11.11.19

Félicité de ne rien faire. Marcher sur la plage couverte de détritus en plastique. Chercher des coquillages pour Daphné que je ne trouve pas. Nelly en trouve trois, petits. Les yeux rivés au sable, je croise une dame d’un certain âge qui m’adresse un bonjour sonore. Le mien reste enroué dans ma gorge. Elle se débarrasse rapidement des derniers vêtements qu’elle porte, range sous son maillot de bain un étui suspendu à son cou par une corde dans lequel je devine se trouvent les affaires qu’elle ne doit pas perdre ou se faire voler. Et puis, elle entre l’eau. Comme en plein été. Arpente la mer de long en large à un rythme soutenu. S’enfonce de plus en plus. Nage enfin. Un vieil homme tatoué démarre le moteur de sa grosse moto américaine devant son cabanon face à la mer. Et le laisse en marche sans rouler. Il tourne la poignée d’accélérateur, reste comme plusieurs secondes à faire gueuler le moteur, relâche la poignée, recommence trois, quatre, cinq fois. Nuages des fumée. Air un peu plus irrespirable. Ensuite, il retourne dans son cabanon tout en laissant tourner le moteur tout seul. Un peu après, une vieille sort de son cabanon à elle, se dirige en grommelant vers la cabanon du vieux, regarde par la porte vitrée, semble ne rien voir, s’en retourne en grommelant. Revient au même moment qu’un autre vieux qui entre lui aussi dans son cabanon. Ils échangent quelques mots. Referment la porte derrière eux. Encore un peu après, le vieil homme tatoué sort de nouveau de son cabanon pour couper le moteur. Et rentre. Je fais des photographies sur la plage. De la plage. De la mer. Du ciel. De Daphné qui joue avec ses bottes de pluie sur le rivage. Se trempe les pieds, s’assoit dans le sable mouillé, se trempe les fesses. Marcher sur la digue. Regarder les voiles des bateaux de l’autre côté de la digue. Le ciel est gris. En général. Parfois il pleut. Parfois il y a un rayon de soleil. Je ne pense pas, je ne pense à rien, je suis là, enfin je crois. Hier encore, je m’étais posé des questions sur mon époque. Des questions dont j’avais failli faire des phrases. Mais non, à quoi auraient-elles bien pu servir ? Je n’ai pas fait ces phrases, et c’est tant mieux. Aujourd’hui, à mon époque, tout est comme hier, comme demain, unsinnig, c’est le premier mot qui me vient, ne me demande pas pourquoi. Le monde est laid, c’est ainsi que nous le rendons (c’est ce que je veux dire), mais tu peux ressentir une grande félicité, un lundi pareil à un dimanche, quand la matinée est grise.

IMG_20191111_194928__01.jpg

8.11.19

Passé la journée ou presque à composer et relire un livre dont l’idée m’est apparue soudain, hier en début de soirée, alors que j’envisageais la lecture d’en Patagonie de Bruce Chatwin. En fait, ce n’est pas vrai, j’avais déjà pensé à faire ce livre — Tout est de l’art —, mais je n’avais jamais pris la décision explicite de le faire comme ça, c’est-à-dire de détruire deux livres pour n’en faire plus qu’un. L’après-midi a été consacrée à la (re)lecture de ces contes, de ces histoires, je ne sais pas comment dire — est-ce que ça importe ? —, que je connaissais déjà, mais que je n’avais jamais encore considérés ainsi assemblés. Est-ce que c’est bien, est-ce que ce n’est pas bien ? Je n’en sais rien. La dernière fois qu’une personne dont c’est censé être le métier de publier des livres m’a dit qu’elle n’avait pas aimé mon livre, j’ai eu l’impression qu’elle ne répondait pas à la question que je lui avais posée en le lui adressant, et qu’ainsi nous ne nous comprenions pas. Ce dont je me doutais, à vrai dire. Est-ce que c’est bien, est-ce que ce n’est pas bien ? Ce n’est pas la question que je me pose. J’avais envie de faire ce livre. Depuis longtemps. Et j’y suis enfin arrivé. C’est le plus important. J’ai l’impression que c’est comme peindre un tableau : tous les éléments sont là, mais il manque quelque chose, presque rien, et quand on finit par le trouver, on ne peut rien dire d’autre que ça y est. C’est ce que je pense, mais je n’ai jamais peint de tableau, alors peut-être que je raconte n’importe quoi. J’ai laissé des textes de côté pour faire ce livre, mais il m’a semblé qu’il avait un sens, qu’il suivait un chemin. Et que ce chemin, c’est le mien. Cela peut paraître tautologique, mais je crois que non. Suivre un chemin, ce n’est sans doute pas la bonne expression. Si peu que j’ai failli écrire que c’était le genre de chemin qui ne menait nulle part. Non, ce genre de chemin, c’est celui qu’on trace. Il faut vraiment que j’oublie cette métaphore du chemin. En écrivant ces phrases, je m’aperçois que, cet après-midi, lisant, j’ai tourné spontanément le dos à la fenêtre. Qu’est-ce que cela veut dire ? Je n’en sais rien. Et rien, en effet, c’est sans doute la meilleure réponse à la question. Il ne faut pas voir des signes partout. Mais c’est ce que j’ai fait. J’étais concentré, j’étais dans ce que je faisais, tout entier, comme je ne l’avais pas été depuis longtemps. Il faut se faire confiance et ne pas se faire confiance. Je ne sais pas trop ce que cela peut bien vouloir dire, mais c’est comme ça que je dirais qu’il faut faire les choses. Elles sont là.

