24.10.19

Naples et Paestum.

Alexandre le grand s’imaginait-il que, quelque 2400 ans après sa mort, dans un musée où serait conservée la ruine de son portrait sculpté, un enfant obèse et probablement débile, se moquerait de lui, grimaçant, prenant la pause à son côté sous l’œil et l’objectif ricanant de sa maman ?

Pourquoi ne peux-tu te voir tel que tu es ? parce que tu n’es pas honnête ou parce que l’essence n’existe pas (il n’y en a pas) ?

Panis pompeii.

Francesco de Mura.

La route qui va de Salerno à Paestum est une ligne longue droite bordée d’établissements de bain kitsch ou dans un état proche de l’abandon — Lido Beach Summer, Mare no limits, El sombrero, Malibù, Sunrise, La isla bonita, ou bien encore, moins sémantiques plus graphiques : Mediterraneo, OK, où les o sont des soleils jaunes qui brillent comme en dessinent les enfants —, une route qui s’enfonce toujours un peu plus profond dans la couche épaisse de pauvreté qui recouvre toute mythologie. Toujours un peu plus au Sud, dit la route, aux bas-côtés comme des bas-fonds, jonchés de détritus, à la perpendiculaire d’où partent des routes secondaires qui semblent plonger dans la mer, mais offrent en premier lieu une halte pour les prostituées qui jalonnent cette étendue informe. Longue route triste où les maisons d’une sous-société inexistante alternent avec des constructions informelles, tôle ondulée, bois, bars qu’on dirait toujours en train de s’effondrer ou jamais vraiment construits, pauvres qui errent là, évitent comme ils le peuvent cyclistes en tenue de compétition et automobilistes incultes qui n’ont toujours pas vu la fin du Sorpasso. En sortant de Naples, je me les étais imaginés comme des enfants à qui on aurait offert un jouet pas encore de leur âge, faisant le bruit du moteur avec la bouche tout en tournant le volant dans tous les sens, hurlant dans le téléphone qu’ils tiennent collé à l’oreille, cherchant à combler le moindre interstice avec leur véhicule, comme un pénis motorisé qu’ils ne sauraient pas guider. Sur le site archéologique de Paestum, j’ai trouvé deux ruines d’une maison en retrait du temple d’Héra, à l’ombre d’un cyprès, qui forment comme une table d’écriture d’antique fortune. Avant, j’avais croisé un type visiblement très excité qui faisait les cent pas sur une ruine en hauteur avant de se mettre à déclamer en italien ce que j’imaginai être des vers de l’Iliade ou de l’Énéide. Plus tard, je devais m’apercevoir qu’il s’agissait d’un comédien qui, avec une consœur, jouaient des saynètes dans le théâtre ancien pour les groupes de lycéens ou de touristes en excursion. La folie est partout. Sur les routes, entre les jambes des putes, dans les ruines des temples, des théâtres, de villes, des mondes. À l’ombre du soleil de Paestum, il est facile de l’oublier toute. Les touristes ne font pas plus de bruit que les voitures qui passent non loin, les oiseaux qui gazouillent dans les arbres, mon crayon sur les pages du carnet où j’écris. Le sol vert est tapissé d’herbes folles, de petites fleurs jaunes et blanches. Le vent souffle légèrement. Il n’y a pas de vent à Naples, me dis-je. Le ciel est voilé. L’air irrespirable. Ici, on respire mieux. Les dieux sont-ils présents ? Quelle drôle d’idée. À l’ombre du soleil de Paestum, je pourrais oublier, mais il faut que je me souvienne de tout.

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22.10.19

À Naples.

Sainte Ursule regardant la flèche au moment où elle la traverse et l’éclaircie divine l’illuminant à de moment même. C’est la peinture d’un instant : la vie, comme l’art et le martyre, n’est jamais qu’un instant — pas un instant continu, une continuité d’instants. Caravage fit ce que la technique devait découvrir plusieurs siècles après lui ; il inventa l’instantané : l’arc débandé, la flèche, la main qui tente de l’arrêter, l’expression de surprise angoissée, le visage étonné — rien n’est figé, c’est un temps sur pause, une saisie d’une portion du temps qui passe. On voudrait dire : Voici l’image. Parce qu’une image n’est que ceci : un moment fugace dont un regard ultralucide peut garder, non la mémoire, mais la vision instantanée, le bon moment, le temps exact. Pas avant pas après. Voici l’image : ce moment précis qui n’arrive qu’une fois. Jamais avant jamais après. La vie est-elle autre chose que cela, ce jamais ? La vie, c’est ce qui n’est jamais — ni avant ni après.

