il y a un homme il tourne en rond

Il y a un homme
il tourne en rond
autour d’un arbre
tous les jours
je le vois
ou presque
il est là
et il tourne
il tourne autour de son arbre
il porte un masque
des gants une casquette
des lunettes de soleil
il est trop chaudement
vêtu pour la saison
il porte un sac sur son dos
et il tourne
il tourne autour de son arbre
il pourrait aller n’importe où
il pourrait aller n’importe où
dans le jardin
il pourrait aller n’importe où
dans un rayon de un kilomètre
mais non
il tourne
il tourne autour de son arbre
tous les jours
ou presque
il tourne
il tourne autour de son arbre.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

 

fantômes zélés

Fantômes zélés
mal à l’aise étants
dans le monde
préfabriqué
comme les maisons qu’ils habitent
et que le grand architecte
produit en série
semblable au semblable
n’est-ce pas ainsi
qu’on s’assemble ?
je fixe ce point rouge que
j’invente
il chante peut être jaune
ou bien ozone bleu
s’il change moi avec
sans chercher à être comme lui
je change aussi.

Essaie d’aller là
où l’on ne t’attend pas
puisque partout ailleurs
partout c’est la
guerre.

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Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

15.4.20

Je dessine une maison qui n’existe pas. Ce qui est en un sens stupide parce que je ne sais pas dessiner. Mais je ne conçois pas cette ignorance comme un obstacle. En fait, cela m’est indifférent. Que je sache dessiner ou que je ne sache pas dessiner, il y a une pensée qui doit trouver à s’exprimer comme cela parce qu’elle ne peut pas trouver à s’exprimer autrement que par le dessin (le dessin du dessein — le dessein du dessin — le destin du dessin). L’image de la maison m’est venue ce matin, pendant que je relisais ma traduction de Morton Feldman, ce qui ne signifie pas que je n’étais pas concentré, non mais que quelque chose se tramait qui a fini par venir au jour au moment où j’étais concentré ailleurs. Oui, disons-le comme cela. Elle m’est apparue comme une sorte d’enclave dans la ville, sise sur un petit terrain, dont elle n’occuperait qu’un quart, le reste étant occupé par un bassin et un jardin. Un carré dans lequel on découpe quatre carrés : un carré pour la maison et on fait un L à l’envers avec les trois autres carrés. Tournant le dos à la rue à laquelle elle n’offre que le passage du véhicule et de la personne, et s’ouvrant à cet espace clos, caché, une espèce de microcosme méditerranéen, si l’on veut, une enclave, un refuge. Ce n’est pas neuf comme idée, la maison, ni chez moi ni chez les autres, et il est probable que je n’aie jamais les moyens de ce projet (je ne suis pas Wittgenstein — à tous les sens de cette phrase), mais c’est, oh c’est sans doute excessif d’employer une telle expression mais tant pis, un idéal régulateur. J’ai déjà parlé du carnet dans lequel je prenais des notes sur la maison et dont je me suis servi mentalement pour écrire la Vie sociale, sans le rouvrir, peut-être est-ce le moment pour le rouvrir maintenant, pour voir la continuité dans mon idée, la suite qu’il y a dedans, laquelle coule jusque dans mes habitacles. C’est drôle que je pense à ce livre, la Vie sociale sous cet angle-là, parce que j’y ai pensé, plus en colère, sous un autre angle, ce matin : je n’étais pas en colère à cause de ce livre-là, mais parce que je venais de me dire que pour supporter la vie sociale, il fallait que je m’ampute de 50% de mon cerveau (c’est une approximation). Et y repenser comme j’y repense à présent, sous l’angle des dessins de la maison, me semble heureux, parce qu’il l’éclaire d’un jour heureux, d’un espoir et pas d’un regret alors que, depuis, j’ai fait tant de choses, que je ne sais même plus qui était le moi qui écrivit ce roman. Sinon la tête de plus en plus pesante à mesure qu’avance la journée.

