et, ce me semble, l’assomme, ou le tue. (Je découvrirai plus tard qu’il n’était qu’assommé et alors, l’écrasant de la plante de mon pied nu, le tuerai pour de bon. Une trace, mélange rouge et noir, sang et autres fluides corporels giclés du cadavre de la petite bête, attestera de ce geste. Après quoi, j’essuierai et le sol et la plante. Sans plaisir mais sans répulsion. Naturellement.) Je me lève, remonte le rideau pour laisser pénétrer encore plus de la lumière matinale dans la pièce où j’écris. Jette un œil involontaire dehors. Sur ma gauche, un étage plus bas, une dame, coudes appuyés sur la rambarde de son balcon, menton posé sur la paume de sa main gauche, regarde dans le vide. Je m’attarde. Elle reste là quelques instants. Je l’observe faire ou ne rien faire. Et d’un coup, elle se retire. Moi aussi. Je reviens écrire ces événements insignifiants qui constituent pourtant une grande part de ma vie. Ému hier, en parcourant dans le rouge et le noir les intermittences de ces cœurs qui découvrent l’amour, l’aiment, le haïssent, s’aiment, se haïssent. Qu’ils sont loin les petits sentiments outrés de notre époque (cette intimité qu’on voudrait politique et n’est rien que vulgaire). « Il méprise les autres, se dit Mathilde en pensant à Julien, c’est pour cela que je ne le méprise pas. » Tableau sublime d’une aristocratie supérieure à l’aristocratie. Le naturel l’emportant sur l’hérédité. Les oiseaux de jour se sont mis à chanter mais on entend encore, je crois, les oiseaux de la nuit. Par la fenêtre que j’ai découverte tout à l’heure, je regarde un ciel pas assez pur à mon goût, comme si ce printemps n’avait pas encore commencé. Ne commencerait jamais. Plus tard, l’année prochaine, ce sera un autre. Tout ce temps perdu. L’année dernière alors que nous étions enfermés, il faisait si beau. Et cette année, le temps est bêtement médiocre. Qui pourrait douter du fait qu’il s’agit là d’une conspiration, complot ourdi dans le but entêté de me déplaire souverainement ? Qui pourra ne pas croire que quelqu’un quelque part s’évertue à me gâcher l’existence, privilégiant le sort d’innombrables imbéciles au détriment de nous autres, pauvres happy few qui happy ne le sommes plus depuis bien longtemps, mais sad, so sad ? Depuis quelques jours, même si je demeure convaincu que je n’en aurai jamais, je me dis que j’aimerais avoir du succès, pour voir ce que ça fait (quelle idée grotesque), mais que j’en aie ou non, me dis-je dans le même mouvement (en fait, c’est une seule et même pensée développée), cela ne changera rien, je continuerai de faire ce que je fais. C’est à moi et moi seul de me dicter ma conduite. Tout le reste n’est justement que cela, des restes. Indésirables. Je n’en veux pas.