Comment serait le monde s’il n’y en avait pas d’images ? N’est-il pas étrange de penser qu’une image en moins soit quelque chose en moins ? que, s’il n’y avait pas d’images du monde, il manquerait quelque chose au monde ? Qu’est-ce que cela signifie, que le monde contient sa propre image ? « Le monde est à lui-même sa propre image » — cette phrase ne veut rien dire.

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17.10.19

Est-ce qu’on a toujours envie d’exister ? Est-ce que ce serait sain de toujours avoir envie d’exister ? Le contraire d’exister, ce n’est pas mourir, il n’y a pas de contraire, d’ailleurs, c’est un sentiment. Si je me demande si j’ai envie d’exister, je n’ai pas forcément de réponse à la question, en tout cas, je sais que la réponse à la question n’est pas un acte (se suicider), mais quelque chose que l’on ressent. Si tu ne te sens pas étranger à tout ce qui est, est-ce que tu peux vraiment être dit exister ? Dilué dans le tout, dans le pot commun de la réalité, est-ce que tu existes, tu alimentes le continu, mais toi, n’étant pas détaché, séparé, qu’est-ce que tu fais ? Mais peut-être que la question est mal posée. Peut-être que toutes les questions sont mal posées. Après tout, est-ce que je serais le premier à avoir ce genre d’idées ? J’ai eu une grande conversation avec moi-même ce matin. Je venais de faire le ménage, et certaines choses me sont apparues clairement. Il y avait bien longtemps qu’elles ne m’étaient pas apparues si clairement. Évidemment, c’est déprimant. Mais ce n’est pas grave d’être déprimé. Tout le monde se comporte comme si la dépression, la déprime, je ne sais pas comment dire, ça doit dépendre de la gravité des cas, était quelque chose de terrible, contre quoi il fallait lutter absolument, par tous les moyens, pour se sentir bien. Mais c’est stupide de voir les choses ainsi. Me rendant compte que je suis comme je suis et que ce n’est pas nécessairement la meilleure version de moi-même que je puisse imaginer, me rendant compte que le monde est comme il est et que ce n’est pas nécessairement la meilleure version de lui-même que je puisse imaginer, me rendant compte que l’époque dans laquelle je vis ne m’intéresse que de façon très lointaine, je doute qu’il soit raisonnable de ressentir une joie profonde, tout comme je doute qu’il faille lutter impérativement contre le sentiment destructeur que, décidément, rien ne vaut la peine d’être vécu, que tout le monde va mourir, et que, peut-être, ce ne serait pas plus mal que nous mourrions tous et que personne ne prenne notre place sur cette planète ou ailleurs. Il est probable que nous ne soyons que le fruit du hasard, d’un hasard qui a tourné comme il a tourné, et, par suite, il est probable que nous ne soyons en rien nécessaire, probable que l’univers puisse très bien se passer de nous. Si l’univers est fini, quelque chose de plus ou quelque chose de moins, cela fait une différence infiniment petite. Je ne pourrais pas avoir toujours envie d’exister, j’aurais l’impression d’être bête, affreusement bête. Je sais que l’époque — toutes les époques, peut-être, qui sait ? — voue une sorte de culte à la bêtise, qu’elle ne considère pas comme de la bêtise, qu’elle considère comme du bon sens, de la culture, de l’art contemporain, des progrès sociétaux, mais ce n’est pas une raison. Une raison de quoi ? Une raison de rien. Une raison de tout. Qu’est-ce que j’en sais ? Tout ce que je sais, c’est que je n’avais pas envie d’exister aujourd’hui. Pourtant, j’ai existé. C’est affreusement bête, non ? Oui, c’est la vie.

