22.9.20

6 heures du matin. L’orage a passé. Je vois encore des éclairs qui illuminent le ciel derrière les nuages, mais ils me semblent si lointains à présent. N’en reste plus qu’une odeur de pluie en suspens dans l’air. Douce mais omniprésente. Éclats dans le ciel d’un jaune très pâle, j’essaie de les compter 1 2 3 4 sans savoir si c’est la réalité que je vois ou moi, qui tente spontanément de la réduire à quelque chose qu’elle n’est pas, mais que je peux saisir, comprendre, dont je puis me souvenir, comme une série dénombrable d’illuminations dans le ciel, feux de nature. Mais c’est quoi, la nature ? Cherche-t-on toujours quelque chose, dans le ciel ou ailleurs, sur terre, qui enfin résolve tout ? Est-ce possible ? Est-ce que moi, par exemple, je crois que si je trouvais quelque chose de singulier, de particulier, tout serait changé ? Pour qui ? Pour moi pour l’humanité, pour le monde entier ? Mais quoi ? Toute la difficulté n’est-elle pas là ? Il faut bien croire que quelque chose peut tout changer, mais si on ne lui donne pas de contenu, on n’a qu’un espoir indistinct, muet, et si on lui donne un contenu, on ne semble qu’effleurer la surface des choses, diluer une goutte de bien dans l’immensité d’un univers qui ignore tout du bien et du mal. Je pourrais dire : je ne suis pas comme cela, moi, je dis la vérité, mais — à supposer que ce soit exact — qui se soucie de la vérité ? Qu’est-ce que la vérité ? J’ai allumé la lumière pour écrire. J’eus mieux aimé rester dans le noir, mais ce n’est pas possible. J’ai besoin de la lumière, comme j’ai besoin des éclairs, la nuit, dans le noir. Y vois-je plus clair pour autant ? Sans doute pas, mais je peux continuer de me dire qu’il y a quelque chose derrière les nuages, quelque chose de clair, de plus clair. On n’atteindra jamais à l’ultime clarté, et peut-être n’existe-t-elle, et peut-être est-ce mieux qu’on ne le puisse et qu’elle n’existe pas, non qu’il faille demeurer face à l’impossible (l’ineffable, l’invisible, l’inexprimable, et caetera), mais on se garde ainsi de l’envie d’avoir le dernier mot, de mettre un terme à l’histoire : une bonne fois pour toutes, cela n’arrivera jamais. 

18.9.20

Tout est de ta faute. Tu n’as que ce que tu mérites. Parfois, je ne comprends pas très bien ce que je suis en train de faire, il me semble que j’ai besoin d’un certain temps, sinon pour comprendre, du moins pour appréhender l’activité. Ce n’est pas une question de maîtrise, c’est une question de sensations, parvenir à cerner l’étendue et les limites de la tâche. Enfin, quelque chose comme ça. Quelque chose se passe, et ce n’est qu’après coup qu’on essaie de savoir quoi. Ce qui signifie, d’une certaine façon, que nous sommes toujours en retard. Mais en retard sur qui ? En retard sur nous-mêmes. Pas en retard du tout, par conséquent. Un peu comme le test de Libet, qui prouvait que nous étions conscients de vouloir agir après avoir agi : nous voulons agir après avoir agi. Que se passe-t-il dans la latence entre l’action et la volonté ? Qui agit si ce n’est pas moi qui agis ? Mais ce non-moi qui agit, qui est-ce, sinon moi ? Je suis là et encore là où je n’ai pas conscience d’être. La conscience n’est qu’un enregistrement d’événements qui ont déjà eu lieu sans que personne ne les veuille vraiment — je veux après eux —, je n’ai conscience que d’événements passés, toujours en retard, à la traîne sur moi-même. Si on étend ce phénomène à l’ensemble des processus conscients, le moi est un parasite qui regarde le non-moi que je suis agir. Se fier à ces phénomènes conscients (voire aux phénomènes inconscients que la conscience fige a posteriori) revient à s’ancrer dans un passé éternel, se concevoir sous l’espèce du daté, du fini. Le moi est en retard, il vient trop tard. Mais qui est celui qui est en avance sur lui ? Comment s’adresser à lui puisque celui qui pourrait s’adresser à lui vient toujours après lui ? Comment s’adresser à un absent, qui est déjà parti, a déjà changé de sujet ? Comment me parler à moi-même ? Comment parler au moi jeune qui agit cependant que le moi vieux qui veut attend qu’il ait fini ? Énergie hors langage, impossible à canaliser. Ne s’épuise-t-elle pas quand on essaie de la réduire à ce qu’elle n’est pas, de la faire parler, la somme de s’expliquer, de rendre des comptes, assigne des responsabilités, des mérites et des blâmes ? Faut-il pour autant s’imaginer un sauvage en chacun de nous, brutal et violent ? Pourquoi pas ? À condition de ne pas se figurer de même qu’il détient une vérité à laquelle l’accès serait impossible. Le sauvage n’est pas en chacun de nous. Je suis ce sauvage, cette force brutale et insaisissable. L’erreur n’est pas de refuser d’y croire, mais de lui attribuer des pouvoirs spéciaux, supérieurs, de ne plus croire qu’en lui.