IMG_20191108_130135__01

7.11.19

Le système médiatique vedettisée (structuré autour de stars plus ou moins grandes) s’oppose à la littérature. Il s’oppose à l’art. Il impose des unités de mesures qui sont les ennemies de la littérature. Sont les ennemies de l’art. Ces unités de mesure sont : les chiffres de vente et la mesure d’audience. Cette dernière tout autant que la première. Une star prend la parole et monopolise l’attention. Désormais, c’est en fonction de ce qu’elle a dit — qui,  généralement, est autocentré, égocentrique, c’est quelque chose de vécu, moi, il m’est arrivé ça — que tout le monde doit se positionner, pour ou contre, dans une sorte de sclérose du langage qui raidit la pensée. La littérature, c’est tout le contraire. La pensée s’y assouplit, au lieu de s’ossifier pour faire débat. La littérature est l’ennemie de la littérature. Comme tout art est l’ennemi de lui-même. Un art qui est soumis à l’injonction du social, du politique, de l’immense marché de l’industrie de la culture, c’est-à-dire : l’industrie tout court, laquelle industrie n’a besoin que de supports de communication, d’œuvres qui se cernent au premier coup d’œil, qui se résument en une phrase, qui se comprennent facilement et s’oublient aussi vite. Il faut toujours passer à autre chose. D’où ces exclamations d’admirateurs fanatiques, qui s’écrient que telle prise de position « change tout ». Tous les jours, il se passe quelque chose qui change tout. Tous les jours quelque chose de nouveau. Et pourtant, semble-t-il, jamais jour n’a tant ressemblé à la veille. Les artistes sont des marchands, des commerçants. Ils ne s’en cachent pas. Au contraire, il faut l’affirmer haut et fort. Au début, cela passait pour une provocation. Désormais, c’est un poncif. On raconte sa vie dans des entretiens. C’est la meilleure introduction à l’œuvre. L’entretien dispense même de s’y intéresser. Oh, on est romantique, oui, on veut changer le monde, tout en pratiquant l’évasion fiscale. C’est ainsi. Il ne faut pas croire que je me plains, me lamente, parce que, moi, je ne vends pas de livres. Après tout, je n’en écris même plus. Non, je ne me plains pas, je ne me demande qu’une chose : combien de temps va-t-il encore falloir supporter ce tas de conneries ?

