9.10.20

Comment écrire un vers
quand tout est socio-
logisme encore un vers
et que se rebeller s’obstine
à commenter l’état de quelque société ?
pamphlets dégonflés
qui se répandent vomis
sur le bitume
fracas policés
échanges de bon sens
comme de lieux communs — et moi
qui cherche ma voix
en faisant rimer des e muets
à supposer que je l’ai trouvée
restera tout encore à inventer :
à qui parler ?
à qui parler ?
accumulation de non-sens
en revanche d’éclopés despotes
j’ai tous les stigmates
de l’univers
lèche les yeux tète les seins
sur un plateau sans or
— quelle sainte sauvera le monde
si nul ne s’y veut vouer ?
l’enfer et l’envers
finissent embrassés.

8.10.20

Pas grand-chose. C’est ce que je devrais me contenter d’écrire aujourd’hui. Ces trois mots. Je gratte le fond de mes idées pour trouver quelque chose à répondre aux questions que Pierre me pose. Je devrais peut-être attendre demain. Mais qu’est-ce qui me garantit que demain ce sera mieux, que demain j’aurais quelque chose de plus intéressant à dire ? Non, autant écrire aujourd’hui et puis, si demain je suis victime d’une illumination incontrôlée, j’aurais tout loisir de substituer aux inepties de la veille les profondes vérités du jour. J’essaie de me donner une discipline, mais je n’y parviens pas. Tous les plans se cassent la figure. Il y a des parasites partout, et je sais que les parasites ne sont jamais que des excuses, enfin je crois, je ne sais pas, j’ai l’impression qu’il y a des parasites partout et que ce sont eux qui m’empêchent d’être moi-même. D’accord, mais c’est qui, moi-même ? Je ne sais pas. Je ne puis m’en faire qu’une idée, qui n’a de réalité que l’apparence. Et à en juger par celui que je suis, peut-être que si j’étais moi-même, je ne m’aimerais pas plus que je ne m’aime à présent. Oui, mais n’entre-t-il pas dans la définition du vrai moi-même de pouvoir m’aimer ? Bon, mais qu’est-ce que cela veut dire s’aimer ? Peut-être n’ai-je pas envie de m’aimer, peut-être ai-je envie de me haïr jusqu’à inventer quelque chose avec quoi je parvienne à m’identifier pleinement, avec quoi je me confonde parfaitement. Mais si je me confondais avec moi-même, s’il n’y avait plus le moindre écart, plus la moindre faille, plus le moindre interstice par où quelque chose d’autre pourrait passer, pourrait se passer, ne serais-je pas, bien que vivant, mort ? J’ai pensé à la mort, ces derniers jours. Je me faisais des remarques à son sujet, trouvant une consolation dans le fait que je vivrais sans doute moins longtemps que je n’ai vécu jusqu’à présent. Mais qui sait vraiment ? Tout le monde se raconte des histoires qui résistent plus ou moins bien à un examen attentif. La plupart de nos fables s’écroulent dès que nous les considérons sans complaisance. Comment faire pour arrêter de faire semblant ? Est-ce que tout faire n’est pas toujours un faire semblant ? À quoi est-ce que tout cela rime ? Pas grand-chose.

7.10.20

Fragile pensée. Qui s’effondre après la découverte que le traducteur du livre de Handke sur Cézanne n’a sans doute ouvert ni la correspondance de Cézanne ni les souvenirs sur Cézanne où les propos cités sont pourtant consignés (en effet, s’il l’a fait, pourquoi ne sont-ce pas ceux-là qu’on trouve dans une lettre à Émile Zola ou une relation d’Émile Bernard qui sont rapportés, mais des versions approximatives ?). Or, ceci signifie que l’auteur non plus n’a pas ouvert ces livres en français, et que donc tout le monde patauge dans le faux, l’à-peu-près, le presque, la confusion. Fragile pensée qu’il faut dès lors reprendre à zéro. Tout le raisonnement est faux. Il faut prendre un autre chemin. Sortir de la circulation la fausse monnaie des approximations, retourner à la source, se débarrasser de tout ce qui encombre l’esprit, de tout ce qui fait écran au regard. N’est-ce pas très cézannien, finalement ? Ou, plus exactement peut-être, très méditerranéen (ce qu’est Cézanne avant tout) ? Regarder, aller voir par soi-même, traverser le pays au lieu d’admirer le paysage, scruter l’ombre et la lumière, marcher. Nul exercice d’admiration dans la peinture, dans l’écriture, nulle contemplation passive, nul retrait, retraite, tout le contraire : être parmi.