17.9.20

On me compte un an de plus aujourd’hui. À vrai dire, je ne sais pas quelle différence cela fait avec hier, entre le moi d’hier et le moi d’aujourd’hui, c’est-à-dire, sinon celle-ci : hier, au coucher, j’ai eu une idée, et aujourd’hui, j’ai commencé à la mettre en œuvre. Mais alors, le moi d’aujourd’hui ne fait rien d’autre qu’exécuter ce que le moi d’hier lui a dit de faire. Est-ce que cela fait du moi d’aujourd’hui quelqu’un de meilleur que le moi d’hier ou inversement ou ni l’un ni l’autre ? Impression d’empiler les idées (les « projets », comme disent les ingénieurs des lettres), mais y en a-t-il tant que cela ? Deux, trois, quatre ? Tout au plus. Est-ce trop ? N’est-ce pas assez ? Si je ne poursuis qu’une seule idée, ne vais-je pas finir par me répéter ? Je crois que je ne sais pas me répéter. Faux : je crois que je ne veux pas me répéter. La répétition m’angoisse. Enfin, non, elle ne m’angoisse pas, ou alors pas autant qu’elle ne m’ennuie. Mais l’angoisse et l’ennui, n’est-ce pas la même chose ? (Ne joue pas au philosophe existentialiste ; c’est ridicule.) Pourtant, si on ne répète pas, peut-on devenir meilleur ? Il faut répéter, alors, mais pas absolument. Il faut faire quelque chose de différent, mais dans un écart infime parfois, presque imperceptible à l’œil nu, du dehors, si je puis m’exprimer ainsi (et je ne suis pas certain que je le puisse). Pour l’idée de la veille, aujourd’hui, je suis allé à Callelongue. Un des plus beaux endroits du monde. La route qui y conduit, semble quitter la ville, mais y reste toujours, perçant toujours plus en profondeur dans le pays minéral, la pierre blanche, la mer et le ciel bleu net, au point de se confondre au point de l’horizon, dans le lointain infini. Les jours de vent sec, comme aujourd’hui, l’air est transparent, et la distance entre le dedans et le dehors s’abolit, imperceptible, à mesure que s’effondre la distinction absurde entre le monde et le moi. J’ai l’impression qu’en tendant la main, ce n’est pas simplement l’île qui se trouve juste là, en face, que je puis toucher, mais l’espace entre ici et l’autre rive, l’horizon même, si proche. Mer d’huile. Ni vagues ni vague. L’univers est d’une précision implacable, et le sfumato, impossible. La Méditerranée affirme l’exactitude.