IMG_20191107_130609.jpg

1.11.19

Il y a une fille sur internet qui a l’air si triste que j’ai de la peine pour elle. Je pourrais faire quelque chose mais je ne le peux pas. C’est beau et terrifiant, ce paradoxe. Comme une ZTL dans une petite ville en Italie. Orvieto. On ne sait pas, si on l’a franchie, ou pas. Il faut attendre des mois, parfois. Parfois, rien ne vient. Mais a-t-on assez attendu ? Cet été, aussi, je me le demandais : est-ce que je me suis fait flasher ? Et puis, à la fin (de l’attente de l’été), j’ai reçu un courrier me disant que, n’ayant pas commis d’infractions depuis plus de six mois, en conformité avec le code de la route, je récupérais l’intégralité des points sur mon permis. Alors qu’en fait, tous les radars avaient été détruits. Et moi, j’avais roulé trop vite. Sans arrêt. Ce soir, en rentrant depuis Naples en France, une fois tombée la nuit, la voix qui dit les informations à la radio expliquait docte que le gouvernement allait déployer sur le territoire quelque 1200 radars tourelles, phalloi logoi érigés vers le ciel, des radars antivandales, antivitesse, antiexcès, des radars pour lutter contre l’insécurité routière. Est-ce que ces radars vont aider la fille triste sur internet ? C’est triste, les filles tristes. Avant, j’aimais les filles tristes. J’avais envie de les aider. J’ai aidé des filles tristes. Et il m’est arrivé ce qu’il arrive à tous les garçons qui aident des filles tristes. Les filles tristes quittent les garçons qui aident les filles tristes quand elles ne sont plus tristes. Et je me suis retrouvé seul. Comme dans un mauvais poème. Versifié. Avant d’écrire ces phrases, je ne sais pas pourquoi, j’ai repensé à la fois où j’aurais dû partir à Venise pour mes études, mais où j’étais resté à Marseille parce que ma mère était malade, et qu’elle allait mourir. Je suis resté à Marseille au lieu de partir à Venise pour mes études, et ma mère est morte quand même. C’est ce à quoi je pensais dans la voiture en rentrant de Naples. Peut-être parce que je rentrais d’Italie sans y être jamais vraiment allé. À la philosophie. À celui que je tenais pour mon maître, Jean-Pierre Cometti, qui m’avait proposé d’aller en Italie, et qui est mort. À ma mère, Colette Blanc, pour qui j’étais resté à Marseille, et qui est morte. On se dit qu’on va aider les gens, mais on n’aide personne. Il n’y a personne à aider. Les gens vivent. Les gens meurent. C’est tout. Pourquoi est-ce que je pense à tout ça ? Je ne sais pas. J’ai passé la plus grande partie de la journée à conduire. À penser à des choses et puis à rien. La route n’absorbe pas la pensée. La route ne libère pas la pensée. La route est simplement plus ou moins longue. C’est tout. On perd son temps ici ou ailleurs. Quelle différence ? Si j’étais allé étudier à Venise, quelle aurait été ma vie ? Est-ce que tu te rends compte du nombre de mauvaises questions que tu peux te poser ? Est-ce que tu rends compte que c’est précisément le genre de questions qu’il ne faut surtout pas se poser ? Les questions n’ont pas de réponses. Est-ce que tu crois le contraire ? La fille triste sur internet, ce n’est pas moi qui vais la sauver. Moi-même, je n’ai pas pu me sauver. Personne ne se sauve. Échouer ou réussir, quand on a tout raté, cela finit par se ressembler. Les gens pleurent sur Twitter. Et il n’y a personne pour les écouter.