Samedi, dans un drôle d’état, j’ai traversé la ville jusqu’à la mer, entre tragique et sublime, entre Baumettes et Sormiou, prison et calanque. La lumière d’après l’été avait cette qualité de douceur qui n’est pas moins exacte que la lumière d’été mais, un peu moins violente, laisse peut-être les choses dans un état plus accessible. L’été, tout est si net, si tranché, découpé que se manifeste une dimension hostile de l’environnement, qui affirme que nous humains, nous ne sommes pas tout à fait chez nous, ici. Quand la lumière est plus douce, la montagne n’est pas un refuge, mais elle nous laisse plus d’espace où exister, par où nous frayer un chemin. C’est à partir de la lumière qu’il faut penser, à partir du pays et non pas du paysage, à partir de l’expérience et non pas du cliché ; toujours agir avec précision, exactitude, simplicité — des gestes, des phrases, de la démarche. 

2.10.20

La bêtise s’arbore avec fierté. Jadis, on la cachait quand on se rendait compte qu’on en était victime (« Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, vous m’avez mal compris. »), on s’en moquait quand on l’apercevait chez ceux qui ne s’apercevaient pas de la leur. Monsieur Jourdain ne servait pas tant de repoussoir (objet universel de moquerie) que de miroir dans lequel tout le monde devait se regarder tôt ou tard, faire le bilan de sa propre bêtise, se regarder en face. Désormais, de sa bêtise, il faut être fier : l’hominidé à l’ego parfait tel qu’il est ne pouvant se tromper, toutes ses idées sont bonnes en tant que telles. La critique, dès lors, ne sert plus à rien. Elle s’épuise avant même de commencer son travail de découpage. Il n’est plus question d’argumenter depuis longtemps, on en constate les effets de plus en plus grossiers, simplement d’affirmer une position dont les présupposés, les contradictions éventuelles, les fautes de raisonnement sont ignorés délibérément. Qu’importe, en effet, si l’on dispose d’un accès direct au bien, son essence, qui permet d’affirmer sans trembler l’indiscutable vérité ? C’est la nuance qui, après avoir été ridiculisée, est bannie de l’espace public. Plus question de distinctions, de doutes, de réserves, l’horreur de la nuance culmine dans la haine du « mais », marque insupportable de la différence que l’on veut souligner. L’écart, le coin de rideau que l’on soulève pour faire passer un peu de lumière, voir ce qu’il se passe au dehors, le temps que l’on prend pour s’interroger, le silence gêné ou patient de qui ne sait, de qui doute, de qui a besoin de calme pour se faire son idée, la tête reposée, tous ces gestes sont inadmissibles, qui ne témoignent pas de l’adhésion immédiate et absolue à l’air du temps. Les esprits ont-ils été défascisés ? 

Couru un peu plus de 41 kilomètres cette semaine. Aujourd’hui, beaucoup de vent. Pourquoi me semble-t-il que c’est quelque chose de nécessaire, pourquoi me semble-t-il que, même si c’est long, si je parviens au bout de ce que j’ai commencé, j’aurais accompli quelque chose et que, si ce n’est pas le cas, ce que j’aurais fait durant ce temps-là, ne l’aura pas été en pure perte ? Alors que, d’un certain point de vue, je ne fais rien, je ne fais que courir. Qu’est-ce que faire quelque chose ? Ce n’est pas vrai, ceci dit, que je ne fais que cela. J’écris des pages dans ce journal, j’écris des pages dans mes éclaircies, j’écris des poèmes, je découvre des choses que je ne connaissais pas. Comme ces deux films de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub que j’ai vus hier. J’avais déjà entendu parler de leur travail, mais je n’avais encore rien vu. Moins par indifférence, paresse, que par l’absence d’une occasion. L’occasion, c’est Pierre qui lui a donné une présence, dimanche, quand il m’a dit que Straub et Huillet avaient fait un film sur Cézanne. Et quel film. Panoramique sur la Sainte-Victoire. Plans fixes sur des photos de Cézanne, des tableaux de Cézanne, des paysages peints par Cézanne, sur le fond de la voix de Danièle Huillet qui lit les déclarations faites par Cézanne à Joachim Gasquet. Même dispositif rigoureux, pas austère, mais précis, simple, exact, dans Une visite au musée, le deuxième film que j’ai vu d’elle et lui. D’ailleurs, je crois que c’est dans la visite au musée, que Cézanne parle de la simplicité, en fait l’éloge. Tâchant de suivre (ça va si vite), je note mentalement aussi qu’il dit qu’il lit Lucrèce. Pourquoi me semble-t-il soudain que c’est une évidence ? 