29.5.21

Échappée de courte durée, hier. Tout juste le temps de me rendre compte qu’il est encore possible d’être seul au monde, quelques instants. À cet instant quand je m’en suis aperçu, il m’a semblé que c’était le moment de faire demi-tour. Non parce que je craignais cette solitude. Parce que je n’avais plus envie de monter, pas envie de gravir le massif. Je voulais rester près de la mer. Alors, je suis reparti. C’est un peu après, à l’approche de la civilisation, que les gens ont commencé d’affluer. Échappée de courte durée, donc. Mais, quand même on voudrait croire le contraire, ne sont-elles pas toujours les mêmes ? N’en va-t-il pas toujours ainsi ? La perfection est une éclaircie. Soudain, je me réveille dans un nuage. La brume de mer a envahi la baie, gagné la ville, l’horizon a disparu sous cette couche étrange et inconsistante, comme si le rien recouvrait le quelque chose et le rendait invisible. Soudain, aussi, je me demande si c’est un phénomène de ce genre qui a pu faire croire, il y a quelques millénaires, dans la Grèce antique de mes ancêtres, pu faire croire que la vérité était une sorte de mouvement qui déchire un voile, révèle ce qui est caché, manifeste ce qui se trouve derrière. La brume s’installe, on n’y voit plus rien, la mer elle-même semble n’avoir jamais été qu’une rêverie bizarre, brumeuse, fumeuse. Qu’y avait-il là, avant, quand on pouvait voir, encore ? D’où sont venus donc ces voyageurs et ces marchands ? De quel ailleurs inaccessible désormais ? Me suis-je senti en Grèce, hier, marchand dans ces collines de pierres et d’arbustes petits ? Non, à présent, seulement à présent, je crois, que cette épaisse et légère voile d’eau gazeuse se répand sur tout ce qui m’entoure. Hier, j’y songe à présent, à l’exception des humains, je n’ai pas croisé d’animaux dans ces collines. Mais j’ai entendu des oiseaux de mer s’égosiller dans un large prochain. Suivaient-ils des bateaux de pêcheurs chargés des poissons du petit matin dans l’espoir de rafler quelque facile butin ? Où est passée la vie ? Fait-elle comme ces petits lézards, se cache-t-elle dans les anfractuosités du béton qui craque ? La vérité, la vie ; faut-il que tout se cache ? Je m’arrête. Je me tais. Réfléchis. Un voile, une voile : un abîme dans une lettre.

28.5.21

Je voudrais écrire un poème, un poème ou un livre quelconque, qui contienne sa propre négation, qui soit quelque chose comme une élégie optimiste ou une ode à la mort, mais dont la négation n’entraînerait pas l’annulation, non, au contraire, un poème qui sera un livre et qui se maintiendra dans cette contrariété, qui se contiendra lui-même et sa propre négation, sans être toutefois la somme de ces parties, impossible sans doute d’écrire un tel poème, un tel livre, me dis-je écrivant mon journal, notant au feutre rouge des phrases au verso de pages déjà imprimées, c’est à lui pourtant que je pensais, marchant dans les collines qui longeaient le bord de mer, croisaient des calanques sur cette rive-ci du pourtour méditerranéen. Il était encore assez tôt quand je me mis en marche, à peine plus de 9 heures du matin, et ce paysage idyllique semblait irréel, je marchais sans savoir où j’allais, et il l’était, sur le chemin du retour, déjà, ce ne serait plus le même paysage, plus le même pays, l’espace entre la calanque et l’île en face ressemblerait à l’autoroute du soleil, va-et-vient incessant des bateaux, moteurs qui beugleraient sur quelques voiles discrètes, fil incessante des gens qui viendraient, marcheraient avec difficulté, sembleraient perdus alors que tout le chemin est balisé, sans oublier l’inséparable chien, pourquoi faire tant de difficultés dans le seul but s’agglutiner ? Plus un instant de silence. Le même monde, vu de deux façons différentes, les mêmes endroits qui ne se ressemblent jamais. Dans le poème que je commençai d’écrire tout en marchant, il devait y avoir deux phrases qui diraient : heures de marche / pour cinq minutes de solitude, et c’est précisément cela : l’illusion du monde, la croyance en une certaine réalité qui a disparu depuis si longtemps qu’il faudrait des siècles à présent pour la retrouver. Un peu avant, toujours marchant, je m’étais imaginé une sorte de roman de science-fiction dans lequel l’humanité se donnerait un siècle pour défaire tout ce qu’elle aurait fait depuis homo sapiens avant que, au terme de ce siècle, elle ne s’éclipse dans une cérémonie au déroulement fixé dès le commencement, le grand suicide, planifiant ainsi sa propre disparition plutôt que de la subir comme toutes les autres espèces. L’oiseau qui piaille m’empêche de compter. J’ai la même musique en tête depuis des jours, mais ne suis pas certain de vouloir l’écouter. 