IMG_20191026_122016.jpg

30.10.19

Pas de fait esthétique remarquable aujourd’hui. Pas une journée pour rien non plus, mais peut-être un peu, je ne sais pas. Ce matin quand je suis sorti dans la rue, j’ai eu l’impression que Naples était plus calme que d’habitude. J’ai demandé à Nelly si c’était un jour férié, mais non, m’a-t-elle dit. Est-ce que je commencerais à m’habituer à la ville, alors que nous partons demain pour Orvieto où nous passerons la nuit ? Je ne crois pas. La ville m’a semblé vraiment plus calme, c’est tout. Et un peu décevant. Ce qui, à supposer que ce soit une idée, est une idée étrange : peut-on reprocher à une ville de nous décevoir ? Je me suis déjà posé cette question, non ? Disons que je n’ai eu ni choc ni révélation esthétiques. La ville était là, comme depuis des milliers d’années, et moi j’étais dedans, mais je ne me suis pas dit à un moment ou un autre : Tiens, je pourrais vivre ici, ce qui est le test décisif pour savoir si j’aime une ville ou non. Aimer ou non, bien sûr, les choses sont toujours plus compliquées, il y a des aspects qu’on aime et d’autres moins, voire pas du tout, mais cet endroit ne possède par une force transformative pour moi, il n’est pas un lieu de métamorphose, comme ont pu l’être Vienne ou Rome. En fait, durant tout le séjour, il y avait comme un murmure au fond de toutes les expériences que je faisais, qui me disait que je serais mieux ailleurs, que je devrais retourner à Florence. Pourquoi pas ? Avant, je disais que je n’aimais pas Florence — quand j’aimais Rome plus que toute autre ville au monde — et à présent, j’ai envie d’y retourner. Ces discussions sur les villes ne sont pas superflues, elles touchent à quelque chose de très important, à une question décisive : Où vivre ? Question à laquelle, bien souvent, il me semble que je ne puis répondre que nulle part, parce que je ne sais pas où, parce que je ne me sens nulle part vraiment chez moi, mon identité ne me semblant pas géolocalisée ou, du moins, pas unilocalisée, pas ancrée à un endroit et un seul, mais diffuse, dispersée de par le monde, un peu partout en Europe, en tout cas. Je ne me sens pas Français, par exemple, cela ne veut rien dire pour moi. J’écris en français, c’est bien assez. Je n’aime pas Paris, mais je ne me sens pas Marseillais, quand même j’y vis. Je me sens plutôt comme une entité diverse, que les villes dispersent, où je me sentirais bien vivre. La seule façon que j’aurais d’être heureux, ce serait dans une translation constante ou quasi (parce qu’il faut bien atterrir de temps à autre), d’un endroit à l’autre, dans des langues différentes. Tant et si bien que je dois bien admettre, comme malgré moi-même, mini palinodie, que même les expériences décevantes sont importantes, ont une signification, disent quelque chose de la façon de vivre, disent quelque chose de la façon dont j’aime à vivre. Comment dire ? Je ne sais pas : un sédentaire éparpillé, dispersé, disséminé ? Un oxymore, résolument. Résolument ici et ailleurs. Il y a d’autres façons de vivre, mais elles sont lourdes. Non ? Moi, je trouve. C’est l’héritage des gens déplacés, émigrés, exilés. Piémontais francisés, Pieds-Noirs expatriés, Corses continentalisés. Moi qui suis né dans une ville où je n’ai jamais vécu. Nous sommes toujours en train de nous translater, toujours en train de nous traduire, dialecte impossible à fixer, peuple incapable de s’installer.