15.10.19

Si quelqu’un — disons un casque bleu de l’ONU ou un membre d’une ONG quelconque enquêtant sur l’état de décrépitude morale de la ville de Marseille et la raison des migrations internes dans un pays comme la France (mais quel genre de dégénérés quittent donc Paris pour aller s’installer dans le Midi ? la Provence, c’est bon pour les vacances, d’ailleurs, ça rime) —, si quelqu’un m’avait demandé ce j’avais fait durant ma journée, je crois que je lui aurais répondu : rien. J’ai fait des choses, pourtant, je suis allé faire des courses, préparé un repas, des choses objectives, je veux dire, mais si on m’avait demandé si j’avais travaillé, je crois que j’aurais répondu :  non. Est-ce que c’est vrai ? Je ne sais pas. Il est vrai, par exemple, que j’ai passé une bonne partie de la journée allongé sur le canapé à ne rien faire à part regarder une série débile (après l’avoir longtemps cherchée sans savoir que ce serait elle). Mais j’ai aussi écrit trois pages dans mon carnet noir. Et ce n’est pas rien, sachant, qui plus est, que j’en ai écrit une dizaine en 4 jours ou environ. Alors quoi ? Je ne vais pas dire que je ne sais pas. Je sais. Je sais que je ne conçois pas cela comme un travail, pas comme quelque chose de sérieux. Un salarié fait quelque chose de sérieux, moi non. Pourquoi est-ce que je pense cela ? Pourquoi est-ce que je continue d’avoir ce genre de conception des choses ? Alors que je pense que c’est faux. Fondamentalement faux. Je pense quelque chose et je pense que c’est faux. Ma pensée a des structures qui me précèdent, contre lesquelles je lutte, en dépit desquelles je fais ce que je fais — écrire — et qui conservent cependant et malgré moi une terrible validité. C’est dire l’ampleur des dégâts, l’étendue de la lobotomie. Il faudrait que je me fasse soigner. C’est vrai, je crois qu’il n’y a pas d’autre thérapie que l’activité, pas d’autre remède que l’activité. Mais peut-être que je me trompe, peut-être que j’ai besoin de me désintoxiquer de toute cette morale stupide, qui est si profondément ancrée en moi, peut-être que j’aurais besoin de quelqu’un pour me débarrasser de ces notions néfastes. Ma vie est quand même superbâtarde, non ? Je me pose la question. Qui peut comprendre ça ? Est-il nécessaire que quelqu’un d’autre que moi le comprenne ? Ai-je besoin d’être justifié ? Ai-je besoin d’être légitimé ? Ai-je besoin d’une autorisation ? Je n’ai pas attendu qu’on me la donne, non, sauf que je l’ai demandée ensuite. C’est bizarre, non ? Demander l’autorisation de faire quelque chose qu’on n’a pas attendu l’autorisation de faire. Tout le monde fait ça, tout le monde finit par demander l’autorisation. Mais que font ceux qui ne l’ont pas ? Ils se suicident ? Ne compte pas sur moi. Mes pages dans le carnet noir, ne compte pas sur moi pour les brûler. Les autres non plus. Je me pose des questions, mais je ne suis pas d’un naturel mortifère. Angoissé, flippé, désespéré, stressé, fou, tout ce que tu veux, oui, mortifère, non. J’ai tenu jusqu’à présent, j’ai bien l’intention de continuer. Le surmoi qui rôde, l’oiseau de proie qui attend que je glisse un peu, que je me torde la cheville, que je chouine, que j’appelle quelqu’un à l’aide, quelqu’un qui ne viendra pas — ça se monnaye, tu vois —, je lève les yeux au ciel, et je le vois. Il est là. Je le montre du doigt. Il disparaît. Il revient. Nous tournons un peu en rond, lui et moi. Il n’est pas beau. Il n’est intéressant. Il passe son temps à ricaner, me rend coupable de ce que je n’ai pas encore fait. Nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble, lui et moi. Il faut écouter les voix. Tu ne peux pas ne pas les écouter et te plaindre ensuite qu’on ne t’écoute pas, toi. Tout le monde a voix au chapitre, même ceux qui racontent n’importe quoi. Pourquoi ?

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LXXVII.

Les femmes
fantômes de couleur
suivent des hommes
qui ne les regardent pas
tous les jours
tu les vois.
Et puis tout autour

dans la rue
ces gens déguisés qui chantent et dansent.
Dans un coin tapissé d’ombre de l’école
des enfants disent à une autre seule
qu’elle est morte.
C’est la fête.
Je ne fais rien
virgule
que des portraits
de notre humanité.

13.10.19

Dans un de mes carnets noirs, j’écris des notes au stylo bille. Avant de les écrire, je réfléchis dans quoi je vais les écrire (quel carnet ?) et avec quoi je vais les écrire (quel stylo ?). Le choix change-t-il quelque chose à ce que j’écris ? Je n’en doute pas un seul instant. Mais qu’aurais-je écrit si j’avais choisi un autre support, un autre médium ? Je ne sais pas. Rien, probablement.

