emphase avec le réel

Ciel absolu
sans rien dessus
parfois un avion le traverse
une apparition
occasion de se faire léger
comme l’air qu’on oublie
de respirer
visage bleu
on dirait tuméfié
de l’intérieur
dehors semble plus que jamais
inaccessible
problème du monde extérieur
existe-t-il quelque chose d’autre
que moi
puis-je me fier à mes pensées
vu où elles me portent
à quelle extrémité lointaine
quand je suis là
comme dément
hors de mon âme pourtant
où autre aller
tout entier occupé à étouffer ?

Emphase avec le réel.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

21.4.20

Quand on aura atteint aux confins de la bêtise, il faudra bien faire demi-tour, puisqu’il n’y aura plus nulle part où aller, ai-je envie de me dire parfois, mais un tel optimisme de ma part me surprend, qui présuppose qu’il y a une limite à la bêtise, ce qui ne va pas de soi, et que, si elle existait, les êtres humains auraient envie d’aller ailleurs, qu’ils ne continueraient pas de buter éternellement contre cette frontière, devenus si bêtes qu’ils seraient bien incapables de faire quoi que ce soit d’autre. Pourquoi faire autre chose que continuer, continuer encore ? Tout semble l’indiquer, même ce qui a l’apparence de l’intelligence, qui t’enjoint de recommencer après que tu as échoué, d’échouer encore et encore, dans l’espoir (ou je ne sais pas trop quoi) d’une amélioration. Mais qui peut avoir la certitude qu’à force d’échouer, l’humanité trouvera quelque chose de mieux ? Le progrès n’est pas le moteur de l’histoire, ce n’en est que la marge, l’accident, la règle ressemblant bien plutôt à une entreprise délirante de destruction massive de tout et de n’importe quoi, à commencer par soi. Il faudrait enfin s’interroger sur la façon dont nous faisons les choses, dont nous faisons de la science, dont nous faisons de l’art, de la musique, des livres, quand les remèdes aux maladies du présent ressemblent à ceux du siècle dernier, quand les références marmonnent une rengaine trop rebattue, quand on essaie toujours et à tout prix de ramener l’inconnu au connu, au lieu de regarder le monde comme il est, de l’observer, quitte à rester muet parce qu’on n’a rien à dire, parce qu’il n’a rien à dire, de toute façon. La semaine dernière, quand je l’ai appelé, Pierre — qui est plus savant que moi —, m’a cité ce paragraphe du Gai savoir de Nietzsche, où il proclame et interroge : « Vive la physique ! — Combien d’hommes y a-t-il qui sachent seulement observer ! Et parmi les quelques rares qui en sont capables — en est-il qui puissent s’observer eux-mêmes ? “Chacun est à soi-même le plus lointain” — c’est là ce que savent tous les sondeurs de l’âme, pour leur grand malaise ; et la sentence : “connais-toi toi-même”, dans la bouche d’un dieu, adressée aux hommes, est presque une méchanceté. » Les sondeurs de l’âme sont les sondeurs de la civilisation, et ce déluge harassant d’informations, ce mécanisme de la profession, l’attitude générale qui consiste à faire profession de la profession, tout cela interdit bien évidemment le regard, qui est toujours un peu plus nul, toujours un peu plus inexistant. Face à une expérience pour lui nouvelle, l’esprit humain part à la recherche de tous les moyens qui lui permettent de la rabattre sur quelque banalité patiemment répétée pour qu’elle fasse l’impression d’une seconde nature, une vérité naturelle, et de celui qui la trouve en premier, la foule dit en se pâmant ah qu’il est intelligent. On sait depuis Hume qu’on ne peut pas inférer de la récurrence de cas passés la survenance de cas futurs, mais cela n’empêche jamais d’essayer, quitte à se casser la figure. La bêtise : qui de plus bête, en plus, que celui qui la dénonce, s’imagine par quelque faculté innée ou acquise en être immunisé ? Les sondeurs de la civilisation sont les sondeurs de l’âme. Le microcosme et le macrocosme ne sont jamais que deux façons de raconter la même chose.

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raptus perpétuel

Raptus perpétuel.

Selon comme on le regarde
le bateau semble posé sur la mer
chaque instant immobile
le mouvement étant ailleurs
sans savoir où il va je voudrais
monter à bord et naviguer
mais pourquoi ?
— cela n’a pas d’importance
ni le fait que je ne le puisse
que je sois assigné à résidence
ici comme l’âme dans le corps
aurait dit socrate à phédon
non ce fait non plus n’en a pas
d’importance
je suis en exil chez moi
avec l’insupportable sentiment
de n’être même pas le premier à avoir
cette idée.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