27.5.21

Tout le monde commence par aimer l’art, la beauté, la vérité. Et puis, à force de remplir des tableaux de données, on en vient à croire que la réalité est destinée à tenir dans ces cellules à remplir de chiffres incompréhensibles que le tableur dispose entre le monde et soi. Jusqu’à ce que l’on finisse par oublier que c’était une croyance, oublier que l’on peut penser sans la machine, oublier que l’on peut penser purement et simplement. Le monde conçu comme s’il était destiné à tenir dans les cellules de toutes ces feuilles de calcul est ce qui se rapproche le plus d’une idée juste et précise de notre enfer sécularisé : l’humiliation la plus inhumaine rendue normale par sa répétition quotidienne, l’exécution de tâches segmentées et toujours plus automatisées, donc toujours plus indifférentes, laides, bêtes, et injustes, l’efficacité pour unique morale, la maximisation du taux de profit comme exclusive eschatologie. Le plus fascinant, c’est qu’à cette utopie réaliste, rien ne semble vouloir s’opposer. Que des versions plus ou moins dégradées du même modèle, qui varient en fonction de l’air du temps, des mœurs fabriquées par le développement capitalistique de la société, des bouffonneries fondées sur quelque réforme idéaliste de l’humanité : un jour toutes les sœurs seront frères et tous les frères, sœurs, il suffit pour cela de devenir marxiste et de ne plus manger des animaux, ce n’est tout de même pas très compliqué. La vérité est tout autre, la collectivisation de l’intelligence ne pesant pas lourd face à la bêtise collective, mais qu’importe ? On s’est fabriqué son petit catéchisme portable, n’est-ce pas cela, le plus important ? J’ai parlé d’utopie réaliste, mais j’eus mieux fait de dire utopie réalisée parce que, au contraire des toutes les utopies qui se sont succédé au cours de l’histoire, nous vivons aujourd’hui dans une utopie réalisée. Laquelle, à la vérité, ne donne pas envie de lui substituer une autre utopie, qui une fois réalisée s’avère plus terrible encore que l’absence d’utopie qui lui a précédé, mais d’en finir une bonne fois pour toutes avec toutes les utopies. Mais pour mettre quoi à la place ? Rien. N’est-ce pas, bien plutôt qu’utopisant, en se débarrassant une bonne fois pour toutes de nos croyances absurdes en la possibilité de rendre réel un monde meilleur que nous parviendrons à faire un peu mieux dans ce monde actuel ? Chaque jour, le monde se peuple d’êtres neufs, toujours plus abjects, comme autant de vélos électriques en libre-service, chaque jour, le bruit assourdissant du moteur à explosion réduit un peu plus au silence toute possibilité de parole, et pourtant, que j’aime ce ciel bleu au-dessus de moi, ou tout au bout là-bas, à l’horizon, quand il se brise net en une nuance plus profonde de lui-même, la mer.