30.9.20

Une certaine lourdeur
je dirai là
sans le montrer du doigt
mais pas lasse — non
c’est un résultat
chaque jour invente sa discipline
quand même c’est toujours la même
pourrait-on dire
pourquoi est-ce que je fais ce que je fais ? 
certains jours
(c’est vrai) 
il semble que le sens puisse en échapper
alors je recentre
manière de figurer
nos âmes défigurées
je veux dire : nos corps
elle et lui n’ont jamais connu
la séparation.

Tout ce sens ajouté
au sens
qu’ensevelit-il ?
quand je regarde mes mains
parfois
je me demande si elles savent comment
faire le bien
ou si c’est devenu si abstraite notion
que le son qu’elle produit
quand on la fait n’évoque
rien
un peu de fatigue peut-être
à force de mettre des mots à la place
des autres
qui met de l’ordre dans les idées ?
slogans pour dissidents
à exécuter
et toujours la même question :
qu’est-ce que la vérité ?

29.9.20

Réunion zoom pour le prix. En un sens, ce n’est pas plus mal, qui m’économise un séjour fastidieux autrement à Paris. D’accord, c’est le point de vue mesquin, mais à quoi ressemble cette humanité-là, j’entends : une humanité qui vit comme cela, dans une distance qu’elle tente de combler par des expédients technologiques ? Je ne le sais pas. À mesure que l’on se sépare de la nature (ou d’une idée de la nature d’après laquelle être-là fait partie de « la nature »), la demande de nature augmente. Est-ce étonnant dans ces conditions que l’incompréhension croisse sans cesse, que nous nous retrouvions dans des situations où nous ne comprenons pas ce qu’il se passe, non parce qu’il se passe quelque chose de nouveau, non parce qu’il se passe quelque chose que nous ne sommes pas ou pas encore équipés pour comprendre, mais parce que nous produisons nous-mêmes l’incompréhension dont nous souffrons ensuite ? Si tu regardes les choses comme elles sont, tu vois bien que l’apparence de normalité derrière lesquelles on tente de les dissimuler ne parvient pas à masquer bien longtemps leur facticité. Nous fabriquons des formes de vie insensées, et nous exigeons de ceux qui les vivent qu’ils fassent preuve de bon sens. Après avoir méthodiquement détruit les liens de solidarité (publique, organisée, etc.), il ne semble pas obscène au pouvoir de demander aux gens de ne pas se comporter de façon égoïste. Comme si de supposées vertus privées pouvaient corriger les effets dévastateurs des vices publics. L’idée même qu’on puisse faire appel à ce genre de sentiments devrait apparaître insupportable à quiconque en est doué (comme quelque chose d’odieux, honteux, immonde), et le fait que cela ne soit pas le cas n’en dit-il pas long sur l’état de la sensibilité humaine ? 

J’ai ouvert un nouveau fichier pour des raisons techniques de taille du précédent fichier (je l’avais commencé le 4.2.2017). Un second volume qui commence de façon contingente, mais comment pourrait-il en être autrement ? Je préfère qu’il en soit ainsi : que les « volumes » ne suivent pas les années, mais commencent et s’arrêtent au hasard. 

Je crois que c’est seulement dans les carnets, les cahiers, les feuilles volantes, que je me sens vraiment libres d’écrire. Mais faut-il toujours se sentir libre pour écrire ?  