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14.4.20

Que tout le monde ne soit pas frappé de plein fouet par l’absurdité de la situation, enfin, « de la situation », de toute situation, vaudrait-il mieux dire, que tout le monde disons donc ne soit pas frappé de plein fouet par l’absurdité de toute situation, que ce ne soit pas un sentiment qui s’empare de soi, le matin au lever ou le soir au coucher, que ce ne soit pas un sentiment qui finisse par devenir obsédant, comme une rage de dent qui se refuse à passer, qu’on puisse s’en accommoder tant bien que mal, et même, soyons honnêtes, disons-nous, à nous au moins, si nous craignons d’effrayer les autres, au moins à nous, disons-nous la vérité, plutôt bien que mal, après tout, ce n’est pas si terrible, si on tourne la tête de ce côté plutôt que de celui, on ne voit pas ce qui ne va pas, et une palissade, si elle est suffisamment haute, réduit grandement les risques de voir ce qu’il se passe de l’autre côté, comment ne pas se dire que c’est cela qui est incompréhensible ? Qu’on ne puisse pas de défaire de ses réflexes, qu’on ne possède jamais de pensée que réflexe, comme quelque chose qui prend le pas sur soi, qui nous domine complètement, comment est-ce possible ? Être deux fois dominé, par ce qui nous assaille, « la situation », et par notre pensée toute prête, ce ready-made hideux qui parle à notre place, comment le tolérer ? Pourtant, tout le monde vit très bien avec. Chaque jour en apporte la preuve. Certains un peu plus que d’autres. Mais c’est tout. Dans l’Iliade au chant XX, Achille dit à Énée, enfin c’est du moins ainsi que traduit le traducteur de la Pléiade dont je ne retrouve plus le nom, bref, Achille dit à Énée : « même au plus sot l’événement rend le bon sens ». Excès d’optimisme, pensée grecque par excellence, confiance méditerranéenne dans les rapports qu’entre eux les hommes et les événements entretiennent ? En tout cas, cette remarque m’a frappé pour deux raisons : 1. pour son côté lumineux — évidemment, même le plus crétin des crétins quand il a le nez sur les choses finit par s’en rendre compte pour ce qu’elles sont — et 2. son côté en quelque sorte utopiste — cette sottise, qui voit les choses comme elles sont lorsqu’elle n’a plus le choix, cette sottise-là est infiniment plus intelligente que notre bêtise à nous, je veux dire : même à ceux des plus intelligents d’entre nous, qui ne veulent rien voir que ce qu’ils ont envie de voit, ne peuvent rien voir que ce qu’on a d’abord pensé pour eux (l’idéologie, quelle qu’elle soit, quoi). Tout le monde tourne en rond dans sa boîte crânienne et le réseau restreint des pensées qui permettent de se relier au monde désormais extérieur. Pour un Méditerranéen, du moins comme j’en viens à concevoir, moi, la Méditerranée, la différence entre l’intérieur de la boîte crânienne et l’extérieur du monde n’étant pas absolue, ne relevant pas d’un donné constituant une condition a priori de l’expérience, il reste encore de l’espoir, même mince, je ne suis pas stupide non plus, que quelque chose produise un effet chez les individus qui sont choqués et que ce choc en retour produise quelque chose comme une idée neuve de sa cause, ou des raisons pour lesquelles il s’est produit, pour ne pas sembler trop caricatural. Mais il s’amenuise, cet espoir, chaque jour, il y en a un peu moins. C’est tout le problème de l’espoir. C’est le versant tragique du soleil : il brille, certes, mais il brûle.

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bleus à l’âme

Passions tristes
poissons chats
femmes oiseaux
harpyes
hommes fontaines
tiers mondaines
foules déchaînées
des rats
fauves boiteux
riches et malheureux
sauvages amputés
armées de léopards nains
et édentés
révolutionnaires contrariés
déprimés
à l’idée même d’échouer
héros sans exploits
citoyens sans droits
regards menteurs
de chiens battus
toute une humanité
monstres
dans une grotte
enfermés :
il faut vivre dangereusement
dit la voix du mutant
mais que l’on ne compte pas
sur moi
pour prendre des risques —
les océans de plaisir
sont des temples de lâcheté
personne ne s’y noie
on n’a guère plus que des bleus
à l’âme
sans savoir en vérité
ni pourquoi
ni ce qu’elle est.

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Avertissement : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

13.4.20

Deux attitudes face à la vie : vouloir être rassuré, vouloir la vérité.