26.5.21

Relu pour la éneplusunième fois la vie sociale, et comme je ne sais pas si c’est génial, si c’est médiocre ou si c’est nul, je me contente de retouches cosmétiques, sans grands remaniements. Si je me lançais dans de grands remaniements, me dis-je, il vaudrait mieux écrire un autre livre plutôt que de m’entêter sur celui-ci comme s’il était indépassable en soi. Mais je n’ai pas d’idées pour un autre livre. Est-ce que j’ai des idées tout court ? Difficile de répondre à la question, et pas sûr que ce soit bien utile. De fait, je passe mon temps à relire en ce moment, ce qui n’est pas l’activité la plus épanouissante. Sauf le rouge et le noir, auquel je prends un plaisir juvénile des plus stimulants. Juvénile, il ne faut pas prendre le mot en mauvaise part, au contraire, c’est un compliment : je me sens vivre dans ce roman, la posture de Stendhal étant plus proche de la mienne que mes souvenirs, mes idées préconçues ne me le pouvaient laisser supposer, et je peste après Julien quand, dans les pages que j’ai lues hier soir, à la fin de la première partie, il s’attarde chez Madame de Rênal alors que son destin est un ailleurs. Juvénile, c’est le mot qui convient. Un grand besoin d’émotions et d’intelligence, mais pas besoin d’alcool, du tout, ou mieux : besoin de ne pas boire. Y a-t-il vraiment une autre façon de résoudre les problèmes que par leur suppression, leur destruction pure et simple ? Une thérapie nihiliste, en quelque sorte, un peu plus radicale peut-être que celle que pratiquait Wittgenstein, mais pas tant que cela. M’y suis-je pris autrement pour arrêter de fumer ? Un beau matin, je ne fumais plus. Tous les problèmes disparurent en même temps que cette décision, ce geste, cette annulation ; il n’y a pas d’autre façon de s’y prendre que la destruction (la déconstruction, par opposition, est un procédé littéraire sans nulle portée éthique, c’est un pur jeu de normaliens pur jus). Pourquoi ne trouverais-je pas pour chaque problème le moyen de le détruire, d’en finir une bonne fois pour toutes avec lui, non pas le résolvant, ce qui reviendrait à le laisser subsister à l’état de problème qui a reçu une réponse (alors qu’il n’y a jamais de réponse définitive), mais en le réduisant à néant ? Une fois qu’il n’y a plus rien, plus rien ne se pose, tout est ouvert comme le vaste ciel au-dessus de nous, qui nous appelle. 

Lumières, 28.

Une divinité simple
une fleur ou un éclair
moteur à explosion
sans rien à détruire
que soi-même
jour de vent
en bord de mer
dessein vu du dehors
de la vérité.

25.5.21

Dans le fragment de rêve qui aura survécu au jour, je m’asseyais à la table d’un café ou d’une sorte de cafétéria avec Jean-Pierre Cometti et deux ou trois autres personnes qui me sont inconnues et me l’étaient peut-être aussi dans le rêve. Quand la serveuse vint prendre notre commande, elle nous proposa des fleurs, des jacinthes, je crois, ce à quoi Jean-Pierre Cometti répondit : « Moi, je sais quelles fleurs sont mes préférées », mais sans que cette affirmation implique que les jacinthes n’étaient pas ses fleurs préférées, ni qu’elles l’étaient non plus, un peu comme on dit, plutôt, « Moi, je sais déjà ce que je vais commander » alors que tout le monde est encore en train de consulter la carte. Quant à moi, je me demandais quelles pouvaient bien être les fleurs préférées de Jean-Pierre Cometti et, demandais-je ou non à la serveuse si elle en avait ? je ne m’en souviens pas, je me disais que les fleurs préférées de Nelly étaient les pivoines. Après m’être dit que je ne travaillerai pas aujourd’hui, j’ai travaillé (bien) toute la matinée, sans joie mais sans agacement non plus. Dans une indifférence pas tout à fait totale, mais quasi. Comme on ne devrait jamais travailler, mais comme on est bien obligé de travailler toutefois. Hier, avant de m’endormir, j’ai repensé à cette distinction que j’avais faite entre survivre et vivre, distinction qui, soudain, m’a paru d’une absurdité complète. Comme si jamais nous faisions autre chose que survivre, comme si la vie ne se dissolvait pas dans la survie. N’est-ce pas sur une illusion de ce genre (la distinction entre survivre et vivre) que l’on fonde les cultes, les dogmes, les religions, les croyances : une vie tout autre nous attend si nous respectons un certain nombre de préceptes dont on nous présente la liste ? Tout ce qui compte, c’est de tenir un jour de plus pour accomplir ce que je désire accomplir, comment en aurais-je la force autrement ? Mais je n’ai rien à accomplir. Faux. Il faut simplement l’accomplir. Quelque chose est en train de se transformer. Ai-je raison de tenir un tel propos ? Si, finalement, les choses s’avéraient ne pas avoir été transformées comme je l’entendais, ne regretterais-je pas une telle affirmation ? Pourquoi ? « À 43 ans, je décidai de changer de vie » : je voudrais que ce soit la première phrase d’un immense livre et, dans le même mouvement, je trouve que c’est une mauvaise façon de commencer. Mais peut-être que je ne dois pas chercher comment commencer, peut-être que je dois simplement commencer.