14.9.20

De la bourgeoisie universelle. — L’espèce de doctrine non explicitée en tant que telle de la conservation de la vie comme horizon ultime de l’existence, qu’est-elle, au final, sinon une extension du conservatisme bourgeois à l’ensemble des processus biologiques ? Répondre Ne pas mourir à la question Qu’est-ce que vivre ? n’est pas une conséquence d’une sorte de prudence théorique qu’incarnerait le principe de précaution, c’en est la raison même. Le bourgeois ignore toutes les expériences qui permettent à l’existence de devenir autre, de se transformer, à l’individu de devenir ce qu’il n’est pas, de se dépasser et d’atteindre à une forme plus accomplie, une forme meilleure de soi-même, de justifier par elle son existence et de donner ainsi un sens à sa vie, fût-ce au prix de sa vie. Donner sa vie, se sacrifier, que ce soit pour la patrie, pour l’art, par amour, ou que sais-je encore ? — toutes ces possibilités sont étrangères à la mentalité bourgeoisie qui est devenue la mentalité universelle. Car, contrairement à ce que l’on a pu croire jusqu’à une époque récente, la bourgeoisie n’est pas tant une classe sociale qu’une mentalité, une tournure d’esprit, une façon de penser. Et, en règle générale, il conviendrait de réinterpréter l’ensemble des classes sociales en termes non sociologiques, non économiques, mais comme des façons de penser qui sont si loin d’être étrangères à l’action, qu’elles en sont au principe même. L’exigence de normalité qui est au fondement de l’éthique contemporaine, laquelle s’exprime dans l’impératif selon lequel tous doivent reconnaître chacun comme normal, participe de cet embourgeoisement universel : en tant que je suis l’ego que je suis, je suis impeccable, parfait, et je dois être reconnu comme tel. Toute tendance au changement est vécue comme une oppression, une agression parce que rien n’a plus de prix que cette vie que je suis en train de vivre, quand même ce ne serait jamais qu’une vie parmi quelques milliards d’autres. Ma vie fait tout le prix de ma vie. Et, en un sens, je dois non seulement être reconnu comme un absolu du seul fait que je suis en vie, mais je dois encore être célébré de ce fait seul. Une extrême diversité sociologique s’accompagne d’une grande pauvreté philosophique : les dehors sont riches, mais les dedans vides. Les signes extérieurs l’emportent sur tout autre forme de vérité envisageable : le moi est une information qui se dissout dans un flux ininterrompu. Ce qui se conserve, ce sont les formes les moins intéressantes de l’existence, des formes végétatives qui connaissent des éruptions mais qui tendent à l’anéantissement de soi, la non-mort se distinguant toujours moins de la non-vie.  