IMG_20191030_120029_Bokeh__01.jpg

29.10.19

Je n’arrête pas de voir des morts, des crânes. Partout. Tout le temps. Hier et puis aujourd’hui, dans la rue, tout d’abord, sur l’étal d’un vendeur d’antiquités de rue. Un crâne en métal doré. Il me plaît. J’en voudrais un comme celui-ci, un peu ancien un peu kitsch, pour poser sur mon bureau, à l’imitation de mon saint patron écrivant dans ce tableau du Caravage que j’aime tant. Quand je lui demande combien il coûte, l’antiquaire me répond Quattrocento euros. È in argento ! Moi alors, en guise de réponse, j’éclate de rire et m’en vais. Ensuite, au Cimitero delle Fontanelle, au fin fond du quartier de Sanità, qui n’est ni très saint ni très sain. C’est là que se trouvent les ossements de quelque 40000 victimes de la peste de 1656 et du choléra de 1836. C’est surtout là, me dit encore Nelly, que s’est développé une sorte de culte occulte, les anime pezzentelle, qui consiste à adopter l’âme abandonnée d’un crâne (capuzella) anonyme en échange de sa protection, mettant ainsi en place un système de communication et d’échange entre les morts et les vivants, les uns et les autres s’échangeant des faveurs pour le bénéfice commun des âmes dans les deux mondes. C’est à la fois le génie et le malheur de la superstition : prendre ses rêves pour des réalités. Qui ne voudrait pouvoir passer d’un monde à l’autre, communiquer, aller et venir, contrôler l’ici-bas et l’au-delà, l’ici-bas par l’au-delà et réciproquement ? C’est dans les antres, les grottes, les cavités, la pénombre, le noir, à l’abri de la lumière, du soleil, à l’abri des Lumières aussi, que se développent ces rituels d’échange entre mondes. Les rues de Naples, d’ailleurs, sont à l’abri de la lumière, les rayons du soleil ne les atteignent pas, ou alors par hasard, par erreur, presque. C’est une ville sombre, noire même en plein soleil. Une ville cavité. Elle ne semble pas tournée vers la mer, mais vers le tréfonds d’elle-même, et une géographie ne pourrait rien comprendre d’elle. Ce qu’il faudrait faire, plutôt, c’est une géologie de Naples. À Cumes, la Méditerranée est sensible, pas à Naples. Il fait chaud, mais le climat ne se sent pas, l’air ne se respire pas, il n’élargit pas, ne vivifie pas, il resserre au contraire, la ville étouffe et étouffe ceux qui y vivent. Les vapeurs de soufre se confondent avec les remugles des égouts. Un Napolitain phtisique ne serait pas une contradiction dans les termes. En témoigne, si j’ose dire, la duplicité nocturne de notre voisine d’un temps à Naples. Laquelle la nuit passe de la rauque expectoration au râle amoureux dans une sorte de binarité cyclique : le lit grince, elle commence à gémir, l’excitation monte, bientôt un cri ne tarderait à retentir si la tension ne s’effondrait d’un coup dans une quinte de toux. Il était une heure et quart du matin, cette nuit, quand cette comédie eut lieu pour la deuxième depuis notre arrivée ici. Je tapai timidement au mur pour mettre un terme à cette cacophonie. Me disant, dans ce demi-sommeil moite, qu’en matière de pornographie, si je ne suis pas un voyeur, je suis toutefois moins un entendeur qu’un regardeur. Et, s’il est vrai, comme on dit, qu’Eros et Thanatos vont de pair, ce couple est moins romantique que nos âmes encore un peu modernes veulent bien faire semblant de l’accroire. Ce qui s’y joue est plus clinique que mythologique. C’est l’absence d’air, l’atmosphère lourde, pesante, étouffante, qui, à Naples, oriente les comportements, guide la vie des gens, — dans le sexe comme dans la mort.

IMG_20191029_125822.jpg

28.10.19

Dans l’Idiot de Dostoïevski, devant une copie du Christ mort de Hans Holbein, dont il prétend avoir vu l’original à l’étranger, le prince Mychkine réplique à Rogojine, qui prétend aimer à le regarder, qu’un tel tableau peut faire perdre la foi à qui l’a. C’est à cette scène que j’ai pensé tout à l’heure, devant le Cristo velato de la Capella San Severo, sculpture de Joseph Sanmartino qui m’a paru moins voilée que liquide, paradoxe de la pierre, dure mais aqueuse, comme si un ruisseau de marbre s’écoulait sur elle et que l’artiste avait figé cet étrange phénomène dans un geste instantané. Pas si voilé que cela, en fait, me suis-je dit, parce que rien n’est caché : les stigmates sont visibles, les instruments de torture aussi, au pied droit du gisant et, juste en-dessous, la couronne d’épines. Voilé, ce n’est pas dire caché, donc, mais disposé pour le suaire, prêt à être montré à la vue de tous, ce que ne manque pas de souligner de manière quelque peu démonstrative le groupe sculptural qui se trouve derrière la tête du Christ, où deux putti grassouillets brandissent un suaire de bronze. Par opposition, pour ainsi dire, un tel Christ peut-il faire trouver la foi à qui ne l’a pas ? À l’étage en-dessous, dans la Cavea sotterranea, œuvre du médecin palermitain Giuseppe Salerno, un couple de machines anatomiques surprennent le visiteur qui s’en va paisiblement faire quelques emplettes à la boutique. Deux hyperécorchés qui ne sont guère plus que squelette et système cardiovasculaire, vaisseaux noirs et rouges révélés par injection ou par recréation, les versions divergent, sont suspendus aux murs dans des pauses mi-terribles mi-grotesques. La femme, dit-on, portait jadis un fœtus qui a fini par être volé. Tous ces cadavres, gisants, machines anatomiques, trahissent une fascination pour la dépouille, qu’elle soit morbide, glorieuse ou médicale, le reste, ce que la vie laisse derrière elle, et que nous, artistes, médecins, visiteurs, voyeurs unis dans une même observation macabre, espérons pouvoir en saisir, comme une preuve qu’il restera quelque chose de nous après nous. Est-ce l’humanité, ce laisser qu’on peut montrer de tant de manières, mais qu’aucune ne saisit à elle seule ?