Peut-être, ne s’agit-il pas de deux attitudes face à la vie (sous-entendu : face à la même vie), mais de formes de vie, de deux vies bien distinctes, qui semblent avoir tant de choses en commun mais qui n’ont pas le plus important, pour ainsi dire, l’attitude, la façon d’être, de manifester, de faire vivre la vie. Est-ce une tautologie, cette expression : faire vivre la vie ? Disons alors faire croître la vie, ce qui revient au même. Comment fait-on vivre la vie ? Comment fait-on durer la vie ? Comment fait-on pour continuer de vivre ? Tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, reprochent à ceux qui semblent parler d’autre chose de ne pas être en prise avec le réel, parce que ce qu’ils disent semble trop abstrait, trop intellectuel, que pensent-ils à présent qu’ils sont confrontés avec le réel tel qu’il est, que pensent-ils maintenant qu’il n’y a rien pour faire diversion, ou simplement du divertissement, ce qui ne fonctionne pas, parce qu’on sait bien que le divertissement est là pour faire diversion, détourner le regard, que pensent-ils à présent qu’il devient si difficile de se mentir, de faire semblant que les petits événements qui scandent l’existence ont du sens, à présent qu’il n’y a presque plus rien à quoi se raccrocher pour ne pas tomber, s’effondrer, s’enfoncer. Il n’y a pas de transcendance et pourtant il faut qu’il y ait une transcendance. Il faut réfléchir à ce paradoxe en train de se dépasser lui-même : il n’y a rien de supérieur à cette vie-ci, pas d’ordre qui dépasse et justifie l’existence que nous menons, pas de sens qui nous précède, pas de donné, et pourtant, il faut inventer quelque chose qui donne du sens à l’existence, quelque chose qui la rend vivable, mieux : bonne, il faut découvrir (c’est la même étymologie) ce qui fait vivre la vie, ce qui fait vivre chaque vie, ce qui dans chaque vie fait vivre cette vie. Sans pensée — ou dit de manière plus juste : sans penser, aucune chance de trouver ce quelque chose-là, on continue l’immense dispersion, se trouvant des objets pour jouir (qu’il ressemblent au corps ou à l’esprit, cela ne fait dans le fond aucune différence, ce sont toujours les mêmes objets, certains peuvent paraître plus nobles que d’autres, mais c’est une illusion), sans savoir pour quoi, si ce n’est pour jouir dans cette autotélie bêtasse qui se situe à l’extrême opposé de l’allotélie vivace de la vie qui fait vivre la vie.

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pas de stelles

Dispars êtres
pas de blocs
compacts
mais des formes singulières
je peux les voir flotter fuser
disparaître
assemblée éparse
nuées d’insectes ou d’humanoïdes
vol d’oiseaux dans le ciel invisible
je guette quelque chose
mais qui peut encore dire quoi ?
le monde ressemble à une interminable fin de journée
sans coucher de soleil pour l’orner
faire beau
de toute façon il y a bien longtemps
qu’on a enterré la beauté
il y a encore des stèles
çà et là
mais pas de stelles
non
le ciel ne nous est pas destiné —
est-ce la raison qu’à moi
il semble si beau toute fois ?

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Avertissement : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

il y a une mélodie

Pas un nuage dans le ciel
où fixer l’attention
qui dérive dès lors
le sommeil devient
quoi sinon l’horizon ?
mais je ne ferme pas les yeux
non ce n’est pas vrai
du moins pas assez longtemps
pour m’enfoncer
quitter la veille
j’entends une musique
quelque notes précises
si je ne puis les dénombrer
elles raisonnent
et ce qui trouve là à s’exprimer
n’est ni un mirage
ni mon intériorité
(qui a eu l’idée
d’ailleurs
de cette vie intérieure
qui d’autre que celui
qui était privé de toute vie extérieure ?)
quelque chose de plus subtil
et de plus solide aussi
il y a une mélodie
dans les choses
qui ne vient pas des choses
mêmes
mais à elles en réponse
de plus loin et pourtant
dedans.

