Écris la suite du poème d’hier, au même endroit qu’hier, de la même façon qu’hier. Dans mon petit carnet de poche en cuir noir de Florence. Et un petit (lui aussi) crayon de bois assorti. Face à la mer. Le vent souffle si fort aujourd’hui que, par moments, il est difficile de marcher sans être déporté, sans risque littéralement de tomber. Est-ce que l’endroit et la façon, les divers ustensiles sensibles utilisés dans la composition du poème, jouent un rôle dans l’écriture ? Dire que non serait excessif. Dire que oui serait réducteur. C’est une question d’équilibre à trouver pour que le langage parvienne à couler de lui-même, que l’auteur des phrases ne soit pas un obstacle au langage. Toujours ce sentiment de non-scission, qui n’est pas tout à fait l’union. Il faudrait que je trouve un mot — affirmatif et pas négatif comme mon non-scission qui dit ce qu’il veut dire, mais ne le dit pas comme je voudrais le dire, moi —, il faudrait que je trouve un mot pour dire cela. La suite du poème d’hier est aussi la suite du poème qui paraît aujourd’hui. Peu à peu, il me semble que je parviens à écrire comme je le veux. Ou est-ce une illusion ? Non que les livres que j’aie publiés jusqu’à présent ne fussent pas comme je voulais les écrire, ce n’est pas ce que je veux dire. Qu’est-ce que je veux dire ? Que les contours de la forme à laquelle je m’efforce de donner le jour désormais, ces contours se précisent, se font plus nets, et leurs ombres portées sur le monde aussi, du moins, je le crois. C’est-à-dire, en somme, qu’écrire n’est jamais fixe : il faut toujours recommencer, à zéro, comme un analphabète qui découvrirait un jour l’existence du langage et, pensant comprendre comment il fonctionne, se déciderait à en faire quelque chose, une phrase après l’autre, et qui, ensuite, s’apercevant que ces phrases s’enchaînent, ou qu’elles se peuvent enchaîner de manière à avoir du sens, plus de sens, entreprendrait de composer une forme qui lui soit propre. Son premier enjambement lui procurerait une grande joie. Comme un enfant qui découvre soudain le sens de l’existence et ne l’oubliera plus jamais par la suite.
Pas d’épiphanie un sentiment plus vague brisé à l’image incertaine de ce bleu dilué par instants nuance égée des antiques plongées liens entre la profondeur et l’altitude même le léger coule s’enfonce et se perpétue un maître gueule quelque chose à son chien le front de mer ou bien de guerre comment vivre la vie sans le pouvoir rien que la puissance ? le maître s’est tu pas la mer couleur de sel d’algues et d’ailes lointaines obèse la femme prend le relai et les chiens en photographie comme dans une illisible grammaire l’univers s’écrit en phrases vides album de famille délirant à tour de rôle à présent ils posent avec les animaux un de chaque côté (à droite les garçons à gauche les filles nuance élée) là entre mes mains je cherche que faire de mon sentiment grec nimbé dans le brouillard d’indifférence toujours plus épais et le sens opaque les chiens aboient la femme marche avec difficulté souviens-toi de ceci : toujours quelque chose te sera enlevé une part d’univers ou bien d’honneur un pan de ciel et c’est à toi que tient de toi qu’il dépend de condamner l’avenir ou d’absoudre le destin cependant que le vent innocent lui ne faiblit pas.
Temps un peu trop plat, un peu trop calme, à mon goût, à l’image de ce ciel voilé qui n’a rien de décidé mais hésite entre deux états contradictoires et irréconciliables. Hier, il y avait quelque chose de vif dans l’air, de vivifiant dans la couleur, cette clarté, une atmosphère légère et transparente qui correspond à mon état d’esprit — je vois —, à ce quelque chose grec qui me fascine, ce quelque chose qui n’existe pas au présent, mais demeure présent à l’esprit comme une manière d’idéal régulateur. Hier ainsi, lisant la Pensée chatoyante, le livre que Pietro Citati a consacré aux périples d’Ulysse, et les dernières pages de l’Odyssée avec Daphné, j’avais noté dans mon carnet les quelques phrases que voici. Ulysse est le héros qui triomphe de la tragédie. Il est celui qui accomplit. Sa positivité est celle de la lumière, de la maturité, de l’élaboration, non de l’adolescence qui s’attarde, de la ruine et de la destruction. Comment comprendre Ulysse si l’on ne l’aborde pas du point de vue du ciel bleu, du soleil qui réchauffe ? Ulysse est incompréhensible à qui ignore le bonheur du chez-soi. Le repas, le foyer, la famille — cette dernière, non pas comme une force oppressive (rien n’est plus étranger au monde d’Ulysse), mais comme expression de l’union humaine avec la nature : la non-scission. Ce sentiment méditerranéen, l’union. Ulysse est le héros du bonheur retrouvé. Il est celui qui réussit sa vie. Il est pleinement grec : il accomplit sa vie. Ulysse accomplit la vie. Aujourd’hui, j’ai beau marcher, quelque chose fait défaut. Est-ce que j’accomplis ma vie ? Est-ce que j’accomplis la vie ? Les vagues s’entêtent à se briser sur la digue, et moi, ce n’est pas cela que je cherche. Tourner le dos à la mer ? Sentiment barbare. Je continue de marcher jusqu’à ce que, ce que je cherche, je le trouve enfin. Ou bien sa négation. Oui, sa négation. Je m’arrête, regarde, avance. Répète cette approche silencieuse un certain nombre de fois. Photographie ce que je vois. Et pense. Ici, le cul de David côtoie les baraques à churros, les bagnoles de fonction pourries et les barrières brinquebalantes. La mythologie, les travaux publics. Le sublime, le sordide. Et Goliath ricane en admirant le destin des rois.