Sansevero.jpg`

 

27.10.19

À quelques centaines de mètres de l’antre de la Sybille de Cumes, une file de voitures quasi sans interruption va je ne sais où, peut-être se jeter dans le lac ou dans la mer. Du haut de l’acropole, on la voyait bien, la mer, et d’un peu plus bas les chevaux aussi, qui tiraient des sulkys sur la bande de sable où de petites vagues s’échouaient en rouleaux. Le lac Averne, m’avait dit Nelly un peu plus tôt dans la matinée, les Anciens pensaient que c’était l’une des portes des Enfers. N’est-ce pas étrange, pensé-je à présent, n’est-ce pas étonnant de toujours rejeter ailleurs, au-delà, ce qui se trouve pourtant ici même ? Et partout, me semble-t-il. Les longues files de voitures qui exhalent la mort pour que la population s’agglutine dans des endroits où il est censé faire bon vivre. Faire bon mourir. Un peu plus tard, vers la fin de l’après-midi à l’heure d’hiver, via Francesco Caracciolo, promenade en front de mer, ce serait le défilé. Infini grouillement de gens qui tourneraient en rond jusqu’à l’abrutissement. L’épuisement. D’eux, peut-être pas, mais de moi, assurément. Rituel absurde et insensible : se montrer. Comment se montrer quand personne ne se regarde, quand de fait il n’y a personne à qui se montrer ? Les groupes ne communiquent pas, ils sont comme des monades, sans portes ni fenêtres, chacun semblant convaincu de sa totale supériorité. Et, le bébé poussé par papa, les bottes mauve fluo aux pieds de la jeune maman, qu’entendent-elles montrer ? Que, malgré tout, malgré lui, malgré eux, le père et l’enfant, le temps ne passe pas, tout reste comme avant ? Mais est-ce vraiment aux autres qu’il faut le montrer ? Je les regarderais ces gens, pourtant, et me dirais que, même apprêtés, ils ont l’air de béotiens. Qu’est-ce qui me donne le droit de penser cela ? Le simple fait que je pense — quel autre ? Un dimanche de processions. Via Toledo, qui dégueule son humanité dans la via Francesco Caracciolo, la Hermandad del Señor de los Milagros faisait voir et entendre sa foi. Le cortège portait une image du Christ de Pachacamilla, culte dont le centre se trouve au Sanctuaire des Nazaréens à Lima au Pérou. Une fanfare jouait. Des femmes chantaient. On faisait brûler de l’encens. Un petit peuple d’expatriés en représentation, tout de mauve vêtu. Toujours se montrer — une obsession. Au début de la journée, sur les ruines du temple d’Apollon à Cumes, malgré cette brume épaisse qui cache l’horizon derrière un naturel écran sfumato, l’univers était bleu sous la voûte verte des chênes et des oliviers. Je ne me sentais pas seulement ailleurs, j’y étais, et dans un autre temps, entièrement, comme téléporté dans un espace-temps qui n’a jamais existé, qui est tout autre. Je sais bien que rien de tout cela n’est réel — m’opposer des données supposées factuelles passerait à côté du propos —, mais pourquoi être obnubilé par ce qui existe uniquement — l’énorme réel —, quand on peut fabriquer des mondes meilleurs ? Apollon, la divination, les oracles, les paroles absconses, les modes d’interprétation — voilà le genre de pensées qui occupaient mon esprit, le matin, à Cumes, de manière fantasmatique, comme un vague projet envisagé, une rêverie que la journée se sera acharnée à décharner. Il m’aura fallu attendre le soir pour la retrouver dans ces phrases trop sévères.