Passons.

Il y a longtemps, le jour de son mariage, précisément, on m’a pris pour le frère de ma cousine. C’était il y a combien de temps ? 30 ans ? Je m’en souviens bien. Je n’étais pas allé à l’école, ce samedi matin-là, et nous nous étions rendus, ma mère et moi, à la cérémonie. C’est là qu’on s’était demandé si j’étais son frère. Parce que nous avions la même coupe de cheveux, en brosse, probablement, mais aussi parce que nous nous ressemblions vraiment. En tout cas, ce que je sais, moi, c’est que j’étais heureux qu’on remarque cette ressemblance entre ma cousine et moi, parce que je la trouvais belle, ma grande cousine. Est-ce que je préfère ainsi mon côté Blanc ? J’entends par là : est-ce que je préfère le côté maternel au côté paternel qui fais que je suis qui je suis ? Aujourd’hui, ma cousine Valérie est venue déjeuner avec son mari et la plus grande de ses deux filles, mais ce n’est pas aujourd’hui que j’ai pensé à ce que j’ai pensé. C’est hier, quand j’imaginais le déjeuner à venir, hier, quand je me demandais pourquoi j’aimais tant ma grande cousine, que je ne vois pas tant que cela, pourtant, je ne l’avais plus vue depuis deux ans, parce qu’on avait dit que nous nous ressemblions, et que je la trouve belle.

Passons.

Pourquoi est-ce que constater que le temps passe ne m’angoisse pas ? Est-ce que je n’y crois pas ? Mais si, mais si. Alors quoi ? Qu’est-ce que je regrette du temps passé ? Qui est-ce que je regrette du temps passé ? Rien. Personne. Vraiment ? Vraiment. Alors, tout va bien ? Alors, tout va bien.

Continuons.

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LXXVI.

L’abdomen rouge de la libellule
dans le jardin
a la beauté radioactive
des journées ensoleillées
et des incendies de forêts
exception faite de la conscience de soi
que reste-t-il de la nature
une note en marge des écritures
une phrase sans rythme
un algorithme ?

12.10.19

Je suis assis à la table où nous prenons les repas. Face à la baie vitrée qui porte, de ce côté, les traces des doigts de l’enfant qui joue et, de l’autre, du vent, du sable, des embruns lointains, de la pluie rare. Au loin, mais pas si loin, passent des navires, j’en vois deux dans un espace laissé libre entre les bâtis de béton, un petit bateau de plaisance et ce que j’imagine être un porte-conteneurs. Dans l’espace, plus grand, laissé libre entre les bâtis de béton, celui-ci ainsi que d’autres, et la fin du champ de ma vision extérieure que délimite l’arête du mur du balcon, d’autres navires passent, qui voguent vers l’île, des voiliers, quand ce ne sont pas rien que des voiles qui semblent flotter dans l’air, par jour de grand vent, retenues au sol par je ne sais quoi, je ne le vois pas. Aujourd’hui, il n’y a pas de vent. Le ciel est gris, mais le jour est clair. Pas sombre. C’est un gris de bord de mer quand le temps n’est pas laid, ne veut pas l’être. Est-ce cette clarté qui me sauve ? Tout à l’heure, avant d’allumer mon ordinateur, j’ai hésité à le faire, j’ai hésité à écrire. Ce n’est pas le writer’s block (expression que je n’aime guère, quand même je n’en souffrirais pas, mais qui vaut quand même mieux que le syndrome de la page blanche, le syndrome, c’est bien, oui, mais le problème, ce n’est pas la page blanche, c’est l’écrivain), que je ne connais pas, mais la vanité de mon écriture, je veux dire : de mon activité d’écrire. Je me suis demandé pourquoi j’écrirais. Et j’ai pensé à la raison pour laquelle il pourrait se faire que je n’ouvre pas mon ordinateur pour écrire. Et puis, je me suis levé. J’ai pris mon ordinateur posé sur ma table d’écriture. Je l’ai posé sur la table où nous prenons les repas. Je l’ai ouvert. Il s’est allumé. J’ai tapé le code de sécurité, ouvert le logiciel dans lequel j’écris. Et j’ai écrit. Si je lève la tête, ce morceau de paysage en face de moi, je ne le vois pas changé. Pourtant, d’innombrables événements ne se sont-ils pas produits au cours de ce laps de temps durant lequel j’avais les yeux baissés vers l’écran ? On ne voit jamais que ce que l’on veut voir, dis-tu ? Non, ce n’est pas tout à fait cela. On ne voit jamais que ce que l’on peut voir. Ce qui se rend disponible, ce à quoi l’on sait se rendre disponible. Heureusement, me dis-je, heureusement que l’on ne voit pas tout, ce serait insupportable. Il y a tout ce à quoi tu ne peux pas échapper, à moins de vivre replié sur toi-même, absolument seul. Moi, je ne pourrais pas vivre absolument seul. Cette nuit, avant de m’endormir, j’ai pensé à la solitude. À diverses acceptions de la solitude. J’écoutais une émission sur Casanova, et je me suis dit que c’était un solitaire. Il avait beau fréquenter un nombre très important de personnes, le monde, il était seul. C’est une façon d’être seul. On peut aussi être dit seul quand on fréquente assez peu de personnes. Ce qui serait, par exemple, mon cas. Oui, mais je ne suis pas seul. On peut être solitaire et n’être pas seul, jamais seul, rarement seul. Tous ces événements qui ont lieu sans moi, ils ne me dérangent pas. Au contraire, il faudrait qu’ils aient réellement lieu sans moi, qu’ils me laissent tranquille. Certains, c’est certain. Je me suis fait aussi cette réflexion, hier, plus tôt dans la journée, ou bien était-ce la veille ? je ne sais pas au juste, peu importe, je me suis fait aussi cette remarque que je ne me réjouissais pas pour la joie supposée des autres. C’est être bien peu spinoziste. Mais il y a un excès dirimant de grégarité chez Spinoza, lequel tend à la constitution d’une communauté étroite, où tout le monde agit, pense et sent de même. Ce qui me serait proprement insupportable. Je me faisais cette réflexion en me disant aussi que des écrivains autrichiens d’après 1950 (avant, il y en a trop, impossible de s’y retrouver), le seul qui méritait vraiment la große médaille, c’est celui qui ne l’a pas eue. Est-ce un grand bateau de pêche qui rentre au port, et que j’avais pris, de loin, pour un porte-conteneurs ? Je n’ai pas vu de ces bateaux rouges, et de ces blanc et bleu, qui relient l’île au continent. Faut-il vraiment que les îles soient reliées au continent ?