27.9.20

Est-ce qu’à défaut d’une réponse claire à la question pourquoi est-ce que je vis ? une réponse autre que la réponse pour vivre la vie vaut la peine d’être vécue ? Et puis, qu’est-ce que ça veut dire valoir la peine d’être vécue — est-ce une peine, la vie ? Que, soudain, la question de la vie se pose devrait être un moment formidable, au lieu de quoi, c’est un moment d’une grande tristesse, anxiogène, disent-ils, comme si vivre, c’était minimiser l’angoisse. Daseinogramme plat. But de la vie. Sinon quoi ? Jusqu’à présent, j’ai toujours trouvé des raisons de continuer, et il n’y en a pas que cela change. Elles sont individuelles, pas égoïstes. Si j’étais égoïste, il y a bien longtemps que j’aurais abandonné pour m’adonner à la grande indifférence : pas l’once d’un sens, chacun dans sa bulle, chacun dans sa tête, pas question d’en sortir, sinon pour faire des stocks. Pas comme ça que je pense, pas comme ça que je respire. Parfois, je ne sais pas ce que je fais, il me semble que je suis une victime, impuissante, incapable, comme tout le monde, comme tout le monde, je ne sais pas, ce n’est pas le problème, parfois, j’entrevois une brèche, est-ce moi qui l’ai percée ? était-elle là de toute éternité ? je l’ignore, si j’hésite un instant de plus, je ne la verrais, resterais sur le seuil, profane ignare pour l’éternité.

Pierre à déjeuner. Morue à la génoise. Une journée parfaite. 

25.9.20

Comment se faire une âme, une raison d’être, comment ne pas lécher les flaques et, repus de ce rebut, se contenter d’une survie satisfaite ? Qu’est-ce qui se dessine à l’’horizon ? La petite santé dans de gros suv. Je ne me méprends pas : il y aura toujours des prophètes du malheur, toujours de nouvelles peurs, des apôtres du salut par l’abstinence, l’ascèse, jamais le cul entre deux chaises, tenants de la punition, toujours la bonne parole sans jamais rien à dire, toujours réponse à tout avec les idées des autres, pensée toute faite, toute prête, plus qu’à la porter, je ne me méprends pas, je ne m’entends pas avec. Pas même moi-même. Je me demande ce que je fais là. Et à quoi bon. Et à quoi bon, je me le demande, je me demande à quoi bon. On pourrait multiplier les couches à superposer. À l’infini, ou jusqu’à ce que l’on soit fatigué. Ce n’est pas pareil, ceci dit. L’infini commence là où finit le fini. Paraît-il. Il y a le vent qui souffle, et c’est aussi un état d’esprit, air sec, air fou, air de rien, air d’air. Qui cherche à définir l’atmosphère ? Elle se respire, impossible à englober d’un coup d’œil, peut-être ne la sent-on jamais qu’après, on s’en souvient, on y revient, elle était là, moi aussi, c’était bien. Est-ce que c’était bien ? Oui, puisque je m’en souviens. Le vent est-il fini ? Suis-je fini ? Au sens de fini. Je regarde les traces de doigts que Daphné a laissées sur la baie vitrée, et je me demande : quand avons-nous perdu le goût de la liberté ? 