il y a de la brume accrochée à la falaise

La place du mort
c’est là ou le désert
se faire violer à l’arrière
d’un véhicule à l’arrêt
tout le monde a tort
de vouloir une nouvelle vie
d’espérer un nouveau monde
un nouvel ordre de nos désirs
nos regards s’achèvent sur le pas de nos portes
derrière lesquelles
monastère ou bien mouroir
nous nous replions cloîtrés
où les on-dit qu’on colporte
font des gens des cloportes
que pense 72% de l’humanité
ou 72% de moi-même sur n’importe quel sujet ?
il y a de la brume accrochée à la falaise
au sud
verte et calcaire
un coup d’œil à ces cieux
ne prouve rien du tout
sinon qu’il n’y a nul dilemme
nous vivons toutes nos vies à genoux.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

les yeux fermés

Noir blanc
mélange
tout disparaît
derrière le rideau de la pluie
brume
noir blanc
étrange
étendue nimbée
on pourrait s’y perdre
gris
est-ce que je devine encore quelque forme
les yeux fermés
ou est-ce que j’imagine
des choses des animaux
des esprits
y a-t-il encore de la vie
ou bien est-ce qu’un dieu moqueur
que tout le monde a oublié
en profite pour se rire
de nos essences maladroites ?

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

19.4.20

Cette nuit, j’ai rêvé que je regardais un bateau entrer dans un port. Je me trouvais dans un quartier résidentiel, sur une butte, dans une ville de Grèce qui m’était familière même si je ne sais pas laquelle c’est, et je regardais le ferry à l’arrêt dans la rade. La mer était bleu profond, il faisait beau, c’était un matin doux de printemps. Je ne crois pas que j’attendais quelqu’un qui se trouvait à bord du navire, mais j’attendais quelque chose ; je ne sais quoi. Quand, soudain, le bateau a explosé. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé ensuite, mais plus tard, je me retrouvai à devoir expliquer à des hommes qui m’accusaient de quelque chose qui n’était pas clair comment les événements s’étaient déroulés. Or, comme ils refusaient de me croire, je décidai de repasser le film à l’envers pour revenir au moment de l’explosion et le leur montrer. Sur les images en caméra subjective, on voyait la ville défiler, à pied, on montait dans un ascenseur pour regagner la butte, jusqu’au moment, difficile à atteindre à cause des hommes qui me pressaient, mais précis de l’explosion, que l’on revoyait de nouveau. Ce qu’il y avait d’étonnant dans ces images, c’est que, si c’étaient des images à l’envers du rêve (le film à rebours du rêve), les images n’étaient pas à l’envers : je remontais dans le rêve en leur montrant le film du rêve, mais je remontais dans le bon sens, à l’endroit, comme si je partais de l’endroit où je me trouvais pour retourner à l’endroit d’où j’avais vu l’explosion, ce qui était censé prouver quelque chose, mon innocence, probablement, dans l’espace, certes, mais aussi dans le temps, et non comme quand on fait défiler les images à l’envers d’un film, où ce que l’on voit, c’est ce qu’on a déjà vu, mais dans l’autre sens. Je ne rembobinais pas le film, je faisais le trajet en sens inverse — mais quel trajet ? Je partais de là où j’étais (mais où ? dans un commissariat ? dans un bureau clandestin des services secrets ?) pour revenir où j’étais. De fait, je n’ai pas le souvenir d’avoir vu le film de mon rêve à l’endroit (à l’exception de la scène inaugurale de l’explosion), mais simplement à l’envers, ou plutôt à l’endroit de l’envers et pas à l’envers de l’endroit. Après, quand j’ai ouvert les volets, ce matin, le ciel était gris. Maintenant, il pleut. Je suis allé courir, tourné en rond comme un con, au cours de mes tours, j’ai croisé un scooter qui avait brûlé, non loin de là où je vis (où pourrais-je bien aller ?), on pouvait voir un certain nombre de cadavres de joints, juste à côté, je me suis dit que c’était ça, la vie, se défoncer, cramer des trucs et puis aller se coucher. Y a-t-il une bonne raison d’aimer l’humanité ? Sans doute, oui, au moins une, mais certains jours, on ne voit pas forcément laquelle. Est-il étonnant, dès lors, qu’on préfère les rêves à la réalité ?

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l’escargot de l’histoire

Le ciel voilé
au-dessus de moi
et la loi morale
tout autour de moi
sans mœurs
de celles
c’est-à-dire
sans lesquelles on meurt
les visages masqués
de plus en plus près de moi
la vérité dévoilée
de plus en plus loin de moi
et sous tous les visages cette peur
civilisée
tellement civilisée
qui darde les volontés
les réduit
à l’absurde
épuisées
le ciel bleu tirant sur le blanc
une tache aveugle
dans une voûte immense infinie qui sait
de confusion.