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9.10.19

Réveillé vers 5 heures du matin. Debout vers 6. Au travail vers 7. Travaillé 5 heures de suite, presque sans respirer, à peine le temps de faire un potage (oignons, poireaux, pommes de terre, carottes), pour finir de traduire le premier volume de Morty à Middelburg. Un peu plus d’une semaine d’avance sur le programme prévu, histoire de partir à Naples, l’esprit libre, enfin libre, libre de ça, au moins, avant d’y replonger après pour tout relire — tâche qui me semble immense, mais je verrais bien — et passer à la suite, l’année prochaine. Est-ce que le travail donne du sens quand rien n’a de sens ? Mais du sens à quoi ? À la vie ? Je ne sais pas. Je ne crois pas. Je ne voudrais pas. Ce matin, en m’asseyant à ma table de travail pour traduire les dernières pages du volume, je n’avais pas l’impression que ce que je faisais avait du sens, non, j’avais simplement l’impression que ce que je faisais me coupait du reste, que je pouvais m’absorber complètement dans ce que j’étais en train de faire, et oublier tout le reste, ou sinon l’oublier, du moins le mettre à une distance suffisante pour qu’il ne me perturbe plus, ne me dérange plus, pour que je n’y pense plus. Évidemment, le reste ne disparaît pas pour toujours, il revient, mais pendant ce temps, il n’existe plus tout à fait, il s’est estompé, il me laisse un peu tranquille. À vrai dire, je ne croyais pas que ce serait quelque chose qui se produirait un jour dans ma vie. C’est le genre de choses que je n’avais lues que dans les livres, où le héros ou n’importe qui se plonge dans le travail pour échapper au désastre de sa vie. Je ne pensais pas qu’elles pouvaient avoir quelque réalité. Je pensais qu’elles étaient strictement romanesques. Je sais maintenant que ce n’est pas vrai. Ou que ma vie est un roman. Ce qui se peut, oui, ce qui se peut. On ne sait jamais. N’est-il pas possible qu’une nuit, sans que je m’en aperçoive, ma vie ait basculé de l’autre côté de la frontière, celle que je croyais avoir bien identifiée, entre la réalité et la fiction et que je pouvais parcourir sans basculer, de l’autre côté, en face de la réalité, dans un roman que Dieu sait qui écrit. Pas moi, en tout cas, si c’était moi, l’auteur, je ne me pourrirais pas tant la vie, certainement pas. Est-ce qu’une fois passé de l’autre côté de la frontière, une fois pénétré dans le territoire inconnu du romanesque, on peut revenir ? Et si oui, comment ? En travaillant ?