11.9.20

Que faudrait-il, pour changer ? Une nouvelle façon de voir le monde ? Mais n’y en a-t-il pas déjà eu des centaines, voire des milliers, dont personne ne sait plus quoi faire et qui s’entassent dans la grande remise de l’histoire des idées ? Une nouvelle façon de se voir soi-même ? Mais c’est la même chose ; il me semble qu’on se trompe quand on s’imagine que la façon de voir le monde et la façon de se voir soi-même ne sont pas solidaires, qu’elles ne sont pas les deux parties indissociables d’une seule même façon de voir en général, en particulier, comme on voudra, de sentir, de se comporter, de vivre. Et, peut-être, bute-on là sur le problème — le problème du problème, ai-je envie de dire — : les outils dont nous disposons pour résoudre le problème ne nous permettent pas de le résoudre et nous n’en avons pas d’autres, nous ne pouvons pas en inventer d’autres parce que c’est avec les outils dont nous disposons qu’il faudrait procéder — et le cercle s’ensuit. Mais pourtant, on a bien changé de façons de voir les choses au cours de l’histoire, il y a eu des révolutions (preuves qu’on peut fabriquer de nouveaux outils avec des vieux). C’est l’objection. Et oui, c’est vrai. Mais qu’ont-elles changé, ces révolutions ? Rien ou pas grand-chose, le problème ne faisant que s’intensifier, sans être résolu, avec le temps, avec le cours de l’histoire, jusqu’à apparaître sous la forme d’un danger critique : le monde est en ruines et le moi, en lambeaux. Il n’y a plus nulle part aucune unité et, en dépit de cette absence, toutes nos façons de vivre (faire, sentir, penser) présupposent des unités : nous vivons comme s’il y avait de telles unités alors qu’elles font défaut et, de surcroît, la terre continuant de tourner en leur absence, il faut au moins émettre l’hypothèse selon laquelle, peut-être, ces unités n’ont jamais eu de réalité, ne sont que des chimères que nous avons inventées pour donner un semblant de cohérence (pour nous rassurer, parvenir à dormir tranquille, demain le soleil se lèvera puisqu’il s’est levé hier) à ce qui en est dépourvu. Nous agissons comme s’il y avait un tout là même où nous ne trouvons jamais que des morceaux, mais des morceaux de rien du tout. Les géométries s’emboîtent les unes dans les autres, et nous cherchons laquelle est la vraie, sans voir que le défaut de réponse vient de ce fait que c’est la question même qui est mal posée : des géométries s’emboîtent les unes dans les autres, voilà la vérité. Alors tout se vaut ? (Une autre objection.) Pas exactement, ce serait un relativisme s’il n’y avait pas d’espoir. Mais l’espoir ne se suffit pas d’être proclamé, il faut encore tout faire pour le réaliser. Et, au lieu d’idées préconçues, partir des choses comme elles sont : des choses, pas des bouts d’un tout qui les dépasse, les englobe et les justifie. Regarde le chaos, me dis-je, comment parviendrai-je à vivre dedans ?

9.9.20

On sous-estime, je crois, le rôle que joue la mauvaise littérature, et en général toutes les mauvaises formes artistiques, dans la destruction du monde auquel on substitue un univers où la valeur marchande l’emporte sur toutes les autres, où le cours d’une action en bourse décide de celui de l’histoire, un univers toujours plus déshumanisé, où l’individu est martyrisé, dépossédé de son activité dans le travail salarié aussi bien que dans l’absence de celui-ci, et contraint à consommer sans répit. Pour qui, comme moi, a été élevé dans l’idée qu’il n’y avait rien de supérieur aux œuvres d’art, que la seule chose devant laquelle on pouvait se prosterner, c’était un chef-d’œuvre, et que, parmi ces chefs-d’œuvre, les chefs-d’œuvre littéraires occupaient probablement le premier rang, qu’ils soient écrits par Dante, Proust ou Aragon, pour moi qui, n’étant pas issue de “l’élite de la Nation” ne dois tout de même pas être le seul dans ce cas, la conscience de la nullité de ce qui remplit les pages des suppléments littéraires de la presse nationale ou régionale, occupent les ondes ou les quelques minutes culturelles éparpillées sur les écrans, ce que l’on considère digne d’éloge, de prix, bref ce qui se vend, cette conscience est insupportable. Ce matin, ainsi, après avoir lu à haute voix quelques pages d’un livre qui marche, j’ai ressenti une telle envie de pleurer que j’ai dû étouffer un sanglot. Non à cause de la nullité des pages que je venais de lire, pages si ineptes, qu’elles ne peuvent guère provoquer que l’indifférence, ou, malgré elles, un rire ironique et méchant, peu flatteur pour le rieur, pages destinées à l’oubli, mais parce que je pouvais considérer, les lisant, et pensant à elles après les avoir lues, tout ce qui sépare l’idéal hérité de ma mère des valeurs de l’époque qui est la mienne, c’est-à-dire, puisque dans un passé récent certaines valeurs parvenaient encore à se transmettre de génération en génération, tout ce qui sépare mon idéal de ce en quoi mon époque croit, ou bien encore tout ce qui sépare ce que j’écris de ce qui se vend. La destruction du monde par la destruction de l’art achève un cycle d’anéantissement au terme duquel on peut se demander ce qu’il va rester. L’art n’appartenant plus à un domaine de valeurs qui échappent aux considérations que l’on consacre au domaine de tout ce qui a une valeur marchande, c’est l’idée même d’un domaine de valeurs autres, différentes, plus nobles peut-être, moins prosaïques assurément, et où il est possible que les individus se réalisent, qui se trouve vidée de toute sa substance. Et l’on voit bien, il me semble, le rôle que joue l’éparpillement identitaire de la réalisation de soi comme une sorte de substitut égoïste à la possibilité d’une réalisation complète dans l’expérience esthétique : plus personne ne se dépasse sinon pour réaliser la mue paresseuse de l’acceptation de ce qu’il est déjà par les autres, sa normalisation sociale, son annulation. Ce qui explique pourquoi les livres ne parlent plus que de ce que l’on sait déjà, les arts visuels ne montrent plus que ce qui a déjà été vu : chaque moment de notre horizon est indépassable (c’est le sens de l’art contemporain), il n’y a rien d’autre au-delà de lui (demain n’existe pas), de même qu’il n’y a jamais rien eu avant (plus rien ne se transmet). Et, de fait, notre horizon est un mur sur lequel la sensibilité vient se fracasser. Avec ses débris, on fabrique des marchandises sans espoir, des marchandises qui prêchent la haine de l’espoir. Et l’on nous force, qui plus est, à organiser ses funérailles.