IMG_20191027_104636.jpg

26.10.19

Comment naît un sentiment esthétique ? Qu’est-ce qui le cause ? Pourquoi ceci plutôt que cela ? Pourquoi cela m’émeut-il aux larmes quand cela me laisse froid ? Pourquoi puis-je passer des heures à regarder ceci alors que mon regard passe indifférent sur cela ? Si j’ai un sens esthétique, d’où vient-il ? J’entends : celui-ci exactement qui est le mien. Je ne cherche pas une théorie générale des sentiments esthétiques — qui ne sera jamais qu’une approximation grossière —, je ne cherche rien, sans doute, je me demande : comment se fait-il que je sente ce que je sens ? Et qu’est-ce qui me plonge dans un état d’anesthésie ? Une réaction à l’excessive stimulation, un répit des sens, une envie de ne plus rien sentir du tout pour être enfin tranquille, une fatigue générale, un affaiblissement global, un manque de vitalité ? Donc, moins : qu’est-ce qui cause mon sentiment esthétique ? que : qu’est-ce qui l’anesthésie ? Je pensais dire : c’est le monde, que c’est la faute de tout ce bruit, de tous ces gens qui parlent bougent respirent tout le temps, mais moi aussi je parle bouge respire tout le temps. Parler non, ce n’est pas vrai, les meilleures phrases me viennent la bouche fermée, comme dans cette église, del Gesù Nuovo, que je n’aime pas trop.

Qu’est-ce qu’une ville ? Des bâtiments, des monuments ? Une atmosphère ? Qu’est-ce qu’une ville ? Pas des choses, pas leur somme ni leur ensemble ; de l’air.

Mater Salvatoris.

Comment, devant ce qui devrait ou pourrait le provoquer, un sentiment esthétique ne naît-il pas ?

Si tu attends une émotion, si tu t’attends à avoir une émotion, et qu’elle ne vient pas, y a-t-il quelque chose que tu ne fais pas comme il faut, est-ce que tu en demandes trop, est-ce que tu prends (comme on dit) tes rêves pour des réalités, est-ce que (dès lors) il ne valait pas mieux continuer de rêver ? Faut-il parfois ne pas venir, ne pas aller quelque part, ne pas partir ? Sauf que tu ne peux savoir qu’en allant, partant, venant. Tu ne peux pas faire l’économie de la déception. N’est-ce pas une affirmation terrible, terrifiante ? Tu ne peux pas faire l’économie de l’absence d’émotion. Ce qui est une façon de dire : tu ne peux pas faire l’économie de vivre.

Où sont les émotions ? Dans les choses ? dans celui qui regarde les choses, dans l’air entre les choses et celui qui les regarde ? Mais de quoi est-il fait, cet air ?

À la terrasse d’Intra Moiena, est-ce une femme qui a l’air d’un homme, un homme qui a l’air d’une femme ? Quand passe un avion dans le ciel, je lève les yeux et vois un oiseau.