Pluralisme de l’entre-soi. Exister sous le radar, parce qu’on n’a pas assez d’amis, pas les bons amis, ou pas d’amis du tout, comme c’est mon cas, peut s’avérer fatigant, humiliant, désespérant, mais c’est sans doute un mal nécessaire pour qui, comme moi, veut être reconnu non pour ceux qu’il connaît mais pour ce qu’il fait. Tout ce qu’il y a de contingent dans les amitiés et leur intéressement, de sordide dans l’entregent et son entrejambe vus sous toutes les coutures, tout ce qu’il y a de déplorable dans une vision du monde étriquée, tout cela peut bien faire un succès temporaire, mais ce n’est pas cela qui restera. Alors quoi ? Seule l’écriture restera. Quels arguments ai-je à proposer en faveur d’une telle affirmation ? Si j’y réfléchis bien, aucun. Ce n’est pas une certitude, c’est un pari. Sport national depuis 1658. Pas une question rationnelle, c’est avant cela. C’est une question de sentir. Et, de toute façon, ceux qui ne sentent pas, que pourrais-je bien avoir à leur dire ? Me promenant après avoir passé trois jours sans sortir de l’appartement pour cause d’héraclitéisme respiratoire, j’ai été saisi par la qualité de la lumière, la couleur du ciel, l’atmosphère parfaite de journées d’hiver comme celle-ci. Saisi aussi par la détermination avec laquelle nous faisons de nos paradis, des enfers. Mais tout est lié, non ? Tout se tient, non ? C’est si facile de ne plus sortir de chez soi, de ne plus sortir de sa tête, de ne plus penser que sa façon de penser, de ne plus rien désirer que ce que l’on a déjà désiré, de jouir de la répétition identique du même, bis repetita placent, pas vrai ? et de finir par ne plus rien désirer du tout. L’autre jour, un écrivain industriel expliquait ainsi que, pendant le confinement, il avait lu des livres industriels avec ses enfants (industriels, eux aussi). Guillaume Musso. Harry Potter. Autant de noms qui désignent la même chose. Tant de mots pour dire finalement quoi ? Rien. On fabrique à la chaîne du langage insignifiant. Et on s’entend à parler parce qu’il est insupportable de se taire et d’écouter. Écouter quoi ? Mais rien. Le rythme stochastique que bat l’anneau sur le mât dépourvu de drapeau. Le son que font des pieds qui s’enfoncent dans le sable. Les cris des oiseaux de mer qui nous survolent. Beauté de la morte saison. Au lieu de quoi, on fait gueuler la musique qui fait gueuler encore plus fort. Cacophonie : mauvaise vie. Je marche. Je ne dis pas un mot. Je regarde les gens que je croise. Le ciel au-dessus de moi. Le sol au-dessous de moi. Tout est parfait. Sans un mot. Sans un bruit de trop. Tout le sens, je le retiens. Chassant l’illusion tardive d’avoir quelque chose à dire. Ensuite, peut-être, ensuite, je puis me disposer à écrire.