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Avertissement : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

 

11.4.20

Allongé sur un banc dans le petit jardin de la résidence, en fin de matinée, j’ai passé un temps raisonnablement long à regarder le ciel puis à fermer les yeux, activités accomplies l’une après l’autre avec discipline mais légèreté, sans compter c’est-à-dire la durée de chaque phase, à tel point qu’à un moment, il m’a semblé que j’allais garder les yeux fermés et m’endormir ainsi, bercé par la brise légère, abrité derrière la haie de lauriers, et les amours qui font roucouler les tourterelles. Au lieu de quoi, je crois, je me suis souvenu que, jeudi, vers la fin du coup de téléphone hebdomadaire que je passe à mon ami Pierre, je lui avais dit que je regardais le ciel en ce moment. Et puis, enroulant le fil de la conversation, j’ai pensé à ce point sur lequel nous étions tombés d’accord, lui et moi, que ce n’est pas l’individualisme, le mal de notre époque, mais l’égoïsme et que ce dont notre époque souffre, au contraire, ce n’est pas d’un excès d’individualisme, mais d’un défaut de celui-ci. L’individualisme — le fait de consacrer son existence à l’invention de la vie bonne — n’a rien à voir avec l’égoïsme mesquin des petits, rien non plus avec l’égoïsme démesuré de ceux qui accaparent les richesses, qui n’ont rien d’individuel, non, mais font comme tout le monde, sont comme tout le monde. L’individu, ce qu’il y a d’irréductible dans l’humanité, l’inappropriable, l’extrême singulier, n’a rien à voir avec ces gens préoccupés par le gain, rien à voir avec ces petits kapos du management, rien à voir avec ces gens exclusivement occupés par leur confort matériel. Pourquoi est-ce que j’ai pensé à cela ? À cause du ciel bleu. Vers la fin de la nuit, Daphné s’est réveillée. Il devait être cinq heures du matin. J’ai bien essayé de faire semblant de pouvoir me rendormir, mais je savais que ce serait peine perdue, comme le temps passé sur le téléphone, alors je me suis levé, je me suis fait un café, j’ai téléchargé Pierrot le fou de Jean-Luc Godard et je l’ai regardé sur mon petit écran dans le jour naissant. J’ai toujours été fasciné par le rôle des couleurs dans ce film, le bleu notamment, pur, de la mer et du ciel, auquel les deux personnages se réfèrent dans leur vacance à Hyères. Le mouvement du film — fuir Paris pour gagner les rives de la Méditerranée — c’est-à-dire : fuir le centre gris pour la périphérie bleue — fuir le centre morbide pour la périphérie vivante — fuir le sombre pour le lumineux — aller vers les couleurs — me semble être le mouvement même de la vie, le mouvement même d’une vie qui se refuse à ne pas être vécue pleinement, mais simplement par intermittences, pendant les grandes vacances, qui sont toutes petites, en fait, des moments étriqués entre deux plages de tristesse, de laide grisaille, d’interminable pénombre, le mouvement d’individus qui refusent la vie qu’on leur impose pour en faire quelque chose. C’est sans doute la raison pour laquelle j’aime tant ce film, pour ce mouvement et les couleurs primaires qui l’expriment sans cesse. Ensuite, je suis allé courir, j’ai vu des gens masqués, qui m’ont semblé étranges, je me suis dit que, bientôt, ce masque, on m’en imposerait sans doute le port, contraint de me cacher comme ça, derrière une fantasmatique barrière, protection impossible contre la vie, alors je me suis dit : pourvu que ce ne soit pas trop tôt, pourvu que ce ne soit que l’hiver, pourvu qu’on me laisse encore respirer l’air comme je l’entends, mais j’en doute, non, me suis-je dit, j’en doute. L’individu est écrasé. Tout est publicité. Il n’y a plus de vie privée. Tout est privatisé.

Qu’est-ce que montrent tous ces gens qui singent des œuvres d’art pour passer le temps sinon que l’art est plus beau que leur vie ?

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périples

En face l’île mobile
inquiète mon âme
l’immobile
décrit des parcours fantastiques
périples
que nulle machine ne retracera jamais
mais que l’œil nu lui
quand il sait oublier qu’il en est un
l’œil qui luit nu
parcourt à perte de vue
et découvre des tableaux
jamais achevés
couverts de peinture fraîche
outrés
aux traits légers.

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Avertissement : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.