24.5.21

Pas envie. J’ai eu beau me dire hier que ce n’est pas pour le lendemain, mais pour le jour d’après, et puis aujourd’hui pour demain, que j’ai encore le temps, donc, c’est ce que je voulais me dire, cela ne change rien, je n’ai pas envie, ou plutôt : j’ai envie du contraire, je désire une réalité autre que celle qui se prépare, ce qui ne signifie pas, je crois, pas tout à fait, en tout cas, ce qui ne signifie pas que je n’aime pas cette réalité-ci, mais que j’en aimerais mieux une autre, légèrement différente de celle-ci, pas beaucoup à peine, une réalité dans laquelle cet événement à venir ne viendrait pas, où je n’aurais pas fait ce mauvais choix d’accepter ce travail sous-payé, et j’ai beau me dire aussi que c’est eux qui sont malhonnêtes, pas moi, l’ayant accepté (parce que, quand on me l’a proposé, il m’a semblé que je ne pouvais pas faire autrement que de l’accepter, ce qui était une erreur, et l’acceptant, je le savais déjà, tout l’avenir de ce projet n’aura fait que confirmer ce que je pensais, preuve qu’il faut que j’accepte de m’écouter vraiment), je justifie cette malhonnêteté : n’est-ce pas le destin du lumpenprolétariat de justifier la domination par la domination, de justifier la position des dominants par la position des dominés ? Il pleut. Il me semble que j’aurais dû commencer par là et m’y tenir, et ne rien écrire d’autre. Il pleut. J’ai l’estomac noué, du mal à respirer, et ne puis écrire les phrases simples, les phrases vraies qui ne me sauveraient pas de l’inquiétude, non, mais me feraient voir l’autre visage de la réalité. Celui que j’aimerais mieux. Quelques mètres plus bas dans le monde, un parapluie vert fluo attire mon attention puis disparaît. Je fixe un point de l’espace que je ne vois pas. Les gouttes qui tombent en diagonale sont presque invisibles. La ville se dessine sur le fond d’un horizon gris. Ce matin, après l’enfant, c’est le bruit de la pluie qui m’a réveillé. J’étais en train de rêver que quelqu’un nous poursuivait, moi et le groupe auquel j’appartenais dans le rêve, quelqu’un nous poursuivait, armé d’un fusil à lunettes, et nous, pour lui échapper, nous trouvions refuge dans une sorte de bâtiment dont l’intérieur était en bois clair (je crois me souvenir que le bois sentait bon). C’est le bruit de la pluie qui a mis fin à ce rêve stupide et grossier. Je survivrai, cela ne fait aucun doute, mais cette absence de doute ne répond pas à la question que j’ai envie de me poser : un jour viendra-t-il quand je n’aurai plus à survivre, simplement à vivre ? Depuis quelques jours, une phrase me revient sans cesse. Marchant à l’instant sur le petit chemin qui me reconduit à la maison, je me suis dit Lâche l’affaire, et c’était exactement ce qu’il me semblait que je devais faire. J’ai cherché une meilleure formulation, mais celle-ci était suffisamment claire pour n’en pas appeler une autre. Je ne ressentais plus cette gêne à l’estomac, tout n’était pas résolu, non, mais tout était mieux. Depuis quelques jours, une phrase me revient sans cesse. À 43 ans, je décidai de changer de vie.