L’esprit universel est imbécile. Il change de sujet toutes les cinq minutes, si ce n’est plus souvent, il a un avis sur tout, mais il est incapable d’avoir la moindre idée générale, de former le moindre concept de ce qui lui arrive, il est traversé par des événements et des phénomènes auxquels il ne comprend rien ; il traite des données, résout des problèmes, mais n’en a aucune intelligence. Rien n’est problématique pour lui, rien ne doit pouvoir entraver son fonctionnement, rien ne saurait être aporétique — l’aporie signifiant la fin de la logorrhée de sa langue universelle. L’esprit universel se dissout dans le bavardage intégral. On parle de tout (il faut briser tous les tabous), mais on ne retient rien, pas la moindre leçon, à cause de cette dimension morale et insupportable que les leçons revêtent : Je ne veux pas devenir meilleur, dit l’esprit universel, je veux aller bien. L’esprit universel passe son temps à s’ausculter, il commence ses phrases les plus sincères par « Ma psy m’a dit… », et se dissout dans une infinité de particularités. La claire transparence des messages qu’il communique cache mal les taches opaques de ses mensonges, de ses renoncements. Tous les moyens sont bons, même les plus artificiels, pour que l’esprit universel ait bonne conscience. Sauf que l’esprit universel n’a pas d’esprit. C’est une machine automate. Trop de pluie de gris d’ennui d’un geste léger je censure l’univers.
Ce matin, tartinant ma biscotte, je tente d’atteindre à l’indifférence suprême. La distance sans bouger. Rien ne me touche de ce que je lis que pensent mes contemporains. (Un peuple d’analphabètes s’exprimerait-il autrement ?) Je ne tourne pas la tête en arrière, mais je sais que, dans mon dos, là-bas derrière la barrière des collines, la grande torche de pétrole brûle encore. Ce monde cessera-t-il un jour de cultiver la mort et la bêtise ? J’avale une autre gorgée de mon inutile potion (thé, jus de citron et miel), cette nuit non plus, je n’ai presque pas dormi. Quand je me suis éveillé tout à l’heure, mes vêtements étaient trempés, les draps aussi. Et si la bêtise et la mort étaient consubstantielles au monde, son essence, moins au sens ontologique qu’au sens pétrochimique, me suis-je demandé. Et si c’était cela, le monde : la bêtise et la mort. Je n’aime pas cette hypothèse triste, mais je la fais quand même, parce que c’est la meilleure hypothèse à faire. Finalement, je me tourne. Par la baie vitrée, je contemple le spectacle de ce feu chimique, fumée noire qui monte au ciel et file à l’horizon, flamme jaune orangée, menaçante comme pourrait l’être une porte de l’enfer. Soleil bas sous un ciel gris et opaque. Eschatologie furtive. — Comme nous sommes inaptes au silence, apprenons au moins à haïr le bruit.
Sur le toit en face un oiseau de mer dévore à coups de bec un oiseau de terre secs et méticuleux il tire ses entrailles qui cèdent avalées et le cadavre virevolte encore plus fragile qu’autrefois à côté une autre bête marine plus petite semble attendre la fin de l’œuvre vorace un reste de carcasse ainsi passe et se transmet la vie. (Pour une éventuelle récriture de possibles carnets d’un hiver.) Quasi pas fermé l’œil de la nuit. Envie de dormir mille ans ou douze heures, je ne sais pas, peut-être est-ce la même durée. La bouche ouverte, je ressemble à un poisson qui étouffe hors de l’eau. Et cet air stupide, abruti, n’est-il pas encore celui qui me va le mieux ?
Pas de ciel rien qu’un gris aveugle je ne cherche pas le dehors qu’en ferais-je ? j’imite l’impossibilité de parler mais je suis je crois trop fatigué mille siècles ne me rachèteraient pas j’essaie de me faire une âme mais pour qui ? et avec quoi ? des lambeaux tombés de nulle part des notes éparses griffonnées à la hâte découvertes à l’oreille et dont je n’ai pas la clef admire la réalité avec sévérité ne te trompe pas de sujet pour démolir ce que tu es incapable de bâtir mille générations allaitées au sein de notre folie s’infligent leur propre peine l’heure de la grande purge je jette un coup d’œil à droite fausse alerte.