Lu les Papiers d’Aspern hier. Commencé le Tour d’écrou aujourd’hui. Pourquoi n’ai-je jamais été sensible à James auparavant ? À cause de son frère, du pragmatisme, de la philosophie ?

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6.10.19

Le paradoxe de la vitre fermée. Est-ce qu’elle est ouverte ? Il y a cette ficelle noire, elle pendouille avec diverses variations, que j’avais enfermée cet été dans cette espèce de verrou ouvert, mais vide, où aurait dû se trouver la manivelle pour descendre le volet roulant, sauf qu’il est cassé, mais pourquoi est-ce que je raconte ça ? Pourquoi est-ce que j’écris ? Pourquoi est-ce que j’écris alors que, manifestement, en ce moment, je n’ai pas la moindre envie d’écrire ? Zéro (0). Pourquoi est-ce que je vis ? Pourquoi est-ce que la vie existe ? Je ne sais pas. Toutes ces questions, je ne sais pas si elles ont un sens. Mais quoi ? Faut-il s’empêcher de les poser ? Le paradoxe de la vitre, le voici : je vois dedans et je vois dehors, je vois la vitre, et je vois le reflet, je vois ce qu’il y a derrière la vitre, et je vois la vitre elle-même, je me vois moi, la vitre et tout ce qu’il y a au-delà. Mais il n’y a pas l’ombre d’un paradoxe. Non, il n’y a pas d’ombre, c’est-à-dire pas de place pour un paradoxe. C’est tout le paradoxe. Pourquoi suis-je en vie ? Je ne sais pas. Pourquoi ce genre de questions ? J’ai beau chercher, je ne trouve pas. Je n’ai pas envie d’écrire et pourtant je ne pense qu’à ça. ÉCRIRE. Est-ce que je suis malade ? Peut-être que je suis malade, peut-être que je souffre sans le savoir d’une forme contradictoire de graphomanie. Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Je suis tellement malade. Je suis tellement banal. Si peu intéressant. Est-ce que j’existe vraiment ? Si je cessais d’exister, quelle différence est-ce que ce manque ferait ? Zéro (0). Pas de manque. Tout s’équivaut. Dans le reflet de la vitre, il y a des lumières qui brillent, pas de doute, je sais d’où elles viennent. J’ai eu envie de faire semblant, de feindre le doute, de feindre le double, moi, ici, le reflet, là-bas, mais non, toutes ces idées sont médiocres. Pourquoi est-ce que j’écris ? Tout est nul, vraiment. Les gens qui t’aiment. Les gens qui t’humilient. Ils se ressemblent tous. Et ceux qui t’ignorent ? Tous les mêmes aussi. Passants sans visage. Êtres sans âme. Comment être sûr que les autres ont une âme ? On ne peut jamais être sûr. Les autres mentent, mentent très bien, et peut-être que c’est toi, qui n’as pas d’âme. Qui es-tu ? Qui te connaît ? Qui sait qui tu es ? Qui sommes-nous ? Qui suis-je ? N’ai-je pas passé toute ma vie à mentir ? À me voiler la vérité ? La vérité, c’est le dévoilé, mais qu’en est-il de qui voile le dévoilé ? Qu’est-ce que je raconte ? N’est-ce pas maintenant que les choses deviennent intéressantes ? Quand on ne sait plus ce qu’on raconte, quand on ne comprend plus ce qu’on raconte, quand tout devient abstrait, quand tout devient superconcret, quand les questions qui se posent se superposent, flottent dessus la surface, forment une autre surface ? L’enfant et moi, nous parlons longtemps avant que la parole vienne, la parole qui fait souffrir, la parole qui fait vivre, la parole qui fait exister, libère, personne ne sait comment dire. L’enfant et moi, nous parlons, et tout le reste, tout autour, tout le monde, le monde entier, l’univers, c’est-à-dire, s’efface, estompe, tombe dans une manière d’oubli d’où qui saura le tirer, ni moi ni l’enfant ne savons. La planche est savonnée, qui sommes-nous pour parler ?

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