8.9.20

Pas envie de savoir de quoi souffre le monde, ce qui le fait trembler, ce qu’il redoute, les causes qu’il assigne à sa destruction prochaine ou lointaine, pas envie, non. J’ai déjà beaucoup à faire avec ce pour quoi je souffre, ce qui fait que je suis là, seul, à tourner en rond dans ma tête, me demandant pourquoi, comment, est-ce que quelque chose a un sens, est-ce que quelque chose mérite qu’on le prenne au sérieux et qu’on y consacre sa vie, si c’est pour vivre une vie dans la plus parfaite indifférence ? Pas envie d’entendre le monde se plaindre, le monde avoir peur, mourir par avance, se déliter en sauvant une apparence d’incompréhensible normalité. Au moins faudrait-il être à même d’en tirer les conséquences : si tout est foutu, alors il faut faire autre chose, changer son fusil d’épaule pour éviter de se suicider. Mais peut-être le monde a-t-il envie de se suicider — moi pas. Ce serait mieux si j’en avais envie, ça me donnerait un thème sur lequel varier indéfiniment mes inconséquences, ou alors je pourrais fantasmer, onaniste du néant, le passage à l’acte ; — non. Le monde est pourri, mais j’aime la vie. Est-ce un paradoxe, une contradiction ? Oui. Non. Sait-on jamais ? Quand on lit dans les livres qu’il vaut mieux être en désaccord avec le monde entier qu’en désaccord avec soi-même, on trouve cette idée pertinente, on l’approuve, parce que l’on est sûr que tout le monde l’approuvera aussi, mais quand on l’éprouve, on n’est plus du tout sûr de l’approuver. Les propositions générales ont les dehors de la vérité, mais ce qu’elles expriment n’a de sens qu’en particulier. On fait des généralités pour avoir quelque chose à dire, mais elles se désagrègent au contact de notre particularité. J’aime la vie, quelle phrase absurde ! Je devrais dire, pour l’être moins, que je garde encore espoir — mon espoir privé se confondant à partir d’un certain point avec mon espoir public —, malgré toutes les preuves qui s’accumulent pour démontrer l’imbécilité d’un tel espoir. 