24.9.20

Depuis mon anniversaire, j’avais pris la décision la veille, comme il me semble que je l’avais écrit à ce moment-là, mais je ne me relis pas, je n’ai pas envie de me relire, cela ne m’intéresse pas, je prends une photographie instantanée chaque jour, ou plutôt : au moins une photographie instantanée chaque jour, et j’en garde une s’il y en a plusieurs, une au dos de laquelle j’inscris la date du jour où je l’ai prise, décision d’un exercice d’une durée d’un an. Il doit bien y avoir une raison pour laquelle je fais cela, mais je ne la connais pas, outre le motif psychologique un peu facile du temps qui passe, qu’est-ce que je cherche, en me donnant cet exercice ? je ne sais pas, honnêtement, je ne sais pas, je cherche quelque chose et, quand on cherche vraiment quelque chose, on ne sait pas quoi, on sait que l’on cherche, mais c’est à peu près tout. J’ai l’impression d’avoir déjà dit cela, mais non, c’est Ménon. Ce qui ne change pas grand-chose. Il y a toujours un moment dans la journée quand je pense à cette photographie que je n’ai pas prise, quand je pense aux photographies que j’ai prises, quand je pense à prendre mon appareil, et quand je pense à faire la photographie. Sans doute, est-ce pour cette raison que j’ai écrit ce que j’ai écrit hier, et que je suis allé chercher les photographies auxquelles j’ai pensé dans les boîtes où elles étaient rangées, c’est-à-dire que je pense qu’il y a un lien entre toutes les activités, un lien interne, qui trouve à s’exprimer de diverses façons et de façons très diverses, de différentes façons et de façons qui sont très différentes les unes des autres, j’entends par là : quantitativement et qualitativement, il y a plusieurs façons dont les choses s’expriment et chacune de ses façons exprime ces choses à sa façon, mais aussi un lien interne entre toutes ces expressions et, peut-être, même si c’est un peu tortueux, il me semble que c’est là où je veux en venir, toutes les choses, lien qu’il s’agit de mettre au jour entre toutes les choses, toutes les choses que je vis, ce qui ne signifie pas que ce sont des choses subjectives, ce n’est pas ce que je veux dire, mais simplement que ce quelque chose, c’est moi qui en fais l’expérience, et n’importe qui d’autre pourrait en faire l’expérience. C’est un aspect de la façon dont j’envisage l’existence qui me semble très important : n’importe qui peut faire l’expérience que quelqu’un fait, ce qui ne signifie pas que tout le monde va la faire, mais que rien n’interdit a priori de la faire, que l’expérience n’est pas privée, que ce qu’il y a de vraiment profond en elle, au contraire, est public en ce sens-là. J’allais dire, en revanche, que c’est un devoir pour moi de manifester l’expérience que je fais pour sa dimension publique, mais je ne sais pas si c’est exactement ce que je veux dire. Quand je pense à la fin, aux 365 photographies que j’aurai prises à la fin de l’exercice, j’hésite : je me demande si j’irais au bout, si je n’arrêterais pas avant, tout comme je me demande si je m’arrêterais, si je n’aurais pas envie de continuer après. Et puis, je n’ai pas envie qu’on les voie, ces photographies. Ce qui est un paradoxe, je crois. Non que je pense qu’il y ait une demande, non que je suppose que qui que ce soit puisse vouloir voir ces photographies, non, mais je veux les garder pour moi, ce qui semble en contradiction avec la publicité de l’expérience dont je viens tout juste de parler, et peut-être y a-t-il contradiction, mais peut-être aussi faut-il du temps pour que l’expérience prenne forme, s’affranchisse du cadre un peu naïf, un peu rigide, un peu répétitif de l’exercice pour devenir une expérience, oui. 

23.9.20

Toute la différence entre laisser des traces et en relever, prélever des empreintes, organiser des événements passés en vue de quelque chose à venir (qu’on ignore, dont on a le dessein, qu’on envisage). Documenter mon existence pour ne pas la perdre, cela ne m’a jamais intéressé. Un peu comme je n’ai jamais vraiment aimé raconter mes journées, ou des anecdotes. En revanche, dans les prélèvements faits sur le vif, quand on ne sait pas encore penser, quand on ne sait pas encore quoi penser, ou alors sans distinction, ce n’est pas fabriquer des souvenirs, mais des avenirs. Toute la différence entre la mémoire (morte, vive, c’est la même) et la pensée : le souvenir figé, fixé est sans efficace, artifice mort, sa volonté est impuissante, elle ne va nulle part, ne mène à rien, demeure obsédée par elle-même, l’être-trace de sa trace, c’est un contemporain éternel, en somme, pas un passé, parce que rien ne passe dans une trace. Je réfléchis, j’écris, et je pense à des photographies que j’ai prises, il y a un, deux ans, des images instantanées que je conserve dans des boîtes, sans que je ne les regarde vraiment jamais, en attente peut-être d’un appel à elles. Certes, les voyant, je me souviens (de ce que je faisais, du jour qu’on était, du lieu où c’était — elles sont faites pour cela), mais je me souviens aussi de les avoir prises pour m’en souvenir un jour, pour donner un point de repère à mon souvenir, pour que ce souvenir du souvenir trouve sa place dans un ordre, dans une organisation. Comme la dernière phrase du dernier livre (la phrase codée en binaire des habitacles) appelle la première phrase du prochain livre (lequel n’a pas encore de nom), ou du moins donne une espèce de motif pour le livre qui n’existe pas encore. Obsession de la cohérence ? Peut-être. Mais je ne dirai pas excès de cohérence, je ne fabrique pas un système artificiel, les pensées ont un ordre qui, toutefois, n’est pas totalement conscient, mais se déploie dans l’espace et le temps, celui des livres et celui de la vie qu’il faut vivre pour écrire des livres. C’est vrai, quoi d’autre sinon une vie, peut bien résoudre le problème de la vie ?

Reflets du soleil
derrière les rideaux baissés
et mes yeux
blessés.