IMG_20191026_104533.jpg

25.10.19

Pompéi participe de ce qu’il y a de pire dans l’histoire des civilisations : une civilisation qui, selon sa dynamique actuelle, court à sa perte en piétine une autre qui a été détruite quelques milliers d’années plus tôt — 1940 précisément. Il y a 1940 ans, ce que nous avons parcouru aujourd’hui n’était déjà plus une ville, mais un amas de lave et de cendres. On a l’habitude de dire que la destruction de la ville l’a préservée d’une destruction plus lente et plus radicale — comme si le volcan avait voulu sauver quelque chose pour nous, ce qui est absurde —, mais notre destruction à nous, que sauvera-t-elle, que préservera-t-elle ? Ruines de ruines, voilà l’histoire. Sur le forum, j’observe deux Chinois, qui s’activent de l’autre côté de la place : celui au physique ingrat photographie celui au physique plus flatteur, une sorte de Ronaldo asiatique, qui porte un ensemble de jogging vert Adidas aux bandes blanches et des lunettes de soleil à verres noirs aux branches couleur métal gris. Il a escaladé une ruine suffisamment élevée pour que l’autre le prenne en contreplongée du haut de laquelle il prend la pause, col ouvert de la veste, col remonté, col fermé, air sérieux, sombre, profond, tête tournée vers la gauche, puis vers la droite, jambe gauche fléchie, croisée sur la droite, mains qui tiennent les genoux ensemble, une sorte de virilisme efféminé, puis, d’un bond, il descend de sa ruine, saisit son téléphone qu’il avait confié à l’autre et considère avec un sérieux objectif les clichés que l’autre a pris de lui. Un peu avant, c’était un type qu’une fille filmait cependant qu’il parlait, youtubeur voyageur qui devait ânonner des phrases maintes fois rabâchées au lieu de regarder ce qu’il y avait autour de lui. Mais pourquoi le ferait-il ? La vérité, c’est qu’il n’y a rien autour de lui. Il n’y a rien autour de nous. Rien que nous-mêmes, cette civilisation que personne n’a inventée et qui, pourtant, croît avec une constance stupéfiante, se développe malgré toutes les prédictions qui, de décennie en décennie, en prédisent la fin prochaine (nucléaire, millénaire, écologique, pour ne citer que les plus récentes). Des oracles avaient-ils prédit, en 80 avant notre ère, la destruction prochaine de Pompéi ? Je me demande ce que je fais ici. Non par opposition aux autres, non, je me demande ce que nous tous nous faisons là. La civilisation grecque et romaine s’est construite contre la barbarie tandis que la nôtre se construit avec elle, dans l’exploitation de la barbarie, de l’inculture, de l’absence de questionnement, de et par l’absence de scrupules. Pourquoi ne serions-nous pas là ? Qui se pose la question ? Ne pense pas toutefois que je veuille interdire le tourisme pour réduire le bilan carbone de l’humanité. Rien ne m’est plus étranger. Le problème est ailleurs. Des deux côtés de la Circumvesuviana, le réseau ferré qui fait le tour du Vésuve, et dont la ligne qui relie Naples à Sorrente passe notamment par Herculanum et Pompéi, ce ne sont que murs lépreux, immeubles qui se jettent directement sur la voie ferrée, des vergers entre des bâtiments crasseux, et partout des échafaudages comme si ces villes n’avaient de cesse de se reconstruire, de se réparer, de se rafistoler, de se maintenir dans un être qui n’a pas de raison d’être, force est de le constater. Les ruines et les ruines — les nôtres ne tenant même pas un demi-siècle. Comme tout a l’air à la fois vieux et récent, moderne et daté, d’un passé proche et dépassé. Comme tout a l’air sale. Les pauvres sont gros. De plus en plus gros, de plus en plus jeunes. Peut-être que notre civilisation œuvre à les faire exploser. Dans le train du retour, j’en observe un, jeune adolescent assis dos à la route en travers de deux sièges, les fesses sur l’un, les pieds sur l’autre. Il descendra vers Torre del Greco, je crois. Il porte un jogging noir et des lunettes sombres, mais qui font démodé, comparées à la tenue identique que portait tout à l’heure le Chinois de Pompéi. Sur lui, cet accoutrement lui donne l’air d’un loubard. Est-ce celui qu’il voudrait se donner ? Ou bien n’a-t-il pas le physique qui lui permettrait de ressembler aux stars qui font rêver ? Lui semble boudiné dans son pantalon, mal à l’aise, malgré la confiance tapageuse qu’il affiche (se tenir mal, ricaner, parler fort, se déplacer en bande — un virilisme pas efféminé du tout). Et puis, comment se fait-il qu’un Chinois en voyage en Italie ressemble plus à un Portugais jouant dans un club italien qu’un Italien vivant dans son pays ? Est-ce que c’est cela, la mondialisation ? Où passe l’argent que le Chinois dépense en vacances ? Certainement pas dans les poches de l’Italien. En arrivant à la gare Piazza Garibaldi, les transports publics sont en grève. Impossible de prendre le métro. Nous prenons donc un taxi pour aller Piazza Dante. Pas de ceintures de sécurité à l’arrière, le chauffeur coupe le contact régulièrement. Je ne comprends pas le sens de cette manœuvre, je la découvre simplement au bruit que fait un signal électronique qui s’allume à intervalles réguliers. Tout est cassé. Tout dysfonctionne. Il n’y a pas la moindre poésie dans ce fait-là, rien qu’une triste réalité. Ensuite, nous trouvons refuge Piazza Bellini au Caffè Letterario Intra Moenia, qui est aussi une maison d’édition. Une sorte de havre de paix où flottent des vapeurs de marijuana.

IMG_20191025_101913.jpg