L’escargot de l’histoire
ignore où il va.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

(fable)

Quand parvient-on
au bout des choses
au bout du compte
au bout du bout ?
il y a une lumière noire
dans l’habitacle
mais comment savoir
si c’est une erreur
ou bien la seule lueur qui soit
sombre pas malsaine
attirante au contraire
là où tout ce qui est
se perd aspiré ?
y a-t-il seulement un bout des choses
ou est-ce comme ce monde
une fois parvenu à sa fin
on découvre une ronde
boucle sans fin mais
sans début non plus
sans rien ?
non ce que je voudrais
ce n’est pas ce qui recommence
revient au même
coda et caetera
mais quelque chose qui puisse continuer
durer
et je sais bien oui je sais bien
tout le tragique de l’existence
comme le silence et l’ineffable
vérité qui l’accompagne (fable)
fit-il en balayant cette histoire
d’un geste revers de la main
mais ce n’est pas ce que je cherche
moi
alors quoi ?
— il se tut un long moment
et reprit :
les aurores et les couchers de soleil
un parfum inattendu
la sensation du printemps la nuit
des voix inouïes ou familières et qu’on aime
quelqu’un qui ne comprend pas
et le dit
l’enfant qui se force à rire
la douceur de la folie au saut du lit
un croquis quelque chose d’entier
parvenir à la fin d’un carnet
imaginer le chemin parcouru
mais sans se retourner
une déesse callipyge en chair et en os
les amours que nous n’avons pas choisies
le souci de la précision
la perplexité passionnée
la lumière à l’ouvrir des volets
la justesse
l’acidité d’un fruit sucré
et tout
tout cela qui ne se résume pas.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

16.4.20

Combien de fois ai-je écouté Palais de Mari ces derniers jours ? Je ne sais pas, je n’ai pas de compteur et puis, je ne suis pas sûr que ce soit cela, le nombre de fois, qui soit intéressant, bien plutôt le fait que cette pièce m’accompagne tout ce temps, que je vive dans cette expérience d’écouter la pièce, une, deux fois par jour. Dans l’interprétation que j’écoute, cette pièce créée en 1987, l’année de la mort de Morton Feldman, à Middelburg, par Bunita Marcus, c’est Aki Takahashi (avec qui Feldman a beaucoup collaboré) qui la joue. Si j’en crois ce que j’ai pu lire çà et là, c’est Bunita Marcus qui avait demandé à Feldman de résumer sa musique en une pièce courte, et ce fut sa réponse à cette amicale commande : une pièce de trente minutes (ce qui est court, comparé aux quatre heures de For Philip Guston ou à l’heure et quart de For Bunita Marcus, par exemple). Une pièce dont le centre de gravité est un étrange et beau motif de quatre notes, une pièce tout en résonances, en espace, en air, en atmosphère, en harmoniques, en durée. Magnifique. Je vis dans cette pièce, dans cette musique-là, et il me semble que c’est la musique parfaite pour accompagner mes recherches, les poèmes que j’écris, les notes sur la maison que j’ai commencé à prendre. Il me semble que c’est la musique, qu’en un sens (probablement influencé par les déclarations provocatrices de l’auteur lui-même), c’est un des points d’aboutissement de la musique occidentale, un des accomplissements de la civilisation, un point qui n’a rien de définitif au sens historique, mais qui accomplit quelque chose dans l’histoire de la civilisation, je ne sais pas, comme Monteverdi, comme Bach, comme Beethoven, comme Schönberg. Ce qui est si beau, c’est d’avoir le sentiment d’habiter cette musique, qui devient comme une sorte d’architecture organique où l’auditeur peut se tenir, dans laquelle il peut se mouvoir, bouger, être un organisme qui vit et croît. D’où cette impression de penser dans l’espace et dans le temps, dans le monde, c’est-à-dire, pas ailleurs, pas hors du monde, mais que cette pensée n’est pas pour autant ancrée, de la même façon que la musique est dans la durée tout en cherchant à s’en émanciper, découvrant un nouveau rapport au temps (si Feldman a répondu par une pièce de trente minutes à la demande d’une pièce courte pour condenser sa musique, ce n’est pas pour faire l’intéressant, mais que le court dure une demi-heure est déjà une indication pleine de sens sur sa musique). Penser dans l’espace avec des poèmes et des notes, des cubes et des parallélépipèdes schématiques gribouillés dans un carnet, dans l’espace et dans le temps, se faire une idée de la durée, donner une forme à la durée. Vivre dans la durée en ayant conscience d’elle, de vivre en elle. Et d’en faire autre chose qui ne se limite pas à elle, qui ne peut pas s’y limiter, qui existe précisément pour ne s’y limiter pas.

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il y a un homme il tourne en rond

Il y a un homme
il tourne en rond
autour d’un arbre
tous les jours
je le vois
ou presque
il est là
et il tourne
il tourne autour de son arbre
il porte un masque
des gants une casquette
des lunettes de soleil
il est trop chaudement
vêtu pour la saison
il porte un sac sur son dos
et il tourne
il tourne autour de son arbre
il pourrait aller n’importe où
il pourrait aller n’importe où
dans le jardin
il pourrait aller n’importe où
dans un rayon de un kilomètre
mais non
il tourne
il tourne autour de son arbre
tous les jours
ou presque
il tourne
il tourne autour de son arbre.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.