5.9.20

Quand la moyenne se hisse au rang d’esprit universel, qu’espérer sinon l’éclipse ? Moins de lumières, plus d’espoir. Quand l’intelligence ressemble à ce point à sa négation, que faire, sinon silence ? Moins d’idées, plus de vie. Dans le ciel, au-dessus de la crête que sillonnent des arbres (il me semble que je puis les compter), j’essaie de fixer un point vacant dans le ciel bleu. Je ne sais pas à quoi je dois ma fascination pour cette couleur : au fait qu’elle non plus, elle n’existe pas ? Ce ne sont que nuances, variations sans terminaison, gradations jusqu’à l’insolence d’un non-être qui ne nous regarde pas. Le ciel n’existe pas, a asséné un jour le scientifique au poète. Et l’erreur de ce dernier fut de lui répliquer : Vous ne savez pas ce que c’est, la poésie. Bien sûr que le ciel n’existe pas. Pas plus que la science, ou tous les noms dont nous baptisons les choses, les événements, les êtres, les phénomènes pour ne pas oublier que nous les avons croisés déjà, que tout est là, à portée de notre main, ou bien trop loin, si loin. Les noms n’existent pas, ils nous aident à parler, à nous repérer, nous inventer. Usage cosmique de l’onomastique. Quand les platitudes atteignent des sommets, que faire sinon ramper ? Moins d’ambitions, plus de clarté. Avise les nuées et ne te retourne pas. Aimer quelque chose qui n’existe pas, une chose dont on sait qu’elle se dissout dans l’infini, grand et petit, touche au sublime, comme une résistance de l’individu face à ce qui lui échappe, qu’il embrasse et méprise dans le même mouvement. Quand tous ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi, quand la population mondiale se divise en pro- et anti- n’importe quoi, n’est-il pas salvateur de s’attacher à l’infime, l’intangible, ce qui est toujours sur le point de basculer dans le néant ? Ontologie précaire de l’univers. 

4.9.20

Commence par écrire des phrases qui n’ont pas de sens ou alors sans te soucier de leur sens. Meilleure façon de déclencher. Meilleure façon d’enclencher quelque chose — disons de se mettre à penser, à sentir, à écrire. Après tout, qui peut bien être sûr d’avoir quelque chose à dire, avant de l’avoir dit ? Il ne faut pas être paniqué, il ne faut pas être obsédé par le sens. D’une certaine façon, le sens est ton double. Si tu es là, lui aussi, il viendra. Peut-être que la présence suffit, pas besoin d’outils sophistiqués, compliqués, pour partir à la découverte de je ne sais quoi. Tout est là, encore faut-il savoir qu’en faire. L’idée que tu aurais quelque chose à dire te renvoie à toi-même, te fige dans ce que tu es déjà, penses déjà, sais déjà. Or, ce que tu sais, penses, es déjà, il y a de fortes chances pour que ce ne soit pas toi, mais quelque chose d’autre, qui te précède, qui t’a formé, qui t’a fait, fait penser comme tu penses, fait agir comme tu gesticules, fait mentir comme tu respires. Ayant quelque chose à dire, que fais-tu, sinon régurgiter, renvoyer, redire, répéter, refaire ? Rien de neuf, dans ces conditions, sous l’éclairage artificiel du monde tel qu’il est, du monde tel qu’il va, avec ou sans toi, à l’identique. Injonction à être comme il faut, mais c’est quoi comme il faut ? Le plus gros vendeur emporte toutes les mises, et pécuniaire et symbolique. Hier, je ne me suis pas fracassé la tête contre le mur qui me tendait sa résistance et, aujourd’hui, je n’en ai plus envie. Qu’est-ce qui a changé ? Rien. Tout. C’est toujours pareil. Et ce n’est jamais pareil. Si, les yeux ou verts ou fermés, on pouvait voir cela, on pouvait sentir cela, la différence radicale entre deux phénomènes, deux événements qui semblent en tous points identiques, si l’on pouvait ressentir cette différence, pas seulement la concevoir, mais l’éprouver comme une donnée primordiale de l’existence, l’impossible réduction de l’existence à des schémas qui lui préexistent, la nécessité de toujours tout refaire, de toujours tout reconcevoir, de toujours tout ressentir, non pour le plaisir de changer, ni de recommencer, encore moins au nom d’une certaine idée du progrès, simplement parce que il n’y a pas d’expérience que je ne fais pas, tout ne serait-il pas transformé, si au lieu d’agir comme toujours, comme tout le monde, j’agissais pour sentir les vibrations du monde, jusques aux plus infimes, tout ne serait-il pas transformé ? Le plus gros remporte la mise. N’y a-t-il pas de quoi désespérer quand la variété de l’univers se trouve réduite à cette affirmation indiscutable ? Le plus gros remporte la mise. Et les autres se nourrissent de ses rejets. Qui a dit qu’il ne fallait pas être en phase avec la réalité ?