J’aime bien penser en accomplissant des tâches ménagères. J’aime bien, enfin, non, je n’aime pas bien, ce n’est probablement pas la façon de dire qui convient, ce n’est pas une question de bien aimer, disons plutôt que c’est comme cela, parfois, que les choses se produisent, que les idées viennent, même si ce n’est pas toujours le cas, parfois non, disons alors qu’il m’arrive de penser en accomplissant des tâches ménagères. En passant l’aspirateur, par exemple. Ce matin, en l’occurrence, j’étais en train de nettoyer l’évier de la cuisine, quand j’ai repensé à ce que j’avais dit à Nelly la veille ou l’avant-veille, je ne sais plus, l’avant-veille, je crois que c’était, quand j’avais dit à Nelly que, si le solipsisme ontologique était très probablement faux, ou tout simplement absurde, et ne demandait pas qu’on lui consacre beaucoup de temps, le solipsisme psychologiqueconstitue en revanche un authentique écueil auquel nous sommes tous confrontés à des degrés divers. C’est ce que j’ai appelé à diverses reprises la difficulté, voire l’impossibilité de sortir de sa tête afin de penser d’autres pensées que les nôtres, de ne pas nous borner dans notre rapport aux autres et au monde à penser nos propres pensées, pensées qui, dès lors, ne sont plus des pensées, mais des pétitions de principes, de simples vocables éructés à la figure des autres, à la face du monde. Nous sommes prisonniers du solipsisme psychologique, c’est-à-dire que nous n’avons pas conscience que nos conceptions ne sont pas des vérités absolues, mais qu’avant de devenir éventuellement des vérités, ce ne sont que des conceptions, des conceptions parmi d’autres, qui plus est, et que rien ne dit que celles-ci soient plus vraies que celles-là, ni même qu’il y en ait des plus vraies que d’autres, et encore moins qu’il y en ait des vraies tout court. Dans quelle mesure, d’ailleurs, le Γνῶθι σεαυτόν apollinien n’est-il pas une injonction à se libérer de ses propres conceptions pour parvenir à la conscience que ce sont des conceptions et non pas des vérités absolues qu’il suffit ensuite de projeter sur le monde ? Je pourrais multiplier les exemples de ce solipsisme psychologique, des plus personnels aux plus universels, mais ce n’est pas ce que j’ai envie de faire, bien plutôt de montrer (de faire voir, pour le dire avec un peu plus de lourdeur et un peu plus de justesse aussi) que nous ne sommes pas donnés à nous-mêmes, que nous sommes en train de nous faire, de nous inventer, de nous penser, etc. Chaque fois que nous oublions cette vérité assez banale mais manifestement pas inoubliable, nous venons nous briser sur notre inconscience, notre vue étriquée, notre myopie, ou je ne sais quoi d’autre, bref, nous ignorons ce que nous sommes pour le déverser sur les autres et le monde qui, malheureusement, cela, nous nous refusons à le voir, le monde et les autres qui, après tout, ne nous demandent rien. Nous pouvons bien ensuite déplorer que le monde et les autres ne nous accueillent pas, que le vieil amant n’ait plus de temps à nous consacrer, que le monde ne réalise pas le moindre de mes désirs, que ce que je tiens pour le juste ne soit pas universellement partagé, mais à qui faut-il que nous nous en prenions — à lui, qui a changé de vie, aux autres, qui se satisfont de penser leurs propres pensées, au monde que nous indifférons superbement, ou bien tout simplement à nous-mêmes ? Et que me connaître moi-même, pour le dire en ces termes grecs, ce n’est pas simplement connaître mes désirs, mais reconnaître que ce sont des désirs, ou mieux : que ce ne sont que mes désirs. En frottant l’évier pour qu’il soit conforme à l’idée que je me fais d’un évier propre, il m’a semblé que, si nos désirs n’étaient jamais que nos désirs, il y avait quelque chose de beau, tout de même, à cette idée, comme une forme d’anti-kitsch absolu (j’entends par là : une forme de remède au kitsch), l’idée que, peut-être, le chemin qui va de la cuisine de mon appartement au temple d’Apollon à Delphes n’est pas si tortueux ni si long qu’on pourrait spontanément le penser et que, pour le parcourir à la vitesse de la pensée, il suffirait sans doute de s’absenter quelques instants de soi-même, disparaître de ses pensées, et imaginer les choses comme on ne les verra soi-même jamais, parce qu’on y est toujours : comme si l’on n’y était pas.
Qui du bout des doigts rouges froid essaie de s’emparer du ciel qui bleu dessine de géométriques figures et possibles humain animal matière héliotrope qui aime encore l’art brûlant de tracer dans l’air nos désirs abstraits et les parfums de l’univers fumées vapeurs transparentes à la face de nos fantômes lucides quelque chose comme un voile dévisage l’atmosphère toutes nos solitudes enchaînées à chacune ne révèleront rien que des collections de lettres mortes moi relique souple agile du vouloir j’essaie de comprendre pâle misère où dire la forme surface de la terre voire teintée de jaune la mettre à la place qui lui revient fonctions primaires de l’apparition voir traverse l’image perce blanche où sont-ce des taches sur la vitre ? et ces corps qu’on voudrait croire en suspens eux des oiseaux ou des ouvriers feu sur les toits perchés ? frontières brumeuses entre les êtres sfumato ne diras-tu pas des gestes lents dont je défigure les forces déclinantes du passé voir transperce d’âge en âge la subsistance du pouvoir ceci est ma leçon épurée.
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