3.9.20

Tous les jours, de nouvelles raisons de se fracasser la tête contre les murs, n’importe lequel, pourvu que celui-ci soit plus dur que mon crâne. Et si je ne le fais pas, je ne sais si c’est paresse, faiblesse, peur, à cause du monde qui est si absurde que se fracasser la tête contre un mur n’échappe pas à cette règle de l’absurdité cosmique, ou si je crois à quelque chose qui dépasse, transcende cet état de choses lamentable, l’état lamentable des choses, le cours du monde, la courbe que décrit l’univers, dont on ne sait pas où elle va et, comme on ne sait pas où elle va, cette courbe, se dit-on que, peut-être, elle pourrait aller quelque part de bien, et par suite on continue, est-ce que c’est ce que je me dis ? ou autre chose ? ou n’importe quoi du moment que je suis encore là, mais pourquoi ? Tous les jours, une raison de plus, une raison de moins. Pourtant, sans vraiment savoir pourquoi, chaque matin, avant sept heures, je me lève, et je sors, et je cours, et si cela je sais pourquoi je le fais, de quoi ce cela-là participe-t-il si tout le reste, ou du moins, soyons raisonnables un instant tout de même, l’immense majorité du tout de tout le reste, ne vaut pas la peine d’être fait, d’être vécu, d’être entendu ? Subi. Ce cela-là a-t-il un sens ? Si je ne cherchais pas de sens, c’est vrai, si je ne cherchais pas de sens, tous ces problèmes ne se poseraient pas, et je n’aurais pas envie de me fracasser la tête contre les murs parce que je me sens inutile, qu’il me semble que tout ce que je fais est en vain, et que, non seulement, il me semble, mais je sais que c’est vrai, qu’il y a peut-être d’autres vérités que celle-là, mais que celle-là en est une, en vérité. Mais je n’ai jamais cherché à chercher le sens. N’est-ce pas regrettable ? Est-ce que ça n’aurait pas pu tomber sur un autre que moi ? Je n’arrive pas. Je n’arrive à rien. J’ai envie de tout casser. Mais je ne le fais pas. Même pas ma tête que je ne fracasse pas contre le mur. Là pourtant, il y en a un et deux et trois et quatre, bien plus durs, tous ces murs, bien plus durs que ma tête, mais je ne le fais pas. Est-ce que l’envie de tout casser passe ? Est-ce que j’arrive à faire ce que je n’arrivais pas à faire l’instant d’avant ? Non. Alors. Alors quoi ? Alors rien. Se raccrocher aux choses dont on sait pourquoi on les fait ? Sauf que, s’il n’y avait qu’elles, on ne les ferait pas. On ne fait jamais les choses en soi. Il n’y a pas de choses en soi. Il y a des choses, peut-être, qui sont aussi tout ce qu’on en fait, tout ce pour quoi on les fait, sinon, on resterait là, à végéter. Vaudrait-il mieux que je végète ? Mais je ne fais que cela, végéter, ne sais rien faire d’autre. À quoi bon les choses ? Les choses, les psychoses.